‹ Les dernières années de l'impératrice JoséphineChapitre 11 sur 51 · L ELYSEE · texte numérisé non relu

L ELYSEE

Joséphine n'était certainement pas heureuse à la Malmaison, et cependant elle tenait beaucoup à cette résidence, et ne craignait rien tant que d'en être exilée. Renoncer à un séjour qu'elle avait choisi, embelli, agrandi, oii elle avait mis toutes ses pensées, tous ses rêves, toute son âme, aurait été pour elle un véritable supplice. De tous les avantages que l'empereur lui avait accordés, comme des consolations, au moment du divorce, celui auquel elle attachait peut-être le plus de prix, était la permission de vivre au château de la Malmaison et au palais de l'Elysée, dont elle était devenue propriétaire. Française dans l'âme, rien ne l'inquiétait autant que la crainte d'être forcée de vivre à l'étranger. Elle tenait au ruisseau de la Malmaison autant que ir M"'"' de Staël au ruisseau de la rue du Bac. A

Milan, près de son fils, vice-roi d'Italie, elle aurait été traitée avec tous les égards imaginables : on l'aurait aimée, adulée, adorée; mais Milan n'était pas la France, et rien pour Joséphine ne pouvait remplacer la patrie. Elle s'attachait, comme toutes les âmes vraiment sensibles, non seulement aux personnes, mais aux choses, et ses yeux n'auraient pu se déshabituer des horizons qui lui étaient chers. Une nouvelle phase d'inquiétudes allait s'ouvrir pour elle, et, autant elle avait redouté le divorce, autant elle allait redouter l'exil. Les compliments qu'on lui adressait encore sur sa grâce et ses charmes lui faisaient croire que, sans doute, elle exciterait les défiances de la nouvelle souveraine, et qu'elle serait sacrifiée à la jalousie de cette femme, comme elle l'avait déjà été aux intérêts de la politique. Et, pourtant, elle poussait Tabnégation jusqu'à travailler elle-même au mariage de Napoléon et de Marie-Louise, et à entamer la négociation avec M""^ de Metternich , dont le mari, après avoir été ambassadeur d'Autriche en France, était devenu premier ministre à Vienne. Joséphine, qui avait des instincts légitimistes et catholiques, pensait, comme les personnes du faubourg Saint-Germain, que Napoléon devait préférer une princesse autrichienne à une princesse russe» Tel était aussi le sentiment de la reine Hortense et du prince Eugène.

A l'égard du choix que fit Napoléon d'une

princesse autrichienne, on trouve dans les Mémoires du prince de Metternich(qui, à cette époque, ne portait encore que le titre de comte) une fort curieuse correspondance entre le célèbre homme d'État et sa femme. La comtesse de Metternich écrivait à son mari :

« Paris^ le 3 janvier 1810. — Aujourd'hui, j'ai des choses bien extraordinaires à vous raconter, et je crois presque que ma lettre fera une partie essentielle de l'expédition. D'abord, il faut que je vous dise que j'ai eu ma présentation chez l'empereur dimanche passé... L'empereur me reçut comme je ne l'aurais pu croire. Il témoigna une vraie joie de me revoir, et de ce que j'étais restée ici pendant la guerre ; il me parla de vous, et dit : « M. de Metternich a la première place de la monarchie ; il connaît bien ce pays-ci, il pourra lui être utile. » Cette phrase me frappa surtout par ce qui va suivre.

» Le lendemain matin, M"'^ d'Audenarde vint chez moi, et me dit que Timpératrice désirait beaucoup me voir ; je me rendis à la Malmaison le jour d'après, qui était hier. Quand j'arrivai, il n'y avait que le vice-roi^ qui est bien le meilleur des humains; c'est la reine de Hollande en homme. Il m'a beaucoup parlé de vous, et, au milieu de notre conversation, est arrivée la reine, qui se réjouit beaucoup que nous ayons si vite refait connaissance ; puis, me prenant à part, elle me dit: « Vous savez que nous sommes tous Au-

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trichiens dans rame ; mais vous ne devineriez jamais que mon frère a eu le courage de conseiller à l'empereur de demander votre archiduchesse ! )) Je n'étais pas encore revenue de mon étonnement, lorsque l'impératrice entra, et, après m'avoir parlé de tous les événements qui viennent d'arriver, et de tout ce qu'elle a souffert, elle me dit: « J'ai un projet qui m'occupe exclusivement, et dont la réussite seule méfait espérer que le sacrifice que je viens de faire ne sera pas en pure perte : c'est que Tempereur épouse votre archiduchesse; je lui en ai parlé hier, et il m'a dit que son choix n'est pas encore fixé; mais, a-t-elle ajouté, je crois qu'il le serait, s'il était sûr d'être accepté chez vous. » Je lui dis tout ce que je pus pour lui prouver que, pour moi individuellement, je regarderais ce mariage comme un grand bonheur; mais je ne pus m'empêcher d'ajouter que, pour une archiduchesse d'Autriche, il pouvait être pénible de venir s'établir en France. Elle disait toujours : « Il faut que nous tâchions d'arranger cela; » et puis elle se désolait que vous ne fussiez pas ici. « Il faut faire envisager à votre empereur que sa ruine et celle de son pays sont certaines s'il n'3^ consent pas, et c'est peut-être aussi le seul moyen d'empêcher l'empereur de faire un schisme avec le saint-siège. » Elle me dit que l'empereur 'devait déjeuner chez elle aujourd'hui, et qu'elle me ferait alors savoir quelque chose de plus positif. Dans ce

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moment, je reçois un billet de la Cochelet, qui me dit que la reine m'attend demain matin ; il faudra donc voir ce qu'elle aura à me dire. »

M. de Metternich attacha la plus grande importance à ce signal de négociation qui était ainsi donné, avec tant d'abnégation, par l'impératrice Joséphine. Il écrivit de Vienne à sa femme, le 27 janvier 18 10 : « C'est avec un intérêt bien vif que j'ai lu les renseignements que renferme votre dernière lettre sur l'entrevue que vous avez eue avec l'impératrice. Cette princesse a fait, dans les derniers temps, preuve d'une force de caractère qui doit bien augmenter les sentiments de vénération que depuis longtemps lui ont voués la France et l'Europe entière. Elle vous a parlé avec une telle franchise que je tiens à vous mettre à portée de lui répondre de même, et je désire beaucoup que vous en cherchiez l'occasion. Il est des questions dans ce monde qui, à force d''être délicates, ne sauraient être abordées d'une façon trop droite. L'impératrice s'est placée devant vous avec cette noblesse qui la caractérise; vous devez donc répondre sans détour à la preuve flatteuse de confiance qu'elle vous a donnée. Il serait superflu d'agiter vingt considérations qui ressortent des questions du genre de celle qui a été entamée par l'impératrice avec vous.

» Je regarde cette affaire comme la plus grande qui puisse dans ce moment occuper l'Europe;

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je vois dans le choix que ferd l'empereur Napoléon la possibilité du gage d'un ordre de choses non moins conforme aux intérêts généraux de tant de peuples qui, après des secousses aussi affreuses et multipliées, aspirent à la paix, qu'aux intérêts particuliers de ces princes. Cette considération m'a porté, dès les premiers moments où je fus informé de la dissolution des liens qui l'unissaient à une épouse bien difficile à remplacer, à tourner mes regards vers la princesse qui pourrait être appelée à ce rôle. M™'' l'archiduchesse devait se présenter très naturellement à mon esprit; je trouvai une foule de raisons pour ; je crus, dès le principe, devoir m'assurer des dispositions de mon maître pour écarter toute insinuation étrangère, si son consentement me paraissait impossible à obtenir. J'ai retrouvé l'empereur, dans cette occasion, comme dans toute autre, sans préjugé» droit, loyal, fort de principe et de volonté ; je Tai trouvé et souverain d'un vaste empire^ et tendre père d'une fille qui, par toutes les raisons qui peuvent attacher à un enfant, mérite de lui être chère. »

M. de Metternich terminait sa lettre en insinuant qu'il verrait avec plaisir l'impératrice Joséphine continuer la négociation dont elle avait pris l'initiative. « J'ai entrevu dès ce moment, écrivait-il, la possibilité de m'abandonner avec confiance à mes calculs ; votre dernière lettre m'a prouvé, à ma grande satisfaction, qu'ils sont en-

tièrement conformes aux vœux de l'impératrice Joséphine. Deux obstacles devaient toutefois s'offrir à ma pensée : le premier, le plus insurmontable, celui delà religion, semble ne plus exister; mais Mn^e l'archiduchesse ignore, comme de juste, les vues qui se rapportent à elle, et ce n'est pas à l'impératrice Joséphine, qui nous donne des preuves aussi prononcées de confiance, à elle, qui, à tant de qualités, réunit celle d'une tendre mère, que je cacherai la foule de considérations qui s'offriront naturellement à M*"® l'archiduchesse Louise au moment où on lui parlera de son établissement. Mais nos princesses sont peu habituées à choisir leurs époux d'après les affections du cœur, et le respect que porte à la volonté d'un père une enfant aussi bonne et bien élevée que Tarchiduchesse me fait espérer de ne pas rencontrer d'obstacles auprès d'elle. Je me croirais donc autorisé à poser cette question, le jour même où les vues de l'empereur des Français m'appelleraient à le faire, et rien ne s'oppose à ce que vous répondiez par cette confidence à la preuve de confiance de l'impératrice Joséphine. »

Dans cette lettre de M. de Metternich, remarquons cette phrase : « Deux obstacles devaient toutefois s'offrir à ma pensée : le premier, le plus insurmontable, celui de la religion, semble ne plus exister, etc. » Par cette phrase, le ministre autrichien faisait allusion à la cassation récente

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du mariage religieux de Napoléon ; il était évident que, si ce mariage religieux avait subsisté, la nouvelle épouse de l'empereur n'aurait pu contracter avec lui qu'une union civile, supposition absolument inadmissible pour une princesse catholique et autrichienne.

Le i5 décembre 1809, il n'y avait eu de dissous que le mariage civil. On avait dû rechercher ensuite les moyens de dissoudre le lien religieux. Ce lien n'existait que depuis la veille du sacre, à ce moment où le cardinal Fesch, oncle de l'empereur et grand aumônier, avait consacré dans le mystère l'union religieuse de Napoléon et de Joséphine, qui, en 1796, ne s'étaient mariés que civilement.

Le pape Pie VII avait exigé, comme une condition sine quâ non du couronnement, l'accomplissement du mariage religieux, et, après la cérémonie, l'impératrice avait obtenu du cardinal Fesch un certificat qui en était l'attestation, et que Joséphine conserva précieusement, car elle avait, dès cette époque, la crainte et le pressentiment du divorce.

Comment rompre cette union religieuse, en mettant en avant des causes ou des prétextes se rattachant au droit canonique ? Telle fut la question posée, dès le mois de décembre 1809, à des évêques qui tenaient plus à plaire à l'empereur qu'au pape. Napoléon savait fort bien que, s'il s'adressait à Pie VII, le Saint-Père lui opposerait un

refus formel, et qu'on ne viendrait à bout des résistances de Tauguste captif, ni par les séductions, ni par les menaces. Alors les théologiens impériaux déclarèrent que si, pour dissoudre un mariage régulier dans un grand intérêt d'État, la seule autorité compétente était celle du pape, l'autorité de l'ofticialité diocésaine suffisait pour casser un mariage irrégulier, comme celui dont il s'agissait. Telle fut l'opinion formulée par une commission de sept évêques, dont faisait partie le célèbre cardinal Maury, évêque de Montefiascone et futur archevêque de Paris. D'après l'avis des sept prélats, il y avait trois causes de cassation : r la clandestinité; 2° l'insuffisance du consentement des parties contractantes ; V l'absence du propre prêtre, c'est-à-dire du curé de la paroisse. Le cardinal Fesch qui, dans cette circonstance, montra une véritable indépendance de caractère, n'admettait en rien ce système. Il pensait que si le mariage s'était fait sans publicité, c'était pour éviter le scandale de divulguer que, pendant près de neuf ans. Napoléon et Joséphine avaient, au point de vue religieux, vécu en concubinage. Quant à l'insuffisance du consentement, comment admettre," sans manquer de respect à l'empereur, qu'il n'avait pas voulu sérieusement procéder à un mariage religieux avec la femme qu'il couronnait de sa propre main, devant le pape, à Notre-Dame? Enfin, le cardinal Fesch déclarait, sur le troisième point, s'être fait remettre par le

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pape des dispenses pour ^inobservance de certaines formes dans l'accomplissement de ses fonctions de grand-aumônier, ce qui justifiait, suivant lui, l'absence de témoins et du curé de la paroisse. Un clergé, docile à l'empereur, donna tort au cardinal Fesch, et le mariage religieux fut cassé en première et en seconde instance, devant les deux juridictions diocésaine et métropolitaine. Ainsi il était établi que Joséphine n'avait jamais été réellement mariée avec Napoléon, au point de vue religieux, et cette déclaration, si offensante pour sa conscience et pour sa dignité, était comme un renouvellement des angoisses du divorce.

Cependant, l'union de Napoléon et de Marie- Louise n'était pas encore décidée. Un conseil avait été tenu, le dimanche 2J février, aux Tuileries, après la messe, pour examiner les avantages qui pouvaient résulter d'une union avec l'une ou l'autre des trois princesses entre lesquelles l'empereur croyait pouvoir choisir : la fille du roi de Saxe, la sœur de l'empereur de Russie, la fille de l'empereur d'Autriche. Champagny, Talleyrand, Maret, Fontanes, Berthier et le prince Eugène s'étaient prononcés pour la princesse d'Autriche ; Lebrun et Garnier pour la princesse de Saxe; Murât et Cambacérès pour la princesse russe. Napoléon n'avait pas fait connaître son choix, mais il penchait pour l'alliance autrichienne, qui lui paraissait la plus brillante

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au point de vue du prestige monarchique. Ce mariage de l'empereur et de Marie-Louise, ce mariage que Joséphine avait désiré, et presque négocié, devenait de plus en plus probable, et ne sachant où placer ni ses vœux, ni son espérance, l'impératrice répudiée sentait redoubler ses alarmes, à l'heure où approchait le triomphe de la femme qui serait son heureuse rivale.

Il courait, à Paris, des bruits qu'on rapportait à la Malmaison, et qui effrayaient beaucoup Joséphine. Son sort futur prêtait matière aux imaginations des nouvellistes. Les uns disaient que la cohabitation dans une même ville de deux impératrices. Tune effective, l'autre honoraire, serait chose impossible, et que Joséphine devait faire son deuil du palais de l'Elysée. D'autres disaient que, la Malmaison étant trop près de Paris, il lui faudrait aussi quitter cet asile. D'autres allaient plus loin. Ils soutenaient que la femme qui avait été impératrice des Français et reine d'Italie ne pourrait résider plus longtemps, en simple particulière, décorée d'un titre purement honorifique, dans un pays où elle avait été assise sur le trône, et qu'elle serait contrainte de se réfugier à l'étranger. Joséphine, comme pour démentir ces rumeurs, demanda l'autorisation de séjourner à l'Elysée, qui était sa propriété, depuis le divorce. Elle dit que la Malmaison, résidence d'été, mal aménagée pour l'hiver, ne convenait point à sa santé, et Napoléon, n'osant pas

retirer d'une main ce qu'il venait d'accorder de l'autre, donna une permission qui, dans la pensée de Joséphine, était la pierre de touche de la sincérité de l'empereur. Il lui écrivit le 3o janvier : a Mon amie, je reçois ta lettre. J'espère que la promenade que tu as faite aujourd'hui pour montrer ta serre, t'aura fait du bien. Je te saurai avec plaisir à l'Elysée, et fort heureux de te voir plus souvent, car tu sais combien je t'aime. » Il lui adressa, le même jour, cette seconde lettre : « Mardi, à midi. J'apprends que tu t'affliges, cela n'est pas bien. Tu es sans confiance en moi, et tous les bruits que Ton répand te frappent ; ce n'est pas me connaître, Joséphine. Je t'en veux, et si je n'apprends que tu es gaie et contente, j'irai te gronder bien fort. Adieu, mon amie. » Par une autre lettre, du 3 février. Napoléon renouvelait ces assurances amicales, et accordait formellement à Joséphine l'autorisation de venir habiter l'Elysée : « J'ai dit à Eugène que tu aimais plutôt à écouter les bavards d'une grande ville que ce que je te disais; qu'il ne faut pas que l'on te fasse des contes en l'air pour t'affliger. J'ai fait transporter tes effets à l'Elysée. Tu viendras incessamment à Paris; mais sois tranquille et contente, et aie confiance entière en moi. » Le même jour, Joséphine, profitant avec empressement de la permission qui lui était donnée, arrivait à Paris, et s'installait à l'Elysée, où elle trouvait les objets qu'elle avait laissés à Pa-

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ris, et où elle recevait la visite de l'empereur.

Que de vicissitudes avait déjà subies ce palais de FÉlysée, refuge momentané de Joséphine ! Bâti par le comte d'Evreux, en 1718, il avait appartenu successivement à la marquise de Pompadour, au financier Beaujon, le Crésus du dix-huitième siècle, et à la duchesse de Bourbon. Devenu propriété nationale, sous la Révolution, il avait été loué à des entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Elysée. Vendu, en i8o3, à Murât, qui le céda, en 1808, à Napoléon, il allait être pour très peu de temps la propriété de Joséphine. C'est là que Napoléon signera, en 181 5, sa seconde abdication. C'est là que, sous la deuxième Restauration, résidera le tzar Alexandre. C'est là que Louis-Napoléon fera le coup d'État de i85i, origine du second Empire, et c'est là que logeront les présidents de la troisième République française.

Dès son arrivée à Paris, Joséphine dut s'apercevoir que le prochain mariage de l'empereur était l'aliment principal de toutes les conversations, et qu'elle-même serait bien vite oubliée, malgré les protestations de dévouement qu'on lui faisait encore. C'était le soleil levant qui attirerait bientôt tous les regards. La résolution de Napoléon allait être officiellement connue. L'empereur de Russie avait tardé à envoyer une réponse définitive, sous prétexte de gagner du temps pour obtenir l'adhésion de sa mère, et, en

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réalité, par suite des difficultés que les affaires polonaises suscitaient entre les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg. Au moment même où le tzar se décidait enfin à accorder la main de sa sœur. Napoléon, irrité des lenteurs qui s'étaient produites, se prononçait en faveur du mariage autrichien. On raconte qu'un matin le prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, arriva tout ému chez une dame avec laquelle il était fort lié, et se jetant sur un canapé, s'écria : « Je viens de passer mon Rubicon : j'ai accordé la main de l'archiduchesse Marie-Louise à l'empereur. Je serai peut-être désavoué; mais, ayant appris que Czernischefï arrivait avec le consentement de la Russie, je l'ai devancé, et j'ai donné l'archiduchesse à Napoléon. Dans quelques jours, je serai au pinacle, ou j'irai planter mes choux dans mes terres. » Le prince de Schwartzenberg fut approuvé par son gouvernement, et les choses marchèrent avec une extrême rapidité.

Le 6 février, on demande à l'ambassadeur d'Autriche s'il est prêt à signer un contrat de mariage ; sur sa réponse affirmative, on en rédige les articles, et l'on donne rendez-vous à l'ambassadeur pour le lendemain 7 aux Tuileries ; on fait prendre aux archives du ministère des affaires étrangères le contrat de mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, on le copie presque textuellement; ce sera celui de Napoléon et de

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Marie-Louise; le prince de Schwartzenberg le signe, et, à son retour des Tuileries, il expédie un courrier à Vienne. Le courrier y arrive le 14, et y cause une grande joie; la cour d'Autriche transmet immédiatement son acceptation par le télégraphe, et le jour même où elle parvient à Paris, Berthier part pour Vienne, avec la mission de demander officiellement, au nom de l'empereur, la main de Tarchiduchesse Marie- Louise.

Désormais les visites de Napoléon à Joséphine seront bien rares. Il est un instant question pour eux de se rencontrer pendant une journée à la campagne du maréchal Bessières, près Paris. Mais Joséphine renonce d'elle-même à ce projet, et l'empereur lui écrit le 19 février: « Mon amie, j'ai reçu ta lettre. Je désire te voir; mais les réflexions que tu fais sont peut-être vraies. Il y a peut-être quelque inconvénient à nous trouver sous le même toit pendant la première année. Cependant la campagne de Bessières est trop loin pour pouvoir revenir; d'un autre côté je suis un peu enrhumé, et je ne suis pas sûr d'y aller. Adieu, mon amie. » Joséphine, comprenant que sa place n'était plus à Paris, quitta l'Elysée, dans les premiers jours de mars, et retourna à la Malmaison. Comme cette résidence était encore trop près de la capitale, elle devait la quitter, à la fin du mois, et se rendre au château de Navarre, dans le département de l'Eure, au moment

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OÙ la nouvelle impératrice ferait son entrée triomphale. Napoléon écrivait, le 12 mars, à Joséphine, qui se trouvait encore à la Malmaison : 0 Mon amie^ j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait pour Navarre. Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que j'ai de t'être agréable. Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars passer le mois d'avril. Adieu, mon amie. »

Cependant Berthier était entré solennellement à Vienne, le 5 mars, et la population, dans un transport d'allégresse, avait essayé de dételer sa voiture, pour la traîner à bras. Le ii, avait eu lieu le mariage par procuration. L'archiduc Charles était le procureur fondé de l'empereur des Français. Le i3, la nouvelle impératrice avait quitté Vienne. Le 23, elle entrait à Strasbourg. Le 27, elle rencontrait son époux près de Compiègne. Elle restait avec lui dans le château de cette ville du 27 au 3o. De là ils se rendaient ensemble au palais de Saint-Cloud, où le i" avril, le mariage civil était renouvelé, le mariage religieux devant être accompli le lendemain dans le salon carré du Louvre. Le 2 avril, l'ancienne impératrice se réfugiait au château de Navarre, et la nouvelle impératrice faisait son entrée triomphale à Paris.

Le 2 avril i8io, il y avait un bien grand contraste entre ce qui se passait à Paris, dans le palais du Louvre, et en Normandie, au château de Navarre. A Paris, le temps, qui était encore incertain à la pointe du jour, devenait, à midi, magnifique. Un soleil resplendissant éclairait l'entrée triomphale de Napoléon et de Marie- Louise dans la capitale des capitales. La cavalerie de la garde et les hérauts d'armes à cheval précédaient la voiture du sacre, dans laquelle étaient assis le tout-puissant empereur et sa nouvelle compagne. Le cortège, après avoir parcouru la grande avenue des Champs-Elysées, la place de la Concorde et le jardin des Tuileries, s'arrêtait devant le pavillon de l'Horloge. Les souverains montaient à la salle du Trône, puis se dirigeaient, par la galerie de Diane et le pavillon de Flore,

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vers la grande galerie du musée du Louvre, qui les conduisait au salon Carré. Dans cette salle splendide, on avait élevé une chapelle éblouissante d'or et de lumières, et c'est là que la bénédiction nuptiale était donnée au nouveau Charlemagne et à la fille des Césars germaniques. Huit mille personnes invitées occupaient la galerie et le salon Carré sur des estrades. Le soir, il y avait banquet de gala dans la salle de spectacle des Tuileries. Au pied du palais, rayonnant d'illuminations féeriques, un concert se faisait entendre; on chantait le chœur d'Iphigénie^ celui qui avait été chanté pour Marie-Antoinette : « Que d'attraits! que de majesté ! », chœur que Gluck — dira le Moniteur — n'aurait pu faire plus beau, quand il eût été animé par cette grande circonstance. Jamais la France monarchique, m.ême au temps de Louis XIV, n'avait déployé plus grand luxe, et jamais femme de roi n'avait fait à Paris une entrée plus fastueuse.

Le même jour, Joséphine arrivait au château de Navarre dans de bien autres conditions. Elle était profondément triste, en pénétrant pour la première fois dans sa nouvelle demeure. Pourtant elle fit très bonne contenance, et reçut fort bien les autorités de la ville d'Evreux, qui vinrent la complimenter. Des musiques jouaient le fameux air: a Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? », qui avait si souvent salué l'approche de l'impératrice, quand elle paraissait en public à

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côté de Napoléon. « J'avais plusieurs fois, a dit ]y[iie Avrillon, entendu exécuter cet air, qui n'est souvent qu'une flatterie notée, et je l'avais écouté comme on écoute un chant de théâtre; mais là^ à Navarre, au milieu des circonstances qui nous environnaient, ayant sous les yeux les douleurs à peine contenues dont souffrait le cœur de l'impératrice, et l'espèce de consolation qu'elle semblait recevoir de la joie que tous les habitants témoignaient de la voir parmi eux, il produisit sur moi une de ces impressions pénétrantes dont il est impossible de se rendre compte. Le soir, au coucher de l'impératrice, je surpris beaucoup d'altération dans ses traits ; et elle me dit avec émotion : — « N'est-ce pas, mademoiselle Avrillon, qu'ils avaient l'air de me faire des compliments de condoléance ? »

Le lendemain, Joséphine adressait cette lettre à sa fille, qui se trouvait au château de Compiègne avec l'empereur et la nouvelle impératrice : « Navarre, 3 avril 1810. Je suis arrivée ici en bonne santé, ma chère Hortense, quoiqu'un peu fatiguée de la route. J'ai été triste de l'accueil que j'ai reçu. Les habitants d'Evreux ont marqué beaucoup d'empressement à mon arrivée; mais cet appareil de fête ressemblait un peu aux compliments de condoléance. On me plaignait sans doute de n'être plus rien, mais j'éloigne toutes ces idées douloureuses. L'empereur est heureux, il doit l'être, et le sera de plus en plus ; cette pensée

est une grande consolation pour moi, et la seule qui soutienne mon courage. Navarre deviendra un très beau séjour, mais il demande beaucoup de réparations et de dépenses. Tout absolument y est à refaire. Le château n'est pas habitable. Les personnes que j'ai amenées n'ont qu'une petite chambre chacune, et dont la porte et les fenêtres ne ferment pas. Mon logement est de même très petit et peu commode, et les boiseries en sont en mauvais état. Le parc est magnifique; c'est un vallon entre deux coteaux plantés de bois de la plus grande beauté; mais il y a trop d'eau, ce qui rend ce séjour humide et malsain ; il faut habiter Navarre aux mois de mai, juin, juillet, et même au commencement d'août. Alors c'est le lieu le plus enchanteur qui existe. Dans cette saison-ci, Malmaison me sera plus favorable. Le peu de jours que j'y ai passés m'avait déjà fait beaucoup de bien, et je compte y retourner dans un mois ou trois semaines. J'avais invité à venir ici toutes les personnes de ma maison, mais plusieurs n'ont pas pu s^y rendre ; je n'ai donc avec moi que M"""' d'Arberg, d'Audenarde et de Viel- Castel, ainsi que M"^® Gazzani, qui était arrivée il y a trois jours. J'attends encore M""^" de Colbert et de Turenne. Les hommes qui m'ont accompagnée sont MM. de Monaco, de Viel-Castel, Turpin, Pourtalès et d'Andlau. La vie que je mène est celle de la campagne. Je sors à pied ou en calèche, lorsqu'il ne pleut pas; le soir, je fais

ma partie de trictrac avec l'évêque d'Evreux, homme très aimable, malgré ses soixante-quinze ans. Le temps est un peu long ; mais il me le paraîtra moins, lorsque tu seras ici. Je t'attends avec impatience. J'ai fait préparer ton logement ; il n'est pas beau ; tu ne seras que campée; mais tu sais avec quelle tendresse tu seras reçue. Adieu, ma chère fille, je t'embrasse. Si l'empereur te demandait de mes nouvelles, dis-lui, ce qui est vrai, que ma seule occupation est de penser à lui. »

Joséphine, à Navarre, souffrait beaucoup de l'absence de ses enfants, que l'empereur avait obligés à faire leur cour à la nouvelle impératrice. Le prince Eugène avait été mandé de Milan, pour assister au mariage impérial, et il avait écrit à Napoléon, le 6 mai 1810: «Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, pour m'annoncer la ratification de son mariage, et pour me donner l'autorisation de me rendre à Paris. Votre Majesté peut bien penser que je profiterai avec plaisir de la permission qu'EUe veut bien me donner, et que je ne laisserai jamais échapper une occasion de me rapprocher d'EUe, afin de pouvoir lui renouveler de vive voix l'assurance des sentiments qui sont profondément gravés dans mon cœur. » Le vice-roi était arrivé en France avec sa femme, la princesse Auguste de Bavière, et, après avoir assisté à toutes les fêtes du mariage de Napoléon

et de Marie-Louise, il avait suivi Leurs Majestés au château de Compiègne, où se rendit également la reine Hortense. Cette princesse était alors en proie à des chagrins qui augmentaient encore ceux de sa mère. L'incompatibilité d'humeur existant entre la reine de Hollande et son époux devenait chaque jour plus marquée, et l'infortunée souveraine, dont la couronne meurtrissait le front, ne redoutait rien tant que d'être contrainte par l'empereur de retourner en Hollande, auprès de son mari, dont le trône était, d'ailleurs, bien chancelant, et qui s'exposait de plus en plus au courroux de son terrible frère.

Le 4 avril 1810, Joséphine écrivait, de Navarre, à la reine Hortense : « Je suis touchée, ma chère Hortense, de tous les chagrins que tu éprouves. J'espérais qu'il n'était plus question de ton retour en Hollande, et que tu aurais un peu de repos. Je sens combien tu dois souffrir de ces contrariétés, mais je t'engage à ne pas t'en affecter. Tant qu'il me restera quelque chose, tu seras maîtresse de ton sort ; peine et bonheur, tu sais que je partage tout avec toi. Prends donc un peu de courage, ma chère fille, nous en avons bien besoin l'une et l'autre ; souvent le mien est trop faible et le chagrin me fait mal; mais j'attends tout du temps et de mes efforts. Je profite pour t'écrire du départ de Berthaut. Je te donnerai dans une autre lettre quelques détails sur Navarre, en attendant que tu viennes en juger

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par toi-même. Adieu, ma chère Hortense, je t'embrasse tendrement, ainsi que tes enfants. Embrasse pour moi Eugène et Auguste. »

Le château de Navarre était une grande habitation, mais triste, délabrée et malsaine, par suite de l'humidité, qui provenait des eaux avoisinantes. Il avait appartenu, sous la royauté, aux princes de la maison de Bouillon^ qui, eux-mêmes, l'avaient reçu de Louis XIV^ en échange du duché de Bouillon, et, depuis la Révolution, à M. Roy, qui le vendit à l'empereur. Des jardins anglais et des parterres à la française, un parc superbe, des arbres séculaires, des eaux abondantes, une immense forêt, augmentaient la beauté de cette habitation. Mais l'intérieur du château était dans un état de délabrement et de vétusté déplorable. Les chambres étaient mal closes, sans meubles et sans rien de confortable. Les boiseries tenaient à peine. Il n'y avait ni tentures, ni papiers. Ce château triste, aban* donné, n'offrant plus que le souvenir à moitié elïacé de ses splendeurs évanouies, n'était-il pas l'image du destin de la femme qui venait y chercher un refuge ?...

L'installation ne se fit point aisément. « Enfin, nous dit Mlle Avrillon, nous parvînmes tant bien que mal à nous camper; les premiers jours furent difficiles à passer, mais ensuite il arriva bon nombre de voitures chargées de meubles. Ces arrivages donnèrent lieu à quelques scènes assez

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plaisantes ; chaque fois que nous apercevions un des bienheureux convois dans la belle avenue qui descend du parc au château, c'était à qui aurait de meilleures jambes; nous descendions dans la cour, et, à mesure qu'on déchargeait les voitures, chacun s'emparait de ce qui lui était le plus nécessaire, et le faisait placer dans son appartement. »

Cependant, Joséphine était peut-être plus triste à Navarre qu'à la Malmaison. Ainsi que le dit encore sa femme de chambre: « C'était un séjour nouveau ; cela sentait l'exil ; TobUgation de sMloigner promptement de Paris se présentait à sa pensée comme un nouveau divorce, et il était impossible que son imagination ne lui montrât pas celle qui la remplaçait sur le trône, accueillie par ces acclamations dont elle avait été l'objet. Et puis, Marie-Louise était là, auprès de l'empereur ; ce n'était plus à elle, Joséphine, qu'il pouvait penser à ce moment ! Il faut être femme, et se mettre à la place de l'impératrice, pour comprendre tous les ennuis qui devaient assaillir son âme. Pourtant, elle eut assez d'empire sur elle pour ne pas se laisser aller à Rabattement ; elle s'occupa à visiter sa nouvelle propriété ; elle présida elle-même à la culture de ses beaux jardins, fit plusieurs courses en voiture dans les environs, se mit à la recherche des malheureux, et son bon cœur se créa de douces jouissances en les soulageant. »

LE CHATEAU DE NAVARRE 2o5

Pendant que Joséphine menait à Navarre une vie morose et recueillie, Marie-Louise trônait à Compiègne, au milieu des magnificences de la cour la plus fastueuse de toute l'Europe. C'était une succession non interrompue de plaisirs et de fêtes : dîners de gala, concerts, chasses, bals, représentations théâtrales. L'empereur choisissait lui-même les pièces qui devaient être données. Un jour, il désigna Britannicus, ne se rappelant pas certains vers qui contenaient une allusion par trop transparente au divorce. Talma, qui jouait le rôle de Néron, se troubla, et cela se comprend sans peine, quand, à la deuxième scène du second acte, il eut à prononcer les vers suivants : Néron.

A combien de chagrins il faut que je m'apprête 1 Que d'importuniiés !

Narcisse.

Quoi donc ! qui vous arrête, Seigneur ?

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