Quatrième acte
calendrier; le 16 décembre, c'est ce que j'ai trouvé de mieux; et, comme Tarquin, j'ai été obligé de me promener dans plusieurs jardins et dans pas mal deserres, avant de trouver à abattre, du bout de ma baguette, les roses et les lilas qui composent ce bouquet.
CLOTILDE
Ce bouquet est une merveille, citoyen Schneider, et ces fleurs, si parfumées et si riantes, me sont un témoignage des intentions avec lesquelles tu as abordé cette maison. (Elle lui désigne un siège.)
SCHNEIDER
Mes intentions sont celles d'un homme à qui tu as ouvert un nouvel horizon... pendant la visite que tu lui as faite hier. Je m'étais souvent demandé, belle Clotilde, à quoi tiennent les destinées humaines et comment le chant d'un oiseau ou le vol d'un papillon peuvent influer sur notre existence... Est-ce bon? estce mauvais? tout cela dépend de la façon dont on est entré dans la vie. Il s'agit, tout en marchant les yeux bandés, de choisir le bon chemin... J'y suis entré par la porte de la misère et du travail ; au lieu de voir, comme les riches et les heureux, les obstacles s'aplanir devant moi, j'ai eu à les combattre et à les surmonter. La fable des sept têtes de l'hydre toujours coupées, toujours renaissantes, a été pour moi une sombre et sévère vérité. Il est doux et facile de prier quand on sait que la prière aura un résultat ; mais de
prier une idole de marbre qui restera sourde à vos prières... On se lasse à la fin, lorsque, cette idole, on peut la briser... Alors, à la moindre résistance, le mot je veux vous vient à la bouche.
CLOTILDE
Même quand tu parles à une femme?
SCHNEIDER
Ai-je seulement le temps de voir à qui je parle ?... Crois-tu que je me fasse illusion sur la vie que je mène et sur les résultais qu'elle doit avoir?
Attaqué que je suis, si je n'attaque pas... pour vivre, il faut que je tue... On dit que je suis cruel... Je me défends, voilà tout... Je n'avais jamais aimé, jamais songé au mariage, au bonheur d'êtce père, d'être époux ! Tu ne diras pas que j'avais prévu cet enchaînement de circonstances... Ta mère tombe malade... Ton père, émigré, rentre en France pour la voir une dernière fois. Il est pris et conduit en prison; tu viens pour me demander sa grâce... je te vois... un sentiment inconnu s'éveille dans mon cœur... Le voilà, ce bonheur que j'ai toujours cherché : être aimé d'une jeune fille pure, chaste, noble... Moi, aimé quand je suis laid, odieux, vieux avant l'âge ! Est-ce qu'il y a chance que je sois aimé ? Qui me fera un autre visage comme à Éson? Qui m'apprendra ces douces paroles à l'aide desquelles on verse dans un autre cœur le trop plein du sien?... Quand je lui dirai
que je l'aime, elle rira... Eh bien, non, j'aime mieux qu'elle pleure ; j'aime mieux qu'elle tremble, j'aime mieux qu'elle me haïsse ! mais, qu'elle soit à moi, je fais alors ce que j'ai fait... une chose infâme, je le sais bien ; ma vie n'est-elle pas infâme déjà?. . • Je lui dis : « J'irai te voir. » Je dresse Téchafaud sous sa fenêtre* (Il ouvre la fenêtre. Clotilde jette un cri de terreur à la vue de Céchafaud.)
CLOTILDE
Ah ! mon père !
SCHNEIDER
Je viens et je lui dis : « Demain, tu seras ma femme... ou, là, à l'instant,sous tes yeux, la tête de ton père va tomber ! »
CLOTILDE
Moi, ta femme? mon père aimera mieux mourir !
SCHNEIDER
Aussi est-ce toi que je charge de lui transmettre mon désir. Ta pitié filiale t'inspirera, Clotilde!... mon crime compte sur tes vertus... Eh bien?
clotilde, très calme. Vous avez raison. C'est le seul moyen !
SCHNEIDER
A quand fixes-tu le jo;ir de notre union *
316 DERNIÈRfS ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
GLOTILDE
Par bonheur, la loi nouvelle nous dispense de tout délai, et ce que j'ai à te demander n'est qu'un caprice d'orgueil.
SCHNEIDER
Parle.
CLOTILDE
J'exige de ta tendresse une de ces grâces qu'on ne refuse pas à sa fiancée ; ce n'est pas à Plobsheim, c'est-àdire dans un pauvre village d'Alsace que le premier de nos citoyens doit accorder son nom à la femme qu'il aime et qu'il a choisie. (Elle se lève.)
Je veux que le peuple me reconnaisse pour la femme de Schneider et ne me prenne pas pour sa maîtresse. Demain, à telle heure que tu voudras, nous partirons pour Strasbourg, et je te donnerai ma main, devant les ciloyens, les généraux et les représentants.
SCHNEIDER
Je le veux bien ; je veux tout ce que tu voudras, mais à une condition !
CLOTILDE
Laquelle ?
SCHNEIDER
C'est que ce n'est pas demain que nous partirons, c'est aujourd'hui!
DERNIÈRES ANNÉES D'ÀLEXANfrUE DUMAS 317
GLOTILDE
Impossible! Il va être onze heures et demie, et les portes de la ville ferment à trois.
SCHNEIDER
Elles fermeront à quatre, alors !
CLOTILDE
Il faut faire tout ce que vous voulez.
Schneider, tendant la main à Clotilde.
Venez, Clotilde.
CLOTILDE
Le temps seulement de prendre un talisman de famille, sans lequel les jeunes filles ne se marient pas chez nous.
(Pendant que Schneider va fermer la fenêtre, Clotilde tire d'un petit coffret placé sur la table nn poignard qu'elle tient à la main quand Schneider revient vers elle.)
Une reprise de les Blancs et les Bleus sur un grand théâtre de drame constituerait encore, croyons-nous, un spectacle très intéressant.
Mort de Lamartine. — Une page émue. Dumas donne la suite de lei Blancs et les Bleus dans la Petite Presse. — Théories historiques. — Les vaineus de l'histoire. — Pages intéressantes sur le 18 fructidor et sur la huitième croisade.
Lamartine était mort quelques jours avant la première représentation du dernier drame de Dumas.
En nous reportant par le souvenir à douze ans en arrière, il ne nous semble pas que la mort de cet homme illustre ait produit alors, dans le monde littéraire, toute la sensation qu'un pareil événement eût excitée à une autre époque.
Cette indifférence tint sans doute à beaucoup de causes; mais elle marque aussi un abaissement dans le niveau intellectuel de l'époque qui la partagea.
Dumas, lui, ressentit vivement l'émotion de la mort de Lamartine; il n'avait jamais été dans l'intimité du grand poète; mais, pendant quarante ans, il avait été son admirateur sympathique.
Puis, quand le malheur l'avait assailli, il avait été
un des premiers à écrire, à proclamer bien haut, les causes de cette infortune.
Ils furent comme cela quelques-uns qui s'efforcèrent d'attirer les sympathies de la foule sur la destinée de Lamartine.
Mais la foule resta tiède ou indifférente.
Le poète historien, retiré dans un petit pavillon de la rue de la Ville-Lévêque, dut, pendant dix ans, écrire des romans, des mémoires, des travaux historiques, des mélanges littéraires pour essayer de combler le gouffre toujours béant de ses dettes.
Il est des existences dont le malheur est le couronnement et dont la pauvreté est le plus beau titre.
Lamartine connut toutes ces épreuves sans devenir amer.
Quand des secours efficaces lui arrivèrent, il était bien tard : cette longue lutte l'avait brisé.
Dumas fils partageait à l'égard de Lamartine les sentiments de son père : à l'occasion de la mort du grand poète, il écrivit quelques lignes émues qui méritent d'être rappelées.
« Tu leur as donné ton âme : ils l'ont méconnue.
» Tu leur as donné ton cœur : ils l'ont flagellé.
» Tu leur as donné la sueur sanglante de ta misère: ils l'ont insultée.
» Pour un jour de triomphe, les hommes t'ont fait une agonie de dix ansl Tu as tendu la main comme Homère, n'ayant pas même un enfant qui la tendit pour toi, et ceux que tu avais sauvés t'ont dit,:
> — Tu as été six mois ministre ; pourquoi ne t'es- » tu pas enrichi quand tu étais au pouvoir? *
Écrire l'histoire de la Révolution depuis 1789 jusqu'à nos jours avait toujours été un des projets de Dumas.
Sous l'étiquette de cent ou cent cinquante volumes de romans, il désirait faire lire autant de volumes d'histoire contemporaine. Dans ses livres, la forme romanesque devenait aussi vivante, aussi vraie que l'histoire des historiens de profession. La Reine Mar- . got, la Dame de Montsoreau, les Quarante-Cinq, les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, le Vicomte de Bragelonne, le Chevalier d'Harmental, une Fille du Régent, Joseph Balsamo, le Collier de la Reine, Ange Pitou, la Comtesse de Charny, le Chevalier de Maison-Rouge, les Blancs et les Bleus, les Compagnons de Jéhu, les Louves de Machecoul, n'eussent pas formé la moins brillante série de ce genre de roman historique.
Dumas, dans ces récits, ne laisse jamais passer l'occasion de réhabiliter les vaincus, de défendre les causes tombées, d'attirer la pitié des générations sur les hommes qui se sont sacrifiés pour elles.
Le mot païen de l'antiquité : Malheur aux vaincus f lui paraissait une impiété dans les temps modernes; aussi son cœur l'entraîne-t-il toujours vers ceux que la fatalité des événements a frappés.
Déjà, dans l'histoire passée, il avait raconté avec une sympathie égale et une impartialité pareille la
passion rie Jeanne d'Arc à Rouen, la mort de Marie Stuart à Fotheringay, la décapitation de Charles I er sur la place de White-Hall.
Il avait remarqué avec regret chez quelques historiens contemporains — comme Chateaubriand — que, s'ils s'étonnaient de la quantité de larmes contenues dans l'œil des rois, ils n'étudiaient pas aussi religieusement la somme de douleurs que peut supporter sans mourir cette pauvre machine humaine, quand elle est soutenue par la conviction de son innocence et de son droit, appartînt-elle aux classes moyennes et même inférieures de la société.
Voilà pourquoi Dumas, dans l'histoire contemporaine, prend tour à tour parti pour les condamnés de la Gironde, les vaincus de thermidor, les proscrits du 18 fructidor, etc.
Le succès qu'obtint le premier volume de les Blancs et les Bleus le décida à donner une suite à cet ouvrage.
Dans le cours de 1869, il écrivit deux autres volumes.
Ils parurent dans un journal populaire, la Petite Presse.
Ils embrassent une histoire très intéressante, très détaillée du 13 vendémiaire ; un des plus dramatiques récits du 18 fructidor, et quelques pages pleines de verve sur la campagne d'Egypte, qu'il appelle la huitième croisade.
Dans quelques lignes bien pensées, bien écrites, il
explique l'importance, la nécessité, à ses yeux, de ce dernier ouvrage.
« Les événements racontés dans les Blancs et les Bleus, dit-il, sont les plus importants de notre siècle, et il est essentiel que notre peuple, qui a déjà joué un si grand rôle depuis soixante- dix ans dans les événements européens, et qui est appelé à en jouer un plus grand encore, sache, comme on doit les savoir, ces grands faits de nos chroniques.
> Puis, quand les restaurations suivent les révolutions et les révolutions les restaurations, que chaque parti élève, au moment du triomphe, une statue à celui qui le représente, statue destinée à être abattue par le parti contraire pour faire place à une autre; que les esprits faibles, les yeux myopes se troublent devant tous ces grands hommes d'un instant, qui deviennent des traîtres sans que les contemporains mettent plus de difficulté à les déshonorer qu'ils n'en ont mis à les glorifier, il est bon qu'un œil plus ferme, qu'un esprit plus impartial dise :
» — Voici le plâtre et voilà le marbre ; — voici le plomb et voilà l'or !
»11 y a des statues qu'on jette à bas de leur piédestal et qui y remontent toutes seules. Il y en a, au contraire, qui tombent d'elles-mêmes, et qui se brisent en tombant! Mirabeau, après avoir été porté en grande pompe au Panthéon, n'a pas de tombeau aujourd'hui 1 .