A LA COMTESSE M
En vous voyant ce soir, jeune et charmante femme,
Chez l'auteur d'Henri III et de Catilina,
Pour écrire ces vers, la peur glaça mon âme,
Ma plume tressaillit, le poète fouina.
Oui, je regrettai l'Inde, et le Gange, et la jongle.
J'aurais voulu dans Rome être humble citoyen,
Vivre obscur, labourer la terre avec mon ongle,
Et m'anpeler d'un nom musulman ou païen.
Hélas ! le jardinier greffant la mirabelle,'
N'est pas digne, je crois, d'admirer Mirabeau.
Et le poète nain qui vous trouve si belle
Est l'aveugle devant la clarté d'un flambeau,
C'est le sourd écoutant les vers de VOrestie,
Ou la divine voix de sa sœur Gabrio *,
Ou Dumas aiguisant sa fine répartie.
Ou l'usurier chrétien réduisant l'agio.
Cependant, au dessert, entre marron et figue,
Après un beau chevreuil, bien meilleur qu'un faisan.
Je me décide enfin, contre moi je me ligue,
Et je vous fais ces vers, sablés de parmesan.
Car vous m'avez promis, au lieu de la noisette,
Un bonbon, un gâteau, un citron, un pâté,
De doux marrons glacés, aimés de la grisette,
Et que j'aime aussi, mais comme un âne bâté!
Toute l'assistance applaudit chaleureusement ce tour de force poétique, exécuté si rapidement. Quelques années plus tard, à son retour d'Italie, Dumas retrouva dans ses papiers l'autographe de Méry. Le romancier envoyait alors des chroniques, des correspondances au Petit Journal. Cette circonstance lui inspira une causerie sur Marseille, la bouillabaisse, Méry et ses improvisations poétiques; puis l'idée lui. vint de soumettre au public les bouts rimes en question, en promettant — comme récompense — l'autographe de Méry, à l'aspirant poêle qui ferait la meilleure pièce de vers avec les rimes proposées.
Imprudente proposition ! imprudente promesse !
1 • Gabrio était une allusion au prénom de la comtesse Dash ; elle s'appelait Gabriellc.
DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS tl
Dans le mois de novembre 1864, l'auteur des Trois Mousquetaires ne reçut pas moins de deux cent vingt lettres !
Chacune de ces lettres renfermait une poésie de vingt-quatre vers ; elles formaient en bloc un compte de cinq mille deux cent quatre-vingts vers.
Ce n'était plus un concours : c'était une avalanche poétique.
Circonstance aggravante : tous les signataires de ces lettres demandaient à Dumas de faire insérer leur pièce de vers.
Le romancier, ne voulant mécontenter personne, eut la pensée de former un volume avec toutes les pièces de vers que lui avait fournies ce bizarre concours.
II ouvrit donc une souscription pour couvrir les frais d'impression de ce volume. Modeste souscription! Il ne demanda que cinq cents francs; la cotisation fut fixée à un franc par personne contre l'envoi de l'ouvrage.
Elle fut rapidement recueillie, cette souscription littéraire, et chacun de ceux qui avaient participé au concours proposé par Dumas eut le plaisir de se voir imprimé.
On rencontre encore quelquefois ce volume des Bouts rimes. Il est curieux à feuilleter, car le romancier l'a enrichi d'une amusante préface.
Roger de Beauvoir — que Dumas aimait à l'égal
de Méry — mourut quelques semaines après le poète
marseillais.
8i DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS
Il s'éteignit le 27 août 1866, à la suite d'une cruelle maladie!
Il n'avait que cinquante-trois ans !
Le romancier se lia avec Roger de Beauvoir au commencement de 1832.
Ce dernier venait de publier VÊcolier de Cluny, un roman moyen âge qui fit alors beaucoup de bruit, où il était grandement question des légendes de la tour de Nesle.
Au lendemain de la naissance de cet ouvrage, un ami de Dumas vint lui proposer de faire un drame sur Buridan !
Un mois après, Harel — alors directeur de la Porte- Saint-Martin — lui envoyait le manuscrit de Gaillardet.
LÉcolier de Cluny fut donc le point de départ de la Tour de Nesle et de tout le bruit suscita par ce
drame.
Comme Méry, Roger de Beauvoir a touché à tout dans le domaine littéraire : roman, poésie, théâtre, journalisme, etc., et il a su répandre la vie et l'esprit sur toutes ses productions.
Dumas, qui avait connu à peu près tous les hommes d'esprit de son époque, avouait que pas un peut-être n'avait la verve de Roger de Beauvoir.
C'était dans un dîner surtout qu'il était charmant.
Comme à presque tous les aimables causeurs, deux ou trois verres de vin de Champagne suffisaient pour faire de lui le convive le plus bruyant de la table.
Mais qui s'en plaignait ? Jamais l'électricité n'avait allumé autant d'étincelles que sa parole n'en faisait jaillir, même des lèvres les plus médiocres.
Avec cela, il avait de charmantes allures des époques passées : — son esprit appartenait au xviu e siècle, son cœur au xvi e . — Il faisait des chansons; certaines d'entre elles avaient la naïveté des poésies des ménestrels.
Roger de Beauvoir avait pris cette devise : Video nec invideo (je vois et je n'envie pas).
Cette devise était tout son caractère.
Un jour, il vint chez Dumas, qui était absent. Il cherche sa carte : il l'avait oubliée. Il demande une plume, du papier pour écrire son nom. Au lieu de le faire entrer dans le cabinet du romancier, on le fait entrer dans la cuisine.
Il trouve le livre de comptes de la cuisinière et y laisse ce quatrain :
Sur ce carnet, Dumas écrit, Jour par jour, tout ce qu'il dépense, Il n'y pourrait mettre, je pense, Tout ce qu'il dépense d'esprit.
Quelques idées noires qui — comme contraste —
appartenaient plutôt à l'époque dans laquelle il vivait
qu'à son tempérament et à son caractère, glissaient
.dans sa vie sans s'y arrêter, comme les nuages qui
glissent et passent sur un ciel bleu d'été.
Ainsi il avait un magnifique squelette monté sur un piédestal.
Un jour, on déjeunait chez lui, Victor Hugo vint, examina le squelette avec une grande curiosité.
— Oh ! dit Roger, mon bien cher Hugo, écrivez-meè donc des vers sur mon squelette.
Hugo prit une plume, et sur l'os de l'omoplate écrivit les vers suivants :
Squelette, rdponds-moi - Qu'as-tu fait de ton âme? Flambeau, qu'as-tu fait de ta flamme?
Cage déserte, qu'as-tu fait De ton bel oiseau qui chantait ?
Volcan, qu'as- tu fait de ta lave?
Qu'as-tu fait de ton maître, esclave?
Roger de Beauvoir, outre son esprit et sa verve, avait reçu de la nature une santé de fer, un tempérament de feu. Tout cela fut mis, pendant quarante ans, au service d'une imagination qui inventait tous les jours quelque défi contre la vie.
Cette santé, qui, jusque-là, avait été son esclave, fut, en un jour et d'un seul coup, brisée par une chute. Une hypertrophie du cœur, qui n'attendait qu'un prétexte pour se déclarer, profita de celui-là.
Les jambes enflèrent, le ventre se ballonna.
Comme tous les hommes de lettres distingués, Roger avait grand nombre d'amis parmi les premiers médecins de Paris.
Ils accoururent tous à son chevet.
Malgré ce formidable concours des princes de la science, la maladie continua de faire des progrès. Enfin, il fut décidé que la ponction était nécessaire
et que ce serait le docteur Favrot qui la lui ferait.
Favrot se présente chez le malade avec l'arrêt des médecins, et l'instrument de supplice.
Roger demande à examiner le trots-quarts , puis déclare qu'il aime mieux mourir que dese laisser opérer.
— Ma foi, vous faites peut-être bien, dit le docteur Favrot, qui appartenait à l'école sceptique.
— Alors, mon cher ami, dit Roger, du moment où il n'est plus question d'opération, buvons un verre de vin de Champagne.
— Buvons un verre de vin de Champagne, répète Favrot, qui ne veut pas contrarier son malade.
Au lieu d'un verre de Champagne, on vide deux bouteilles.
— Allons ! dit le docteur Favrot en quittant Roger, embrassons-nous, mon cher malade, car il est probable que nous ne nous reverrons pas !
— Vous croyez donc que ce ne sera pas long ?
demande Roger.
— Je ne peux pas vous promettre que cela passera beaucoup dix ou douze heures!
Et le malade et le médecin s'embrassèrent pour la seconde fois.
Favrot se retire.
— Venez toujours demain, lui crie Roger de Beauvoir.
— Certainement, répond le médecin, je viendrai, ne fût-ce que par curiosité.
Et Roger s'accommode du mieux qu'il peut dans
son fauteuil pour y mourir tranquillement. Contre son
attente, il s'endort d'un sommeil assez calme.
. Pendant son sommeil, une crise s'opère; un exu~
toirese forme aux jambes; l'eau s'écoule, et, en se
réveillant, Roger trouve sa chambre inondée, et lui
guéri.
Le lendemain, Favrol revient, convaincu qu'il va trouver son malade mort.
Il sonne.
Et c'est Roger, qui n'avait pas marché depuis un an, qui vient lui ouvrir la porte.
Mais ce ne fut qu'un répit.
Bientôt la maladie revint, acre, acharnée.
Dans ce combat quotidien, les forces de Roger s'usèrent peu à peu.
Sa joie se tarit, sa gaieté disparut.
Un instant encore, il garda, contre les douleurs mo* raies et physiques, le masque menteur de Scarron !
Mais, un jour, vaincu, désarmé, il laissa tout tomber, même son masque, et il pleura.
Les larmes les plus amères ne sont-elles pas celles qui vous sont arrachées par les regrets de vous-même?
Le malheureux souffrait des douleurs atroces !
Pendant toute cette longue maladie, Roger demeura cloué dans un fauteuil.
La position horizontale, qui l'eût soulagé comme repos, lui devenait impossible. L'eau, dès qu'il était couché, lui remontait dans l'estomac et l'étouffait.
Enfin, torturé de douleur physique, abreuvé de
tristesse morale, se souvenant de son joyeux passé, il écrivit ces vers; ils sont peu connus; ils sont désespérés comme ceux que Gilbert envoyait de son lit d'hôpital :
J'eus un ami pendant vingt ans,
C'était la fleur de mon printemps;
Tout cédait à son gai délire.
Le plus morose le fêtait.
Comme il buvait! comme il chantait!
Cet ami s'appelait le Rire !
Hélas! hélas! il est parti!
A ses serments il a menti.
Je demeure seul en ma chambre !
Le grésil tinte à mes carreaux;
Je me chauffe avec mes journaux,
C'était avril. — Je suis décembre.
Eh quoi ! l'avoir sitôt perdu !
J'ai brisé le verre où j'ai bu
Si souvent dans sa compagnie!
Quelquefois je fais un effort,
Mais mon pauvre rire est bien mort,
Et mon âme est à l'agonie!
Pourquoi donc la fin de ces joyeux esprits est-elle toujours si mélancolique !
Le* journaux de Dumas. — Causeries culinaires. — Un souvenir d'Afrique. — Le mouton braisé. — Recette donnée à M. de Courchamp. — Rossini et Dumas. — Madame Ristori et son cuisinier. — La vraie manière de faire le macaroni à l'italienne.
Après avoir successivement fondé le Mousquetaire, le Dartagnan, le Monte-Cristo, Dumas créa un dernier journal. Ce journal s'appela les Nouvelles. Pendant quelque temps, il devint même quotidien.
D'habitude, le romancier rédigeait à lui seul ces feuilles qui lui coûtaient plus d'argent qu'elles ne lui en rapportaient. Il aimait cette publicité du journal personnel. Pour le public, c'était la preuve qu'il était encore actuel; pour lui, c'était le meilleur moyen de converser avec tous ses amis connus au inconnus.
La causerie avec le lecteur — causerie familière, anecdotique, — tenait la première place dans les journaux de Dumas. Il s'y montrait toujours intarissable, amusant, habile à répandre l'intérêt sur les sujets les plus humbles.
DERNIÈRES ANNEES D'àEBXANDRE DU MAS '* 80
Ces causeries intimes roulaient souvent sur l'art culinaire.
L'art de la cuisiue était devenu une des préoccupations de Dumas dans les dernières années du romancier; sa réputation très méritée s'était étendue; on le consultait sur tel ou tel mets; on parlait de son futur livre de cuisine, un livre bourré de recettes mirifiques, qui devait être une révélation pour la gastronomie moderne.
Dumas, en cuisine, était éclectique et fantaisiste, mais d'un éclectisme toujours confirmé par l'expérience, d'une fantaisie sanctionnée par le succès.
Ainsi c'est une expérience faite pendant une halte de voyage qui lui prouva la supériorité du poulet rôti à la ficelle sur le poulet rôti à la broche.
Les lignes suivantes prouvent combien était fier de cette réputation nouvelle l'auteur des Trois Mousquetaires.
« Je vois avec plaisir que ma réputation culinaire se répand, et promet d'effacer bientôt ma réputation littéraire. Dieu soit loué ! Je pourrai donc me vouer à un état honorable et léguer à mes enfants, au lieu de livres dont ils n'hériteraient que pour quinze ou vingt ans, des casseroles ou des marmites dont ils hériteront pour l'éternité et qu'ils pourront léguer à leurs descendants, comme je les leur aurai léguées, à eux.
» Or, comme il est probable qu'un jour ou l'autre je quitterai la plume pour la cuiller à pot, je ne suis pas fâché de jeter d'avance les fondations du vrai
monument de ma renommée. Qui nous dit que Carême ne vivra pas .plus longtemps qu'Horace, et Vatel, qui se eoupa la gorge, que Lucain, qui s'ouvrit les veines?... Je reçois déjà des lettres de toutes les parties de la France, des lettres où l'on me consulte, qui sur lapolenta, qui sur le caviar, qui sur les nids d'hirondelle !
» Maintenant, vous me demanderez d'où vient mon goût pour la cuisine, et sous quel maître j'ai étudié la cuisine. Mon goût pour la cuisine, comme celui de la poésie, me vient du ciel.
» L'un était destiné à me ruiner, — le goût de la poésie, bien entendu ; — l'autre à m'enrichir, car je ne renonce pas à être riche un jour.
» Quant au maître sous lequel j'ai étudié, comment voulez-vous que je vous dise cela, moi, éclectique par excellence !
» J'ai étudié sous tous les maîtres, et particulièrement sous ce grand maître qu'on appelle la nécessité.
» Demandez à mes compagnons de voyage en Espagne comment, pendant trois mois, je suis arrivé à leur faire manger de la salade sans huile et sans vinaigre, si bien qu'à leur retour en France, ils étaient dégoûtés de l'huile et du vinaigre.
» Ils vous le diront 1 .
» En outre, j'ai connu de grands praticiens, Grimod de la Reynière, oncle de mon bon ami Dorset; Brillat-