Nodier, Souvenirs de la Révolution
hommes par une chose héroïque, jeta son chapeau à terre pour être bien reconnu de tous, s'élança, les cheveux au vent, le sahre à la main, faisant bondir son cheval par-dessus ces morts et ces mourants, et, se dressant debout sursesétriers dans cet intervalle vide :
— Soldais! cria-t-il, à six cents francs la pièce les canons prussiens!
— Adjugés! crièrent les soldais d'une seule voix. La musique, éteinte une seconde fois, reprit avec
une nouvelle ardeur.
Au milieu de la canonnade crachant les boulets et la mitraille, de la fusillade éparpillant dans les rangs pressés une grêle de balles dont chacune portait, on vit Hoche, suivi de cette foule affolée de haine et de vengeance, qui ne gardait plus ses rangs, aborder la première redoute, s'y accrocher, et, s'aidant de son cheval comme d'un tremplin, s'élancer le premier et tomber au milieu de l'ennemi !
Comment les soldats montèrent-ils derrière lui? comment franchirent-ils ces parapets de huit à dix pieds de haut ? à quelles aspérités s'accrochèrent-ils pour arriver au sommet ?
C'est ce qu'il est impossible de raconter, dépeindre, de décrire ; mais ce qui arriva, c'est que, cinq minutes à peine après que Hoche l'avait abordée, la redoute se trouva pleine de soldats français foulant aux pieds les cadavres de cent cinquante Prussiens.
Alors, Hoche bondit sur le parapet, et, comptant les canons de la redoute :
— Quatre canons, cria-t-il, adjugés aux premiers rangs de la colonne d'attaque !
Il resta un instant debout, se montrant ainsi à toute l'armée comme un drapeau vivant de la Révolution, exposé à toutes les balles, auxquelles il servait de cible et dont pas une ne l'atteignit.
— Maintenant, aux autres eanons, fit-il, et vive la République !
Et, au milieu des cris, des chants guerriers, de la vibration des instruments de cuivre, du roulement des tambours, général, officiers, soldats, tous pêlemêle se ruèrent sur les retranchements.
Au premier coup de canon, les émigrés du prince de Condé, qui formaient un corps auxiliaire dans l'armée ennemie, s'étaient tenus prêts pour opérer une sortie ; mais ils avaient rencontré l'avant-garde d'Abbatucci qui arrivait au pas de course et avec laquelle il fallait compter. Ayant peine à se défendre eux-mêmes, ils n'avaient pu porter secours aux Prussiens. Abbatucci, selon l'ordre de Pichegru* avait même pu détacher quinze cents hommes, et Pichegru le vit bientôt arriver bride abattue, précédé de ses deux aides de camp.
Ce dernier se mit aussitôt à la tête de ce renfort, et accourut à l'aide du corps principal, acharné à la redoute. Ces quinze cents hommes de troupes fraîches, animées par la victoire du matin, bondirent de leur premier élan jusqu'au delà du second rang de la batterie.
Les canonniers furent tués sur leurs pièces; et les canons, qu'il était impossible de tourner contre les Prussiens, furent encloués.
Au milieu du feu, Hoche et Pichegru étaient arrivés en même temps à un point de la colline d'où l'on découvrait toute la plaine de Frœschwiller.
Là, un spectacle leur arracha un cri de triomphe.
Une masse noire, épaisse, aux fusils reluisants, aux panaches tricolores, aux drapeaux penchés comme des mâts dans une tempête, arrivait à marche forcée.
C'étaient Macdonald et la première colonne de l'armée, fidèles au rendez-vous.
Ils arrivaient à temps, non pour décider de la victoire, elle était décidée, mais pour y prendre part.
À cette vue, la déroute se mit parmi les Prussiens.
Chacun ne s'occupa plus que de fuir. Ils s'élancèrent par-dessus les parapets des redoutes, sautèrent du haut en bas des retranchements et se laissèrent rouler plutôt qu'ils ne descendirent sur une pente si rapide, qu'on n'avait même pas soùgé à la fortifier.
Mais Macdonald, par une manœuvre prompte, avait enveloppé la montagne et reçut les fuyards sur la pointe de ses baïonnettes.
Les émigrés, qui tenaient seuls avec l'acharnement de Français combattant contre des Français, comprirent, en voyant les fuyards, que la journée était perdue.
Leur infanterie se mit en' retraite à petits pas, protégée également par leur cavalerie, dont les charges
successives et pleines d'audace faisaient l'admiration de ceux qui combattaient contre eux.
Pichegru, sous prétexte que ses soldats devaient être las, leur donna Tordre de laisser les émigrés se retirer.
Ce spectacle de Français combattant contre des Français lui répugnait.
Mais, en même temps, il faisait poursuivre, par tout ce qu'il y avait de cavalerie, les Prussiens 'qui s'enfuyaient dans la direction de Wœrth.
Cette cavalerie se composait de trois régiments, carabiniers, hussards et chasseurs.
Après s'être élancés, sabre en avant, sur l'ennemi, ils vinrent heurter un corps assez considérable de Prussiens qui enveloppaient un régiment français de la colonne d'Abbatucci.
Ce régiment s'était perdu et avait donné au milieu de l'ennemi.
Attaqué de tous côtés par des forces décuples, il s'était formé en carré, et, là, sur ses quatre faces, les soldats faisaient ce feu de mousqueterie qui avait attiré l'attention de leurs camarades.
Les trois régiments de cavalerie n'hésitèrent pas à venir à leur secours.
Par une charge à fond, ils entamèrent le terrible cercle de fer qui enveloppait leurs compagnons ; ceuxci, se sentant secourus, se formèrent en colonne et tombèrent la tête basse et la baïonnette en avant sur l'ennemi. Ils firent une trouée et se joignirent à leurs libérateurs.
Cavalerie et infanterie commençaient leur retraite vers l'armée française, quand un nouveau corps ennemi — sorti de Wœrth — vint se mettre en travers et leur ferma la route.
Le combat recommença avec plus d'acharnement que jamais.
Les Français se battaient un contre quatre, et peutêtre allaient-ils succomber, quand un régiment de dragons fondit, à son tour, le sabre haut, sur toute cette mêlée, s'ouvrit un passage jusqu'à l'infanterie, qu'il dégagea; elle, à son tour, pouvant recommencer un feu régulier, fit un vide autour d'elle. La cavalerie s'élança dans ce vide et l'élargit encore.
Tous alors, d'un élan unanime, cavaliers et fantassins, s'élancèrent à la fois, sabrant, pointant, chantant la Marseillaise, gagnant du terrain, se resserrant autour des canons qu'ils ramenaient au bivouac au milieu des cris de : c Vive la République ! » On était sauvé; l'ennemi avait reculé.
Pendant ce temps, Hoche et Pichegru étaient remontés à cheval, et étaient entrés dans Frœschwiller afin d'y régler toutes les conditions de défense nécessaires pour le cas *>ù les Prussiens auraient voulu, par un retour offensif, essayer d'y rentrer.
Ils s'en gardèrent bien, et, ce jour-là, l'armée du Rhin fut franchement victorieuse.
Cette série d'engagements avait eu lieu, avons-nous dit, le 21 décembre 1793. Le surlendemain, on prenait Haguenau. Wœrth tombait également en notre
pouvoir. Les Autrichiens et les Prussiens se retirèrent sur la ligne même de Wissembourg eu avant de la Lauter, où ils comptaient livrer bataille.
Ils étaient commandés par le maréchal Wurmser.
Mais ce qu'il y avait de curieux, c'est que cette retraite rapide des deux armées ennemies entraînait avec elle tous les émigrés, tous les nobles alsaciens venus avec leurs familles. Craignant la vengeance des Français, ils s'enfuyaient aujourd'hui avec l'ennemi.
Les routes étaient couvertes de chariots, de voitures, de chevaux, et présentaient le spectacle d'une de ces émigrations pareilles à celles qui sillonnaient le monde au temps des Huns et des Vandales.
Les Prussiens et les Autrichiens, voulant reprendre l'offensive, s'étaient massés depuis Wissembourg jusqu'au Rhin. La position demeurait excellente pour l'attaque.
Pour les Français, le résultat de la campagne était dans la prise de ces fameuses lignes de Wissembourg.
Le 26 décembre, Hoche et Pichegru marchaient à l'ennemi.
Présumant que l'effort du combat se porterait au centre, les deux généraux y poussèrent une masse de trente-cinq mille hommes, tandis que trois divisions de l'armée de la Moselle menaçaient la droite des alliés par les gorges des Vosges, et que deux divisions, commandées par un aide de camp du général de Broglie,qui allait, ce même jour, faire ses premières armes,
à l'armée du Rhin, s'avançait pour attaquer par Lauterbourg.
Ce jeune aide de camp — à peine âgé de vingt six ou vingt-sept ans — se nommait Antoine Desaix.
La prise des ligues de Wissembourg fut moins une bataille qu'une formidable poussée.
L'ennemi fut battu, culbuté, rejeté au delà du Rhin.
Moins de dix jpurs avaient suffi pour nettoyer et délivrer nos frontières.
Yous le voyez, 6 lecteurs, les noms, de Reichshoffen, de Frœschwiller, de Wissembourg n'ont pas toujours été synonymes de défaites et de désastres !
Succès du dernier roman de Dumas. — Un drame peur le Chàtelet. — Laray. — Taillade. — Souvenir des Gardes forestiers. — Une représentation à Laon. — Anecdote curieuse. — Demi-succès du drame. — Une scène de les Blancs et les Bleus.
Composée avec de pareils éléments, toute cette première partie de les Blancs et les Bleus obtint, répétons-le, un franc succès.
Ce succès se traduisit par une augmentation dans le tirage du journal qui publiait le roman.
Dumas avait alors pour secrétaire un excellent garçon qui lui était très dévoué, M. Victor Leclerc.
Il était à l'affût de toutes les circonstances qui pouvaient servir les intérêts du romancier.
Cette gêne qui envahissait de plus en plus le foyer du maître l'attristait, et il s'efforçait de l'écarter dans la mesure de ses moyens.
Déjà l'activité de ses démarches avait provoqué à TOdéon une intéressante reprise de la Conscience, drame de Dumas qui avait obtenu un grand succès quelque temps auparavant.
H* 'DERNIÈRf» ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
Victor Leclercaviiî été trouver, de la part de Dumas, Cliilly — alofs directeur de l'Odéon; il lui avait représenté que la Conscience, reprise avec Laferrière, avait toutes les chances de rencontrer de nouveau le succès d'autrefois, Chilly se laissa persuader, et cette reprise donne raison aux prévisions de Dumas.
Ce drame fut un des grands succès de l'Odéon.
Il fut représenté pour la première fois le 4 novembre 1854.
Dumas l'avait dédié en ces termes à Victor Hugo, alors en exil :
« C'est à vous, mon cher Hugo, que je dédie mon drame de la Conscience.
» Recevez-le comme le témoignage d'une amitié qui a survécu à l'exil, et qui survivra, je l'espère, même à la mort.
» Je crois à l'immortalité de l'âme! »
L'Odéon avait alors une troupe superbe.
Dans la distribution de la pièce, nous relevons les noms suivants : Laferrière, Tisserant, Kime, Rey, Thiron, Grenier — devenu depuis célèbre dans l'opérette — et mademoiselle Perigat.
Laferrière se montra admirable, prodigieux, dans le rôle d'Edouard Ruhberg, qui est le principal personnage du drame.
Il sut incarner, rendre, résumer toutes les nuances de ce rôle très complexe.
Il sut être tour à tour fiévreux, abattu, joyeux, désespéré, calme, délirant.
Ce fut une de ces soirées où il faut que l'artiste soit à la hauteur de l'œuvre qu'il interprète.
Laferrière porta à lui seul le poids de la pièce jusqu'au bout, sans s'arrêter, sans plier, sans haleter.
Dumas assista à la représentation de son ouvrage, dans la loge de madame de Girardin.
Pendant chaque entr'acte, le romancier allait porter à Laferrière les compliments de celle-ci.
Aussi, à chaque acte, l'artiste reparaissait en scène plus pathétique, plus puissant.
Le succès fut énorme.
Le rideau tomba au bruit d'applaudissements frénétiques.
Le tonnerre qui grondait dans la salle interrompit trois fois Laferrière, au moment de jeter aux spectateurs, ravis , le nom de l'auteur.
Jusqu'à la fin de sa vie, Laferrière conserva de beaux restes de son talent chaleureux.
Il sut rendre intéressante cette reprise de la Conscience en 1869.
Elle fournil encore une belle carrière à l'Odéon.
Ce précédent inspira à Victor Leclerc l'idée de porter au directeur du Châtelet la première partie de les Blancs et les Bleus, et de solliciter la commande d'un drame pour ce vaste théâtre.
Le directeur du Châtelet était alors H. Fischer.
Il venait de monter, avec un grand luxe de mise en Scène, le Théodoros, de Théodore Barrière.
La lecture du premier volume de les Blancs et les
30i DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
Bteus l'empoigna ; il vint prier Dumas de tirer un drame de son ouvrage et lui promit de le représenter immédiatement après Théodoros.
Dumas se mit immédiatement à la besogne, et, en quelques jours, il eut écrit le drame.
Chez lui, le roman est toujours si mouvementé, si scénique, que la pièce sort facilement.
Comme le Châtelet ne possédait pas une troupe d'ensemble suffisante pour jouer un drame de l'importance de les Blancs et les Bleus, on alla chercher des interprètes au dehors.
Laray fut engagé spécialement pour remplir ie rôle de Pichegru.
Taillade fut demandé à l'Odéon pour tenir le personnage de Saint-Just.
Dumas avait placé dans son drame Charles Nodier enfant. On confia ce rôle à mademoiselle Gabrielle Gautier, qui s'y montra pleine de naturel et de gentillesse.
Un sergent loustic de l'armée du Rhin, appelé Falou, personnifiait la partie comique de la pièce.
Ce rôle, très franc, très gaulois, échut à Facteur Courtes.
Ce comédien consciencieux, qui a acquis une légitime notoriété sur le boulevard, était une vieille connaissance pour Dumas. En 1865, il avait fait partie de la troupe que le romancier recruta alors pour jouer d'abord son drame des Gardes forestiers sur le théâtre de la rue de Lyon.
Ce souvenir nous rappelle une anecdote rétrospective qui aurait dû prendre sa place plus haut.
Dumas, avonç-nous dit, avait fait une mauvaise opération commerciale en louant pour son compte cette salle, qui devait rester perpétuellement enguignonnée sous le nom de Grand Théâtre-Parisien. L'élévation de la température et l'indélicatesse d'un secrétaire lui frustrèrent des recettes qu'il pouvait espérer de la représentation des Gardes forestiers.
Il dut fermer le théâtre et arrêter les représentations.
Il restait débiteur de cinq ou six cents francs envers chacun de ses artistes, et il n'avait pas alors les ressources nécessaires pour les désintéresser.
Du jour au lendemain,, ces artistes se trouvèrent sur le pavé, sans engagement. Cette situation émut le romancier.
Le lendemain de la fermeture, il réunit ses acteurs dans le foyer du théâtre, et leur tint à peu près le langage suivant :
— Mes enfants, vous savez pourquoi je suis obligé de fermer le théâtre. Tous êtes sans engagement; mais il m'est venu une idée qui, si vous l'adoptez, peut remédier à la situation. Cette idée, la voici :
» Les Gardes forestiers sont faciles à jouer partout, en raison de leur peu de mise en scène; formez-vous en société et allez jouer mon drame dans toutes les villes des départements limitrophes. Je vous autorise à prendre sur l'affiche le nom de troupe dramatique
de M. Alexandre Dumas; et, quand vous jouerez dans une ville voisine de Paris, télégraphiez-moi le matin.
» Je vous promets d'arriver le soir pour la représentation.
» Je crois donc fermement que vous aurez du succès et que vous ferez de l'argent, si vous vous ralliez à mon projet. » 4
L'idée, en effet, était pratique, originale. Les artistes l'adoptèrent.
Ils se constituèrent en société, et allèrent jouer les Gardes forestiers dans les départements de Seineet-Oise, de Seine-et-Marne, de l'Oise et de l'Aisne.
Quand on jouait, on envoyait quelquefois une dépêche à Dumas.
Il arrivait le soir, et assistait à la représentation dans une loge bien en vue.
On faisait salle comble.
Quelquefois, les artistes donnaient une seconde représentation du drame; car tous les empressés ne trouvaient pas toujours de la place pour la première audition.
Un -jour, la troupe donnait une représentation à Laon. On avait envoyé une dépêche au romancier, et le bruit de sa venue se répandit rapidement dans la ville.
Sept heures sonnent, la salle est bondée de spectateurs, et Dumas n'est pas encore arrivé.
Cependant, on lui avait envoyé une dépêche.
On attend encore une demi-heure : personne ! Alors
les artistes, pensant. que le maître ne viendra pas, se décident à faire lever le rideau, et commencent la représentation.
Mais les spectateurs, qui comptaient sur la présence de Dumas, croient à une mystification et deviennent furieux.
Cette fureur se traduit par un vacarme qui remplit l'enceinte du théâtre.
Sur la scène, les acteurs étaient consternés; et le commissaire de police de la ville se montrait inquiet des suites de ce tapage.
Au moment de lever la toile sur le second acte, un grand bruit se fait dans la salle, des acclamations retentissent de toutes parts : c'est Dumas qui entre dans sa loge et qui salue le public.
11 avait manqué le train, de là son retard.
Les artistes respirèrent.
Ils allaient entamer le deuxième acte, quand tous les assistants s'écrièrent :
— Le premier acte ! nous voulons le premier acte !
Comme ils n'y avaient pas fait la moindre attention, ils désiraient qu'on le recommençât.
Les acteurs obéirent, et la représentation se poursuivit sans encombre.
Villers-Cotterets — patrie de Dumas et lieu de scène des Gardes forestiers — fut une des étapes de la tournée dramatique.
Les habitants reçurent avec enthousiasme Dumas et ses artistes.
Ils réclamèrent une seconde représentation du drame pour le lendemain.
Les 'acteurs, électrisés par cet accueil, se surpassèrent.
Dumas, ravi de la cordialité de ses compatriotes et du zèle de ses interprètes, rayonnait. Parfois, la joie lui inspirait des idées originales.
À l'issue de la représentation, il alla dans les coulisses serrer la main de tous ses artistes.
— Mes enfants, leur dit-il, vous avez admirablement joué ce soir; aussi, demain matin, j'irai à l'hôtel où vous êtes descendus, et je vous ferai moi-même à déjeuner.
Il tint parole; le lendemain, il s'installait devant les fourneaux de la cuisine de l'hôtel, et confectionnait un succulent déjeuner pour ses interprètes.
Il avait même poussé la couleur locale jusqu'à coiffer le bonnet de chef et à ceindre le tablier blanc.
Les fenêtrçs de la salle à manger étaient au rez-dechaussée, et ouvraient sur la rue.
Pendant deux heures, les habitants de Villers-Colterels défilèrent devant ces fenêtres pour voir Dumas servant lui-même ses artistes en tablier blanc.
Ces derniers récupérèrent largement, pendant cette tournée, les appointements qu'ils avaient perdus au Grand Théâtre-Parisien.
Les Blancs et les Bleus entrèrent en répétitions au commencement de février 1869.
A la demande de Taillade, Dumas retoucha le rôle
de Saint- Just; il lui ménagea une scène très franche, très caractéristique avec Charles Nodier enfant.
Dans une autre circonstance, il montra qu'il avait encore conservé la rapidité de l'improvisation dans le travail.
Un des tableaux du draine ne rendait pas, aux répétitions, l'effet désirable.
Le romancier emporta le manuscrit et, en vingtquatre heures, il avait refait complètement ce tableau défectueux.
Dans les Blancs et les Bleus, on chantait la Marseillaise.
La censure d'alors, on le comprend, s'était récriée.
On entama une négociation avec le ministère des beaux-arts. On obtint enfin la permission de faire chanter la Marseillaise dans le dernier tableau du drame.
La première représentation eut lieu le 10 mars 1869. Le public fit bon accueil à la pièce.. La mise en scène était bonne; l'interprétation fut excellente. Laray et Taillade rencontrèrent de grands effets dans les rôles de Pichegru et de Saint-Just. Courtes excita l'hilarité de toute la salle dans le personnage très bien composé du sergent Falou. Mais — nous le répétons — la critique avait pris l'habitude d'être hostile quand même aux dernières productions de Dumas. Les lundistes reprochèrent à la pièce ses allures militaires ; «C'est un drame qui finit en pièce de cirque », direntils dans leurs comptes rendus.
Le reproche était étrange, il prouvait que ces cri-
tiques n'avaient pas lu Te roman d'où sortait le drame.
Le roman racontant les exploits de la campagne du Rhin, le drame à son tour devait les mettre en scène, et prendre ainsi une couleur militaire, très chaude, très patriotique.
La critique s'en prenait À* l'allure du drame, parce qu'elle ne pouvait accuser ni sa facture, ni son intérêt.
Les Blancs et les Bleus sont le dernier ouvrage de la vieillesse de Dumas; il y montre les mêmes qualités scéniques que dans les grands drames à succès de sa féconde maturité.
Voici une des scènes capitales de ce drame; elle mérite d'être citée, d'être lue; elle prouve la véracité de notre assertion.
C'est la scène où le proconsul Euloge Schneider vient proposer à Clotilde de Brumpt de le prendre pour époux, en retour de la grâce de son père.