‹ Les dernières années d'Alexandre Dumas, 1864-1870Chapitre 8 sur 23 · Villemessant, Mémoires d'un journaliste · texte numérisé non relu

Villemessant, Mémoires d'un journaliste

De son patrimoine écroulé sous des malheurs immérités, il ne lui reste que la montre de son père; il ne veut pas la vendre à un vil marchand, et il a pensé que ce bon M. Dumas serait assez obligeant pour acheter ce bijou de famille.

Cette tirade fut débitée d'une voix $i plaintive, que le romancier s'attendrit.

A la vérité, il n'avait besoin d'aucune montre ; mais trois cents francs de plus ou de moins, ce n'est pas une affaire.

Dumas achète donc la montre, fouille dans sa poche, n'y trouve que cinq louis, les remet au quémandeur, puis le congédie avec ces mots :

— Mon ami, vous reviendrez chercher le reste dans trois ou quatre jours.

L'auteur des Trots Mousquetaires avait déjà oublié le jeune homme à la montre, quand celui-ci revint pour réclamer les dix louis.

Ce jour-là, Dumas n'avait pas d'argent; mais il consentit à souscrire un billet à un mois.

— Merci, monsieur Dumas, merci ! s'écria le jeune homme. Je connais un usurier qui m'escomptera cela avec cinquante francs de perte.

— Mais je ne veux pas que vous perdiez un sou : voilà cinquante francs pour les intérêts.

Le jeune homme à la montre était déjà à la porte, quand Dumas le ragpela.

— Puisque vous connaissez un usurier qui escompte

nia signature, fit-il, ne pourriez-vous pas me négocier un autre billet de mille francs à trois mois?

— Mais certainement, monsieur Dumas.

Le lendemain, le romancier reçut quarante louis en échange de son billet de mille.

— Vous êtes un garçon intelligent, dit-il à l'homme à la montre. Voulez-vous entrer à mon service ?

— Quoi ! vous voudriez... ?

— J'ai précisément besoin d'un homme de confiance pour les affaires courantes. Vous aurez la table et le logement. Cela vous va-t-il ?

Le marché fut conclu.

L'homme à la montre accepta. Bientôt il devint comme le factotum de Dumas. Il fut chargé des renouvellements de billets, des rentrées et des dépenses.

Chez le romancier, les billets augmentaient d'échéance en échéance, celui de deux cent cinquante francs, souscrit à l'occasion de la montre, monta à des hauteurs vertigineuses. On comprend bien que le factotum n'avait pas repassé le billet à un tiers.

Avec les intérêts, l'escompte et le courtage, il atteignit le chiffre de trois mille francs, puis de quatre mille. Enfin, le jour où Dumas vendit à Michel Lévy ses œuvres complètes pour une période de vingt ans, — chose incroyable, mais réelle cependant, — le revendeur de montre toucha cinquante billets de mille francs, montant de sa créance.

Aujourd'hui, cet homme habile vit de ses rentes au sein de sa famille.

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. Le fournisseur rapace et l'usurier avide r\e devaient pas être les seules sangsues de Dumas; toute sa vie, il fut la proie du parasite, du parasite dtneur surtout. On -écrirait des .volume» sur la façon insensée avec laquelle il se laissait exploiter*

Sa maison était comih&une table d'hôte où Ton venait prendre son repas une fois, deux fois par semaine, 0U même chaque jour, et cela pendant des années!

De temps en temps, quand il se voyait débordé, le romancier faisait un petit voyage pour liquider sa table d'hôte; mais les habitués y venaient même en son absence. Parmi ceux-ci se trouvait un camarade d'enfance que Dumas retrouva un soir sur le boulevard après plusieurs années de séparation.

L'ami n'avait pas la tenue d'un homme qui paraît avoir fait fortune.

— Ahçà! où dines-tu ce soir? lui demanda le romancier.

— Aujourd'hui, je ne dîne nulle part, répondit mélancoliquement l'autre.

— Tant mieux, fit Dumas, tu vas dîner chez moi! Et il emmena ce pauvre diable, l'installa à sa table

à la place d'honneur.

Après le dîner, au moment où le romancier allait se retirer dans son cabinet de travail :

— Tu sais, mon vieux camarade, fit-il, je t'attends demain à la même heure.

Le lendemain, l'ami fut fidèle au rendez-vous. Le surlendemain, il revint également.

Il conserva celte habitude pendant dix ou douze ans.

Un jour, le pauvre diable eut un remords de ne

pas gagner le pain que son ami lui. donnait à manger,

— Écoute, dit-il à Dumas, cela ne peut plus aller ainsi. Si tu ne me donnes pas le moyen de gagner honnêtement mon dîner Je ne reviendrai plus. A quoi puis-je t'être utile?

— Du tout! je ne veux pas que tu t'en ailles; d'ailleurs, j'ai besoin de toi.

— Ah ! tant mieux ! dis-moi en quoi je puis te servir. Dumas parut réfléchir.

— Tu peux me rendre un grand service.

— Lequel?

— C'est de passer tous les jours sur le pont Neuf et de voir le degré de température au thermomètre de Chevalier. C'est d'une grande importance pour les receîtes du théâtre. Gela te va-til?

Le pauvre diable accepta.

Et, tous les jours, il venait dire au romancier :

— Il fait tant de degrés à l'ombre, à midi.

Il avait lui-même conscience de cette prodigalité ruineuse qui troublait si souvent sa vie, et il se montrait sensible aux reproches affectueux de quelquesuns de ses intimes à ce sujet. Mais il ne s'amendait pas ; son tempérament reprenait toujours le dessus, et il s'enfonçait davantage dans les mêmes embarras d'existence.

— Quand ma main tient quelque chose, elle le tient bien, disait-il en riant, excepté l'argent. Ah! l'argent

est si coulant qu'il passe toujours à travers mes doigts !

On a aussi reproché à Dumas, dans ses dernières années, cette humeur vagabonde qui le poussait à voyager et à séjourner en pays étranger. Gela mérite d'être expliqué.

La curiosité de l'imagination et le. besoin d'activité n'étaient pas les seuls mobiles des fréquents voyages du romancier.

Ces pérégrinations avaient une cause intime qu'il ne révélait qu'à lui-même.

Comme il ne produisait plus, au théâtre et dans le roman, ces chefs-d'œuvre qui avaient illuminé sa maturité, il savait, hélas ! que son étoile avait pâli à Paris, mais que sa gloire demeurait intacte à l'étranger.

Il se sentait plus à Taise dans les pays où Ton acclamait encore en lui l'homme illustre étincelant des jours passés, que dans Paris, où il souffrait du dédain des théâtres et des éditeurs.

Ce sentiment explique cette phrase mélancolique, dite à un ami qui était venu serrer la main de l'auteur des Trois Mousquetaires, le jour de son dernier départ pour lltalie.

— Vous ne voulez donc plus jamais rester parmi nous? lui demanda l'ami.

— Oh ! le moins possible, répondit Dumas. Pour moi, la postérité commence à la frontière.

Cela était tristement vrai.

Cependant, encore à cette époque, le nom du romancier conservait sur le grand public un prestige tel,

que les fondateurs de journaux pensaient, avant tout, à mettre son nom en tête des collaborateurs.

En 1864 ou 1865, Yillemessant eut l'idée de créer une feuille d'un immense format, appelée le Grand Journal, et paraissant une fois la semaine.

Le premier numéro fut tiré sur toile.

Après avoir lu son journal, l'acheteur ou l'abonné put le faire blanchir, et le transformer en serviette. Yillemessant s'empressa de proposer à Dumas d'être au nombre des collaborateurs du Grand Journal. Le romancier lui proposa un ouvrage en six volumes.

— J'accepte, dit Villemessant; mais je désire d'abord une nouvelle en deux ou trois feuilletons, des causeries, tout ce que vous voudrez.

— J'ai ton affaire, s'écria Dumas : je vais t'écrire une série de feuilletons sur les serpents.

— Sur les serpents?

— Oui, sur les serpents, continua le romancier. Je les connais à fond; j'ai passé la moitié de ma vie à les étudier. Personne ne connaît ces intéressantes bêtes ; laisse-moi faire : je te promets un grand succès.

— Eh bien, faites, dit le directeur du Figaro, qui pensa que Dumas pouvait bien écrire quelque chose de très intéressant sur les serpents.

Puis, sachant son faible pour l'argent, il ajouta:

— Si vous avez besoin d'une avance sur votre roman, ne vous gênez pas.

— De l'argent? s'écria l'auteur des Trois Mous-

quetaires , j'en ai plus qu'il ne m'en faut. C'est la première fois de ma vie que cela m'arrive; enfin j'en ai.

— Tiens ! tiens! Dumas qui a des économies, voilà qui est bien étonnant, pensa en lui-même Villemessant.

Cet étonnement ne devait pas être de longue durée. A peine était-il rentré au bureau du journal que le secrétaire de Dumas arrive avec un bon ainsi conçu:

« Reçu quinze louis à valoir sur ma copie. »

Le lendemain, le secrétaire revint avec un feuilleton; mais, en même temps, il présenta une lettre ainsi conçue :

« Mon cher ami,

» Tu serais bien gentil de remettre au porteur la somme de cent quatre-vingt-douze francs.

Le même soir, le directeur du Figaro recevait du Havre la dépêche que voici :

« Au reçu de la présente, faire porter quatre cents rancs à mon domicile, maison Frascati. Merci.

» A. Dumas. »

Une heure après arrivait une nouvelle dépêche.

« Mon camarade» c'est six cents francs qu'il me faut, et non quatre cents.

» Je t'aime. — Feuilleton en route.

» À. Dumas. »

Villemessant envoya les six cents francs demandés. — Je savais bien, s'écria-t-il, que les économies de Dumas avaient l'haleine courte !

Madame de Chamblay. — Origine vraie ou supposée de ce roman. — Un soixante-septième drame. — Indifférence des directeurs. — Découragement de Dumas. — Le théâtre des Italiens. — Une pièce tuée par la chaleur. — Malveillance de certains journalistes.

Vers 1863, Dumas avait publié un roman intime, — Madame de Chamblay, — intéressant par la donnée et par les détails.

L'auteur des Trois Mousquetaires prétendit que ce roman était l'histoire d'un de ses amis. Celui-ci lui en avait remis le manuscrit, et il l'avait très légèrement modifié pour le livrer à la publicité.

Avant d'entamer le récit du roman, il raconte ainsi les circonstances réelles ou romanesques qui l'avaient mis en relations d'amitié avec le héros de Madame de Chamblay :

En 1836, le duc d'Orléans, qui commandait le camp de Compiègne, avait invité quelques amis à venir chasser dans les bois qui entourent cette ville.

Au nombre des invités du princo se trouvaient Dumas — qui faisait alors son drame de Caligula — et un jeune homme que le romancier appelle Max de Villiers.

Ce dernier était un camarade de collège du duc d'Orléans.

Plus jeune que Dumas d'une dizaine d'années, Max de Villiers était un homme du monde de vingt-cinq ou vingt-six ans, de bonne éducation, de façons excellentes, gentleman jusqu'au bout des ongles.

Sans être riche, il avait quelque fortune; sans être beau, il était charmant; sans être savant, il connaissait une foule de choses; enfin, sans être peintre, il était artiste, dessinant avec une rapidité et un bonheur incroyables les traits d'une figure ou la silhouette d'un personnage.

Il adorait les voyages.

Il connaissait l'Angleterre, l'Italie, la Grèce, Constantinople.

Dumas et lui se plurent beaucoup pendant les cinq ou six chasses qu'ils firent avec le duc d'Orléans; ils se plaçaient toujours à côté l'un de l'autre. Pendant les repas, ils étaient voisins de table : leurs chaises se touchaient, et ils causaient à qui mieux mieux.

Max de Villiers était de cette rare espèce d'hommes qui ont de l'esprit sans s'en douter.

Son voisinage allait donc à merveille au romancier : à la chasse, parce qu'il était prudent; à table, parce qu'il était spirituel.

Son nouvel ajni paraissait %'être vite attaché à lui, et il lui disait toujours :

— Si vous faites un voyage, prévenez-moi, nous le ferons ensemble.

En 1838, Dumas partit pour l'Italie; il perdit de vue son camarade des chasses de Compiègne.

Un jour de juillet 1842, il était à Florence, et en visite chez le roi Jérôme Bonaparte. Dans le cours de la visite, ce dernier apprend au romancier la mort tragique du duc d'Orléans à Neuilly.

Aussitôt Dumas quitte Florence, monte en chaise de poste, et arrive assez à temps pour assister au service de Notre-Dame et au convoi de Dreux.

La première personne qu'il vit dans l'église fut Max de Villiers.

Il lui fit signe qu'il y avait une place près de lui sur * les gradins.

Dumas prit place; ils s'embrassèrent en pleurant; car tous deux regrettaient, non le prince, mais l'ami. Dans cet instant, tous deux pensaient à la même chose, c'est-à-dire au temps où ils étaient, comme dans cette église tendue de noir, assis côte à côte à la table de ce pauvre duc d'Orléans.

Ils n'échangèrent que ces deux mots pendant la cérémonie :

— Vous allez à Dreux, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Nous irons ensemble.

— Merci !

Ils allèrent à Dreux, et ne quittèrent le cercueil que les derniers.

Cette circonstance resserra leur amitié.

Ils revinrent ensemble à Paris.

En le quittant, Max dit à Dumas, pour la seconde ou la troisième fois :

— Si jamais vous faites un voyage, écrivez-moi, nous le ferons ensemble.

— Mais où vous trouver? demanda le romancier.

— Là où Ton saura toujours où je suis.

Et son ami lui donna l'adresse de sa mère.

En 1846, — dix ans après l'époque où il avait vu Max pour la première fois, — Dumas se décida à faire son voyage d'Espagne et d'Afrique.

Il écrivit à son ami :

« Voulez-vous venir avec moi? Je pars.

Et il envoya sa lettre à Fadresse indiquée.

Le lendemain, il recevait la réponse suivante :

« Impossible, mon ami ! ma mère se meurt. Priez pour elle !

* Max. »

Le romancier partit.

Son voyage dura six mois.

A son retour* on lui remit toutes les lettres venues

pour lui eu son absence. Il jeta au feu — sans les lire — celles dont l'écriture lui était inconnue.

Parmi les écritures connues, il y avait une lettre de Max.

Dumas l'ouvrit vivement; elle ne contenait que «es mots :

« Ma mère est morte! Plaignez-moi !

» Max. »

Le château qu'habitait la mère de Max était situé en Picardie, près de la Fère. Quelques jours après, Dumas partit pour aller sinon consoler, du moins embrasser son ami. Il prit une voiture à la Fère, et se fit conduire aux Frières.

Le château s'élevait sur une colline plantée de très beaux arbres, avec de grandes clairières de gazon.

Tontes les fenêtres de cette demeure étaient fermées.

Arrivé à la porte, un vieux serviteur vint lui ouvrir.

Dumas lui demanda des nouvelles de son ami. Le serviteur secoua tristement la tête.

— Trois mois après la mort de notre bonne dame, notre maître est parti, lui dit-il, pour voyager.

— Où est-il?

— Je n'en sais rien : il n'écrit pas.

— Quand reviendra- t-il?

— Je l'ignore •

Dumas prit un canif dans sa poche, creusa une croix dans la muraille et écrivit au-dessous :

« Ainsi soit-il ! »

— Quand votre maître viendra, dit-il au vieux serviteur, vous lui direz qu'un de ses amis est venu pour le voir, et vous lui montrerez ceci.

— Monsieur ne dit pas son nom?

— Inutile! il me reconnaîtra.

Le romancier partit.

Il ne revit point Max; plusieurs fois il s'en informa auprès d'amis communs. Nul ne savait ce qu'il était devenu.

Le mieux renseigné lui dit :

— Je crois qu'il est en Amérique!

Un jour, Dumas reçut de la Martinique un énorme paquet; il l'ouvrit.

C'était un manuscrit!

Son premier mouvement fut un mouvement d'effroi.

Il croyait n'être condamné qu'aux manuscrits d'Europe, et voilà que les manuscrits traversaient l'Atlantique et lui venaient des Antilles.

Le romancier allait donc rejeter ce manuscrit loin de lui, lorsque l'épigraphe le frappa. C'était une croix, avec ces mots au-dessous :

<c Ainsi soit-il! »

II reconnut l'écriture !

Elle était de Max.

Séance tenante, il se mit à lire ce manuscrit; il contenait l'histoire de son ami, histoire de sa liaison avec une jeune femme mariée... à un mari indigne d'elle; il l'avait aimée et s'était fait aimer d'elle. Son

amante, pour se soustraire à un mari odieux et pour appartenir librement à l'homme qu'elle aimait, s'était fait passer pour morte par le moyen suivant : elle avait bu un breuvage qui avait déterminé chez elle un accès de catalepsie figurant l'apparence de la mort.

On l'avait enterrée ; puis, la nuit venue, son amant avait été l'arracher à son cercueil.

Tous deux avaient passé la mer, et vivaient, dans un pays lointain, sous un nom d'emprunt.

Tel était le roman ou plutôt l'histoire de Max; il n'autorisait Dumas à le publier qu'après un intervalle de quatre "ans.

Le romancier mit le manuscrit dans un tiroir de son bureau et laissa s'écouler quatre, années.

Au bout de ce temps, il reçut un avis de son ami qui lui permettait de mettre au jour son manuscrit.

Sa publication était désormais sans danger pour lui; car le mari de la jeune femme était mort dans l'espace de ces quatre ans.

Dumas — que ce roman ou cette histoire avait vivement intéressé — pensa que le public partagerait son opinion; il livra donc le manuscrit à la publicité sous le titre de Madame de Chamblay.

L'ouvrage fut bien accueilli.

Ce succès lui donna l'idée de le transporter à la scène.

Mais il y avait un autre dénouement à trouver, celui du roman étant impossible au théâtre.

Dumas lutta .trois ou quatre ans devant cette impos-

sibilité. Enfin, un jour, il vil peu à peu — comme une fleur qui pousse à vue d'oeil — sortir un autre dénouement et l'un des rôles les plus sympathiques de l'ouvrage, celui du préfet de l'Eure, Alfred de Senonches.

A partir de ce moment, le drame fut fait.

Il suffit au romancier de très peu de temps pour l'écrire.

Au printemps de 1868, il l'avait terminé.

A la dernière page de cette œuvre, — la soixantesixième ou la soixante-septième de son bagage dramatique, — Dumas eût pu écrire la phrase classique du débutant :

Ici finit le plaisir et commence la peine.

Dans cette circonstance, il sentit le dédain des théâtres, lui dont la porte — quelques années auparavant — était assaillie par les directeurs lui demandant des pièces, lui offrant des primes. Dans la pensée du romancier, le cadre de Madame de Chamblay devait être le Théâtre-Français; mais la mauvaise disposition du directeur pour sa personne — c'était alors M. Edouard Thierry — et de quelques-uns des artistes pour ses œuvres, le faisait hésiter à se présenter devant le comité de lecture.

Le nouveau drame de Dumas pouvait également

convenir au Vaudeville; alors le directeur de ce

théâtre était le même que celui qui dirigeait la Gaîté

en 1864, au moment de la représentation des Mohi-

cans de Paris; mais, bien qu'il eût fait un bénéfice do

ft* DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS

trente mille francs avec ce dernier ouvrage, il s'était tenu assez éloigné de Dumas — depuis qu'il avait changé de théâtre — pour que celui-ci ne se crût pas le droit de se rapprocher de lui.

Restait le Gymnase.

Mai» le Gymnase était alors le théâtre de Dumas fils. Son père ne voulait pas se mettre en concurrence avec lui sur ce terrain et exposer le public à faire un parallèle entre leurs œuvres.

Le romancier prit un moyen terme.

Il se contenta de faire annoncer qu'il venait d'achever une pièce en cinq actes, intitulée Madame de Chamblay.

Les journaux s'emparèrent de la nouvelle et firent autour d'elle toute la publicité désirable.

Mais, hélas! sans éveiller aucun écho! Nul directeur ne demanda à connaître la pièce nouvelle, aucun théâtre ne vint la solliciter.

Après tant de drames émouvants, de comédies étincelantes, Dumas ne trouvait de place nulle part pour sa dernière œuvre !

Précisément, vers cette époque, la direction de la Porte-Saint-Martin sombra dans un désastre retentissant.

Toute la troupe dramatique de ce théâtre se trouva sans emploi et sans engagement. On était au mois de mai; la saison théâtrale proprement dite était terminée. Cependant, une fraction de cette troupe demeura unie et tenta les hasards d'une société. Elle

loua le théâtre Ventadour pour y donner des teprésentations.

Les artistes n'avaient pas de pièce nouvelle. Madame Vigne et mademoiselle Dica-Petit vinrent trouver Dumas, et lui demandèrent — comme une bonne action — de leur donner le manuscrit de Madame de Chamblay.

Le romancier n'hésita pas.

Malgré le sombre isolement du théâtre Ventadour, qui ne s'éveillait qu'aux harmonies du^hant italien, malgré les 30 degrés de chaleur qui pleuvaient du soleil ardent de juin, il indiqua aux artistes le surlendemain pour leur lire son drame.

Quelques heures après, deux sociétaires de la Comédie-Française, Bressant et Lafontaine, vinrent faire une visite officieuse à Dumas, et lui donnèrent à entendre que le comité du Théâtre-Français lui accorderait — s'il le demandait — une audition pour Madame de Chamblay.

Le romancier les remercia, mais les avertit qu'il était trop tard : il avait disposé de sa pièce.

Le lendemain, en effet, il lisait son nouveau drame aux artistes réunis dans le foyer du théâtre Ventadour.

Dans la préface de Madame de Chamblay, Dumas s'exprime ainsi, au sujet de cette lecture :

(( Jamais pièce n'eut un succès de lecture pareil â celui de Madame de Chamblay.

» Sans doute les acteurs voulaient me rendre la môme

politesse qu'ils recevaient de moi ; mais, en tout cas, ils donnèrent à mon orgueil deux bonnes heures de satisfaction. »

La jpièce fut niise en répétitions le lendemain.

Auteur et acteurs montrèrent un zèle, un entrain égal .

Tous les jours, Dumas se rendait au théâtre.

Il s'asseyait à l'orchestre et dirigeait de là les jeux de scène de ses artistes.

En dix jours, la pièce était sue.

Pendant les répétitions, un symptôme inquiétait les acteurs: une chaleur aussi persistante qu'4nopportune.

A cette époque de Tannée, le baromètre au beau fixe est le plus mortel ennemi des théâtres.

— Ne prenons pas garde à cela, disait Dumas à ses artistes pour les encourager; le jour de la première, il fera une pluie diluvienne.

Le jour de la première de Madame de Chamblay vint, aussi brûlant que les précédents. Les abords du théâtre Ventadour ressemblaient à un Sahara.

L'administration, malgré les plus vives instances et les offres les plus séduisantes, ne put trouver que sept claqueurs pour venir, le premier jour, en aide à l'enthousiasme du public, et aucun les jours suivants.

Le rideau se leva devant une salle très clairsemée.

La pièce fut admirablement jouée; elle fut bien accueillie; la critique se montra généralement bienveillante. Mais la chaleur persista et raréfia de plus en plus le nombre des spectateurs.

Les sociétaires ne faisaient pas leurs .frais quotidiens !

La chaleur persistant toujours, ils durent cesser de jouer. Madame de Chamblay avait été représentée onze fois au théâtre Ventadour.

Le total des recettes s'éleva ou plutôt descendit à un chiffre dérisoire.

Cet échec atteignit vivement Dumas dans son amourpropre et dans ses intérêts.

Une pièce à succès aurait relevé sa situation littéraire, et aurait écarté la gêne pour quelque temps.

Certains journalistes soulignaient cet échec.

C'était injustice ou ignorance de leur part.

Relisez Madame de Chamblay : la pièce est intéressante, scénique dans ses cinq actes.

Elle contient des parties comiques, des parties dramatiques qui n'accusent nullement un talent en décadence !

Les caractères sont bien tracés, et toujours en situation.

La chaleur et l'indifférence seules avaient tué la pièce; cela est si vrai, que — reprise quelques mois plus lard à la Porte-Saint-Martin, et dans une saison plus favorable, — Madame de Chamblay obtint du succès. On alla l'écouter avec plaisir. Il y a un an, elle était de nouveau reprise au Gymnase, avec un succès plus grand encore.

Le pauvre romancier demeura plusieurs jours profondément découragé.

Le public ne sait pas assez combien ces chutes sont amères et cruelles à la vieillesse de l'artiste, de l'homme de lettres qui s'efforce de produire encore, après une longue carrière.

Mais pourquoi n'ont-ils pas le tact de s'arrêter à temps? pourquoi persistent-ils à exhiber les défaillances d'un talent jadis applaudi? leur crie-t-on.

Hélas! il faut vivre ! Ceci était cruellement vrai pour Dumas, qui n'avait pas eu la chance ou la prévoyance d'amasser les millions de Scribe.

Ce découragement d'esprit le décida à accepter une proposition qui lui fut faite alors : la proposition de venir au Havre et d'y faire des conférences.

Il quitta Paris à la fin de juin 1868.

L'exposition du Havre en 1868. — Dumas appelé pour faire des conférences. — Conférences sur son séjour en Russie. — Souvenirs rétrospectifs de 1858. — Le Voyage en Russie de Théophile Gautier et celui de Dumas. — M. Home, le spirite, et le comte Kouchelef. — Le romancier part avec eux pour la Russie. — Arrivée à Saint-Pétersbourg. — La prison des condamnés aux mines. — Anecdotes. — La Russie n'est qu'une grande façade !

Pendant Tété de 1868, le Havre avait inauguré une exposition industrielle et maritime; les conférences, la présence de Dumas furent un des éléments de succès de cette exposition locale.

Les Havrais firent fête au romancier; l'esprit, la bonhomie, l'entrain de ses conférences les empoignèrent. Il avait un art de transformer la conférence en causerie familière qui captivait infailliblement l'auditeur.

Il empruntait d'ordinaire à des souvenirs personnels ou à des impressions de voyage le motif de ces conté-: rences.

180 IMCRNtÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS

Il en fit ainsi quelques-unes sur ce grand voyage qu'il entreprit à travers la Russie et le Caucase, en 1858 et 1859, voyage splendide, qui demeura un des bons souvenirs des dernières années de Dumas.

Il a écrit l'histoire de ce voyage ; mais le voyage en Russie de Théophile Gautier — plus littéraire et plus descriptif — a fait du tort au sien.

. Après la lecture des sept volumes du romancier, on connaît, dans ces plus petits détails, l'histoire de ce peuple fusse qui, suivant son expression, depuis cent ans, n'a pas d'histoire publique, parce qu'il a trop eu d'histoires privées.

Chez Dumas, le voyageur est toujours doublé d'un historien, — historien curieux, sagace, qui cherche, sous le fait officiel, la raison intime des événements, le mobile secret des acteurs. — Comme il est toujours actuel de parler de la Russie, nous entrerons ici dans quelques détails sur ce voyage.

Disons d'abord quelles circonstances déterminèrent Dumas à l'exécuter.

Dans l'hiver de 1858, le romancier s'était lié avec le spirite Daniel Home.

M. Home a été, pendant deux ans, un des engouements de la société parisienne; c'était l'époque où Ton croyait aux esprits frappeurs et aux tables tournantes.

Paris a, comme cela, de temps à autre, des accès de crédulité bizarre qui se personnifient dans l'individualité d'un somnambule ou d'un magnétiseur exotique.

Comme spirite, M. Home présentait une particularité bien singulière : son pouvoir avait des intermittences; les esprits frappeurs qui avaient fait élection de domicile chez lui l'abandonnaient quelquefois, mais ils avaient la délicatesse de prévenir le spirite de leur absence et de la date précise de leur retour.

Du reste, quand ils revenaient prendre possession de M. Home, chez lui les tables tournaient, les chaises dansaient, les fenêtres et les portes bruissaient.

C'était une vraie sarabande.

Tout le monde — à pari quelques sceptiques endurcis — croyait aux phénomènes du spirite. Il fut même appelé deux fois à la cour des Tuileries pour y démontrer la preuve de ses rapports avec les esprits.

Dumas, qui toute sa vie crut au somnambulisme, au magnétisme et même à la chiromancie, ne mit pas un instant en doute la réalité du pouvoir de M. Home.

Des amis communs les rapprochèrent, et ils se lièrent intimement.

Cette intimité amena même l'auteur des Trois Mousquetaires à se lier, à son tour, avec des amis du spirite à la mode, entre autres avec un gentilhomme russe, le comte Kouchelef. Le comté Kouchelef habitait alors avec sa famille l'hôtel des Trois Empereurs, sur la place du Palais-Royal, et Dumas — amené un soir par M. Home — devint bientôt un des hôtes assidus de la famille russe.

Bientôt aussi un mariage fut convenu entre M. Home

et la sœur de la comtesse Kouchelef.

Mais on décida que ce mariage n'aurait lieu qu'à Saint-Pétersbourg, et le départ pour la Russie fut fixé au mois de juin.

Un soir, comme Dumas entrait dans le salon du comte et de la comtesse Kouchelef, ceux-ci allèrent au-devant de lui, l'entraînèrent dans un coin de la pièce ; puis, après l'avoir fait asseoir :

— Mon cher monsieur Dumas, lui ditle comte, nous venons de prendre une grande résolution à votre égard.

— Peut-on savoir quelle est cette résolution, mon cher hôte ?

— Dans cinq jours, nous partons pour la Russie, et nous vous emmenons avec nous.

. Le romancier bondit sur son siège, tant la chose lui parut insensée.

— Bondissez ! bondissez ! dit en riant la comtesse, nous nous attendions à ces effets de surprise.

— Mais c'est impossible, comtesse.

— Comment, impossible? demanda le comte.

— Sans doute, vous partez mardi prochain, c'est-àdire dans cinq jours; comment voulez-vous qu'en cinq jours je me prépare à un pareil voyage? D'autant plus que, si j'allais en Russie, ce né serait pas pour aller à Saint-Pétersbourg seulement.

— Vous auriez raison, dit le comte : Saint-Pétersbourg, c'est la ville de Pierre, ce n'est pas la Russie.

— Aussi, continua Dumas, je voudrais aller à Moscou, à Nijni-Novgorod, à Kasan, à Astrakan, à Sébastopol, et revenir par le Danube.

— Gela tombe à merveille, répondit la comtesse : j'ai un domaine à Koralovo, près de Moscou ; le comte a une terre à Nijni, des steppes à Kasan, des pêcheries sur la mer Caspienne, une maison de campagne à Isatcha. Cela vous fait un pied-à-terre de deux cents lieues en deux cents lieues.

Cette proposition était bien tentante pour un voyageur comme Dumas, qui ne tenait jamais à Paris que par un cheveu. Il hésitait encore à répondre affirmativement.

— Comtesse, dit-il, je vous demande deux jours pour me décider.

— Je vous donne deux minutes, dit cette dernière. Ou nous refusons notre sœur à M. Home, ou vous serez son garçon de noce.

Dumas ne voulait pour rien au monde faire manquer le mariage de son ami; il se leva et se retira sur le balcon du salon pour réfléchir.

11 se dit qu'un voyage en Russie, exécuté dans de pareilles conditions, avait toujours été un de ses secrets désirs; il se dit aussi que ce voyage était peut-être une folie, mais une de ces folies qu'on regretterait de ne pas avoir faites, quand elles sont exécutées.

Cette dernière réflexion le décida.

Au bout de deux minutes, il rentra dans le salon et revint à la comtesse.

— Eh bien? demanda celle-ci.

— Eh bien, comtesse, je me suis décidé, je pars avec vous.

Le comte Kouchelef serra la main du romancier; M. Home lui sauta au cou.

Cinq jours après, tout le monde partait par train express pour Cologne.

Dans cette ville, on fit une halte de quelques heures, puis on reprit le chemin de fer pour Berlin.

Le comte Kouchelef, qui voyageait avec tout le luxe d'un véritable grand seigneur russe, avait un majordome qui le précédait partout, et qui préparait les logements de son maître dans les meilleurs hôtels.

A Berlin, on descendit à l'hôtel de Rome; le soir, on constata qu'il n'y avait pas un nombre suffisant de chambres à lits pour tout le monde. Cette découverte n'embarrassa pas Dumas. Le malin, il avait pris un excellent bain dans le sous-sol de l'hôtel ; il dit à un des garçons de s'emparer d'un matelas, d'un oreiller, d'une paire de draps, et de faire un lit dans le fond d'une baignoire.

Les baignoires sont très vastes, parait-il, à Berlin.

Ce qui fut dit fut exécuté; Dumas passa une excellente nuit dans ce lit improvisé.

De Berlin, on fila sur Stettin.

Là tous nos voyageurs prirent place sur le bateau à vapeur le Wladimir, qui partait pour Saint-Pétersbourg.

Au nombre des passagers se trouvait le prince Troubetzkoï. Il se lia avec Dumas, et, apprenant que ce dernier comptait faire en Russie un certain séjour, il

l'invita à une chasse aux loups dans les bois d'un de ses domaines.

L'auteur des Trots Mousquetaires pensait, que la seule chasse intéressante, émouvante en Russie, est la chasse à l'ours.

Le prince lui apprit que la chasse aux loups était aussi émouvante, aussi féconde en péripéties dangereuses.

En lui faisant son invitation, voici du reste les détails qu'il donna à Dumas.

La chasse aux loups se fait généralement en hiver, époque où le défaut de nourriture rend ces animaux féroces.

Trois ou quatre chasseurs — tous armés d'un fusil à deux coups — se placent dans une troïka. Une troïka est une sorte de voiture découverte, attelée de trois chevaux. De ces trois chevaux, celui qui tient le milieu marche au trot; ceux de droite et de gauche vont au galop; ils n'ont qu'une rêne, et sont solidement retenus au brancard de la voiture.

L'attelage — quand il est emporté par sa course — offre l'aspect d'un éventail.

Le cocher qui conduit la voiture doit être un homme sûr : de son habileté et de son sang-froid dépendent la séeurité et même la vie des chasseurs qui montent la voiture.

L'appât dont on se munit pour attirer les loups consiste en un jeune cochon, attaché à l'arrière du véhicule par une chaîne mesurant une dizaine de mètres.

Ou part; le cocher lâche ses chevaux, la troïka file rapidement.

Le jeune cochon, peu habitué à ce genre de course, pousse des grognements qui se transforment bientôt en lamentations aiguës. A ces lamentations, un premier loup sort de la profondeur des bois, et se met à la poursuite du cochon.

Puis d'autres loups arrivent à la suite ; tous se disputent le jeune cochon, se battant entre eux pour en approcher, lui allongeant, l'un un coup de griffe, l'autre un coup de dent.

Le malheureux animal, qui se voit dans une position critique, pousse des cris désespérés. Ces cris vont réveiller d'autres loups, cachés dans les profondeurs les plus lointaines de la forêt. Alors tout ce qu'il y a de loups trois lieues à la ronde accourt, et la voiture se trouve poursuivie par un troupeau de loups.

Les chevaux, qui ont pour les loups une horreur instinctive, prennent une allure insensée. Pendant ce temps, les chasseurs tirent au hasard; il n'y a pas besoin de viser, tous les coups de fusil portent.

Le cochon crie, les chevaux hennissent, les loups hurlent.

C'est un vacarme infernal.

Attelage, chasseurs, cochon, troupeau de loups, ne forment plus qu'un tourbillon emporté par le vent qui fait voler la neige tout autour de lui.

C'est alors qu'il est indispensable d'avoir un habile cocher; tant qu'il demeure maître de ses chevaux, —

si emportés qu'ils soient, — tout va bien! Mais, s'il cesse <Ten être maître, si l'attelage accroche, si la voiture verse, alors tout est fini; les chasseurs, le cocher, les chevaux, deviennent la proie des loups!

On voit combien une pareille chasse est féconde en sensations émouvantes.

Dumas remercia le prince Troubetskoï, et accepta son invitation.

Arrivé à Saint-Pétersbourg, il alla habiter chez le comte Kouchelef, qui lui donna l'hospitalité dans sa villa de Bezborodko, — résidence splendide, à quelque distance de la capitale, avec une vue superbe sur la Neva.

En quelques jours, il eut parcouru la ville, visité les monuments, les musées, les bibliothèques.

Le romancier russe Gregorovitch était venu le voir, et s'était fait son cicérone dans ses courses à travers Saint-Pétersbourg.

Dumas admira l'architecture des monuments, l'aspect général de la ville, le cours de la Neva; les beaux clairs de lune des nuits de juin, sous ce climat, excitèrent son enthousiasme.

Mais la civilisation russe ne l'empoigna pas : il en eut bien vite reconnu les fissures, les lacunes, les abus.

Voici son impression textuelle :

« La Russie est une grande façade. Quant à ce qu'il y a derrière cette façade, personne ne s'en occupe. Celui qui se dérange pour regarder derrière cette, fa-

çade, ressemble au chat qui, se voyant pour la première fois dans une glace, tourne autour de cette glace, espérant trouver un chat de l'autre côté.

» Et, ce qu'il y a de curieux, c'est qu'en Russie, le pays des abus, tout le monde, depuis l'empereur jusqu'au dvornik, désire la cessation des abus.

» Tout le monde parle de ces abus, tout le monde les connaît, les analyse, les déplore; c'est à qui lèyera les yeux au ciel pour dire : * Notre père, qui êtes aux * cieux, délivrez-nous des abus ! » les abus n'en vont que la lête plus haute.

» On compte fort sur l'empereur Alexandre pour la cessation des abus, et l'on a raison ; il veut sincèrement, et de tout son cœur, la réforme universelle.

» Mais, dès qu'on touche à un abus en Russie, sâvezvous qui jette les hauts cris?

» L'abus auquel on touche?

» Non, ce serait par trop maladroit!

» Ceux qui jettent les hauts cris sont les abus auxquels on ne touche pas encore, mais qui craignent que leur tour ne vienne. Dans l'artichaut, les feuilles les plus dures à arracher sont les premières que l'on mange.

» Les abus sont un immense artichaut tout hérissé de piquants : on n'arrive pas au cœur sans se piquer les doigts. »

Tout cela n'est-il pas bien pensé et bien dit?

Dans ses impressions de voyage — et même dans ses romans d'histoire, — Dumas rencontre et touche

la vérité par une profonde intuition native, et par un grand instinct du sentiment de la vie.

En 1858, l'émancipation des serfs n'était pas encore une œuvre accomplie, le régime féodal gouvernait la Russie.

On a dit au romancier que les plus grandes douleurs, les plus grandes misères du peuple et du paysan russe, viennent de l'arbitraire des agents fiscaux du gouvernement et du despotisme des intendants des seigneurs.

Pour bien se convaincre de cette triste réalité, il fait demander au grand maitre de la police russe la permission de visiter une prison et de causer avec quelques-uns des condamnés aux mines.

Il devine que l'entretien de ces derniers lui apprendra d'étranges choses sur la société russe et sur son apparente civilisation.

On lui accorda cette permission ; on lui donna même un guide pour l'accompagner dans la prison.

On le conduisit d'abord dans un premier cachot, occupé par un forçat condamné aux mines de Sibérie.

Dumas vit alors, sur un banc de bois assez large pour servir de lit la nuit et de siège le jour, un petit homme sec, à l'œil brillant, à la barbe longue. Une chaîne scellée au mur aboutissait à un annead dans lequel sa jambe était prise au-dessus de la cheville.'

Le prisonnier leva la tête à l'entrée des visiteurs dans son cachot.

— Est-ce aujourd'hui que nous partons? demanda-

t-il au guide du romancier.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit celui-ci ; voici monsieur qui visite la prison; il te donnera deux kopeks, si tu lui racontes pourquoi tu es condamné aux mines.

Le prisonnier s'exécuta et il raconta rapidement son histoire.

« C'était un malheureux paysan, réduit avec sa femme et ses enfants au plus complet dénûment.

» Un jour, le stavanoï — le collecteur d'impôts — vint lui dire que, comme l'empereur faisait une grande guerre en Crimée, il fallait payer l'impôt pour la première moitié de l'année. Sa contribution montait à un rouble soixante-quinze kopeks — sept francs environ de notre monnaie.

» Le paysan, pour prouver au stavanoï qu'il n'avait pas cette somme, lui montra sa chaumière sans meubles, sa femme et ses enfants à moitié nus, et il lui demanda du temps.

» —L'empereur ne peut attendre, répondit le stavanoï.

» — Mais que faire, mon Dieu? Je ne peux payer maintenant.

» — Je connais un moyen! Je vais ordonner qu'on te verse de l'eau glacée sur la tête, goutte à goutte, jusqu'à ce que tu payes.

h — Vous pouvez me faire mourir, sans doute; mais à quoi cela vous avancera-t-il? Vous ne serez pas payé, et ma femme et mes enfants mourront!

» — Mettez-vous à genoux, dit la femme à ses en-

fants, et priez M. le Stavanoï de vous accorder un peu de temps ; peut-être votre père trouvera-t-il de l'ouvrage et pourra-t-il payer l'impôt à l'empereur.

» La femme et ses enfants se jetèrent à genoux.

» Mais le stavanoï ne voulut rien entendre; il prit le malheureux paysan, et voulut l'entraîner en prison.

» — Non, laissez-moi libre, dit-il; je vais me vendre aux bouslaks; je tirerai toujours de ma peau quelques roubles; je vous payerai ma contribution, et le reste sera à partager entre mon maître, ma femme et mes enfants.

». On appelle bouslaks des propriétaires de bateaux sur les fleuves russes. Avant l'émancipation, ils avaient le droit d'acheter des hommes et de les employer à traîner — en guise de chevaux — leurs bateaux le long des chemins de halage.

» Cette promesse du malheureux paysan parut apaiser momentanément le stavanoï.

» — Je te donne huit jours pour acquitter tes contributions, dit-il ; et si, au bout de ce temps, je n'ai pas l'argent de l'empereur, ce n'est pas toi que je mettrai en prison, mais ta femme et tes enfants.

* A cette menace, le malheureux jeta un regard sur sa hache placée près du poêle; il eut une tentation terrible d'en frapper le stavanoï; mais celui-ci se retira.

» Le paysan embrassa sa femme et ses enfants; en traversant le village, il les recommanda à la charité des autres paysans; quant à lui, il annonça qu'il se

rendait au gouvernement du district pour se vendre aux bouslaks. Tout le monde plaignit son sort; chacun maudit le stavanoï ; mais personne ne lui offrit le rouble et les soixante-quinze kopeks pour le payement desquels il allait se vendre.

y> Dans cette misère générale, il n'y avait pas de place pour la charité, chacun était esclave, chacun ne pensait qu'à soi.

» Le pauvre paysan partit en pleurant; il marchait à pied depuis deux ou trois heures, quand il rencontra un homme du même village, nommé Onésime.

» Celui-ci était monté dans sa charrette.

» — Où vas-tu? demanda alors ce dernier.

» — Je vais au gouvernement du district.

» — Et que vas-tu faire là?

» — Je vais me vendre aux bouslaks, parce que je dois à l'empereur un rouble soixante-quinze kopeks que je ne peux payer.

» — Diable! voilà une mauvaise affaire pour toi; moi aussi, je vais au gouvernement du district, j'y vais justement acheter pour un rouble soixante-quinze kopeks de vodka — sorte d'eau-de-vie — c'est la mesure de ce bocal.

» Et il montra un petit baril au fond de la charrette.

» Le paysan eut l'idée d'intéresser à son sort cet homme que le hasard lui faisait rencontrer.

» — A quoi penses-tu? lui demanda ce dernier en remarquant son air songeur.

» — Je pense que, si tu voulais te priver de boire

du vodka pendant quatre dimanches et me prêter le rouble et les soixante-quinze kopeks que tu destines à ton achat, je payerais le slavanol, je ne serais pas obligé de me vendre, ma femme et mes enfants seraient sauvés.

» — Bon! Et qui me dit que tu me les rendrais? N'es-tu pas pauvre comme Job?

» — Je te promets que je ne boirai que de l'eau et que je ne mangerai que du pain jusqu'au moment où je t'aurai remboursé.

» — Non! J'aime mieux boire mon vodka, c'est plus

sûr.

» Le malheureux paysan tomba assis, en proie à un profond découragement.

* — Tout ce que je peux faire pour toi, ajouta Onésime, c'est de l'offrir une place dans ma charrette; tu arriveras plus frais et tu te vendras plus cher.

» — Non, merci.

» — Monte, tu es fatigué; tu ne peux aller plus loin; quand j'aurai acheté mon vodka, je t'en ferai boire un coup; cela te donnera du cœur.

9 Le paysan monta; mais, quand il s'était assis, sa main s'était appuyée sur une pierre, et il avait gardé la pierre avec lui.

» A la tombée de la nuit, on arriva dans une forêt.

» Le paysan eut comme une hallucination; il se vit attaché aune corde et tirant un bateau; il entendit ses enfants et sa femme qui criaient : — Du pain ! du pain!

19i DERNIÈÛES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS

» L'homme à la charrette activait son cheval en chantant un joyeux refrain.

» Alors une pensée sinistre traversa l'esprit de ce malheureux qui se rendait à la ville pour se vendre; et, comme il avait gardé en main la pierre qu'il avait ramassée, il frappa son compagnon d'un coup derrière la tête. Le coup fut si violent, qu'Onésime tomba entre les jambes de ses chevaux.

j> La solitude était complète; le paysan porta le corps dans la forêt, et, trouvant sur lui une bourse contenant environ vingt-cinq roubles, il y prit seulement la somme dont il avait besoin ; un rouble soixantequinze kopeks.

» Il s'enfuit — sans regarder derrière lui — et revint en courant à son village.

» Il alla payer le stavanoï ; de ce côté, il était tranquille pour six mois. Puis il rentra dans sa maison.

» — C'est toi, Gavrilo? lui dit sa femme.

» — C'est toi, petit père? dirent les enfants en courant à lui.

» — Oui, c'est bien moi, répondit le paysan. J'ai rencontré sur la route un ami qui m'a prêté la somme nécessaire pour payer ma contribution à l'empereur. Je n'ai plus besoin de me vendre; il s'agit maintenant de bien travailler pour rembourser ce brave ami.

» Sa sécurité ne fut pas longue.

» L'homme à la charrette n'avait été qu'étourdi par le coup de pierre ; il revint au village et raconta l'agression dont il avait été victime.

» On arrêta le paysan et on le jeta en prison.

» Il y attendit les juges pendant cinq ans.

» Quand il comparut devant eux, il fit des aveux complets. Cette franchise lui épargna la peine de mort sous forme de dix mille coups de baguette ; il fut condamné seulement aux mines à perpétuité. »

— C'est bien demain que nous partons pour la Sibérie? demanda, en finissant son récit, le prisonnier au guide qui accompagnait Dumas.

— Oui, dit celui-ci.

— Tant mieux ! Je suis condamné aux mines de cuivre; et on dit que, dans celles-là, on ne vit pas longtemps.

Dumas, touché de compassion, offrit deux roubles à ce malheureux.

— Merci ! à quoi me servirait maintenant cet argent? il fallait me le donner quand le stavanoï me poursuivait, et avant que j'aie voulu tuer un homme.

Le prisonnier se recoucha, silencieux, sur son banc.

Le romancier y déposa les deux roubles et sortit avec son guide.

Ils pénétrèrent dans un autre cachot; le prisonnier enfermé était un jeune et beau garçon de vingt-deux à vingt-trois ans. Dumas l'interrogea sur les motifs de sa condamnation.

Le jeune homme lui répondit qu'il était fils d'un riche fermier du gouvernement de Toula. Devenu amoureux de la fille d'un de leurs voisins il s'était fait aimer d'elle ; tous deux étaient convenus de s'épouser.

196 DERNIÈRES AliNÉgS D'ALEXANDRE. DUMAS

Os avaient été demander ensemble à l'intendant du seigneur, leur maître, un certificat de mariage, sans lequel le pope ne voulait pas les marier.

La fiancée était uae belle fille 'l'intendant la désira .et projeta d'en faire sa maîtresse; il refusa d'abord le certificat, et désigna le jeune homme pour faire partie d'une recrue qui allait renforcer l'armée de Crimée. Ce dernier se résigna, il savait que son amie l'aimait et qu'elle l'attendrait.

La veille du départ, ils allèrent se promener dans la prairie, où serpentait une rivière étroite et profonde; comme ils traversaient un pelit pont de bois jeté sur la rivière, la jeune fille s'anrêta, et, fondant en larmes, elle avoua la vérité à son fiancé, c'est-à-dire les machinations de l'intendant.

— Cet homme m'aime, dit-elle; il veut que je sois sa mailresse. C'est parce qu'il m'aime que tu pars : j'ai refusé. Si j'avais accepté, tu ne partais pas.

— Oh! le misérable!

Et le jeune homme eut l'air de chercher quelque chose autour de lui.

— Quoi? que cherches-tu ?

— Une arme pour te venger... Ah! voilà!

Et il se saisit d'une hache laissée dans une poutre par un paysan qui raccommodait le pont.

— Que vas-tù faire ?

— Par la bienheureuse Vierge, je te jure que cet homme va mourir de ma main.

— Mais si tu le tu&js, ont* tuera!

— Que m'importe!

— Je t'en prie.

— J'ai juré : je tondrai mon serment. Si l'on me tue, eh bien, j'irai l'attendre là où l'on se. rejoint, sans faute, un jour ou l'autre.

La hache à la main, le jeune homme se dirigea vers le village.

— Ainsi, lu es bien décidé? dit la jeune fille.

— Oh! oui.

— Alors, c'est moi qui t'attendrai!... Adieu! Dans le crépuscule du jour qui tombait, le jeune

homme vit un objet rayant l'obscurité; il entendit la chute d'un corps dans l'eau de la rivière.

Le pont était vide, sa fiancée avait disparu sous les flots.

Il alla tuer l'intendant et se retrouva plein de sang dans un cachot. C'est pour ce crime qu'on l'avait condamné aux mines de Sibérie.

' Ce récit avait renouvelé les douleurs du pauvre garçon ; il se jeta la face contre terre en éclatant en sanglots et en invoquant le nom de sa fiancée.

Dumas sortit avec son guide; un geôlier leur ouvrit un troisième cachot.

Il était occupé par un homme d'une quarantaine d'années environ, taillé en hercule.

Interrogé, il refusa d'abord de répondre.

Mais, quand on lui eut dit que l'un des deux visiteurs était un voyageur français, il changea d'allures, et

même, au grand étonnement de Dumas, il s'exprima en très bon français.

Il lu! expliqua qu'il avait appartenu à un propriétaire d'usine ; celui-ci l'avait envoyé à Paris avec deux compagnons pour étudier à l'École des Arts et Métiers.

Ils restèrent ainsi huit ans à Paris, vivant comme les autres jeunes gens, égaux de leurs camarades, oubliant qu'ils étaient serfs. Il devint mécanicien, et son camarade, chimiste; quand ils surent bien leur état, le maître les rappela en Russie.

On ne fut pas longtemps à leur rappeler leur condition primitive.

Un jour, le compagnon du prisonnier fut insulté par l'intendant du maître.

Il lui donna un soufflet.

Cet acte de rébellion lui valut cent coups de verges.

Fou de douleur et d'humiliation, le malheureux, une heure après, passa sa tête sous un marteau de l'usine qui frappait mille à chaque coup.

Il eut la tête broyée !

— Pour moi, continua le prisonnier, comme j'étais d'un caractère plus doux, j'en étais toujours quitte pour des réprimandes; puis j'avais ma mère que j'aimais beaucoup; et, pour ne pas l'inquiéter, je souffrais ce que je n'aurais pas souffert si j'avais été seul. Quand elle mourut, je me mariai avec une jeune fille que j'aimais.

y> Au bout de quelques mois de mariage j'eus une petite fille, je l'adorai.

» Maintenant, il faut vous dire que notre maître avait une chienne, à laquelle il tenait beaucoup. Il l'avait fait venir d'Angleterre à grands frais; elle mil bas deux petits chiens, un mâle et une femelle ; il résolut de les garder pour en naturaliser la race.

* Hais il arriva un malheur à cette précieuse chienne : un jour, pour souhaiter la bienvenue à son maître, qui rentrait en cabriolet, elle se jeta si vivement contre les roues, qu'elle fut écrasée.

» On fut dans un grand embarras, d'abord, pour nourrir les petits, qui n'avaient encore que quatre jours.

» Mon maitre eut alors une idée, sachant que ma femme nourrissait sa fille : ce fut de lui prendre l'enfant, de l'envoyer à la cuisine commune, et de lui faire nourrir ses chiens.

» Ma pauvre femme lui répondit qu'elle nourrirait les chiens et l'enfant; mais il lui dit que les chiens souffriraient.

» Je rentrai de la fabrique, comme d'habitude. J'allai droit au berceau de ma fille : il était vide.

» — Où est l'enfant ? demandai-je.

» Ma femme me raconta tout et me montra les deux chiens qui dormaient, bien repus.

» J'allai chercher l'enfadt à la cuisine, je le tendis à sa mère, et, prenant un chien de chaque main, je les écrasai tous les deux contre la muraille.

» Le surlendemain, je mettais le feu au château ; par malheur, le feu gagna le village, et deux cents maisons furent brûlées. On m'arrêta.

» Je fus mis en prison et condamné aux mines à perpétuité comme incendiaire.

» Voilà mon histoire, conclut le prisonnier. Elle n'est pas longue, comme je vous l'avais dit. Maintenant, si cela ne vous répugne pas de toucher un'forçat, donnez-moi la main pour la peine, cela me fera plaisir. J'ai été si heureux en France!

c Je donnai la main de grand cœur à cet homme, tout forçat, tout incendiaire qu'il était, ajoute Dumas, et je ne l'eusse certainement pas donnée à son maître, tout prince qu'il était. »

Le romancier revint profondément attristé de cette visite à la prison de Saint-Pétersbourg; il lui sembla qu'il sortait d'un de ces cercles maudits, voués aux peines éternelles, comme Dante sait les peindre dans son Enfer. Arrivé depuis quelques jours seulement en Russie, une circonstance lui permettait de la juger déjà moralement et politiquement, et il résumait ses premières impressions dans les lignes sévères citées plus haut. Sans doute, l'émancipation des serfs, survenue depuis, a supprimé beaucoup de ces misères; le peuple des villes, le peuple des campagnes n'est plus soumis à ces horribles tyrannies, à ces dégoûtantes vexations. Mais que d'abus, que de lacunes subsistent encore dans le fonctionnement intérieur de ce gouvernement! L'Europe, qui ne les apprend que par une circonstance fortuite, un fait subit, a le droit de penser et de dire que la Russie est toujours une façade!

Suite des Souvenirs de Russie. — Excursion en Finlande. — La cuisine russe. — Un bain dans le lac Ladoga. — Départ pour Moscou. — Le comte Narychkine. — Aspect du Kremlin vu le soir. — Visite au champ de bataille de la Moskova. — Navigation sur le Volga. — Une ovation à Kaliasine. — La foire de Nijni-Novgorod. — Le maître d'armes. — Curieuse rencontre. — Kasan. — Saratov. — Une lingère parisienne.

« Ce n'est pas seulement Saint-Pétersbourg que je veux voir dans mon voyage, avait dit Dumas au comte Koucbelef, c'est aussi toute la Russie que je veux visiter. »

Après six semaines de séjour dans la villa de ce dernier, il pensé à exécuter cette promesse qu'il s'était faite à lui-même : il part avec deux amis pour voir quelques parties de la Finlande.

Un bateau-poste qui navigue sur la Neva les conduit d'abord à Schlusselbourg, c'est-à-dire à l'entrée du lac Ladoga; là un autre paquebot vient prendre les voyageurs, et ils s'enfoncent dans le lac.

Ce lac, qui est le plus grand de la Russie d'Europe,

m Dernières années d'Alexandre dumas

est parsemé d'îles; parfois, il a des tempêtes comme l'Océan.

Le paquebot se dirigea d'abord vers l'île Konivetz qui renferme un couvent, objet d'un pèlerinage célèbre en Finlande.

On était précisément à l'époque de ce pèlerinage, et le pont du bateau était encombré par une foule de pèlerins et de pèlerines, tous d'une malpropreté manifeste, et se grattant d'une manière effrayante pour celui qui ne se grattait pas.

L'heure du dîner venue, et même passée, Dumas se demandait pourquoi — comme cela se pratique sur les paquebots du Rhin ou de la Méditerranée — on ne venait pas dire que MM. les passagers étaient servis.

Il s'informa : hélas ! non seulement il n'y avait pas de dîner préparé, mais il n'existait même aucune provision à bord. Dans ce genre de traversée, chaque pèlerin emportait avec lui sa provision de thé, de pain et de poisson salé.

La découverte était décourageante pour un appétit robuste comme celui de Dumas, Un de ses compagnons avait du thé, mais ce n'était pas assez; on se mit en quête, on parvint à trouver un morceau de pain et une tranche de jambon d'ours.

Dans ce voyage splendide fait à travers la Russie, deux choses seules assombrirent un peu la satisfaction de notre voyageur :

La cuisine et les lits.

Sauf deux ou trois mets nationaux, la cuisine russe

est exécrable : elle peut se comparer à la cuisine espagnole ; elle se conditionne en dehors de toutes les règles du goût et de la vraisemblance.

Aussi Dumas — impatienté de toujours rencontrer de la farine dans ses omelettes et de la canelle dans tous ses plats — avait pris le parti de préparer ses aliments lui-même.

Quand il recevait l'hospitalité chez un grand seigneur russe, il demandait qu'on poussât cette hospitalité jusqu'à mettre le cuisinier de la maison sous ses ordres, il lui faisait exécuter de la cuisine française. Quant aux lits, il avoue qu'il n'a rencontré de lits sérieux qu'à Saint-Pétersbourg et à Moscou ; ailleurs, il dormait sur des canapés, des chaises, des peaux de mouton ou sur son manteau étendu à terre ; les matelas russes sont rembourrés, paraît-il, d'une substance encore plus dure que les noyaux de pêche; mais il confesse qu'il n'a jamais pu découvrir le nom et la nature de cette substance. Un dîner aussi sommaire méritait une compensation : les circonstances la fournirent à Dumas.

La nuit avait été d'une chaleur lourde, étouffante; en se réveillant le lendemain à quatre heures du matin, il s'aperçut que le paquebot n'était plus qu'à cent pas de l'île de Konivetz; et, comme le capitaine ne semblait nullement pressé de débarquer, notre voyageur mit bas ses habits, sans rien dire à personne, se rangea dans un coin et sauta par-dessus bord dans le lac.

~ 1) s'hait déjà baigné, à un bout de l'Europe, dans lew Guadalquivir; il trouvait original de se baigner, à l'autre bout de la même Europe, dans le lac Ladoga.

En ce moment, la surface du lac était mouchetée d'une foule de points noirs.

Ces points noirs étaient des têtes de moines dont les corps étaient cachés par l'eau, «t dont les bras tiraient un immense filet.

Les moines de Konivetz demeurèrent passablement intrigués de voir un curieux qui — dans le costume d'Adam, avant sa chute, — venait examiner le résultat de leur pêche.

Leur pêche avait été abondante, le filet était plein de milliers de petits poissons de la forme et de la taille des sardines. Mais ce qu'il y avait d'ingénieux, c'est qu'aux deux extrémités du demi-cercle formé par le filet, ils avaient attaché deux chevaux pour tirer et amener à terre cet engin de pêche.

Dumas essaya d'exprimer par gestes aux moines combien leur invention lui paraissait ingénieuse.

Ils ne parurent pas le comprendre.

Après divers incidents dans les îles du lac de Ladoga, il revint à Saint-Pétersbourg. II prit définitivement congé du comte Kouchelef, et partit en chemin de fer pour Moscou, où l'attendaient impatiemment deux amis : le comte Narychkine et Jenny Falcon.

La route de Saint-Pétersbourg à Moscou, qui compte deux cents lieues, est monotone : elle se déroule successivement à travers d'arides steppes et d'intermi-

nabi es forêts. Ua incident vint agrémenter le trajet uair moment de traverser une de ces forêts, la machine se prit à siffler d'une façon inusitée, le train fila avec une vitesse vertigineuse, les voyageurs sentirent autour d'eux une forte chaleur; puis, aussi loin que leur vue pouvait s'étendre, ils virent des flammes à droite et à gauche.

La forêt était la proie d'un de ces incendies si communs en Russie, et le chemin de fer passait au milieu du feu.

La nuit, qui commençait à tomber, accentuait encore la majesté du spectacle.

Dumas avoue que, si la décoration était belle, la salle était chaude, et quelques ventilateurs n'eussent pas été inutiles. Le train traversa ainsi un espace de huit ou dix lieues en moins de six à huit minutes.

Le comte Narychkine, qui allait donner l'hospitalité au romancier, était un de ces boyards colossalement riches, comme il y en a encore beaucoup en Russie.

Il possédait un peu partout des palais d'hiver, des villas d'été, des villages peuplés d'innombrables paysans.

Son haras était le plus beau de l'empire moscovite, et sa résidence de Petrovsky-Park, située près de Moscou, offrait toutes les ressources du luxe le plus recherché. Dumas passa là un mois qui compta au nombre de ses bons souvenirs, — souvenirs que l'on évoque au milieu des heures tristes comme des visions

consolantes.

Dès le jour de son arrivée, le grand seigneur russe voulut le mener voir les merveilles de Moscou ; mais notre voyageur lui déclara qu'il ne sortirait pas de la journée, et que sa première visite serait, le même soir, pour le Kremlin, vu au clair de lune.

Il savait que les objets que l'on visite subissent évidemment les influences du jour, du soleil, de .l'heure, et surtout de la disposition dans laquelle on se trouve.

Il avait été bien inspiré dans ce projet.

Le Kremlin, vu ce soir-là, sous une douce lumière, baigné dans une atmosphère vaporeuse, lui parut, avec ses aiguilles s'élançant vers les étoiles comme des flèches de minaret, un palais de fée dont la plume ne saurait donner une idée.

Dumas avait la curiosité multiple.

Quand il eut passé en revue tout ce qu'il y a d'intéressant dans la capitale de la vieille Russie, il visita ses environs.

Le champ de bataille de la Moskova devint l'objet d'un de ses pèlerinages.

Il se complut à suivre sur le terrain les péripéties de cette gigantesque lutte, où palpitèrent une des dernières espérances et un des derniers orgueils de la Fraace.

A l'endroit où se trouvait cette fameuse redoute, emportée par les cuirassiers de Monbruns et de Caulaincourt, se dresse aujourd'hui le couvent de Borodino du Sauveur.

Ce couvent a été bâti par les soins de la femme d'un général russe, tué dans la redoute.

Un autre pèlerinage attira également l'attention de Dumas pendant son séjour à Moscou :

Le cimetière des Étrangers.

Dans le coin le plus solitaire de ce cimetière, il découvrit, cachée sous les ronces, une pierre, — pareille à celle des Perses dans la plaine de Marathon; — et, sur cette pierre, une main pieuse avait écrit ces mots :

Français morts Pendant et après V occupation!

Le romancier s'inclina devant cette fosse qui renferme tant de compatriotes oubliés!

Au bout d'un mois de la plus charmante hospitalité, il dut quitter ses amis pour continuer son voyage dans l'intérieur de la Russie.

Il ne voulait pas perdre le spectacle de la fameuse foire de Nijni-Novgorod, ce vaste entrepôt du commerce de l'Europe et de l'Asie.

Le recteur de l'université de Moscou lui donna avant son départ un interprète de confiance, afin qu'il pût converser, pendant la route, avec les naturels du pays.

C'était un garçon baptisé du nom bizarre de Kalino.

L'itinéraire de Dumas était de descendre le Yolga en bateau à vapeur; il partit pour Kaliaisine, petite bourgade qui s'étend sur la rive du fleuve, et qui est

une station d'embarquement. Pendant son séjour à Moscou, il s'était lié avec le chirurgien d'un régiment en garnison à Kaliaisine, il lui avait promis de ne pas quitter ce dernier endroit sans venir lui demander à déjeuner.

Il se rendit à sa demeure, le chirurgien l'attendait; mais il lui demanda la permission de faire participer quelques amis à ce déjeuner, permission aussitôt accordée.

Tout le corps des officiers était, sans doute, au nombre de ses amis : depuis le sous-lieutenant jusqu'au lieutenant-colonel, chacun vint prendre place au déjeuner.

Il va sans dire que chacun avait apporté des victuailles et des liquides.

Dumas se trouva entouré d'un cercle d'amis improvisés, bruyants, chaleureux.

Tous les officiers parlaient français.

On mangea plantureusement!

On but largement!

Pendant le repas, la musique delà ville était venue jouer des airs choisis sous les fenêtres du chirurgien.

Le déjeuner s'était transformé en fête. On venait de servir le café, quand on annonça à notre voyageur que le bateau l'attendait pour partir.

Les convives se hâtèrent de vider les petits verres, et descendirent bras dessus, bras dessous, intimes comme si l'on se connaissait depuis vingt ans!

La musique — que Ton avait eu la politesse de dé-

DERNIÈRES ANNÉES D'ALEXANDRE DUMAS â09

sallérer — se mit en devoir de suivre le cortège, en jouant ses morceaux les plus gais.

On traversa ainsi la ville.

Toute la population de Kaliaisine, qui n'avait jamais assisté à pareille fête, escorta la musique.

Les passagers, qui attendaient sur le pont du bateau à vapeur, se demandèrent avec étonnement quels étaient les voyageurs pour lesquels on pouvait pousser de pareils hourras et jouer des fanfares aussi retentissantes.

Mais leur surprise redoubla quand ils virent les officiers — accompagnant toujours Dumas — franchir le pont qui conduisait au bateau, la musique emboîter le pas, et le plus gai de la société mis en majordome.

— Garçon, tout ce que tu as de Champagne abord ! Le capitaine du bâtiment pensa qu'il était temps

d'intervenir.

— Messieurs, dit-il aux officiers, j'aurai l'honneur de vous faire observer que nous partons dans cinq minutes, et, à moins que vous ne veniez avec nous jusqu'à Ouglitch...

— Au fait, reprit Dumas en riant, pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi jusqu'à Ouglitch?

C'était la plus prochaine station de débarquement.

— Oui, qui, allons à Ouglitch, s'écrièrent les plus ardents de la société.

— Messieurs, dit alors le lieutenant-colonel, je tous ferai observer que, sans la permission du colonel, vous ne pouvez faire une pareille escapade.

— Eh bien, envoyons une députation chez le colonel, crièrent les officiers.

— Ce serait à merveille, mais le colonel n'est pas à Kaliaisine.

— Eh bien, donnez-nous la permission, en l'absence du colonel.

— Messieurs, cela dépasse mes pouvoirs.

— Oh ! commandant ! commandant ! dirent toutes , les voix d'un ton suppliant.

— Allons, commandant ! dit Dumas à son tour.

— Messieurs, je ne puis vous donner cette permission ; mais, ajouta le commandant, je puis déserter comme vous et encourir la même punition que vous, en allant conduire avec vous M. Dumas jusqu'à Ouglitch !

— Hourra pour le commandant ! Vive le commandant ! A Ouglitch ! à Ouglitch !

— Emmenons-nous la musique? demanda Dumas.

— Pourquoi pas ? dirent les officiers. Allez, la musique !

Les musiciens montèrent à leur tour sur le bateau à vapeur.

— Maintenant, combien de Champagne à bord, majordome? fit un des voyageurs improvisés.

— Cent vingt bouteilles, mon officier !

— Ce n'est pas beaucoup, mais on en fera assez.

— Eh ce cas, messieurs, nous pouvons partir ? demanda le capitaine.

— Quand vous voudrez, mon brave.

On partit au bruit des fanfares et des bouchons de Champagne qui sautaient en L'air. On but en quelques heures les cent vingt bouteilles.

Dumas avoue qu'il faut avoir vu des Russes boire du vin de Champagne pour mesurer la capacité de certains estomacs privilégiés.

Le lendemain, les officiers le quittaient à Ouglitch : chacun avait risqué quinze jours d'arrêts pour avoir le plaisir de rester avec lui quelques heures de plus.

Notre voyageur continua à descendre le Volga. Rien de triste et d'uniforme comme l'aspect de ce grand fleuve; presque toujours, il roule encaissé d'une quinzaine de pieds, entre deux rives plates et à peine ondulées. De temps en temps on rencontre une ville isolée et triste, sans aucune de ces maisons de campagne qui font la vie et la joie des nôtres. Pas une île qui rompe la monotonie de cet immense cours d'eau, pas un bateau, pas une barque qui l'anime.

Après trois jours de navigation, on arriva à un endroit où le Volga forme un coude ; on franchit ce coude, et l'on vit apparaître Nijni-Novgorod et son magnifique champ de foire.

Une foule énorme encombrait les quais; un murmure formidable de voix remplissait l'air. La situation de la ville est pittoresque ; elle se divise en partie haute et en partie basse.

Devant la partie basse coule une petite rivière appelée l'Oka,qui, en se joignant avec le Volga, forme une île. C'est sur cette île, et sur un pilotis qui touche au

quai principal que s'étend l'emplacement de la foire.

Le nombre des boutiques s'élève environ à deux mille cinq cents; les plus curieuses appartiennent aux marchands chinois et persans.

Sur leurs comptoirs se déroulent les châles de l'Inde, les étoffes chinoises, les tissus turcs, les tapis smyrniotes, les soies du Caucase, les ceintures enrichies de turquoises, les sabres, les poignards; les pistolets damasquinés, les pipes de toule espèce, de toute forme, de tout prix, les selles, les brides et les caparaçons persans venus d'Erzeroum, de Nouchka, de Téhéran, de tous ces pays qui reportent l'esprit aux Mille et une Nuits.

Veut-on avoir une idée de la variété du commerce et du chiffre des affaires de cette foire?

On y vend pour trois millions de pierreries. Les rubis, les turquoises, les émeraudes se vendent à la mesure.

La mesure varie de cent cinquante à deux cent mille francs.

Les soieries atteignent huit millions.

La vente des autres marchandises présente des chiffres analogues.

Dumas avait des lettres de recommandation pour un riche négociant de la ville et pour le directeur du Mercury } — un journal local; — non seulement ces deux messieurs s'empressèrent de se mettre à sa disposition, mais ils l'avertirent que le gouverneur militaire de la province lui réservait une surprise. Ce

dernier avait été prévenu à l'avance de l'arrivée du célèbre romancier à Nijni-Novgorod.

C'était le général Alexandre Mouravief.

Ne pas confondre avec le général du même nom qui réprima si cruellement l'insurrection de Pologne en

Dumas était en train de dîner chez son hôte, quand un aide de camp du général vint lui apporter de sa part une invitation à prendre le thé chez lui dans la soirée. Dumas — très intrigué — se rendit le soir à celte invitation.

Le général était un homme aimable ; sa famille et lui firent au romancier l'accueil le plus affable.

Mais. bientôt la porte du salon s'ouvrit, et un serviteur annonça :

— Le comte et la comtesse Aunenkof !

Ces deux noms firent tressaillir notre voyageur et lui rappelèrent un vague souvenir.

Il se leva.

Le général le prit par la main et le conduisit aux nouveaux venus.

— M. Alexandre Dumas, leur dit-il.

Puis, à ce dernier :

— M. le comte, madame la comtesse Aunenkof, le héros et l'héroïne de votre Maître d'armes.

Il jeta un cri de surprise, et se trouva dans les bras du mari et de la femme. Retrouver en chair et en os, à Nijni-Novgorod, les héros d'un de ses romans, con-

stituait pour Dumas un de ces hasards de voyage comme il lui en arriva quelques-uns.

Bien des années auparavant, le maître d'armes Grisier, qui avait longtemps séjourné en Russie, lui avait raconté les principaux épisodes de la conspiration de 1825.

Le but de cette conspiration était de renverser l'empereur Nicolas, et de lui substituer le grand- duc Constantin.

Aunenkof prit une part active à ce mouvement qui avorta.

La plupart des conjurés furent condamnés à mort; quelques-uns furent proscrits et envoyés en Sibérie.

Aunenkof était du nombre de ces derniers.

Une jeune fille qu'il aimait, Pauline Xavier, obtint alors de l'empereur, quoiqu'elle ne fût pas encore la femme du proscrit, de le rejoindre aux mines de Petrovsky, dévouement qu'elle accomplit au milieu de mille dangers.

Cette histoire devint pour Dumas le texte d'un roman sévèrement défendu en Russie et devenu, par le fait de cette défense, plus que populaire.

La czarine — la femme de l'empereur Nicolas — s'était procuré l'ouvrage, et avait prié son amie la princesse Troubetsko! de venir le lui lire.

Au milieu de la lecture, la porte s'ouvrit, et l'empereur parut.

La princesse, qui lisait le livre, le cacha vivement sous les coussins du divan

L'empereur s'approcha, et, restant debout devant l'impératrice interdite :

— Vous lisiez, madame ? lui dit-il

— Oui, sire.

— Voulez-vous que je vous dise quel livre vous lisiez ?

L'impératrice se tut.

— Vous lisiez le roman de M.Dumas, le Maître d'armes.

— Comment savez-vous cela, sire ?

— Pardieu ! ce n'est pas difficile à deviner, c'est le dernier que j'ai défendu.

On comprend combien la défense impériale avait rendu populaire en Russie le Maître d'armes.

Si populaire même, qu'un marchand de toile vendait, à la foire de Nijni-Novgorod, des mouchoirs représentant une des scènes les plus émouvantes de ce roman, celle où la voiture qui conduit la comtesse Aunenkof est attaquée par les loups au milieu d'une plaine couverte de neige.

Tout le reste de la soirée, Dumas fut accaparé par ses héros, qui lui racontèrent la suite de leurs aventures.

Il ne put rester que trois jours à Nijni-Novgorod ; il était pressé par la saison ; il désirait se rendre à Astrakan par la navigation du Volga, et il craignait, en s'attardant en route, de voir le fleuve pris par les glaces.

Dans ce nouvel itinéraire, Kasan, — ville moitié

russe, moitié tartare, — était une de ses étapes ; il s'y arrêta vingt-quatre heures.

Les bateaux à vapeur qui naviguent sur le Volga se chauffent au bois : de là l'obligation de nombreux arrêts pour renouveler leurs provisions de combustible.

A Kasan, où la population tartare professe le culte de Mahomet, une particularité bizarre frappa notre voyageur. Il remarqua que les marchands de vin portent sur leur enseigne le mot balzam (pharmacie).

Mahomet défend l'usage du vin, comme on le sait ; mais, dans certaines maladies, il l'autorise à titre de remède.

Le Tartare, malade de soif, entre dans la pharmacie, boit, comme remède, une bouteille de vin, et sort guéri.

Mahomet n'a rien à dire : c'était un malade et non un ivrogne !

Kasan est la ville de l'Europe où l'on travaille le mieux le cuir, où l'on prépare le mieux les fourrures ; ses habitants sont chasseurs — chasseurs habiles, intrépides. — Un marchand, chez lequel Dumas était entré pour acheter une paire de bottes, lui raconta qu'une des façons les plus communes de prendre l'ours, en Russie, était avec un pot de cuivre étroit de goulot, large de fond. On met du miel au fond de ce pot; l'ours, qui est très friand de miel, fait des efforts pour fourrer la tête dans le pot, y parvient, mais ne peut plus retirer sa tête, et reste coiffé.

On comprend combien un pareil moyen donne de facilité pour prendre l'animal, et pour le tuer sans endommager sa peau.

Quand on est connu, on bien recommandé, il n'est pas de voyage plus agréable, plus facile, plus commode qu'un voyage en Russie. Les politesses de tout genre, les offres de toute espèce se pressent sur votre chemin, sont mises à votre disposition.

Partout le voyageur est chez lui ; car tout homme de distinction, tout officier supérieur, tout négociant renommé parle français, et met à l'instant même sérieusement, et pour qu'on les accepte, sa maison, sa table et sa voiture à votre disposition.

Aussi les gens auxquels Dumas était recommandé ne trouvaient pas suffisant de l'accueillir à bras ouverts et de déployer tous leurs efforts pour le retenir plus longtemps au milieu d'eux, mais ils s'ingéniaient à lui faire accepter à son départ des présents.

Ceux-ci étaient offerts avec tant de cordialité, avec une telle insistance, que le romancier ne pouvait pas toujours les refuser!

Il quitta donc Kasan riche de cinq ou six colis, formés par les offrandes de ses amis improvisés et prit passage sur un nouveau bateau à vapeur, dont le capitaine lui promit de le transporter en dix jours à Astrakan.

Toutes les fois que le bâtiment s'arrêtait pour renouveler sa provision de bois, Dumas descendait à

terre; mais, sur les rives du Volga, les pays, en chan-

géant de nom, demeurent invariablement les mêmes: toujours des isbas en bois (chaumières), habitées par des paysans en chemise rouge et en touloupe. Du moins, à toutes ces stations, il trouvait à acheter de magnifiques poissons, et il les rapportait à bord pour augmenter le menu quotidien.

A huit jours de Kasan, le bateau à vapeur stoppa devant une petite ville, appelée Saratov : le capitaine annonça à son passager qu'il avait un chargement à faire et qu'il pourrait bien rester là un jour ou deux.

Le romancier n'avait pas de lettres pour Saratov ; il n'y connaissait naturellement personne. Cet incident ne lui offrait que la perspective de deux jours d'ennui! Il se promenait au hasard dans la ville en compagnie de son interprète Kalino, lequel croyait l'intéresser en lui répétant que Saratov est une cité de trente mille habitants, avec six églises, deux couvents, un gymnase, et qu'un incendie, en 1811, lui avait, en six heures, brûlé dix-sept cents maisons. Mais, à la vérité, ces détails de statistique ne l'intéressaient que médiocrement.

Un hasard vint à son secours.

En levant la tête au milieu d'une rue, il lut ces mots sur une enseigne :

Adélaïde Servieux

— Ah! dit-il à son compagnon, nous sommes sauvés, il y a ici des Français ou du moins une Française. Et il pénètre darts le magasin : c'était un magasin

de lingerie. Il se trouve en présence d'une jeune femme qu'il reconnaît être une Parisienne à sa tournure et à son sourire.

Il commence par se nommer et par embrasser sa compatriote sur les deux joues.

Celle-ci, se prêtant de bonne grâce à l'accolade, appelle son mari, lui présente le voyageur.

On invite Dumas à dîner. Lui, se méfiant toujours de la cuisine russe, propose de confectionner le repas ; mais on le rassure : on lui servira un dîner à la française.

Le mari de la lingère, qui s'est absenté un instant, ramène un jeune homme et le présente à Dumas. C'est un prince Labanof.

Jadis, le romancier a connu à Florence la tante et les cousines du prince, il l'accueille donc tout de suite comme un ami que l'on retrouve.

Après ce dernier survient le maître de la police — un homme aimable; — il a appris par le capitaine du bateau à vapeur la présence de Dumas à Saratov. Il se présente pour lui souhaiter la bienvenue, lui offrir un pistolet du Caucase, et l'inviter à déjeuner pour le lendemain.

Dumas accepte, mais 6n retient le fonctionnaire à dîner.

Une femme encore jeune fait à son tour irruption dans la boutique.

Celle-ci est une femme poète; elle a même du talent, paraît-il : c'est une renommée locale.

— Ah! c'est vous, enfin, dit-elle à Dumas. Nous savions que vous étiez en Russie; mais le moyen de croire que vous viendriez jamais à Saratov, c'est-àdire au bout du monde! Vous y voilà, soyez le bienvenu !

La lingère et son mari la retiennent également à dîner.

Et voilà le romancier qui, une heure auparavant, ne connaissait personne dans cette pauvre ville perdue, qui se trouve installé au foyer de deux compatriotes sympathiques, entouré de trois ou quatre amis improvisés, tous heureux de lui faire fête!

Il les amuse, il les intéresse par sa conversation, son entrain, sa bonhomie. La lingère avait préparé dans son arrière-boutique un dîner abondant, parisien, d'où tous les mets russes étaient sévèrement bannis.

Les convives y firent grandement honneur; puis on prit le thé, et l'on causa poésie, romans, opéra, avec un tact et une sûreté de jugement qui faisaient oublier que l'on était à un millier de lieues de France.

Notre littérature et nos arts sont mieux connus, mieux appréciés en Russie que dans bien des chefslieux un peu éloignés de Paris.

Dumas ne manqua pas d'inviter la femme poète à lui dire de ses vers; elle lui traduisit du russe en français une poésie dont le nom était :

L'Etoile qui meurt.

. Elle parut assez remarquable au romancier pour qu'il la traduisît lui-même en vers.

Voici cet échantillon de poésie russe :

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