Nodier, Souvenirs de la Révolution
cette direction, Hoche et Pichegru enlevèrent leur colonne, traversèrent le torrent qui passe à Niederbronn, et s'emparèrent du village sans coup férir.
Cette première étape de quatre lieues faite, on donna an instant de repos aux soldats, — le temps de déjeuner; — puis Ton se remit en marche vers huit heures pour Frœschwiller, situé à trois quarts de lieue à peine.
Le canon tonnait toujours dans la direction de Reichshoffen. Mais, au bout d'un quart d'heure, le bruit de l'artillerie s'éteignit tout à coup ; le passage était-il forcé, ou Abbatucci avait-il été contraint par l'ennemi de reculer? Pichegru appela un ofûcier d'étatmajor.
— Avez-vous un bon cheval, capitaine? lui demanda-t-il.
— Excellent.
— Vous pouvez avec lui faire sauter fossés et barrières?
— Je puis tout sauter.
— Mettez-le au galop, pointez dans la direction du pont de Reischshoffen, venez me donner des nouvelles, ou faites-vous tuer.
L'officier partit; mais, après dix minutes, il revenait avec un chasseur qu'il avait rencontré aux deux tiers du chemin.
C'était Abbatucci qui envoyait cet homme à Pichegru pour lui annoncer qu'il avait forcé le pont, et qu'il marchait sur Frœschwiller.
Pichegru renvoya le chasseur, reportant à Abbalucci Tordre de marcher sur Frœschviller el de menacer la ville, pendant que lui attaquerait les hauteurs, tout en se tenant prêt à lui porter secours, s'il en était besoin.
Tout cela s'était exécuté pendant la marche de la colonne; bientôt on commença à découvrir les hauteurs de Frœschwiller.
Un petit bois s'étendait entre Niederbronn et Frœschwiller, le même peut-être qui devait nous être si fatal en août 1870.
Comme la colonne marchait à travers plaine sans route tracée, Pichegru, craignant que ce petit bois ne cachât une embuscade, ordonna à vingt hommes et à un sergent de fouiller ce bois.
Le bois fut fouillé de part en part; personne n'y était embusqué.
. On le dépassa.
Mais tout à coup, en arrivant au bord d'un ravin, Pavant-garde fut accueillie par une énergique fusillade.
Trois ou quatre cents tirailleurs étaient éparpillés dans les sinuosités du ravin el dans les touffes de bois dont il était semé.
Aussitôt les deux généraux formèrent leur troupe en colonne d'attaque.
Frœschwiller était situé au pied d'une colline hérissée de canons et de redoutes.
On voyait sur la droite, à trois quarts de lieue à peu près, la colonne d'Abbatucci qui s'avançait vers la
tille, chassant devant elle les troupes qui avaient essayé de défendre le pont.
L'avant-garde de Hoche et de Pichegru était formée par le bataillon de l'Indre.
— Camarades, dit Pichegru à ce dernier, attendrons-nous, pour attaquer les redoutes, nos compagnons qui ont déjà leur part de victoire et d'honneur, puisqu'ils ont forcé le pont? ou garderons-nous, nous aussi, pour nous seuls, la gloire d'avoir enlevé les redoutes que nous avons devant nous? Cela sera dur, je vous en préviens.
— En avant ! en avant! cria d'une seule voix tout le bataillon.
— En avant! crièrent les hommes de Hoche, qui, la veille, s'étaient mutinés, et qui, après leur soumission, avaient obtenu l'honneur de marcher les seconds.
— Oui, en avant ! cria à son tour un officier supérieur, le général Dubois, qui faisait partie de l'armée de la Moselle, et qui, commandant l'arrière-garde, se trouvait, par le mouvement de conversion qui s'était fait, commander l'avant-garde.
En même temps, les tambours et les clairons battirent et sonnèrent la charge.
Les premiers rangs se mirent à entonner la Marseillaise; le pas décharge, emboité par trois ou quatre mille hommes, ébranla la terre, et la trombe humaine prit sa course, têtes et baïonnettes en avant. A peine la colonne avait-elle fait cent pas, que la colline s'enflamma comme un volcan!
Alors, on vit dans cette masse épaisse s'ouvrir des sillons sanglants, comme si une charrue invisible les eût creusés ; mais ces sillons étaient aussitôt refermés qu'ouverts.
La -Marseillaise et les cris de : « En avant! » continuèrent.
La distance qui séparait les premières lignes françaises des retranchements commençait à disparaître, lorsqu'un second tonnerre d'artillerie éclata et que les boulets firent dans les rangs de nouvelles trouées.
Les rangs se refermèrent comme la première fois; mas une rage sombre succédant à l'enthousiasme, les chants commencèrent à s'éteindre, la musique continua d'accompagner le peu de voix qui chantaient encore, et le pas de charge devint le pas de course.
Au. moment où le premier rang allait atteindre les retranchements, une troisième canonnade éclata.
Cette fois, l'artillerie, chargée à mitraille, envoya sur toute la colonne d'attaque un véritable ouragan de fer.
Toute la masse assaillante plia d'avant en arrière sous la grêle des biscaïens. Les chants s'éteignirent, la musique cessa de jouer ; la marée humaine qui montait, non seulement s'arrêta, mais recula.
Toutefois, l'hésitation fut de courte durée.
La musique reprit l'hymne victorieux ; le général Dubois, qui, comme nous l'avons dit, commandait l'attaque, avait eu son cheval tué sous lui; on l'avait cru mort.
Il se dégagea de dessous son cheval, se releva, mit
son chapeau au bout de son sabre et cria : « Vive la République! »
Ce cri de € Vive la République ! » fut poussé à la fois par tous les survivants et par les blessés qui avaient encore la force de le faire entendre.
Le moment d'hésitation qui s'était produit cessa.
La charge battit de nouveau; les baïonnettes s'abaissèrent, et un formidable hurlement succéda aux chants et aux cris.
Les premiers rangs enveloppaient déjà la redoute, les grenadiers se cramponnaient déjà aux aspérités pour l'escalade, quand trente pièces de canon tonnèrent à la fois, d'un seul coup et avec un bruit pareil à celui d'une poudrière qui eût sauté.
Cette fois, le général Dubois tomba pour ne plus se relever.
Un boulet l'avait coupé en deux.
Tous les premiers rangs disparurent dans un tourbillon de feu comme engloutis dans l'abîme.
Cette fois encore, la colonne recula, et, en un instant, entre la redoute et la première ligne, il se fit un intervalle d'une quarantaine de pas, couvert de morts et de blessés '.
Il se passa alors, dit-on, une chose inouïe. Au même moment où Pichegru expédiait deux de ses aides de camp à la colonne Àbbatucci pour lui dire de se hâter, Hoche, comprenant qu'il fallait enlever les