‹ Les dernières années d'Alexandre Dumas, 1864-1870Chapitre 13 sur 23 · Nodier, Souvenirs de la Révolution · texte numérisé non relu

Nodier, Souvenirs de la Révolution

l'honneur, la fortune et la tranquillité à des familles paisibles».

Ce sont les termes du jugement.

Du reste, l'arrestation de Schneider par Saint-Just avait déjà mis fin à la Terreur en Alsace.

Pichegru et l'armée du Rhin. — Souvenirs héroïques. — La reprise des lignes de Wissembourg. — La route de Reichshoflen. — Le 21 décembre 1793. — Hoche. — Âbbatucci. — Les canons à l'enchère. — Délivrance de l'Alsace.

Tel est le fait fourni par Charles Nodier au romancier. Cet épisode de la Terreur en Alsace devient le prologue de les Blancs et les Bleus.

Hais comme il anime, comme il rend vivant le récit de Nodier !

Nous recommandons la lecture du premier volume de ce roman.

Dumas l'appelle les Prussiens sur le Rhin.

• Pour rendre son récit plus intéressant, il met au nombre de ses personnages Charles Nodier lui-même.

Celui-ci concourt à l'action.

Il est mêlé à tous les épisodes de cette première partie du roman; c'est lui qui guide le lecteur à travers les développements de l'ouvrage.

Après les premiers chapitres, consacrés aux scènes de la Terreur à Strasbourg, Charles Nodier quitte celte

ville et se rend au camp de Pichegru, qui avait le commandement de l'armée du Rhin. Pichegru, qui était de Besançon, accueille £ bras ouverts son jeune compatriote, et en fait son secrétaire.

Voilà celui-ci installé au milieu de l'armée du Rhin : il assiste à la reprise des frontières et aux défaites des Austro-Prussiens.

Avec les pérégrinations du principal personnage, le roman modifie ses allures.

Il devient récit militaire.

D'après les souvenirs de Nodier, Dumas esquisse à grands traits les héroïques figures de l'armée du Rhin : Pichegru, Hoche, Abbatucci, Macdonald, il raconte ces combats fameux dans lesquels les Prussiens — d'abord chassés de l'Alsace — furent rejetés au delà du Rhin.

Ironie bizarre ! dix-huit mois avant les sanglantes défaites que nous devions éprouver dans les champs de cette même Alsace, le romancier évoque les noms, — si tristement célèbres depuis, — de Reichshoffen, de Frœschwiller, de Woerth ; il rappelle à son lecteur les faits glorieux de cette autre campagne du Rhin qui se passèrent soixante-dix-sept ans auparavant, c'està-dire en décembre 1793.

Alors la grandeur de la situation l'emporte, son récit s'anime, sa plume vibre comme une lyre, et l'héroïsme de ces faits lui arrache cette réflexion, où il exprime la mélancolie de l'écrivain, qui comprend la grandeur de son sujet, mais qui aussi se sent empêché

par la vieillesse et la fatigue, de traduire diguement cette grandeur :

« 11 y avait, dit le romancier, dans cette genèse du xix a siècle, les pieds encore pris dans la boue du xvm* et, cependant, élevant déjà sa tête dans les nues, il y avait dans ces premiers combats où un seul peuple, au nom de la liberté et du bonheur de tous les peuples, jetait le gant au reste du monde, il y avait quelque chose de grand, d'homérique, de sublime que je me sens impuissant à peindre ; et cependant, c'est pour le peindre que j'ai entrepris ce livre, et ce n'est pas une des moindres tristesses du poète que de sentir grand, et, haletant, essoufflé, mécontent de lui-même, de rester au-dessous de ce qu'il sent ! » (Les Blancs et les Bleus.)

L'histoire contemporaine est si touffue depuis quatre-vingts ans, que le souvenir confond, dans le tumulte de cette époque, les épisodes mis en scène ici par le romancier.

Dans ce premier volume, Dumas emprunte également à Nodier le récit d'un épisode qui prouvera que les noms de Reichshoffen et de Frœschwiller ne furent pas toujours synonymes de défaites.

En décembre 1793, la Convention avait choisi Pi- «chegru comme général en chef de l'armée du Rhin.

Il succédait à Custine, qui s'était laissé battre à Wissembourg, qui avait permis aux Prussiens et aux Autrichiens de venir camper en vue de Strasbourg, et dont la tête allait payer ces défaites.

La Convention ordonnait en même temps à Hoche de se réunir à Pichegru, avee l'armée de la Moselle dont il avait le commandement

Enfin, elle envoyait Saint-Just à l'armée avec des pouvoirs extraordinaires.

Le jeune conventionnel ordonna à Pichegru et à Hoche de vaincre.

11 fortifia la discipline par une suite de décrets d'une rigueur draconienne.

On jugera de la sévérité de cette discipline par trois décrets que Saint-Just promulgua le même jour.

Par le premier, il était ordonné d» fermer les portes de Strasbourg à trois heures de l'après-midi ; il y avait peine de mort pour quiconque retarderait leur clôture, fût-ce de cinq minutes.

Par le second, il était défendu de fuir devant l'ennemi. Il y avait peine de mort pour quiconque, tournant le dos au champ de bataille pendant le combat, cavalier, ferait prendre le galop à son cheval; fantassin, marcherait plus vite que le pas.

Enfin le troisième décret ordonnait, à cause des surprises que ne ménageait pas l'ennemi, de se coucher tout habillé. Il y avait peine de mort contre tout soldat, officier ou chef supérieur, qui serait surpris déshabillé. Pichegru commença par remporter un premier avantage à Bercheim.

Il s'empara du village de Dawendorff, qui était une

position stratégique.

Mais Haguenau restait au pouvoir des Autrichiens !

Mais les hauteurs de Reichshoffen, de Frœschwiller, de Wœrth étaient occupées par les Prussiens et les émigrés du prince de Gondé, qui s'étaient retranchés dans tous les accidents de terrain.

L'objectif de Pichegru et de Hoche était donc de s'emparer de ces hauteurs pour dégager Haguenau, pour reprendre la ligne de Wisseinbourg, et de repousser l'ennemi de l'autre côté du Rhin.

Pichegru et Hoche ne comptaient guère que trente mille hommes pour enlever ces formidables positions.

Les Prussiens et les Autrichiens avaient massé vingt-deux mille combattants, avec une trentaine de canons, sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth.

Le pont de Reischshoffen, qui était en leur pouvoir, se trouvait gardé par un fort détachement et cinq pièces de canon '.

L'attaque fut commandée pour le 21 décembre 1793.

Les généraux français avaient divisé leurs troupes en trois colonnes.

Hoche et Pichegru avaient pris le commandement de la plus forte colonne.

Les deux autres avaient pour chefs Savary et Abbatucci.

Ce dernier devait forcer le pont de Reichshoffen et s'en emparer,

Il partit le premier avec ses hommes.

Au moment où l'on entendit le canon gronder dans

Page 1