Histoire de mes bêtes
— Voyons, Michel, mettons-y des formes. Tous ces chiens, au bout du compte, en restant ici, rendent hommage à la maison; donnez -leur aujourd'hui un grand dîner, prévenez-les que c'est le dîner d'adieu, et, au dessert, vous les mettrez tous à la porte.
Michel allait se retirer, quand Dumas — saisi d'un scrupule — le retint du geste.
— Michel , reprit-il , il faut supporter certaines charges qui sont les conditions du terrain, de la position sociale, du caractère que l'on a le malheur d'avoir reçu du ciel; puisque les chiens sont dans la maison, eh! mon Dieu, qu'ils y restent. Je ne crois pas que ce soient les bêtes qui me ruinent jamais, Michel; seulement, dans leur intérêt, veillez à ce qu'ils ne soient plus treize, mon ami.
— Monsieur, j'en chasserai un, afin qu'ils ne soient plus que douze.
— Non, Michel, laissez-en venir un au contraire, afin qu'ils soient quatorze.
Michel poussa un soupir.
— Si c'était une meute, encore! murmura-t-il. C'était bien une meute, mais une singulière meute.
Dans ce tas de chiens errants, toutes les races comptaient un représentant.
Il y avait un loup de Vienne, il y avait un caniche, il y avait un barbet, il y avait un griffon, il y avait un basset à jambes torses, un jeune terrier, un jeune king-charles , il y avait jusqu'à un chien turc, qui
n'avait de poil par toul le corps qu'un plumet sur la tête et une bouffëtte au bout de la queue-
Du reste, tout ce monde de quadrupèdes vivait dans la meilleure harmonie du monde ; c'était à donner des leçons de fraternité à un phalanstère.
Le jardinier Michel recruta une petite épagneule nommée Lisette, et ainsi le nombre des chiens fut porté à quatorze.
« Eh bien, ajoute gaiement Dumas après avoir raconté tout ce qui précède 1 , ces quatorze chiens, tout compte fait, me coûtaient cinquante ou soixante francs par mois. Un seul dîner, donné à cinq ou six de mes confrères, m'eût coûté le triple, et encore fussent-ils certainement sortis de chez moi en trouvant mon vin bon peut-être, mais, à coup sûr, ma littérature mauvaise. »
Monte-Cristo, on le voit, était une véritable maison du bon Dieu.
La libéralité envers les gens, l'hospitalité envers les bêtes s'y exerçaient largement du matin au soir.
Monte-Cristo fut une des causes de la pauvreté finale de Dumas. C'est sans doute en pensant à ces années d'abondance qu'il laissa échapper cette réflexion — consignée dans un de ses derniers livres :
« On m'appelle panier percé; mais trop souvent on oublie de dire que ce n'est pas toujours moi qui qui ai fait des trous à mon panier. »
> 1. Histoire de mes bêtes.
Ce n'étaient pas les chiens seuls qui avaient droit à la grande hospitalité de Monte-Cristo. Les chats y recevaient également bon accueil.
Un jour, comme Dumas se trouvait dans son cabinet de travail, il aperçut sur une causeuse, placée en retour de la cheminée, un objet qui ressemblait à un manchon blanc et noir, et qui n'était pas de sa connaissance.
Il s'approcha.
Le manchon ronronnait de la façon la plus sensuelle.
C'était un jeune chat qui dormait.
— Madame Lamarque! s'écria-t-il , madame Lamarque !
Cette dernière était la cuisinière de Monte-Cristo ; elle accourut à l'appel de son maître.
— D'où me vient ce nouvel hôte? fit Dumas en lui montrant le chat. '
— Monsieur, dit le cordon bleu d'un ton sentimental, vous avez devant vous un Antony.
— Comment, un Antony, madame Lamarque?
— Autrement dit, un enfant trouvé, monsieur.
— Ah ! ah ! — Pauvre bête !
— Je savais bien que cela intéresserait monsieur !
— Et où l'avez-vous trouvé?
— Dans la cave, monsieur.
— Dans la cave?
— Oui, j'entendais : « Miaou! mïaou! miaou ! » Je me suis dit : « Cane peut être qu'un chat. s>
— Vraiment ! vous vous êtes dit cela?
— Oui, et je suis descendue, monsieur, et, derrière les fagots, j'ai trouvé le pauvre animal. Alors, je me suis rappelé que monsieur avait dit une fois : « Madame Lamarque, il faudra avoir un chat. »
— J'ai dit cela, moi? Je crois que vous vous trompez, madame Lamarque.
— Monsieur Fa dit, pour sûr. Alors je me suis dit : « Puisque monsieur désire un chat, c'est la Providence qui nous envoie celui-ci. »
— Tiens ! tiens ! vous vous êtes dit cela, chère madame Lamarque?
— Oui, et je l'ai recueilli, comme monsieur voit. - — Si vous éprouvez absolument le besoin de partager votre tasse de café avec un convive, vous êtes parfaitement libre.
— Seulement, comment l'appellerons-nous, monsieur?
— Nous l'appellerons Mysouff, si vous voulez bien.
— Comment, si je veux? monsieur est le maître. Dumas avait à Monte-Cristo une grande volière
remplie d'oiseaux rares, de bengalis, entre autres, auxquels il tenait beaucoup. L'introduction de ce chat dans la maison lui causait des appréhensions sur la destinée de ces volatiles.
— Faites bien, madame Lamarque, attention que ce nouveau venu ne mange pas mes bengalis.
En ce moment, Michel entra; Dumas lui fit part de ses craintes au sujet du chat.
Mais Michel était un garçon d'un esprit fertile; il avait des recettes applicables à toutes les circonstances.
— Monsieur, dit-il, je connais un moyen d'empêcher les chats de manger les oiseaux.
— Voyons le moyen, 'mon ami !
— Monsieur, vous avez un oiseau dans une cage, vous le cachez de trois côtés, vous faites rougir un gril ; vous mettez le gril du côté de la cage qui n'est pas caché, vous lâchez le chat et vous sortez de la chambre. Le chat prend ses mesures, il s'accroupit, et, d'un bond, il retombe les quatre pattes et le nez sur le gril. Plus le gril est rouge, plus il est guéri !
— Le moyen doit être efficace, reprit Dumas; je vous laisse juge du moment où vous devrez y soumettre Mysouff; car il est bien entendu que nous appelons ce nouveau venu Mysouff.
— Certainement on appellera cette bête Mysouff, puisque monsieur paraît tant tenir à ce nom, fit la cuisinière en emportant le chat dans ses bras.
Pourquoi Dumas tenait-il si fort à ce nom? C'est que ce chat — rencontré dans son cabinet de travail — lui avait rappelé un passé déjà loin; il s'était reporté par le . souvenir à quinze ans en arrière. Il était alors employé expéditionnaire chez le duc d'Orléans; il habitait avec sa mère un modeste logement, situé rue de l'Ouest.
Sa place, qui lui valait quinze cents francs par an,
l'occupait de dix heures du matin à cinq heures de l'après-midi; elle faisait vivre la mère et le fils.
Dumas et sa mère avaient un chat qui s'appelait Mysouff, un chat véritablement extraordinaire : il était fidèle et dévoué comme un caniche d'aveugle.
Tous les matins, quand Dumas sortait pour se rendre à son bureau, Mysouff l'accompagnait depuis la rue de l'Ouest jusqu'à la rue de Yaugirard.
Tous les soirs, vers cinq heures, Mysouff attendait rue de Yaugirard son jeune maître, qui revenait de son bureau, et il lui faisait la conduite jusqu'au logis.
Mais Mysouff ne franchissait jamais la rue de Vaugirard : c'était sa limite.
Il possédait une merveilleuse qualité d'intuition : il devinait les jours où Dumas, retenu à dîner en ville ou occupé ailleurs, ne devait pas rentrer à la maison.
On avait beau alors lui ouvrir la porte, pour l'inviter à sortir, Mysouff ne bougeait pas de son coussin. Au contraire, les jours où Dumas devait rentrer au logis, si l'on oubliait de lui ouvrir la porte, Mysouff la grattait de ses griffes jusqu'à ce qu'on lui livrât passage.
Aussi la mère de Dumas adorait-elle ce chat; elle l'appelait son baromètre.
— Mysouff marque mes bons et mes mauvais jours, disait l'excellente femme à son fils : les jours où tu viens, c'est mon beau fixe; les jours où tu ne viens pas, c'est mon temps de pluie.
C'étaient ces souvenirs qui avaient plaidé en faveur du nouveau venu.
Monte-Cristo compta donc un hôte de plus.
Hais Mysouff II ne ressemblait pas du tout à Mysouff!"; il était sournois, peu sociable, et rebelle aux prévenances !
Un jour, il se rendit coupable d'un forfait abominable. Il s'était lié avec les singes de la maison, et avait décidé ceux-ci à fracturer un des côtés de la volière, où se trouvaient les bengalis , les cailles et autres oiseaux précieux. Il avait pénétré alors dans la cage; et, après avoir fait un massacre affreux des volatiles, avait mangé sans remords plusieurs de ses victimes.
Michel fut le premier qui s'aperçut de la catastrophe, et, consterné, il vint prévenir Dumas.
A son tour, celui-ci ne put que constater le carnage de ses oiseaux.
— Monsieur, dit Michel en montrant le coupable qu'on avait été quérir, ce gredin mérite un châtiment exemplaire.
— Le fait est que Mysouff a étrangement méconnu les lois de l'hospitalité !
Michel voulait gratifier ce dernier d'un coup de fusil.
Mais Dumas s'opposa à cette exécution, qui lui parut trop prompte et trop brutale ; il résolut d'attendre le dimanche suivant pour faire juger Mysouff par les amis qui, ce jour-là, viendraient déjeuner à Monte- Cristo.
Le dimanche suivant, les amis hebdomadaires, au nombre desquels se trouvait Nogenfc-Saint-Laurens, étant venus, on procéda au jugement de Mysouff.
Michel fut nommé procureur général, et Nogent- Saint-Laurens défenseur d'office.
Celui-ci, prenant au sérieux l'accusation, déploya toute son éloquence pour faire valoir l'innocence de Mysouff; il fit ressortir la malice des singes, qui, en fracturant la volière, avaient invité le chat au carnage des volatiles; il s'efforça d'établir que le coupable avait parfaitement pu croire que les bengalis, les cailles surtout, étaient destinés à la table, à la nourriture du maître, et qu'en les étranglant, il n'avait fait, selon lui, que devancer l'arrêt de la cuisinière ... Enfin, il plaida si bien les circonstances atténuantes, que Mysouff évita la peine capitale ; il fut condamné seulement à partager pendant cinq ans la cage des singes.
Et encore la durée de cette peine fut-elle par la suite considérablement abrégée.
Le nègre Alexis. — Ses aventures. — Un serviteur trop chan géant. < — Souvenirs de 1846. — M. de Salvandy. — Un vautour de 50 000 francs. — Une interpellation à la Chambre.
En racontant cette amusante Histoire de mes bêtes, Dumas raconte un peu aussi l'histoire de ses serviteurs.
Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, dit-on; dans son intérieur, Dumas savait toujours rester original et fantaisiste. Un jour, cependant il rencontra un serviteur aussi original — dans son genre — et aussi fantaisiste que lui.
Les rapports du maître et du serviteur devaient amener une succession de scènes, empreintes d'an haut comique.
Madame Dorval étant venue une fois à Monte-Cristo, avait emmené avec elle un jeune nègre, nommé Alexis et né à la Havane. Il était noir comme la nuit, mais avait un sourire pas trop niais, et deux bons yeux à fleur de tête.
KadaiB£ Dorval pria Dumas de prendre Alexis à son service.
Dumas n'avait pas besoin d'un serviteur de plus; mai» cela paraissait faire plaisir à madame Dorval, pais il y avait de la place à Monte-Cristo. Il agréa Alexis, et le remit aux mains de Michel, avec mission de voir ce que l'on pourrait faire du nouveau venu.
Michel commença par regarder le nègre.
— Qui est-ce qui t'a blanchi, mon garçon? lui demanda-t-il.
— Plaît-il? fit Alexis.
— Je te demande le nom de ta blanchisseuse, afin de lui réclamer la monnaie de ta pièce ; en voilà une qui t'a volé . Allons ! viens, Soulouque !
Parla suite, Michel appela toujours Alexis du nom de Soulouque.
Comme ce dernier ne savait absolument rien faire, il demeura longtemps à Monte-Cristo sans occupation définie.
Quand Dumas eut enrichi sa ménagerie de trois singes, la garde, la surveillance de ces quadrumanes revint de droit à Alexis.
Cette situation dura jusqu'à la révolution de février
Le lendemain de la proclamation de la République, Alexis entra dans le cabinet de travail de Dumas et vint se planter devant son bureau.
Le nègre avait la figure épanouie.
vw
— Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il? demanda le romancier.
— Monsieur sait qu'il n'y a plus de domestiques, dit Alexis.
— Non ! je ne savais pas cela.
— Eh bien, monsieur, je vous l'apprends.
— Mais il me semble que voilà une bien mauvaise nouvelle pour toi.
— Non, monsieur, au contraire.
— Tant mieux! Alors, que vas-tu devenir?
— Monsieur, je voudrais être marin.
— Voilà une vocation bien subite ; du reste, tu tombes bien, j'ai dans le nouveau gouvernement des amis qui pourront te donner un coup d'épaule pour devenir amiral.
En effet, Dumas comptait pour ami François Arago, membre du gouvernement provisoire et ministre de la marine, ainsi qu'un nommé Allier, qui occupait un poste important dans le même ministère.
Alexis demanda à son maître une lettre de recommandation pour ce dernier.
— Volontiers, fit Dumas; mais réfléchis bien, mon garçon.
— A quoi, monsieur ?
— Tu renonces à une bonne placé; tu sacrifies à la patrie les trente francs que je te donne par mois.
— Mais, monsieur, puisqu'il n'y a plus de domestiques !
— Tu feras exception... C'est toujours boa d'être rangé dans les exceptions.
— Non! monsieur, je veux être marin.
•— Alors, voici une lettre pour mon ami Allier, les trente francs du mois que je te dois, et un certificat... J'ai menti, car il est excellent... Maintenant, mon garçon, tâche de devenir amiral le plus tôt possible, et au revoir !
Alexis partit.
Quelques semaines après, le valet de chambre de Dumas venait l'avertir qu'un marin demandait à le voir.
— Un marin? Qu'est-ce que cela peut être? je n'en connais pas.
— C'est un marin nègre/monsieur.
— Ah! ce doit être Alexis... Fais entrer.
Effectivement, c'était Alexis ; il portait le costume
de marin de la flotte.
Le romancier ne tarda pas à s'apercevoir que son ancien serviteur était mélancolique.
— Qu'est-ce que tu as, mon garçon? Un marin doit toujours être content.
— Peut-être, monsieur; mais, en ce moment, je ne suis pas content... oh ! du tout!
— Ah çà ! que t'est-il donc arrivé?
— Eh bien, monsieur m'a donné un trop bon certificat.
— Tu deviens obscur, Alexis... Explique-toi.
— Sachez d'abord que M. Allier m'a engagé comme
mousse ; puis, ayant lu le certificat quem'avait donné monsieur, il m'a demandé comme cela : « Est-ce vrai, tout le bien que ton maitre dit de toi ? — C'est l'exacte vérité, ai-je répliqué. — Eh bien, en considération du certificat, au lieu de t'envoyer dans un port de mer, je te prends à mon service. »
— Alors, maintenant, tu es le domestique d'Allier?
— Oui, et je ne sers la République qu'après avoir servi 11. Allier.
— Combien te donne-t-il par mois ?
— Absolument rien du tout !
— Hum! tu attrapes bien, de temps en temps, quelque coup de pied au derrière, quelque taloche sur l'oreille. Je connais Allier, il n'est pas homme à lésiner sur ce chapitre.
— Ça, c'est vrai; il ne compte pas de ce côté-là, les appointements sont fameux.
Alexis se mit à soupirer.
— Cela fe prouve, mon garçon, que l'expérience est une science qu'on achète à ses dépens... Tu m'as quitté parce que tu ne voulais plus être domestique... Maintenant, tu sers Allier gratis !
Le nègre soupira encore plus profondément.
— Tiens, continua Dumas, voilà cent sous pour boire; ne te décourage pas et tâche de devenir amiral.
Le romancier n'en avait pas fini avec son ancien serviteur.
Quelques jours après l'insurrection de juin, Alexis
revint le voir; il avait l'air rayonnant; il portait le sabre au côté et le chapeau sûr l'oreille.
— Eh bien, mon ami, qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans ta destinée? lui demanda Dumas.
— Je suis toujours au service de la République, mais j'ai quitté celui de M. Allier.
— Alors le but de ta visite est de m'annoncer cette bonne nouvelle?
— Je viens aussi vous faire part d'un désir : je voudrais être incorporé dans la garde mobile.
— Tiens ! tiens ! pourquoi veux-tu quitter la marine pour la mobile ?
— Dans la mobile, on est décoré.
— Quand on s'est battu.
— Je me battrai, s'il le faut. Monsieur connaît-il le colonel de la mobile ?
— C'est Clary, un de mes intimes.
— Si monsieur voulait avoir la bonté de me donner une lettre pour lui... Mais, cette fois, pas de certificat.
— Volontiers.
Le romancier se mit en devoir d'écrire une lettre au colonel Clary.
— Voici un mot de recommandation pour le chef de la mobile ; mais ne reviens me voir qu'avec la décoration.
— Oh! monsieur peut être sûr que je ferai tout mon possible.
Le nègre se retira enchanté.
Six semaines après, Alexis revenait encore voir son ancien maître.
Il portait l'uniforme de la mobile, mais il avait l'attitude et le langage d'un homme désappointé.
Il Tétait, en effet.
Depuis qu'il était garde mobile, il n'y avait plus d'émeutes, et, par conséquent, plus d'occasions de gagner la croix; puis on allait licencier la garde mobile et verser les hommes dans l'armée régulière.
Cette dernière perspective attristait surtout Alexis ; il venait donc demander conseil à son ancien maître.
— Décidément, fit Dumas, tu as le caractère versatile, tu n'es content d'aucune position.
— Alors, monsieur me conseille de rester soldat?
— Non seulement je te le conseille , mais je ne sais même pas comment lu pourrais faire autrement.
— Allons! je vois qu'il faut que je me résigne.
— Oui, mon garçon, c'est le meilleur parti que tu aies à prendre.
Et Alexis partit, mal résigné.
Trois mois se passèrent. Dumas n'entendait plus parler de son ancien serviteur; il n'y pensait donc plus. Un matin, on lui remit une lettre portant le timbre d'Ajaccio. Il ouvrit la lettre : elle était d'Alexis. Dans cette missive, le nègre se plaignait de la triste vie de garnison qu'il menait dans la capitale de la Corse.
Il n'avait pas d'argent, il ne pouvait pas régaler les camarades; il n'osait courtiser aucune femme par crainte de la vendetta. Enfin, il faisait un pressant
appel au bon cœur de son ancien maître podr que celuici fit des démarches au ministère de la guerre et qu'il obtînt sa libération du service militaire. Dans ce dernier cas, il lui proposait de rentrer à son service et d'être son domestique gratis. Il terminait sa lettre par ces quelques lignes bien senties :
« Si, dans votre désir de me revoir plus vite, vous vouliez m'envoyer quelque monnaie, afin de ne pas prendre congé de mes camarades comme un pleutre, elle serait la bienvenue pour boire à votre santé et faciliter le voyage. »
.Cette missive toucha Dumas; il alla trouver au ministère de la guerre son ami Charras et le pria d'appuyer sa demande auprès du colonel d'Alexis ; puis il écrivit à ce dernier et mit dans sa lettre un mandat de cinquante francs, destiné à son ancien serviteur.
Six semaines après, Alexis faisait sa rentrée chez Dumas en qualité de valet de chambre.
Fidèle à sa parole, le nègre ne demandait à son ancien maître que la nourriture, le logement et l'habit; il entendait ne pas recevoir un sou.
Le romancier fit semblant d'accepter celte dernière condition; en réalité, il voulait faire une expérience: il désirait voir la différence qu'il y avait entre Alexis touchant trente francs par mois, et Alexis le servant gratis.
La suite lui prouva qu'il n'y en avait aucune.
Ces conventions arrêtées, le nègre s'enquit de son ancienne livrée.
— Cherche, moo garçon, et tu trouveras, suivant le précepte de l'Évangî!e, fit Dumas.
Alexis sortit pour se mettre à la recherche de son ancienne livrée.
Il rentra, la tenant à la main.
— Monsieur, dit-il, d'abord elle est mangée des vers, et puis je ne peux plus entrer dedans.
— Diable! Alexis, que faire?
— Est-ce que monsieur n'a pas toujours son même tailleur?
— Il est mort, et je ne lui ai pas encore donné de successeur.
— Alors, comment vais-je faire?
— Va demander à mon fils l'adresse de son tailleur, et cherche dans ma garde-robe quelque chose à ta convenance.
Profitant de cette permission, Alexis alla inspecter la garde-robe de son maître, et il choisit pour son usage un pantalon vert-chou à carreaux gris, une redingote noire, un gilet piqué blanc et une cravate de batiste. Quand il eut revêtu toutes les pièces de ce costume fashionable, il alla s'offrir aux regards de Dumas.
D'abord, celui-ci ne le reconnut pas.
— Approche, mon garçon, que je te considère de plus près. %
— Monsieur me trouve-t-il convenablement habillé ainsi?
— Mais tu as mis ma redingote neuve?
— C'est bien possible, monsieur.
— Et mon meilleur pantalon?
— Je ne dis pas le contraire, monsieur.
— Ah çà! où as-tu la tête? à quoi as-tu pensé?
— Mais j'ai pens£ que monsieur verrait avec plaisir que j'ai eu l'amour-propre d'être bien mis pour faire ses courses.
— Je te proclame étonnant, Alexis! Et moi, que mettrai-je?
— Oh ! j'ai laissé à monsieur ses vieux habits !
— Ta discrétion me désarme, Alexis, j'ai eu tant d'amis qui m'ont pris mes hardes neuves sans même me laisser les vieilles, comme tu Tas fait!
En 1852, — à la suite de circonstances inutiles à rapporter ici, — Dumas quitta Paris pour aller habiter Bruxelles.
11 s'installa dans une petite maison située sur le boulevard Waterloo.
Il avait emmené Alexis avec lui.
Ce dernier, à Bruxelles, fut la proie de toutes les curiosités. Il voulut visiter la ville en détail, puis faire des études comparatives entre la langue belge et la langue française.
Il arriva que le valet de chambre du romancier était dehors toute la matinée, tout l'après-midi, toute la soirée ; il ne se montrait à la maison qu'à l'heure des repas.
Ce manège dura plusieurs semaines.
DERNIÈRES ANNÉES L'ALEXANDRE DUMAS 1s7
Un jour, cependant, Dumas l'attendit à une de ses rentrées, et lui dit :
— Je vais t'annoncer, mon garçon, une nouvelle qui te fera plaisir : je viens d'engager un domestique pour nous servir; mais, je t'en prie, ne l'emmène pas avec toi quand tu sors.
Alexis regarda son maître avec de gros yeux ébahis.
— Je vois bien que monsieur veut me donner mon congé.
— Non, Alexis, je n'ai pas encore prononcé le mot.
— Au fait, j'aime mieux être franc avec monsieur!
— Sois franc, mon garçon : que veux-tu m'avouer?
— J'ai reconnu moi-même que je ne faisais plus l'affaire de monsieur.
— Enfin ! mieux vaut tard que jamais.
— Décidément, je ne suis pas fait pour être domestique, continua le nègre ; ma vraie vocation est d'être soldat.
— Comment, encore?
— Oh! mais, cette fois, je resterai au régiment.
— Je l'espère bien ainsi.
— Quand monsieur veut-il que je parte?
— Fixe toi-même ton départ.
Au dernier moment, une contestation amicale s'éleva entre le maître et le serviteur, à propos des gages de ce dernier.
Dumas avait laissé croire à Alexis qu'il le reprenait à son service gratis; mais, en réalité, il avait mis ses gages de côté, et il se trouvait ainsi lui devoir une
somme de quatre cent cinquante francs, représentant quinze mois de service.
Quand il voulut lui donner cette somme, le nègre refusa d'abord de l'accepter.
II avait juré qu'il servirait Dumas gratis, et il ne voulait pas démordre de cette convention.
Le romancier dut insister.
— Je te préviens, mon garçon, lui dit-il, que je peux te forcer d'accepter ton argent, les lois belges sont sévères.
— Je ne voudrais pas faire un procès à monsieur, bien certainement; je sais que monsieur ne les aime pas.
— Alors, fais des concessions, Alexis ; prends tes gages.
— Je proposerai un arrangement à monsieur.
— Lequel? Parle, Alexis, je ne demande pas mieux que de nous arranger.
Alors ce dernier représenta à Dumas que, s'il lui remettait à la fois l'énorme somme de quatre cent cinquante francs, il la dissiperait en peu de jours; il désirait donc que le romancier donnât ordre à son éditeur de lui compter cinquante francs par mois.
De cette manière, il pourrait vivre de loisirs pendant huit mois; le neuvième, il s'engagerait.
Dumas accepta ce moyen terme ; il remit à Alexis une délégation sur son éditeur Gadot.
Le nègre partit, non sans avoir demandé à son maître de le presser sur sa poitrine.
DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS 12i>
Il vint à Paris, et trouva moyen de vivre fastueusement avec les cinquante francs que lui remettait l'éditeur Gadot.
Cette existence de cocagne dura huit mois.
Sur le boulevard, Alexis était connu sous le nom du prince noir.
Le neuvième mois, il s'engagea dans un régiment, comme il l'avait promis à Dumas.
Cette fois, il fit preuve de persévérance dans la carrière militaire.
Comme il était assez fort sur l'escrime, il fut même nommé prévôt d'armes dans son régiment.
Dumas nous apprend que le nègre s'est maintenu dans cette dernière situation.
Nous insistons un peu sur VHistoire de mes bêtes, non seulement parce que cet ouvrage démontre que Dumas avait conservé intact dans sa vieillesse son merveilleux talent de conteur, mais aussi parce que ces amusants récits renferment sur le romancier une foule d'anecdotes rétrospectives, mais toujours intéressantes.
Après nous avoir dit que la ménagerie de Monte- Cristo renfermait un vautour appelé Jugurtha, le romancier nous apprend que cet oiseau de proie lui coûta quarante mille francs, et dix mille francs au gouvernement.
Payer cinquante mille francs un vautour, c'est cher, n'est-ce pas?
L'histoire de ce vautour est un peu celle de son
voyage en Espagne et sur les eûtes d'Afrique, en 1846.
Ce voyage devint lui-même un des épisodes de la vie politique de Dumas.
La carrière politique de l'auteur des Trois Mousquetaires se traduit par trois faits :
La prise de la poudrière de Soissons en 1830 (Dans ses Mémoires, il parle longuement de cet exploit) ;
Le voyage en Espagne et en Afrique, entrepris en 1846, à la demande de M. de Salvandy, alors ministre de l'instruction publique, — et une tentative de candidature dans le département de l'Yonne, en 1849.
Tout à l'heure nous parlerons de cette tentative électorale; elle est trop originale pour être passée sous silence.
Nous y reviendrons.
Disons d'abord par quel concours de circonstances le vautour Jugurtha fut transplanté du fond de l'Algérie à Monte-Cristo.
Un jour du mois de septembre 1846, Dumas reçut une lettre du secrétaire de M. de Salvandy, l'invitant à se présenter le lendemain au ministère de l'instruction publique.
A cette lettre était jointe une invitation à dîner.
Le romancier, passablement intrigué, — il connaissait à peine le ministre, — se rendit à l'invitation.
Après le dîner, M. de Salvandy prit Dumas par le bras, et l'entraîna dans le jardin du ministère.
— Mon cher romancier, lui dit-il, il faut que vous me rendiez absolument un service.
— Je ne demande pas mieux; mais en quoi un homme de lettres peut-il être utile à un minisire?
— Avez-vous pris des dispositions pour l'hiver?
— Moi? Est-ce que je prends jamais des dispositions? Je vis comme les oiseaux, sur une branche ; s'il ne fait pas de vent, j'y reste ; s'il fait du vent, j'ouvre mes ailes et je m'en vais où m'emporte le vent.
— Et auriez-vous quelque répugnance à ce que le vent vous emportât vers l'Algérie?
-—Nullement! j'ai toujours été possédé du désir de voir l'Algérie.
— Eh bien , si vous voulez, je peux vous aider à faire ce voyage.
Alors M. de Salvandy expliqua au romancier qu'il désirait lui voir faire un voyage en Algérie et sur les côtes d'Afrique, afin qu'il écrivît un ouvrage sur notre colonie. Comme en ce moment il était à la mode, comme sa popularité littéraire était à son apogée, son livre, qui serait lu par trois millions de lecteurs, donnerait bien à cinquante ou soixante mille d'entre eux le goût de l'Algérie. En un mot, le gouvernement voulait employer Dumas comme moyen de colonisation.
La proposition du ministre flattait le romancier dans son amour-propre et dans son goût pour les voyages.
Il accepta, mais en mettant quelques conditions à son acceptation.
M. de Salvandy lui avait dit que le gouvernement mettait une somme de dix mille francs à sa disposition pour le voyage projeté.
Dumas répliqua qu'à ces dix mille francs il ajouterait quarante mille francs de sa poche pour faire convenablement les choses, car il ne se souciait pas de voyager comme un herboriste. Il emmènerait avec lui quelques amis, et puis, comme il représenterait la France en Algérie, il désirait que le gouvernement mît à son service un bâtiment de l'État.
M. de Salvandy souscrivit à cette dernière condition; l'auteur des Trois Mousquetaires quitta le ministre en lui promettant que, dans quinze jours, il serait prêt à partir.
Le lendemain,, Dumas dînait à \incennes avec le duc de Montpensier.
Le prince lui avait fait obtenir le privilège du Théâtre-Historique .
Il lui raconta l'idée qu'avait eue le ministre de l'instruction publique de lui faire exécuter un voyage en Afrique pour populariser l'Algérie.
— M. de Salvandy a eu là une excellente idée, répondit le duc de Montpensier, surtout si vous passez par l'Espagne.
— Et dans quel but passerai-je par l'Espagne, monseigneur?
— Dans le but de venir à ma noce ; vous savez que je me marie le 11 ou le 12 octobre prochain?
— Je remercie beaucoup monseigneur, et c'est un
grand honneur qu'il me fait; mais que dira le roi? Votre Altesse sait qu'il né partage pas précisément l'amitié qu'elle me porte.
En effet, Louis-Philippe et le romancier étaient en froid depuis quelques années.
— Le roi ne le saura qu'après, reprit le prince ; et puis, du moment qu'il vous trouve bon pour aller en Algérie, il doit vous trouver bon pour aller à Madrid. D'ailleurs, c'est moi qui me marie, et je vous invite.
— J'accepte, monseigneur, et avec une profonde reconnaissance.
Cette conversation avait lieu vers le 20 ou le 25 septembre ; pour être rendu à Madrid deux ou trois jours avant le 12 octobre, il n'y avait pas de temps à perdre.
Dumas fit diligence; quelques jours après, il partait pour l'Espagne ; il emmenait, comme compagnons de voyage, son fils, Louis Boulanger, le peintre, et Auguste Haquet; après avoir assisté au mariage du duc de Montpensier, il alla attendre à Cadix le bâtiment à vapeur que le gouvernement mettait à sa disposition pour le porter en Algérie.
Le romancier a consigné ses impressions de voyage de cette époque dans deux ouvrages d'une lecture très intéressante :
De Paris à Cadix, et le Véloce.
Voici en quelles circonstances il devint propriétaire de ce vautour qu'il devait appeler Jugurtha, et qui augmenta le nombre des hôtes de Monte-Cristo.
Il se promenait dans les environs de Constantine, le fusil à la main ; quelques vautours vinrent à passer au-dessus de sa tête : il les ajusta, peine et poudre perdues !
En ce moment, Dumas entendit derrière lui une voix qui l'interpellait : c'était celle d'un gamin de Paris — transplanté en Afrique on ne sut jamais comment — qui lui avait servi deux ou trois fois de guide et qui, bien entendu, avait eu toujours à se louer de sa libéralité.
Le romancier et ses amis avaient surnommé cet enfant Beni-Mouffetard.
— Ah! monsieur Dumas, fit ce dernier, si vous voulez un vautour, et même un vautour vivant, je peux vous en procurer un, moi, et pas cher.
*— Est-il beau, ton vautour?
— Magnifique!
— Quel âge a-t-il? .
— Dix-huit mois tout au plus ! Un vautour peut vivre jusqu'à cent cinquante ans.
— Je ne tiens pas qu'il aille positivement jusqu'à cet âge. Combien veut-on le vendre?
— Pour dix francs, vous l'aurez,
— J'irai jusqu'à douze... Les quarante sous de surplus seront pour ta commission.
— Demain, vous serez propriétaire du vautour; seulement, je vous préviens, continua le gamin, qu'il est méchant comme un tigre; il ne se laisse approcher que par celui qui Ta déniché.
— Bon, on lui mettra une muselière!
Le lendemain, on apportait à Dumas le vautour annoncé ; il avait l'air féroce, en effet. On l'avait livré dans une grande cage, construite avec des débris de planches. La mesure était prudente : il avait déjà coupé le doigt d'un Arabe qui tentait de se familiariser avec lui.
Malgré des dispositions aussi peu sociables, Dumas se proposa de transporter ce vautour de Gonstantine à Saint-Germain.
A l'énoncé de ce désir, ses compagnons de voyage se récrièrent; ils tentèrent de lui démontrer l'excentricité d'un pareil projet et la difficulté de sa réalisation.
Mais le romancier ne voulut pas démordre de son idée; il tenait à faire de cet oiseau de proie un souvenir d'Afrique.
Quand on quitta Constantine, on plaça le vautour, enfermé dans sa cage, sur l'impériale de la diligence qui faisait le service jusqu'à Philippeville.
La voiture s'arrêtait en cet endroit; Dumas et ses compagnons avaient une lieue à faire pour gagner Stora, c'est-à-dire le port d'embarquement, où les attendait le Véloce.
Ils résolurent de faire à pied la route, qui est charmante, car elle longe le golfe, prenant sa vue sur la mer, sur de belles collines et de jolis bosquets.
Il s'agissait de faire exécuter cette promenade par Jugurtha.
Il fallait trouver un moyen de transport ingénieux.
Il n'y avait pas moyen de placer sa cage sur le dos d'un homme : à travers les intervalles des planches, il aurait dévoré le porteur.
On pouvait le suspendre à deux perches et le mettre en manière de litière sur le dos de deux hommes?
Mais c'était une dépense de cinquante francs, et Dumas — malgré sa libéralité — ne se souciait pas de payer cinquante francs le transport d'un vautour qui lui avait coûté douze francs, commission comprise.
Il avisa un moyen ; il consistait à allonger la chaîne de Jugurtha à l'aide d'une corde de huit ou dix pieds, et de le conduire devant lui à l'aide d'une canne, comme les gardiens de dindons conduisent leurs volailles sur les routes de Normandie.
Ce qui fut dit fut fait.
Sorti de sa cage, l'oiseau de proie voulut d'abord s'envoler, car on n'avait pas osé s'approcher assez près de lui pour lui couper les plumes des ailes.
Mais, se sentant retenu par la corde et par la main de Dumas, il s'apprêta à fondre sur lui et à lui dévorer les mollets. Ce dernier avait prévu l'attaque, il le cingla d'un coup de gaule.
Jugurtha, étonné, surpris d'abord, ne parut pas vouloir suspendre son offensive. Un second, puis un troisième coup de baguette vinrent lui démontrer qu'il ne serait pas le plus fort, et il se mit à marcher docilement, à quelque distance de son maître, comme un chien qu'on mène en laisse.
Nous renonçons à peindre l'hilarité des amis de Dumas à la vue de celui-ci remorquant son vautour tout le long de la foute de Stora.
Jugurtha se laissa embarquer sur le Véloce sans trop faire de difficultés.
Au milieu des matelots qui le comblèrent de prévenances, il s'apprivoisa un peu.
À son arrivée à Saint-Germain, il avait même perdu toute sa sauvagerie; il présentait sa tête à son maître pour qu'il la lui grattât, comme on gratte les perroquets; en un mot f Jugurtha était devenu un bon enfant.
Ce voyage coûta quarante mille francs à Dumas, en plus des dix mille francs alloués par M. de Salvandy.
À son retour, le romancier alla voir le ministre. Il lui promit de résumer ses impressions de voyage dans un ouvrage qu'on appellerait le Véloce, en l'honneur du bâtiment que l'État avait mis à sa disposition.
Le Véloce devint le motif d'un incident politique.
Quelque temps après, un député désœuvré ou mal avisé interpella à la Chambre le ministre de l'instruction publique; il lui reprocha les dix mille francs qu'il avait donnés au romancier; il chercha chicane au gouvernement à propos de douze mille francs de charbon brûlé par le Véloce; enfin, il alla jusqu'à déclarer que le pavillon français s'était abaissé en protégeant ce monsieur de son ombre. Ce député mécontent ne
daigna pas appeler le romancier par son nom. Deux
autres députés firent chorus, et toute l'opposition battit des maias.
Dumas envoya un cartel à ce législateur peu poli, qui le refusa, en se retranchant derrière son inviolabilité parlementaire. Comme, à cette époque, la politique courante s'alimentait de peu de chose, pendant plusieurs jours le public et les grands journaux quotidiens s'entretinrent de cet incident.
Épisode de la carrière politique de Dumas. — Une candidature dans l'Yonne. — La statue du duc d'Orléans. — Lettre à Emile de Girardin. — Anecdotes. — Un cocher fort en géographie.
Le dernier épisode de la carrière politique de Dumas fut — après la révolution de 1848 — sa tentative de candidature dans le département de l'Yonne.
Toute sa vie, le romancier se crut et se dit repu* blicain.
En réalité, il fut toujours très libéral et très indépendant.
Cette indépendance de caractère et d'opinion se traduisait par une originalité aussi singulière que désintéressée; quand il avait connu un prince dans la vie privée ou en exil, il se brouillait avec ce prince aussitôt qu'il devenai^roi ou empereur.
Après 1830, il tourna le dos à Louis-Philippe, dont il avait été longtemps l'employé quand celui-ci n'était que duc d'Orléans.
Après 1851, il se brouilla avec Louis-Napoléon Bonaparte qu'il avait été voir pendant sa détention, au château de Ham.
Le malheur ou l'exil trouvaient Dumas amical et respectueux.
Le triomphe le rendait prudent et opposant. Aussi résista-t-il toujours aux avances des gouvernements arrivés; et, quand il se fit solliciteur, — ce fut rare, — c'était toujours pour le compte d'autrui.
Tout en se brouillant avec Louis-Philippe, le romancier était resté l'ami des princes ses fils.
11 portait au duc d'Orléans une amitié passionnée; la mort tragique de ce dernier fut un deuil pour lui, et il pleura sa fin prématurée comme il eût pleuré celle d'un frère tendrement aimé; son nom revient toujours sous sa plume avec une émotion sincère.
Dumas fut également très lié avec le prince de Montpensier.
C'est par sa protection qu'il obtint, en 1847, le privilège du Théâtre-Historique.
Mais il était aussi l'ami de Godefroy Cavaignac, de Charras, de Bixio, de Marrast, — tous foncièrement républicains, — et il se disait, il se croyait républicain comme eux. La vérité est qu'il appartenait à ce groupe de libéraux de 1848, qui criaient : c Vive la réforme ! » sans désirer aller au delà.
Leur programme politique résidait alors dans l'abaissement du cens électoral et dans l'adjonction des capacités»
Ils furent les premiers à fomenter les agitations d'où sortit la révolution de février 1848.
Dumas devait être du nombre de ces réformistes.
Le résultat final lui apporta une amère déception .
Il l'avoue lui-même.
« Tout en prenant personnellement une part presque aussi active à la révolution de 1848, dit-il, que celle que j'avais prise à la révolution de 1830, j'éprouvai un grand déchirement de cœur. Le cataclysme politique, en amenant de nouveaux hommes qui étaient mes amis, en emportait d'autres qui avaient aussi leur place dans mon cœur. J'eus un instant l'espoir que la régence serait jetée comme un pont entre la monarchie et la république. »
Mais l'avalanche révolutionnaire était lâchée à toute vitesse.
La révolution de 1848 fut pour Dumas le premier signal d'une débâcle dont il ne put jamais se relever.
D'abord le Théâtre-Historique fit de mauvaises affaires, et finit par être déclaré en faillite.
Le romancier fut englobé dans le passif de cette faillite.
Les journaux. — absorbés par la politique courante — ne publièrent plus de feuilletons.
Le théâtre et le roman étaient les deux seules ressources de Dumas, qui-vivait perpétuellement au jour le jour. Ce revenu venant à lui manquer, il fut contraint d'abandonner le château de Monte-Cristo à ses créanciers .
Ce fut un jour cruel que celui où il dut quitter cette résidence de prédilection. Elle lui avait coûté un prix énorme, près de quatre cent cinquante mille francs; il y avait entassé des merveilles de luxe artistique.
Aux enchères publiques, cette propriété ne fut vendue que trente-deux mille francs !
Il fallait vivre : Dumas fit à son tour de la politique; il rédigea un journal appelé le Mois y où il combattait Ledru-Rollin et ses doctrines démagogiques .
Il faisait preuve d'une hardiesse d'opinion qui n'était pas sans danger dans ces jours troublés.
Une statue équestre du duc d'Orléans avait été érigée dans la cour du Louvre.
Un colonel quelconque de la garde nationale, nommé Desmoulins, improvisé gouverneur du Louvre après février, fit enlever cette statue.
Dumas, informé du fait, écrit aussitôt cette lettre qui parut dans la Presse, à la date du 7 mars 1848, c'est-à-dire à un moment où les pavés des barricades n'étaient pas encore replacés :
« Mon cher Girardin,
» Hier, je traversais la cour du Louvre, et je vis avec étonnement que la statue du duc d'Orléans n'était plus sur son piédestal.
» Je demandai si c'était le peuple qui l'avait ren-
versée; on me répondit que c'était le gouverneur du palais qui l'avait fait enlever?
» Pourquoi cela? D'où vient cette proscription qui fouille les tombeaux?
» Quand M. le duc d'Orléans vivait, tout ce qui formait en France la partie avancée de la nation avait mis son espoir en lui. Et c'était justice, car, on le sait, H. le duc d'Orléans était en lutte continuelle avec le roi, et ce fut une véritable disgrâce que celle qui suivit ce mot prononcé par lui en plein conseil :
c — Sire, j'aime mieux être tué sur les bords du » Rhin que dans un ruisseau de la rue Saint-Denis! »
» Le peuple, ce peuple toujours juste et intelligent, savait cela comme nous, et, comme nous, le comprenait. Allez aux Tuileries et voyez les seuls appartements respectés par le peuple : ce sont ceux de M. le duc d'Orléans; pourquoi donc avoir été plus sévère que ne l'a été le peuple envers ce pauvre prince, qui a le bonheur de ne plus appartenir qu'à l'histoire?
» L'avenir, c'est le bloc de marbre que les événements peuvent (ailler à leur guise; le passé, c'est la statue de bronze jetée au moule de l'éternité.
» Vous ne pouvez pas faire que ce qui a été ne soit plus.
» Vous ne pouvez pas faire que H. le duc d'Orléans n'ait pas, à la tête des colonnes françaises, enlevé le col de Mouzaïa !
» Vous ne pouvez pas faire qu'il n'ait pas, pendant dix ans, donné le tiers de sa liste civile aux pauvres!
» Vous ne pouvez pas faire qu'il n'ait pas demandé la grâce des condamnés à mort et qu'il n'ait pas obtenu, à force de prières, quelques-unes des grâces qu'il demandait!
» Si l'on serre aujourd'hui la main de Barbes, à qui doit-on cette joie? au duc d'Orléans!
» Interrogez les artistes qui ont suivi son convoi ; faites venir les plus considérables d'entre eux: Ingres, Delacroix, Scheffer, Gudin, Barye, Marochetti, Calamatta, Boulanger.
» Appelez les poètes et les historiens : Hugo, Thierry, Lamartine, Vigny, Michelet, moi, qui vous voudrez enfin, demandez-leur, demandez-nous si nous croyons qu'il est bon que cette statue soit replacée où elle était.
» Et nous vous dirons : « Oui, car elle a été élevée à > la fois au prince, au soldat, â l'artiste, à l'âme grande » et éclairée qui est remontée au ciel, au cœur noble » et bon qui a été rendu à la terre. »
» La République de 1848 est assez forte, croyez-moi, pour consacrer cette sublime anomalie d'un prince restant debout sur son piédestal, en face d'une royauté tombant du haut de son trône.
» Tout à vous,
» Alexandre Dumas. »
Celte courageuse lettre donna au romancier la réputation d'un orléaniste renforcé, d'un régentiste désappointé. Vint l'époque des élections.
Un grand nombre de candidats — la plupart inconnus au pays — surgirent de tous côtés.
Dumas pensa qu'un homme comme lui, qui intéressait, amusait ses concitoyens depuis vingt ans, qui avait une compétence littéraire, artistique toujours utile dans une assemblée, pouvait briguer un mandat législatif, sans être accusé d'une ambition excessive.
Il résolut donc de se porter candidat; mais à quel département irait-il demander son élection?
Il semblait tout naturel qu'il s'adressât d'abord au sien, c'est-à-dire au département de l'Aisne; seulement il l'avait quitté depuis 1823, rarement il y était retourné. Une des fois qu'il était revenu au pays natal, c'était pour faire cette fameuse expédition contre la poudrière de Soissons et dans laquelle il avait manqué être fusillé.
Cet exploit l'avait fait passer aux yeux de ses corn* patriotes pour un républicain foncièrement radical.
Craignant de ne pas rallier la majorité des électeurs, il renonça au département de l'Aisne.
Un instant, le romancier pensa au département de Seine-et-Oise, qu'il habitait depuis quatre ou cinq ans; qu'il remplissait du bruit de sa renommée, et des largesses de sa bourse.
La garde nationale de Saint-Germain l'avait même choisi pour être son chef de bataillon. Mais, dans l'exercice de ce grade, il avait commis une imprudence.
Pendant les trois jours de la révolution de février
1848, il avait fait battre le rappel et proposé à ses sept cent trente hommes de le suivre à Paris, et de prêter main-forte au peuple. Cette proposition fit accuser le romancier de légèreté.
On lui reprocha d'avoir voulu compromettre la vie de braves pères de famille.
Il fut même obligé de se démettre de son grade de chef de bataillon.
Le souvenir de toutes ces circonstances lui prouva qu'il ne devait pas compter sur les suffrages des habitants de Saint-Germain.
Sur ces entrefaites, un jeune homme, à la famille duquel il avait rendu quelques services, et qui avait des relations, disait-il, dans la basse Bourgogne, l'assura que, s'il se présentait dans le département de l'Yonne, il ne pouvait manquer d'être élu.
Soit naïveté, soit amour-prôpre, — il le confesse lui-même, — Dumas accepta la proposition et se rendit dans le département de l'Yonne pour soutenir en personne sa candidature. Mais, aussitôt que son projet fut connu, tous les journaux des différentes localités attaquèrent le romancier.
Que venait-il faire dans le département? Était-il Bourguignon? Était-il marchand de vins? Avait-il des vignobles? Connaissait-il la question vinicole?
Évidemment non! Ce n'était qu'un bâtard de la politique, un agent de la régence orléaniste, et, comme preuve à l'appui, les journaux du terroir rappelaient, reproduisaient sa fameuse lettre, adressée à
Emile de Girardin au sujet de la statue du duc d'Orléans.
Dumas, qui n'avait pas osé poser sa candidature dans les départements de l'Aisne et de Seine-et-Oise, parce que ceux-ci la jugeaient trop révolutionnaire, devenait dans l'Yonne un orléaniste ambitieux.
Ces dispositions hostiles se traduisirent bientôt en faits.
Les amis du romancier avaient organisé une réunion dans la salle d'un club, afin que ce dernier fournit à ses électeurs des explications nécessaires.
Au jour indiqué, trois mille personnes — animées de dispositions peu bienveillantes — attendaient Dumas dans la salle du club.
Son entrée fut saluée d'abord par un murmure peu flatteur.
Au milieu de ce murmure, une grossièreté se fit jour, un loustic se permit de crier :
— Ohé! le nègre ! ohé! le mulâtre !
Mais, comme ce loustic trop facétieux se trouvait à la portée de la main de Dumas, celui-ci répondit à son exclamation par un geste assez retentissant pour ne laisser de doute à personne sur sa nature.
Cet acte de vigueur transforma les murmures de la salle en clameurs, et ce fut au milieu d'une véritable tempête que le candidat monta à la tribune.
La première apostrophe qui lui fut adressée fut pour lui demander des explications au sujet de son fanatisme à l'endroit du duc d'Orléans.
Damas prit la balle au bond.
Dans une improvisation émue, il paraphrasa pour ainsi dire la lettre écrite à Emile de Girardin à propos du renversement de la statue de ce prince.
Il avoua hautement son amitié pour lui, amitié qui lui avait toujours laissé l'indépendance de son opinion politique.
A un moment, la France n'avait-elle pas pensé comme lui? n'avait-elle pas pleuré comme lui la fin prématurée et tragique de ce prince?
Il rappela ce cri de douleur échappé le 13 juillet 1842 de la poitrine de trente-cinq millions d'hommes. Il fit honte aux uns de leur oubli, aux autres de leur ingratitude.il appuya ses arguments d'anecdotes personnelles. Dumas n'était pas orateur dans le sens classique du mot; mais il avait le don de l'émotion; il savait être persuasif; ses auditeurs, séduits par sa bonhomie, sa pantomime et sa façon dédire, entraient de suite en communion d'idées avec lui. Au bout d'un quart d'heure d'improvisation, la salle, naguère si hoslile, pleurait; disons que le romancier pleurait aussi à l'évocation de ses souvenirs.
Quand il eut terminé, tout le monde applaudit ; à partir de ce soir-là, il eut non seulement trois mille voix ralliées à sa candidature, mais trois mille amis.
Malheureusement, ces trois mille voix ne suffirent pas à le faire nommer député de l'Yonne. Ce devait être là le dernier épisode de la vie politique de Dumas en France.
Nous disons en France, car nous avons rappelé plus haut la part active et militante qu'il prit dans l'expédition de Garibaldi en 1860 contre le roi François de Naples.
Cette épithète de nègre et de mulâtre, adressée à Dumas dans une salle de club par un électeur de l'Yonne, nous remet en mémoire une anecdote bien originale, anecdote que le romancier racontait luimême d'une façon amusante, et qui prouve que bien des gens croyaient que l'auteur des Trots Mousquetaires était effectivement un homme de couleur.
Un matin, Dumas, ayant une série de courses à effectuer, avait fait appeler un cabriolet.
Le véhicule se trouvait être un de ces anciens cabriolets à grande capote, et où Ton s'asseyait à côté du cocher.
Pendant le trajet, Dumas entame une conversation avec ce dernier.
L'entretien tombe sur la géographie de la France en général et sur le département de l'Aisne en particulier.
Le romancier, étant né à Villers-Cotterets, appartenait au département de l'Aisne; il aimait à parler de son pays, bien qu'il n'y allât jamais.
Le cocher paraissait ferré sur toutes les particularités de l'Aisne.
Et, comme Dumas s'étonnait de cette science géographique :
— Ah ! c'est un fier département que le département
de l'Aisne, continua le cocher, d'un ton sentencieux ; apprendrais-je à monsieur que c'est la patrie du général Foy, de Demoustier, l'auteur des Lettres à Emilie sur la Mythologie, et de H. Lherbette, un fameux député.
Le romancier, se voyant oublié dans la nomenclature des illustrations du département, se sentit froissé.
— Ah çà ! que connaissez-vous donc dans ce département de l'Aisne? demanda-t-il d'un ton assez sec au cocher.
— Je connais tout, monsieur.
— Comment, vous connaissez tout?
— Tout!
— Connaissez-vous Laon?
Dumas prononçait, suivant l'usage, Lan.
— Laon, vous voulez dire?
Le cocher, lui, prononçait La-on.
— Laon ou Lan, c'est la même chose; seulement, on écrit Laon et Ton dit Lan.
— Dame! je prononce comme on écrit... Oui, monsieur, je connais Laon, le Bibrax des anciens et le Laudunum du moyen âge... Eh bien! qu'est-ce que vous avez à me regarder comme cela?
Le fait est que le romancier regardait avec une véritable stupéfaction ce cocher assez savant en géographie pour connaître même le nom latin des villes.
— Je ne vous regarde pas, je vous admire ! reprit-il.
— Oh! gouaillez tant que vous voudrez, fit l'automédon en se rengorgeant, vous n'empêcherez pas que je connaisse Laon et tout le département de l'Aisne, avec sa préfecture. A preuve qu'il y a une tour bâtie par Louis d'Outpe-Mer et qu'on y fait un immense commerce d'artichauts.
— Je n'ai rien à dire contre cela, c'est la vérité du bon Dieu, mon ami. Et Soissons, connaissez-vous Soissons?
— Soissons — Noviodunum. — Si je connais Soissons, je le crois bien !
— Je vous en fais mon compliment ; je connaissais Soissons, mais je ne connaissais pas Noviodunum.
— Mais c'est la même chose — verjus, jus vert. — C'est là qu'il y a la cathédrale de Saint-Médard — grand pissard.Yous savez, notre bourgeois, que, quand il pleut le jour de la Saint-Médard, il pleut quarante jours. Ce devrait être le patron des cochers de cabriolet. Si je connais Soissons! bon, bon bon! Vous demandez si je connais Soissons, patrie de Louis d'Héricourt, de Collot d'Herbois, de Quinette ; où Clovis a vaincu Siagrius, où Charles Martel a battu Chrlpéric,où le roi Robert est mort? chef-lieu d'arrondissement; six cantons : Braine-sur-Vesle, Ouichy-le-Château, Soissons, Vailly-sur-Aisne, Vic-sur-Aisne, Villers-Cotterets.
— Ah ! et Villers-Cotterets , le connaissez-vous ? s'écria Dumas espérant prendre en défaut ce singulier cocher, à l'endroit de son pays natal.
— Villerii ad Cotiarn retiœ % Si je connais cela ! Yillers-Cotterets, ou Caste de Relz, grps bourg.
— Oh! petite ville, réclama le romancier.
— Gros J>ouçg, répéta le.*ocher. •
. £ty.en effet, ce -dernier répétait son affirmation avec tant d'assurance, que Dumas vit qu'il ne gagnerait rien à essayer de lutter contre lui.
— Gros bourg, soit, reprit-il.
— Oh ! il n'y a pas de soit, ça est. Si je connais Villers-Cetterets : forêt de 25 000 hectares ; 2692 hahitants ; vieux château du temps de François I er , aujourd'hui dépôt de mendicité ; patrie de Charles-Albert Demoustier, auteur des Lettres à Emilie sur la Mythologie, comme y a\ déjà eu l'honneur de vous le dire.
— Et d'Alexandre Dumas, hasarda timidement le romancier.
— D'Alexandre Dumas, l'auteur de Monte-Cristo, des Mousquetaires?
Dumas fit un signe d'assentiment.
— Non, fit le cocher.
— Comment, non?
— Je dis non.
— Vous dites qu'Alexandre Dumas n'est pas né à Villers-Cotterets?
— Parfaitement, je dis qu'il n'y est pas né.
— Ah! par exemple, voilà qui est un peu fort!
— Tant que vous voudrez, Alexandre Dumas n'est pas de Yillers-Cotterets. D'ailleurs, il est nègre t
Cette réponse du cocher étourdit le romancier comme s'il éôtreçu un coup de giassue.
« J'avoue, raconte Dumas à ce propos, que je restai abruti* Cet homme me paraissait si fort sur tout le département de l'Aisne, que j'eus peur de me tromper. Puisqu'il affirmait si positivement la chose* cet homme qui connaissait le département sur le bout de son doigt, il était possible, à tout prendre, que je fusse nègre et que j'eusse vu le jour au Congo ou au Sénégal. »
Cependant, une particularité intriguait le romancier: comment, pourquoi ce cocher était-il si ferré sur toutes les choses du département de l'Aisne?
Après un instant consacré à se remettre de sa surprise, il renoua ainsi l'entretien :
— Mais, dit-il au cocher, vous y êtes né, vous, dans ce département de l'Aisne?
— Moi? je suis de Nanterre, un beau pays aussi : la patrie des rosières et des brioches.
— Alors, vous avez habité le département de l'Aisne?
— Jamais.
— Vous y avez été, au moins?
— Jamais, au grand jamais.
— Alors, comment diable connaissez- vous le département de l'Aisne?
— Ce n'est pas malin!... vous allez voir.
Le cocher prit un livre sous le coussin de la banquette et le montra à son voyageur.
Ce livre était en lambeaux.
— Qu'est-ce que ce livre ? demanda Dumas.
— Un ouvrage qui constituq toute une bibliothèque.
— Diable ! il paraît que vous le consultez souvent.
— Je ne lis que cela depuis vingt ans.
— Mais vous le lisez beaucoup, à ce que je vois.
— Que voulez-vousque Ton fasse quand on ne marche pas? Et les temps sont si durs, qu'on est la moitié du temps à la station.
Dumas prit le livre et l'ouvrit.
Il était curieux de savoir quel titre pouvait porter un volume qui avait eu le privilège de suffire pendant vingt ans à la récréation d'un cocher.
Et il lut :
Statistique du département de V Aisne.
Toujours les parasites. — Les tristesses du présent — Le bottier de Monte-Cristo. — L'homme à la montre. — L'inspecteur du thermomètre Chevalier. — Pourquoi Dumas voyageait à l'étranger. — Télégrammes à M. de Vulemessant.
Ces chroniques, ces causeries, — dans lesquelles Dumas se plaisait à raconter à ses lecteurs des anecdotes de sa vie passée, — constituaient à cette époque (1868) à peu près toutes les ressources que lui rendait sa plume.
Ces ressources étaient maigres, insuffisantes. .
Le romancier garda jusqu'à la fin de ses jours l'habitude de dépenser plus qu'il ne gagnait.
L'âge ne lui avait pas enseigné l'économie; son esprit était demeuré rebelle aux règles de la comptabilité domestique.
Le désordre et le gaspillage régnaient toujours dans sa maison et dans ses affaires.
Ce désordre, ce gaspillage était surtout l'œuvre d'une bande de parasites des deux sexes qui entourait
le romancier, qui flattait ses manies et ses vanités pour le voler el le gruger plus facilement.
Ces habitudes — que l'âge ou l'expérience aurait dû enrayer — firent à Dumas une vie lamentable dans ses dernières années.
Les créanciers, les faiseurs, les usuriers, les huissiers, les mendiants le dévorèrent.
Pour lutter contre les adversités qu'il s'était créées à souhait, il ne songea plus qu'à battre monnaie.
Ne produisant plus comme au temps de sa puissante maturité, son existence devint bohémienne et besogneuse.
Il se mettait l'esprit à la torture pour chercher des expédients et boucher les trous de la vie quotidienne.
Mais, en dépit de tous ses efforts, il ne gardait jamais le niveau, ne fût-ce qu'un instant ; le flot des dettes courantes le submergeait toujours.
Pour ajourner ou pour ne pas payer une facture de cent francs, Dumas dépensait le double. .
Il recommença toujours avec ses créanciers l'histoire du bottier de Monte-Cristo; étonnante, cette histoire ! elle mérite de ne pas tomber dans l'oubli.
Le romancier devait deux cent cinquante francs à son bottier; en une année, il fit cinquante fois le voyage de Paris à Monte-Cristo sans obtenir qu'on lui soldât sa note.
Quand ce bottier, qui habitait le boulevard des Italiens, allait voir son ami Dumas, celui-ci lui disait :
— C'est encore toi, mon excellent camarade! tu
arrives à propos : précisément j'ai besoin de trois paires débottés vernies.
— Et ma note? hasardait le cordonnier.
— Ta note? Nous en causerons après déjeuner. En attendant, va donc voir les Arabes qui sculptent des ornements mauresques dans le pavillon du jardin. C'est fort curieux.
Et le bottier déjeunait, puis il dînait.
Dans l'intervalle, il cueillait un bouquet de fleurs pour sa femme; après le dîner, Dumas lui bourrait les poches de magnifiques fruits pour ses enfants; ensuite, on attelait le coupé pour reconduire le bottier à la gare; et, avant de prendre congé de son invité, le romancier lui mettait vingt francs dans la main en lui disant .
— Voilà pour le chemin de fer!
A raison d'un louis par visite, le bottier avait empoché cinquante louis de gratification à la fin de Tannée, et Dumas lui devait toujours les deux cent cinquante francs montant de sa facture l .
Aussi, combien de gens ont fait fortune, après être entrés dans la vie par de pareils moyens !
L'exemple le plus typique dans ce genre est celui delà montre en or qui fut vendue à Dumas et finit par lui coûter une cinquantaine de mille francs.
Un beau matin, un jeune homme malin se présente chez le romancier et lui expose sa triste situation.