Histoire de mes bêtes
— Te plairait-il de dîner avec moi ce soir?
Le nouveau venu acceptait l'invitation avec reconnaissance.
Et, à l'heure du dîner, Dumas était fort étonné de voir entrer, à la suite de Pritchard, un animal qu'il ne connaissait pas, qui s'asseyait à côté de lui, et allongeait sur lui une patte solliciteuse, de manière à lui prouver que les meilleurs rapports lui avaient été faits sur sa charité chrétienne .
Invité sans doute par Pritchard à passer la soirée à Monte-Cristo avec lui, comme il y avait passé la journée, le chien restait, trouvait le soir qu'il était trop tard pour retourner chez lui, se couchait à un endroit ou à un autre sur le gazon et passait là sa grasse nuit.
Le matin, au moment de s'en aller, le chien faisait trois où quatre pas vers la porte, puis, se ravisant, disait à Pritchard :
— Est-ce que ce serait bien indiscret si je restais dans la maison ?
Pritchard répondait :
— Avec certains ménagements, tu pourras parfaitement faire croire que tu es le chien du voisin ; au bout de deux ou trois jours, on ne fera plus attention à toi et tu seras de la maison.
Le chien restait, se dissimulait le premier jour, faisait la révérence à Dumas le second jour, sautait après lui le troisième, et il y avait un hôte de plus dans la maison.
108 DERNIÈRES ANNÉES D'ALftXANDRB DUMAS
Un jour, Michel aborda le romancier avec un air de circonstance; Michel prenait ses fondions au sérieux, et il lui arrivait souvent d'échanger avec son maître d'étonnants dialogues au sujet des hôtes improvisés de Monte-Cristo * .
— Monsieur sait-il combien il y a de chiens dans sa propriété ?
— Non, Miche), répondit Dumas.
— Monsieur, il y en a treize .
— C'est un mauvais compte, Michel, et il faut prendre garde qu'ils ne se mettent à table tous ensemble; il y en aurait infailliblement un qui mourrait le premier,
— Mais ce n'est pas cela, monsieur, reprit Michel.
— Qu'est-ce que c'est?
— C'est que ces gaillards-là mangeraient par jour un bœuf avec ses cornes !
— Croyez-vous qu'ils mangeraient les cornes, Michel? Moi, je ne le crois pas.
— Ah! si monsieur le prend comme cela, je n'ai rien à dire.
— Vous avez tort, Michel. Dites : je le prendrai absolument comme vous voudrez.
— Eh bien, si monsieur veut me laisser faire, je prendrai tout simplement un fouet, et je mettrai tout ça à la porte dès ce matin.