NÉRON
Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus, Se'ncque, Rome entière, et trois ans de vertus. Non que pour Octavie un reste de tendresse M'attache à son hymen et plaigne sa jeunesse : Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins, Rarement de ses pleurs daignent être témoins. Trop heureux si bientôt la faveur d'un divorce Me soulageait d'un joug qu'on m'imposa par force. Le ciel même en secret semble la condamner. Ses vœux depuis quatre ans ont beau l'importuner, Les dieux ne montrent pas que sa vertu les touche, D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche. L'empire vainement demande un héritier.
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L'auditoire fut aussi embarrassé que l'acteur. A partir de ce moment, la soirée fut glaciale, et l'empereur fît semblant de dormir. A propos de cette malencontreuse représentation, M^'e de Rémusat écrivait à son mari, qui, en qualité de premier chambellan, était chargé de la direction des spectacles de la cour : « Je te plains du fond du cœur de la vie que tu mènes, mais je ne m'étonne pas que Ton ait dormi, ou feint de dormir, à Brîtannicus. La belle idée qui t'avait passé par la tête, et la belle raison pour un homme d'esprit que de dire : On meTavait demandé!... On veut ici que l'impératrice Joséphine ne revienne plus et si tu trouvais quelque occasion sûre de m''écrire s'il est question d'elle quelquefois, tu me ferais un vrai plaisir. »
Quelques jours après, M"^^ de Rémusat écrivait encore à son mari, de service à Compiègne, près de l'empereur : « On fait ici des histoires sur la cour et sur la vie que vous menez là-bas. En général, toutes ces inventions sont peu bienveillantes ; elles tendent toutes à démontrer la hauteur des manières de l'impératrice et la sécheresse de son caractère, et puis on se rappelle Vautre après, et tout cela rendra sa situation difficile. On veut qu'elle ne soit plus que duchesse de Navarre^ qu'elle soit reléguée dans le duché de Berg, que la Malmaison lui soit rachetée, que notre nouvelle souveraine ait témoigné un grand éloignement pour la voir si près d'elle, et, à l'appui de cette
assertion, on cite des mots inventés visiblement, parce qu'il n'est pas possible qu'ils aient été répétés. J'attends ton retour pour savoir la vérité. »
Les rumeurs qui circulaient à Paris et à Gompiègne avaient leur écho à Navarre, et troublaient profondément Joséphine. Elle se mit à désirer son retour à la Malmaison avec la même ardeur qu'elle avait désiré, quelques semaines auparavant, l'autorisation de séjourner à Paris. Ses inquiétudes étaient d'autant plus vives que l'empereur ne lui écrivait plus, depuis son mariage avec Marie-Louise, et qu'elle considérait ce silence comme la preuve d'un abandon définitif et absolu. De son côté, elle n'osait plus écrire à son ancien époux, de peur de paraître importune. Elle lui demanda, non pas directement, mais par l'intermédiaire du prince Eugène, la permission de retourner à la Malmaison, Navarre exigeant, disait-elle, des réparations si nombreuses et si importantes que c'était, pour le moment du moins, une résidence inhabitable. Elle attendit avec anxiété une réponse qui lui prouverait si, oui ou non, elle avait encore quelque chose à espérer de la bienveillance de l'empereur.
La réponse ayant été favorable, Joséphine adressa, le 19 avril, à Napoléon, cette lettre qui est moins la lettre d'une épouse à son ancien époux que celle d'une humble et respectueuse sujette à son souverain : « Sire, je reçois, par mon fils, l'assurance que Votre Majesté consent à mon re-
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tour à la Malmaison, et qu'Elle veut bien m'accorder les avances que je lui ai demandées pour rendre habitable le château de Navarre. Cette double faveur, Sire, dissipe en grande partie les inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté m'avait inspirées. J'avais peur d'être entièrement bannie de son souvenir ; je vois que je ne le suis pas. Je suis donc aujourd'hui moins malheureuse, et même aussi heureuse qu'il m'est désormais possible de Têtre.
» J'irai à la fin du mois à la Malmaison, puisque Votre Majesté n'y voit aucun obstacle. Mais, je dois vous le dire, Sire, je n'aurais pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet égard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour celle des personnes de ma maison, des réparations qui sont urgentes. Mon projet est de demeurer à Malmaison fort peu de temps; je m'en éloignerai bientôt pour aller aux eaux. Mais, pendant que je serai à Malmaison, Votre Majesté peut être sûre que j'y vivrai comme si j'étais à mille lieues de Paris. J'aifaitun grand sacrifice. Sire, et chaque jour je sens davantage toute son étendue. Cependant, ce sacrifice sera ce qu'il doit être, il sera entier de ma part. Votre Majesté ne sera troublée, dans son bonheur, par aucune expression de mes regrets.
» Je ferai sans cesse des vœux pour que Votre Majesté soit heureuse, peut-être même en ferai-je pour la revoir ; mais, que Votre Majesté en soit
convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation, je la respecterai en silence; confiante dans les sentiments qu'elle me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle; j'attendrai tout de sa justice et de son cœur. Je me borne à lui demander une grâce, c'est qu'Elle daigne chercher elle-même un moyen de convaincre quelquefois, et moi-même et ceux qui m'entourent, que j'ai toujours une petite place dans son souvenir, et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen, quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir, ce me semble, compromettre, ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre Majesté. — Joséphine. »
Cette lettre, éloquente et simple expression d'un sentiment noble et vrai, véritable chefd'œuvre où l'humilité et la dignité se combinaient si parfaitement, causa une impression vive à l'empereur. Les formules officielles, le ton soumis et déférent, contrastaient avec les effusions affectueuses et la tendre familiarité des anciens jours. Comparant le présent au passé, le tout-puissant empereur dut faire un retour sur les beaux temps de la jeunesse, bien suprême que nul autre ne peut remplacer. Il comprit ce que devait souffrir la femme qui écrivait une lettre si touchante, et, sous le coup d'une émotion profonde, il répondit :
« Compiègne, le 21 avril 1810. — Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril; elleest d'un mauvais style. Je suis toujours le même; mes pareils
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ne changent jamais. Je ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit, parce que tu ne l'as pas fait, et que j'ai désiré tout ce qui peut t'être agréable. Je vois avec plaisir que tu ailles à la Malmaison, et que tu sois contente ; mais, je le serai de recevoir de tes nouvelles, et de te donner des miennes. Je n'en dis pas davantage jusqu'à ce que tu aies comparé cette lettre à la tienne ; et, après cela, je te laisse juge qui est meilleur et plus ami de toi ou de moi. Adieu, mon amie, porte-toi bien, et sois juste pour toi et pour moi. — Napoléon. »
En recevant cette lettre affectueuse, Joséphine tressaillit ; les larmes qu'elle versa, en la lisant, n'étaient pas des larmes de douh.ur. Elle qui croyait que l'empereur ne lui écrirait plus jamais, elle avait donc le bonheur de revoir cette écriture chérie! Elle n'était donc pas absolument abandonnée, elle tenait encore une petite place dans le cœur de son ancien époux! 11 l'appelait mon amie, il la tutoyait ! Elle n'allait plus lui dire ni vous, ni Sire, ni Majesté; elle allait le tutoyer, elle aussi, lui écrire comme autrefois, et pouvoir, bien que répudiée, se livrer tout entière à une explosion de reconnaissance et de tendresse ! Alors, d'une main que la joie faisait trembler, elle traça ces lignes émouvantes, où elle mit, on peut le dire, toute son âme :
« Mille, mille tendres remerciements de ne m'avoir pas oubliée. Mon fils vient de m'apporter
ta lettre. Avec quelle ardeur je l'ai lue I Et cepen dant j'y ai mis bien du temps, car il n'y a pas un mot qui ne m'ait fait pleurer; mais ces larmes étaient bien douces ! J'ai retrouvé mon cœur tout entier, et tel qu'il sera toujours ; il y a des sentiments qui sont la vie même, et qui ne peuvent finir qu'avec elle. Je serais au désespoir que ma lettre du 19 t'eût déplu ; je ne m'en rappelle pas entièrement les expressions, mais je sais quel sentiment bien pénible l'avait dictée: c'était le chagrin de n'avoir pas de tes nouvelles.
» Je t'avais écrit à mon départ de Malmaison ; et, depuis, combien de fois j'aurais voulu t'écrire ! Mais je sentais les raisons de ton silence, et je craignais d'être importune par une lettre. La tienne a été un baume pour moi. Sois heureux, sois-le autant que tu le mérites ; c'est mon cœur tout entier qui te parle. Tu viens aussi de me donner ma part de bonheur, et une part bien vivement sentie. Rien ne peut valoir pour moi une marque de ton souvenir. Adieu, mon ami; je te remercie aussi tendrement que je t'aimerai toujours. »
Le prince Eugène, porteur d'une lettre de sa mère, retourna de Navarre à Paris, d'où il écrivit à l'empereur, le 25 avril 1810 : « Sire, j'arrive de Navarre, et j'apprends que Votre Majesté part de Compiègne pour une absence de quelques jours. J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté la lettre dont l'impératrice Joséphine m'a chargé, ainsi qu'une que le roi d'Espagne lui écrit, et qu'elle
m'a chargé de communiquer à Votre Majesté. Je dois dire à Votre Majesté que j'ai trouvé ma mère assez bien portante et très raisonnable sur tous les points de conversation que j'ai eus avec elle :
)^ 1° Elle ne tient point positivement aux eaux d'Aix-la-Chapelle. C'est Corvisart lui-même qui les a ordonnées ; et, comme le séjour de l'impératrice Joséphine dans cette partie de votre empire pourrait n'être pas convenable, ni à Votre Majesté, ni à elle, si vous deviez voyager de ces côtés, ma mère désire savoir les intentions de Votre Majesté à cet égard. Si Votre Majesté a la bonté de me les faire connaître, je causerai avec Corvisart, pour faire ordonner d'autres eaux également bonnes;
» 2° L'impératrice Joséphine a formé à peu près les projets suivants, si Votre Majesté n'y trouve rien de contraire; savoir, de se rendre à la fin de mai aux eaux qui lui seront ordonnées, en s'arrêtant quelques jours à la Malmaison, passer trois moisaux eaux, parcourir aprèsle Midi de la France, profiter de la saison d'automne pour voir, avec la permission de Votre Majesté, en voyageant incognito, Rome, Florence et Naples, et passer l'hiver prochain à Milan, de manière à rentrer à la Malmaison et Navarre au printemps de i8i i.
» Pendant cette absence, ma mère projette de faire à Navarre les constructions et réparations nécessaires pour s'y former un établissement
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réel. Elle aura besoin, en effet, de recourir encore aux bontés de Votre Majesté, pour lui faire quelques avances, et elle doit l'en entretenir dans la lettre ci-jointe.
» 40 Enfin l'impératrice Joséphine, en me chargeant de mettre aux pieds de Votre Majesté l'hommage de tous ses sentiments, m'a recommandé de prier Votre Majesté de vouloir bien mettre le comble à vos bontés en prenant une décision pour le mariage des jeunes Tascher, ses cousins, savoir : l'aîné avec une parente du roi Joseph, et le second avec la princesse de la Leyen.
» Si Votre Majesté n'a pas d'ordre contraire à me donner, je compte retourner pour quelques jours à Navarre, dès que la princesse Auguste sera un peu moins souffrante. >)
Napoléon, très désireux d'être agréable à Joséphine, répondit avec le plus grand empressement au prince Eugène : « Mon fils, lui écrivitil de Compiègne, le 26 avril, je reçois votre lettre du 25 à minuit, avec une lettre de l'impératrice. Vous trouverez ci-joint ma réponse. Voyez Gambacérès pour le mariage de Tascher, je désire qu'il se fasse le plus tôt possible, je tiendrai tout ce que j'avais promis. Je suis bien aise que l'impératrice soit contente de Navarre. Je donne ordre qu'on lui avance 3oo,ooo francs que je lui dois pour 18 10, et 3oo,ooo francs que je lui dois pour 181 r ; elle n'aura plus qu'à attendre les deux millions du Trésor public; je ne
m'oppose pas à ce que, si les 100,000 francs que j'ai donnés pour continuer les travaux de la Malmaison ne sont pas employés, on suspende ces travaux, et on les emploie à Navarre. Elle est maîtresse d'aller aux eaux qu'elle voudra choisir, et même de revenir à Paris après la saison des eaux. Comme je pars demain pour Anvers, je vois moins d'inconvénients à ce qu'elle aille aux eaux d'Aix-la-Chapelle ; le seu 1 peut-être que j'y trouverais, c'est qu'elle retour" nât dans les lieux où j'ai été avec elle ; je préférerais qu'elle allât prendre d'autres eaux où elle a été sans moi, comme celles de Plombières, de Vichy, de Bourbonne, etc.; mais si celles d'Aixla-Chapelle sont cependant les eaux qui lui conviennent le mieux, je n'y mets aucune opposition; ce que je désire par-dessus tout, c'est qu'elle se tranquillise, et qu'elle ne se laisse pas monter la tête par des bavardages de Paris. »
Voici, enfin, la lettre que l'empereur adressait à Joséphine, la veille de son départ de Compiègne pour Anvers, qui eut lieu le 27 avril i8io': « Mon amie, je reçois deux lettres de toi. J'écris à Eugène. J'ai ordonné que l'on fît le mariage de Tascher avec la princesse de la Leyen. J^irai demain à Anvers voir ma flotte et ordonner des travaux. Je serai de retour le i5 mai. 'Eugène me dit que tu veux aller aux eaux; ne te gêne en rien. N'écoute pas les bavardages de Paris : ils sont oiseux et bien loin de connaître le véri-
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table état des choses. Mes sentiments pour toi ne changent pas, et je désire beaucoup te savoir heureuse et contente. »
Les lettres amicales de l'empereur avaient un peu calmé la châtelaine de Navarre. Elle commençait à s'accoutumer à cette résidence, où sa vie s'écoulait avec une tranquillité monotone, qui, après tant de fiévreuses agitations, n'était point sans une certaine douceur. Joséphine eut assez d'empire sur elle-même pour ne pas se laisser aller à l'abattement. Elle s^occupait de sa nouvelle propriété, et présidait elle-même à la culture de ses jardins; car, dans le deuil comme dans la joie, elle avait la passion des fleurs; elle faisait des promenades en voiture, se mettait à la recherche des infortunes, et assistait les pauvres avec une charité et une bonté inépuisables*, si elle demandait de l'argent à l'empereur, c'était bien moins pour elle que pour les malheureux. Jamais, dans l'intérieur du château, elle ne restait oisive. Tantôt elle faisait des ouvrages à l'aiguille ou au crochet, tandis qu'on lui lisait des livres ou des journaux, car elle s'intéressait, dans sa retraite, à toutes les nouvelles de la po« litique, de l'art, de la littérature ; tantôt elle recevait les autorités d'Evreux et les personnes marquantes de cette ville et des environs, avec cette grâce exquise, cette amabilité vraiment exceptionnelle qu'elle conserva toujours dans le malheur aussi bien que dans la prospérité. Après
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les déchirements et les angoisses des premiers jours qui avaient suivi le divorce venait une sorte d'accalmie.
Malheureusement, au moment même où Joséphine se rassurait un peu sur son sort, celui de sa fille lui inspirait de vives inquiétudes. La reine Hortense venait d'être obligée de se rendre à Amsterdam, auprès d'un époux qu'elle considérait, à tort ou à raison, comme un persécuteur, et avec qui l'existence lui paraissait insupportable, malgré les conseils d'apaisement et de résignation que sa mère ne cessait de lui donner. Joséphine écrivait de Navarre à sa fille, le 3 mai i8io : « J'ai reçu ta lettre, ma chère Hortense, et je vois avec bien de la peine que ta santé n'est pas bonne; j'espère que le repos la rétablira, et je ne doute pas que le roi n'y contribue aussi de tout son pouvoir par ses soins et son attachement. Chaque jour lui fera voir de plus en plus combien tu le mérites. Ménage-toi, ma chère fille; tu sais combien j'ai besoin de toi. Mon cœur a souffert au point d'altérer un peu ma santé; mais le courage triomphe des peines et je commence à être un peu mieux. Je compte aller, au commencement de juin, aux eaux d'Aixla-Chapelle, qui me sont ordonnées par Corvisart. Je passerai quelques jours avant à Malmaison. Je m'y rendrai du 20 au 21 de ce mois, car le séjour de Navarre me plaît beaucoup; je suis suis étrangère là à toutes les intrigues. Je sais
que les eaux te sont absolument nécessaires cette année; je désirerais que celles d'Aix-la-Chapelle pussent te convenir, j^aurais un grand bonheur à passer ce moment avec toi. Eugène a dû te mander qu'il était du voyage de l'empereur à Anvers. Adieu, ma chère Hortense, je t'embrasse tendrement, et je t'aime de même. Embrasse pour moi Napoléon. »
Hortense, qui, de plus en plus, donnait tort au dicton : « Heureuse comme une reine, » se trouvait aussi à plaindre dans ses palais de Hollande qu'une captive dans les plus lugubres cachots. Son imagination surexcitée lui faisait voir toutes choses sous l'aspect le plus sombre. Découragée, brisée, consternée, aussi malade de corps que d'âme, elle en était arrivée peu à peu à un état complet de prostration, qu'elle ne prenait même pas la peine de cacher à sa mère. Joséphine lui écrivit, de Navarre, le i5 mai i8jo : « J'étais extrêmement inquiète de ta santé, ma chère Hortense ; je savais que tu avais éprouvé quelques mouvements de fièvre, et j'avais besoin d'être rassurée. Ta lettre du lo vient de me parvenir, mais elle ne m'a pas donné la consolation que j'en attendais ; j'y trouve un abandon de toi-même qui m'a fait beaucoup de peine. Tu dois tenir à la vie par tarit de liens ! Et si tu as un peu d'amitié pour moi, est-ce donc quand je ne suis pas heureuse que tu dois penser si tranquillement à m'abandonner? Prends courage, ma chère fille,
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et surtout soigne ta santé. Je suis persuadée, comme je te Tai mandé, que les eaux qui t'ont été ordonnées te feraient du bien. Parle-s-en au roi avec franchise ; il ne se refusera certainement pas à une chose nécessaire à ta santé. Je compte toujours aller aux eaux au mois de juin ; mais je ne crois pas que ce soit à celles d'Aix-la-Chapelle; ce serait plutôt à Aix-en-Savoie, et je préfère ce dernier séjour. Ma santé a surtout besoin de distractions, et j'espère en trouver davantage dans un lieu que je n'ai pas encore vu,etdontla position est pittoresque. Elles sont surtout renommées pour les nerfs. Je t'engagerais à les prendre de préférence à celles de Plombières; nous passerions ce moment ensemble. Réponds-moi tout de suite sur cet article. Nous pourrions loger ensemble. Tu n'aurais pas besoin d'amener beaucoup de monde ; j'en aurais très peu, comptant voyager incognito. Je vais demain à Malmaison, où je resterai jusqu'à mon départ pour les eaux. Je vois avec plaisir que la santé de Napoléon est bonne et qu'il a bien soutenu le changement d'air. Embrasse-le pour moi, ma chère Hortense, et aime-moi aussi tendrement que je t'aime. Rappelle-moi au souvenir du roi. »
Le lendemain du jour où elle écrivait cette lettre, l'impératrice Joséphine quittait Navarre poiir se rendre à la Malmaison, où elle devait passer quelque temps, avant d'aller prendre les eaux d'Aix-en-Savoie.
ÏV
LA MAISON DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE.
Revenue à la Malmaîson, au milieu du mois de mai i8io, l'impératrice Joséphine y resta jusqu'au i8 juin. Dans cette résidence, elle menait à peu près la même existence qu'autrefois ; les grands personnages de l'empire et une foule de courtisans lui faisaient de fréquentes visites ; on eût dit qu'elle régnait encore. L'empereur lui avait organisé une maison aussi nombreuse que celle des souveraines sur le trône. Elle avait un premier aumônier, Mgr de Barrai, archevêque de Tours; une dame d'honneur, la comtesse d'Arberg; neuf dames du palais, la comtesse de Rémusat, la comtesse de Walsh-Serrant, M""" d'Audenarde, M™° de Viel-Castel, la comtesse de Turenne, la baronne de Colbert, la comtesse Octave de Ségur, M"^° de Lastic, M"® de Mackau ; une lectrice, M"'^ Gazzani; cinq chambellans, le
baron de Beaumont, M. de Turpin, M. de Viel- Gastel, le comte Louis de Montholon, M. de Lastic; un premier dcuyer, le prince Joseph de Monaco ; trois écuyers, le comte de Pourtalès, le baron d'Andlau, M. Chaumont de Quitry; un intendant général, M. Pierlot ; un secrétaire des commandements, M. Deschamps. Il y avait un conseil de la maison de l'impératrice Joséphine, conseil que présidait la dame d'honneur, et dans lequel figuraient le premier aumônier, le premier écuyer et l'intendant général.
L'empereur, en désignant ces divers personnages, avait tenu compte des préférences et des convenances de Joséphine, qui se trouvait ainsi vivre au milieu d'un entourage tout particulièrement sympathique. En nommant la comtesse d'Arberg dame d'honneur, Napoléon avait fait un choix excellent. Elle appartenait à une des plus grandes familles de Belgique. Pendant l'un de leurs premiers séjours à Bruxelles, l'empereur et l'impératrice avaient eu l'occasion de la connaître, et, par conséquent, de l'apprécier. Napoléon, l'ayant engagée à venir à Paris avec sa fille aînée, elles s'y rendirent, et reçurent, l'une et l'autre, le titre de dames du palais de Timpératrice. Elles furent, en quelque sorte, pri\ilégiées parmi les autres dames, car l'empereur leur donna un appartement aux Tuileries, et elles furent les seules qui habitassent le château. Elles étaient toujours désignées pour faire partie de la suite de l'impé-
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ratrice dans ses voyages. Napoléon ayant marié l'aînée des demoiselles d'Arberg avec le général Klein, la seconde des filles vint remplacer sa sœur auprès de sa mère, et, quelque temps après, épousa le comte de Lobau. Joséphine, au moment du divorce, aimait et estimait, depuis plusieurs années déjà, M""" d'Arberg, et sut beaucoup gré à l'empereur de la mettre à la tête de sa nouvelle maison. C'était une dame d'honneur accomplie. Elle avait été belle comme un ange dans sa jeunesse. Admirablement conservée, elle avait une distinction remarquable, des traits fins et aristocratiques, une superbe tournure, un abord un peu froid, mais un sourire charmant qui éclairait et adoucissait soudain sa bienveillante physionomie. Sa sœur était cette belle comtesse d'Albany, née comtesse de Stolberg, qui fut tant aimée du poète Alfieri, celle qu'il appelait toujours : Nohil donna.
M™® d^'Arberg avait tout pouvoir sur la maison deTimpératrice Joséphine. Elle exerçait, en réalité, les fonctions de grande maîtresse avec autant de tact que d'intelligence. « M'"*" d'Arberg, nous dit M^ie Avrillon, se fit aimer de tout le monde dans la maison. Elle joignait à une très grande bonté beaucoup de noblesse et de dignité ; de sorte qu'elle savait se faire respecter, et, au besoin même, se faire craindre, sans cesser de se faire aimer; elle était d'un caractère charmant, d'une justice à toute épreuve et d'une parfaite
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égalité d'humeur, la plus rare et peut-être la plus précieuse de toutes les qualités dans une femme. Aussi Sa Majesté lui avait-elle voué un véritable attachement... Indulgente par nature, elle savait pourtant se montrer sévère dans l'occasion. Investie de toute la confiance de l'impératrice, c'était à elle qu'on s'adressait quand on avait quelques réclamations à faire, et, toutes les fois que ces réclamations étaient justes, on était bien sûr de la trouver favorablement disposée ; mais elle possédait en même temps l'art d'éconduire les indiscrets, et Dieu sait combien il y en avait. » L'empereur qui savait que Joséphine était généreuse jusqu'à l'excès, et que l'argent fondait dans ses mains, avait ordonné àM™° d'Arberg d'exercer sur les dépenses un rigoureux contrôle. La dame d'honneur s'acquitta de cette tâche difficile avec beaucoup d'habileté, et, malgré un grand train de maison, malgré un luxe de table et de voitures presque égal à celui des Tuileries, le budget ne fut pas dépassé. Quelquefois Joséphine, qui aurait voulu pouvoir donner tout ce qu'elle avait, se fâchait un peu de cette surveillance quotidienne ; mais, si elle avait témoigné quelque mécontentement à la comtesse d'Arberg, elle s'en repentait bien vite, et tout ce que la grâce a de plus persuasif, de plus aimable, était employé pour consoler la dame d'honneur. Il y avait, parmi les dames du palais, une autre femme qui avait sur l'impératrice une très
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grande influence, c'était M"'° de Rémusat. Personne ne connaissait mieux les qualités et les imperfections de Joséphine, dont elle avait été la compagne et la confidente depuis les premiers temps du Consulat. Il lui aurait été facile de se faire attacher à la maison de la nouvelle impératrice, et de rester ainsi auprès de son mari, qui était le premier chambellan de l'empereur. Mais elle préféra la souveraine divorcée à la souveraine régnante. Au mois de décembre 1809, la reine Hortense lui dit: « Ma mère a été vivement touchée de l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son sort; moi, je ne m'en étonne pas; mais, par amitié pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari, étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne doivent-ils pas être de ce côté ? Votre position ne sera-t-elle pas souvent fausse et embarrassante ? Pouvez-vous vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service d'une impératrice régnante et jeune ? Songez-y bien, je vous donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir. » M""" de Rémusat répondit qu'elle préférait de beaucoup aux avantages des courtisans de la nouvelle souveraine le bonheur de rester auprès de l'impératrice Joséphine. « Il n'y a, madame, ajouta-t-elle, qu'une seule considération pour moi qui pourrait me porter, un moment^ à regretter ma démarche ; je vais vous le dire bien franchement. Il est impossible qu'il n'y ait pas
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dans l'intérieur de cette petite cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur, pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice, toute bonne qu'elle est, est quelquefois déliante ; je ne sais si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait une fois qu'on soupçonnât mon mari et moi d'avoir commis, d'un côté ou de l'autre, une indiscrétion, je quitterais sur-le-champ l'impératrice. » La reine Hortense répondit à la comtesse de Rémusat qu'elle avait raison, l'embrassa, et lui dit que l'impératrice désirait, au fond, la garder auprès d'elle.
M"" de Rémusat accepta donc le poste de confiance et de dévouement que la reconnaissance lui avait fait un devoir de souhaiter, et, par son instruction, son tact et son esprit, elle se distingua particulièrement dans la petite cour de Joséphine, cour qui avait, comme la grande, celle de Napoléon et de Marie-Louise, ses ambitions et ses rivalités, ses jalousies et ses intrigues.
Les autres dames du palais de l'impératrice Joséphine, la comtesse de Walsh-Serrant, M""" d' Audenarde, M""" de Viel-Castel, la comtesse de Turenne, la baronne de Colbert, la comtesse Octave de Ségur, M'"' de Lastic, étaient des femmes de mérite que leurs antécédents et leur situa-