‹ Les dernières années de l'impératrice JoséphineChapitre 14 sur 51 · LA MAISON DE L IMPERATRICE JOSEPHINE · texte numérisé non relu

LA MAISON DE L IMPERATRICE JOSEPHINE

Gazzani, était une femme célèbre par sa beauté exceptionnelle. Cette charmante Italienne, que M. de Talleyrand avait désignée à l'empereur en 1807, passait pour avoir été la favorite du souverain. Son mari avait été envoyé en province comme receveur général, tandis qu'elle-même remplissant à la cour les fonctions de lectrice de l'impératrice, y attirait tous les regards, et y était admirée comme la plus jolie femme de l'Europe. Lors du voyage de Fontainebleau, vers la fin de l'année i8o5, elle avait été à l'apogée de son éclat et de son succès. En parlant d'elle, M"^ de Rémusat nous dit: a Je n'ai jamais vu de plus beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le visage. »

Une autre femme que Joséphine aurait voulu se venger de M""" Gazzani, dont la grande fav^eur auprès de Napoléon avait, d'ailleurs, duré peu de temps. Au lieu de cela, elle la combla de bienfaits, et, après le divorce, elle voulut la garder auprès d'elle, comme lectrice. Il y avait entre la belle Italienne et la souveraine abandonnée une sorte de communauté de chagrins. Peut-être •Joséphine se disait-elle : « Comme moi, elle a été aimée de l'empereur, comme moi elle a souffert pour lui. » Cette pensée, loin de l'éloigner de M""^ Gazzani, la rapprochait de cette favorite d'un jour, qui, elle aussi, avait passé de la pleine faveur à une sorte de disgrâce.

Ce n^'était pas un spectacle médiocrement eu-

rieux de voir en face l'une de l'autre ces deux femmes, qui avaient tant brillé à la cour, et qui expiaient leurs succès dans la retraite. Affable et indulgente, Joséphine n'avait que des paroles affectueuses pour la belle Italienne^ qui, de son côté, était profondément touchée par une bonté si méritoire, et vouait à son auguste bienfaitrice une reconnaissance mêlée de vénération. Joséphine, à la différence des autres femmes, surtout quand elles ne sont plus de la première jeunesse, ne portait aucune envie aux grandes beautés. Tout au contraire, elle aimait à s'en entourer et à mettre en lumière leurs attraits. Aucun sentiment de jalousie n'entrait dans ce cœur foncièrement bon. Et pourtant M'-e Gazzani rayonnait. C'était une véritable sirène, une enchanteresse. Ses yeux exprimaient avec promptitude tout ce qu'elle disait et tout ce qu'elle écoutait. M"ie Souza trouvait que ces yeux-là étaient comme les nuages, qu'on pouvait y lire tout ce qui plaît. La séduisante Génoise avait des dents d'une blancheur éclatante, qui se montraient par un petit rire de côté, rendant sa physionomie plus piquante encore. Elle dansait dans la perfection. Sans être une habile musicienne, elle chantait agréablement des morceaux étudiés d'avance, et, sans être brillante, sa conversation, embellie par le son de sa voix et par les expressions heureuses qui sortaient de sa bouche charmante, avait une saveur et une grâce pénétrantes. En résumé, la

présence de M™« Gazzani était un des principaux ornements de la Malmaison et de Navarre.

Les hommes qui faisaient partie de la maison de l'impératrice Joséphine étaient tous des hommes spécialement comme il faut. Le baron de Beaumont, qui remplissait près d'elle les fonctions de chevalier d'honneur, se faisait remarquer par son extrême douceur et par son exquise urbanité. « Quelques personnes même, nous dit ]y[iie Avrillon, le trouvaient trop attentif, parce qu'il poussait le zèle de ses fonctions jusqu'à usurper quelquefois celles des valets de chambre. Pour moi, qui l'ai vu de près et souvent, je n'ai dû voir dans son empressement qu'un instinct de galanterie, comme l'avaient autrefois tant de vieux gentilshommes, et non des marques de servilité. Comment n'aurait-il pas été prêt à aller au-devant des petits services doilt^^Sa Majesté pouvait avoir besoin, lui étant sincèrement attaché, puisqu'il était d'une extrême prévenance pour tout le monde ? » Un autre des chambellans, M. de Turpin-Crissé, était connu par son agréable talent de peintre de paysages.

Le premier écuyer, le prince Joseph de Monaco, qui, dans l'Almanach impérial de 1810, figure sous le simple nom de M. de Monaco, et qui, dans l'Almanach de 18 ri, porte, au lieu du titre de prince, celui de baron, que l'empereur lui avait accordé, se faisait remarquer par son goût pour le faste. Ses serviteurs l'appelaient

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toujours mon prince, et quand il se rendait de la Malmaison à Paris, c'était dans une voiture attelée de six chevaux, précédée par un piqueur et un courrier. Il était tout fier d'avoir des aïeux qui battaient monnaie et avaient une armée composée de quelques soldats. Il s'était distingué à la guerre, au service de la France, et avait reçu des blessures graves, dont il souffrait encore, et qui lui méritaient les sympathies de l'impératrice Joséphine. Il s'occupait, du reste, avec le plus grand soin, de tout ce qui concernait sa charge de premier écuyer.

Parmi les autres écuyers, il en était un que rimpératrice affectionnait particulièrement, c'était le comte Fritz de Pourtalès, devenu Français depuis que sa patrie, la principauté de Neuchâtel, était le fief du maréchal Berthier. Officier d'ordonnance de ce maréchal pendant la campagne de Wagram, M. de Pourtalès avait été décoré par l'empereur pour avoir, porteur d'un ordre important, traversé le Danube à la nage sous le feu de l'ennemi. Il servit ensuite avec distinction en Espagne et donna sa démission pour devenir écuyer de l'impératrice Joséphine. Sa bravoure, sa politesse, son excellente réputation le faisaient estimer et apprécier par la petite cour de la Malmaison. C'est Va qu'il fit la connaissance de M^^^ de Castellane, et lui témoigna une reconnaissance partagée. L'impératrice donna à sa demoiselle d'honneur une dot, et la maria, en i8ii,à M.de

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Pourtalès. Elle fit pour M^^^ Je Mackau ce qu'elle avait fait pour M'^^ de Castellane. Elle la dota, €t la maria au généralVattier de Saint-Alphonse. Ces deux unions, qui étaient des mariages d'inclination mutuelle, furent parfaitement heureuses.

Le secrétaire des commandements, M. Deschamps, était une des plus anciennes connaissances de l'impératrice. Il possédait toute sa confiance, et s'en montrait parfaitement digne. Dès qu'il avait paru devant elle dans la matinée, et qu'il avait rempli ses fonctions de secrétaire, il était libre jusqu'au lendemain, et l'impératrice ne le faisait jamais demander. Aussi n'habitait-il pas la Malmaison. Quant à l'intendant général, M. Pierlot, c'était un fort brave homme, qui surveillait de très près les dépenses, et qui imposait, pour le service intérieur, des économies dont on se plaignait parfois, car elles n'entraient pas dans les vues de Joséphine, toujours généreuse jusqu'à la prodigalité.

Outre les personnes dont se composait sa maison, l'impératrice avait auprès d'elle quatre femmes de chambre, parmi lesquelles figurait, en qualité de première femme, M^^° Avrillon, une garde des atours, deux filles d'atours, dont une négresse, un premier valet de chambre, deux valets de chambre coiffeurs, deux huissiers de la chambre (MM. Gasse et Glatigny, qui avaient servi à la cour de Louis XVI), deux Basques,

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ramenés de Bayonne, qui faisaient les fonctions de coureurs, et enfin une baigneuse.

L'étiquette était observée à la Malmaison aussi bien qu'aux Tuileries. Pendant que Napoléon et Marie-Louise faisaient leur tournée triomphale à Anvers et dans les départements du Nord de Tempirc, Joséphine recevait à la Malmaison les grands dignitaires, les ministres, les principales autorités, car on savait que lui rendre hommage, c'était faire quelque chose d'agréable à son ancien époux. Un peu étourdie par le tumulte quotidien de cette vie de représentation, Joséphine n'en sentait pas moins les cruelles atteintes d'une douleur que les chagrins, sans cesse croissants, de la reine Hortense, augmentaient.

L'impératrice écrivait à sa fille, alors à Amsterdam, le 3i mai 1810: « Je viens de recevoir ta lettre du 24, ma chère Hortense; j'en suis plus contente que de la dernière, et je compte sur la promesse que tu me fais de prendre soin de ta santé; mais j'y vois encore un ton de découragement qui m'afflige, et qui vient sans doute du malaise que tu éprouves. Il me tarde que tu reprennes l'usage des eaux, quoique celles de Plombières soient bien éloignées d'Aix-en-Savoie, où je compte me rendre. J'espère que tu t'en trouveras bien, et que ton courage se fortifiera, en même temps que ta santé. J'espère que tu passeras par Paris ; je désire tant te voir! Adieu, ma

chère fille; je t'attends avec impatience, et je t'aime avec tendresse. »

La reine Hortense, ayant quitté Amsterdam pour aller prendre les eaux de Plombières, sa mère lui écrivait le 8 juin : « J'ai reçu ta lettre datée de Verdun, ma chère Hortense; elle m'a beaucoup tranquillisée, et je pense avec plaisir que, maintenant, tu es arrivée à Plombières. Je ne doute pas que tu n'éprouves bientôt le bon effet des eaux, et je t'engage à y prolonger ton séjour le plus que tu pourras. Je me rendrai incessamment à celles d'Aix-en-Savoie, et je compte, à mon retour, s'il n'est pas trop tard, aller te voir à Plombières. Dans tous les cas, j'espère que nous nous reverrons à Paris, et que tu ne retourneras pas en Hollande. Ne te laisse donc pas aller au chagrin et prends du courage; c'est la tranquillité d'àme qui seconde l'eff'et des eaux. Je profite, pour t'écrire, du départ d'un aide de camp qu'Eugène t'envoie. Tu me demandes si j'ai vu l'empereur ; je n'ai pas encore eu ce plaisir, mais il m'a fait dire par Eugène qu'il viendrait me voir bientôt. Adieu, ma chère fille, pense quelquefois à ma tendresse pour toi. Chagrin et bonheur, nous devons tout partager ensemble, et tu n'auras jamais de peine si grande que mon attachement pour toi ne soit encore bien au-dessus. Rappelle-moi au souvenir de Julie (la reine d'Espagne, qui était à Plombières). »

Napoléon et Marie-Louise, venant d'Anvers,

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étaient de retour à Saint-Cloud depuis le i" juin. L'empereur, qui, depuis son mariage avec la nouvelle impératrice, n'avait pas encore vu Joséphine, se rendit à la Malmaison, le i3 juin, et causa très amicalement avec l'ancienne compagne, qui lui rappelait ses plus beaux jours. Lorsqu'il fut parti, Joséphine appela M\^^ Avrillon, qui la trouva baignée de larmes, qu'elle avait retenues à grand'peine, en présence de Napoléon, et qui, s'échappant alors sans contrainte, lui dégonflaient le coeur. « L'empereur, disait-elle, a été plein de bonté pour moi ; jamais, peut-être, il ne m'avait parlé avec plus de douceur et d'amabilité; ainsi vous ne devez attribuer les pleurs que vous me voyez répandre à rien de pénible, mais bien à rémotion, à la fois cruelle et pleine de charmes que cette entrevue m'a fait éprouver. » . Le lendemain, Joséphine écrivait à sa fille : « Malmaison, 14 juin 1810. Je n'ai su combien tu avais souffert, ma chère Hortense, que lorsque tu étais déjà mieux ; mais j'en avais le pressentiment, et mon inquiétude m'avait fait écrire à une de tes dames pour lui indiquer le télégraphe de Nancy comme une prompte ressource pour appeler un médecin. Je suis bien aise de savoir le tien près de toi. Tu me demandes ce que je fais ; j'ai eu hier un jour de bonheur ; l^empereur est venu me voir. Sa présence m'a rendue heureuse, quoiqu'elle ait renouvelé mes peines. Ces émotions sont de celles qu'on voudrait éprouver

souvent. Tout le temps qu'il est resté avec moi, j'ai eu assez de courage pour retenir des larmes que je sentais prêtes à couler; mais, après qu'il a été partie je n'ai pu les retenir, et je me suis trouvée bien malheureuse. Il a été pour moi bon et aimable, comme à son ordinaire, et j'espère qu'il aura lu dans mon cœur toute la tendresse et tout le dévouement dont je suis pénétrée pour lui. Je lui ai parlé de ta position, il m'a écoutée avec intérêt. Il est d'avis que tu ne retournes plus en Hollande, le roi ne s'étant pas conduit comme il aurait dû le faire ; ta santé et la démarche que tu as faite étaient un sacrifice ; tu as prouvé par là à l'empereur et à la famille de ton mari combien tu désirais faire une chose qui leur était agréable. L'avis de l'empereur est donc que tu prennes les eaux le temps nécessaire ; qu'ensuite tu écrives à ton mari que l'avis des médecins est que tu habites un climat chaud, pendant quelque temps; qu'en conséquence tu ailles en Italie, près de ton frère; quant à ton fils Louis, l'empereur donnera ordre qu'il ne sorte pas de France. Ces détails, ma chère Hortense, te feront plaisir; ils te rendront, j'espère, le courage et la tranquillité. Je compte te voir, soit à Aix-en- Savoie, si les eaux de Plombières ne te réussissent pas, soit en Suisse, où l'empereur m'a permis de voyager. Nous pourrions nous donner rendez-vous pour nous réunir ; alors je te dirai de vive voix les détails qu'il serait trop long de

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t'écrire. Je compte partir lundi prochain pour Aix-en-Savoie. Je voyagerai incognito sous le nom de M""" d'Arberg. Tu pourras envoyer tes lettres pour moi à Lavalette. Ton fils, qui est ici dans ce moment, se porte très bien ; il est rose et blanc. Adieu, ma chère Hortense; donne-moi souvent de tes nouvelles, et compte toujours sur toute ma tendresse. »

Au moment où elle écrivait cette lettre, l'impératrice Joséphine avait auprès d'elle le second fils de la reine de Hollande, le petit prince Louis. Cet enfant, le futur Napoléon III, avait une santé délicate, et l'empereur était heureux de le savoir confié aux soins de sa grand'mère. Joséphine, qui admirait sa grâce, sa gentillesse et sa précoce intelligence, l'aimait passionnément. Elle lui avait donné le sobriquet du petit Oui-Oui, Elle fut très triste, quand, le i8 juin i8io, elle dut s'en séparer, pour se rendre aux eaux d'Aix-en- Savoie, car elle était également tendre comme mère et comme grand'mère.

L'impératrice Joséphine arriva à Aix-en-Savoie dans la seconde quinzaine du mois de juin iSro. Elle était accompagnée de M™" d'Audenarde, de M"*^ de Mackau, du comte de Pourtalès et de M. de Turpin-Grissé. La comtesse de Rémusat la rejoignit au bout d'une semaine. L'impératrice occupait une modeste habitation avec M"^^ d'Audenarde, et les autres personnes de sa suite logeaient dans une petite maison du voisinage. Joséphine menait une vie très simple. Un peu de lecture le matin, la promenade après, le dîner à huit heures à cause de la chaleur, le jeu ensuite, et quelque peu de musique, ainsi se passait l'existence. Bien qu'elle eût refusé toutes les démonstrations officielles, l'impératrice n'en fixait pas moins l'attention générale dans une toute petite ville, où sa présence était un événement,

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et, dès qu'elle sortait, il y avait des attroupements pour la regarder et pour la suivre. Mme de Rémusat écrivait à ce sujet à son mari : « C'est bien un peu là l'inconvénient de nos promenades. Nous ne pouvons faire un pas sans attirer les buveurs et les habitants ; il est vrai que c'est un événement assez important pour des gens assez pauvres et des goutteux, de nous posséder ici. La jolie calèche, les beaux chevaux, les livrées, nos parures, tout cela fait un grand effet, et, au milieu de tout cela, la figure douce et toujours bienveillante de ma patronne. On vient deChambéry, de Genève, de Turin, de Grenoble pour la voir seulement; on lui témoigne un extrême intérêt. Ce qui me fait plaisir, c'est qu'on n'a pas l'air de supposer qu'elle est devenue étrangère, car on lui remet beaucoup de pétitions pour lui, et on a l'air de croire encore qu'elle est un intermédiaire entre le malheur et lui. Elle accueille tout avec une bonté remarquable, et elle fait beaucoup de bien autour d'elle, sans aucune apparence d'ostentation. «

Le 5 juillet, l'impératrice se promenait sur la route de Chambéry, quand elle rencontra son courrier ; il apportait une lettre du prince Eu-gène, racontant l'horrible incendie qui, dans la nuit du i'^' au 2 juillet, avait fait tant de victimes à l'hôtel de l'ambassade d'Autriche, lors du bal donné par l'ambassadeur, prince de Schwarzenberg, à Napoléon et à Marie-Louise. A la nou-

velle du danger que l'empereur avait couru, Joséphine tressaillit. Elle pleurait à chaudes larmes : « Quelle singulière situation ! s'écriait-elle. Un lien encore si fort, et des intérêts devenus si différents ! »

Le 10 juillet, le prince Eugène venant de Paris, et retournant à Milan, arrivait à Aix-en-Savoie. Il avait été récemment élevé à l'hérédité du grand-duché de Francfort, ce qui était généralement interprété comme un signe fâcheux pour l'indépendance du royaume d'Italie. On commençait à soupçonner chez l'empereur l'intention de réunir ce royaume à l'empire français, et l'on se disait que sans doute le vice-roi cesserait de porter le titre de fils adoptif de l'empereur, lorsque Napoléon aurait un véritable fils. Joséphine craignait donc qu'Eugène ne vînt à perdre la viceroyauté d'Italie, en même temps qu'Hortense descendrait du trône de Hollande. Le vice-roi évita d'entretenir sa mère de pareilles questions, que, par suite de son désintéressement habituel, il mettait toujours au second rang. Mais il donna beaucoup de détails sur l'horrible catastrophe du bal de l'ambassade d'Autriche, auquel il avait assisté. La famille impériale, qui fut l'objet de la première sollicitude du prince de Schwarzenberg^ avait été bientôt mise en sûreté. L'empereur, après avoir fait monter l'impératrice Marie- Louise en voiture, s'y était placé à côté d'elle, pour la rassurer ; mais arrivé aux Champs-Ely-

sées, il la laissa continuer sa route sur Saint- Cloud, et il revint à l'hôtel de rarnl;assade, dans l'espérance de contribuer à sauver quelques personnes. Parmi celles qui périrent se trouvait la princesse de la Leyen, sœur de l'ambassadeur, et mère de la jeune fille que devait épouser M. de Tascher, cousin de l'impératrice. Cette horrible catastrophe, qui rappelait celle de la place Louis XV, lors de la grande fête populaire donnée par la ville de Paris le 3o mai 1770, à l'occasion du mariage de Marie-Antoinette, avait fait faire des rapprochements sinistres, et suggérait aux gens superstitieux des pressentiments sombres, au sujet d'une alliance que les optimistes regardaient comme le gage du triomphe éternel de l'Empire.

Le prince Eugène avait ramené de Paris sa femme, la princesse Auguste de Bavière. Mais, comme elle était souffrante, elle avait dû s'arrêter à Genève, et son mari était venu seul à Aixen-Savoie. L'impératrice Joséphine ne voulut pas se priver du plaisir d'embrasser sa belle-fille qu'elle aimait beaucoup. Elle se rendit à Genève, le II juillet, et en repartit le lendemain, après avoir passé quelques heures auprès de la vicereine. La présence de Joséphine dans la grande ville suisse y causa beaucoup d'impression. M""" de Rémusat écrivait à ce sujet : « A Genève, elle a échappé de son mieux à un empressement vraiment embarrassant, et je suis toujours frap-

péede l'habileté avec laquelle elle rend toute simple une situation qui, d'abord, paraît embarrassante ; c'est qu'elle n'a aucune vanité, qu'elle ne cherche point du tout l'effet. Elle parle de l'empereur comme d'un frère, de l'impératrice nouvelle, comme de celle qui doit donner des enfants à la France, et, si les bruits de grossesse qui se répandent sont vrais, je suis sûre qu'elle en sera contente. »

Joséphine reçut, à Aix-en-Savoie^ plusieurs visites, notamment celles de M. et de M""" de Chateaubriand, de M"'" de Sales, appartenant à la famille de saint François, et d'un des plus brillants officiers de Tarmée française, le jeune comte de Flahaut. Né en 1785,1! s'était enrôlé à quinze ans, et, à vingt ans, il était déjà colonel. Très beau, très aimable et très séduisant, il devait produire sur le cœur de la reine Hortense une fort vive impression. Son père, qui était général, avait péri sur l'échafaud pendant la Terreur, et sa mère, femme de beaucoup d'esprit, auteur de plusieurs romans qui eurent une grande vogue, s'était remariée, en 1802, avec un diplomate portugais, M. de Souza-Boutelho. Le jeune colonel animait par son entrain la petite cour de Joséphine.

Malgré ses malheurs^ l'impératrice conservait cette exquise amabilité, cette bienveillance inaltérable, cette douceur vraiment exemplaire dont elle avait le secret. Écoutons ce qu'en dit M»^^ Je

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Rémusat dans ses lettres à son mari, charmantes lettres où l'amour conjugal se révèle avec tant de grâce, et qui méritent autant d'être lues que ses fameux Mémoires : « Elle est calme et douce. Quelquefois, me dit-elle, le repos tient lieu de bonheur. Elle se conduit avec une réserve vraiment remarquable; si elle disait un seul mot, on lui ferait une cour assidue. Les autorités des villes environnantes voulaient la complimenter, mais elle atout refusé, et sans effort, comme sans apparence de contrainte. On lui témoigne partout de l'empressement et du respect. Elle parle de l'empereur comme il faut et quand il le faut; enfin, il est impossible d'avoir plus de mesure et de tact. Malgré cette résignation, quelquefois, quand un peu de tristesse la saisit, elle me fait un signe, et vient s'épancher avec moi. Je m'efforce de la distraire et de l'encourager, et elle accepte de bonne grâce toutes les consolations que la raison peut offrir... Elle me témoigne le plaisir qu'elle a de me voir de mille manières. Elle aime à être entourée, elle s'amuse des contes que je lui fais ; c'est moi, entends-tu, qui la fais rire. Enfin, elle est réellement charmante et d'une douceur angélique, tellement que je suis bien sûre de ne la quitter qu'avec un serrement de cœur, lorsque je serais cependant si contente de retourner vers toi. Le bruit s'est répandu que l'impératrice Marie-Louise était grosse ; je puis dire avec vérité que j'ai été témoin d'une joie sincère

à cette nouvelle, et, en effet, cet événement serait la récompense d'un grand sacrifice. »

Les environs d'Aix-en-Savoie ont quelque chose de mélancolique qui convenait bien à la douleur touchante et résignée de Joséphine. La nature semblait compatir à son deuil. Les paysages assombris sur lesquels des montagnes immenses paraissent peser comme des poids gigantesques ressemblent aux âmes que la tristesse accable. Ils ont quelque chose d'oppressé. On dirait qu'ils aspirent, eux aussi, à je ne sais quelle délivrance. Le lac du Bourget, encaissé dans des rocs sinistres, la montagne appelée Déni du Chat, dressant, pendant deux lieues, contre le ciel, une ligne uniforme, sans ondulations à son sommet, la petite ville d'Aix-en-Savoie, assise sur un large coteau de vignes, de prés et de vergers, et reliée au lac^ qui étincelle ou qui pâlit, selon les nuages et les heures du jour, par une allée de peupliers séculaires, semblable à ces allées d'ifs qui conduisent, en Turquie, aux sites des tombeaux, tout cela envahit l'âme, et porte à la méditation. C'est le paysage qui a inspiré à Lamartine les plus belles pages de Raphaël. Comme l'auteur de Jocelyn a parlé avec poésie de ces vents engouffrés dans les gorges des montagnes, avec des murmures tristes et mélodieux, qui semblent parcourir en quelques minutes toute la gamme des joies, des forces ou des mélancolies de la naturel « L'âme en est remuée jusqu'au fond. Puis

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ils s'évanouissent comme les conversations d'esprits célestes qui ont passé, et qui s'éloignent. Des silences comme l'oreille n'en perçoit jamais ailleurs leur succèdent, et assoupissent en vous jusqu'au bruit de la respiration. Les ombres bleues et fraîches du soir glissent rapidement, dépliées en linceul sur ces horizons qui ont à peine joui de leurs derniers soleils. La nature semble mourir, mais commemeurent la jeunesse et la beauté, dans toute sa grâce et dans toute sa sérénité. »

Joséphine, après tant de déceptions et de chagrins, n'éprouvait-elle pas des sentiments analogues à ceux du grand poète, quand, du haut de la colline de Tresserves, il interrogeait l'horizon, et chantait ainsi :

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes, Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor jette un dernier rayon; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique.

Un son religieux se répand dans les airs ;

Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme, ni transports ; Je contemple la terre, ainsi qu'une âme errante; Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant. Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis: Nulle part le bonheur ne m'attend.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, rochers, forets, solitudes, si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Les tristes pensées de Joséphine l'attiraient vers un édifice religieux, qui jette l'ombre de ses vastes cloîtres sur les eaux du lac du Bourget. C'est l'abbaye de Haute-Combe, tombeau des princes de la maison de Savoie, monastère pittoresque et sombre, que Lamartine a décrit ainsi : « Abrité tout le jour du soleil par la muraille du mont du Chat, cet édifice rappelle, par Tobscurité qui l'environne, la nuit éternelle, dont il est le seuil pour les princes descendus du trône dans ses caveaux. Seulement, le soir, un rayon de soleil couchant frappe et se réverbère un moment sur ses murs, comme pour montrer le port de la vie aux hommes, à la fin du jour. Quelques barques de pêcheurs gh'ssent silencieusement sur les eaux profondes, sous les falaises de la montagne. La vétusté de leurs bordages les fait confondre, par leur couleur, avec la teinte sombre des rochers. Des aigles aux plumes grisâtres planent sans

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cesse au-dessus des rochers etdes barques, comme pour disputer leur proie aux filets, ou pour fondre sur les oiseaux pêcheurs qui suivent le sillage de ces bateaux le long du bord. » L'abbaye s'avance sur une pointe, au milieu du lac, qui est entouré de tous côtés par des montagnes arides et à pic; point de végétation; partout le silence, la solitude.

Joséphine voulut s'embarquer sur le lac du Bourget, le 26 juillet 18 10, pour aller visiter l'abbaye de Haute-Combe. Le lac est extrêmement dangereux à cause de sa position resserrée entre deux montagnes; il en résulte qu'on ne peut aborder qu'à deux points, celui du départ et celui du débarquement. Au moment où l'impératrice monta en bateau, avec M. de Flahaut, M""^ de Rémusat et une autre de ses dames, le temps était superbe, la traversée fut on ne peut plus heureuse, la visite de l'abbaye offrit un très grand intérêt, mais, au retour, tout changea; des nuages obscurcirent le ciel; une tempête subite agita les eaux troublées du lac; le vent, qui soufflait avec violence, s'engouffrait avec tant de force dans une toile qu'on avait placée à l'arrière de l'embarcation, pour préserver l'impératrice des rayons obliques du soleil, que la barque faillit plusieurs fois chavirer. Joséphine, à deux doigts de la mort, ne perdit pas un instant courage ; elle eut assez de présence d'esprit pour faire enlever la toile qui augmentait le péril, et,

après la traversée la plus dangereuse, elle arriva enfin au port. M™° de Rémusat racontait ainsi à son mari ce qu'elle avait alors éprouvé : « Des souvenirs sont étonnés de se trouver là, des inquiétudes de l'avenir, des confessions interrompues par Tespérance qui renaissait tout à coup, un peu la crainte de la douleur, et puis je ne sais quel embarras de la manière dont on tomberait, et dont on serait repêchée, et alors un souvenir de Paul et Virginie. Ce qui est plaisant, c'est que nous avons eu toutes trois la même idée, et que nous nous sommes avoué, depuis, que nulle d'entre nous n'aurait eu le courage de sa modeste résistance. Enfin, Charles de Flahaut chantait, et, par une sorte d'imitation machinale, je chantais aussi intérieurement, et je recommandais mon âme à Dieu sur tout cet accompagnement. Ah 1 que nous sommes de pauvres machines ! Mon ami, il est charmant d'arriver à terre après de semblables émotions. On se ressaisit avec délices de la vie et de tout ce qui vous la rend chère. » Quand l'empereur eut appris le péril auquel Joséphine avait échappé, il lui écrivit : « J'ai vu avec peine le danger que tu as couru. Pour une habitante des îles de l'Océan, mourir dans un lac, c'eût été une fatalité. »

Le 26 juillet 18 10, l'impératrice Joséphine, en revenant à Aix-en-Savoie, après Texcursion à l'abbaye de Haute-Combe, qui avait failli lui être si fatale, trouva un chambellan de la reine Hortense, qui lui annonça pour le lendemain l'arrivée de cette princesse. L'entrevue de la mère et de la fille fut très touchante. Depuis quelques semaines le sort et la santé de la reine de Hollande inspiraient à Joséphine les plus vives inquiétudes. De graves événements venaient de se passer à Amsterdam . Hortense n'était plus qu'une épouse sans époux et une reine sans royaume. Une brouille définitive l'avait séparée du roi Louis, et ce malheureux monarque avait abdiqué, après avoir essayé une lutte ardente, mais inutile, contre les volontés de son inflexible frère. Louis voulait agir comme un Hollandais,

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et Tempereur lui ordonnait, au contraire, de n'être rien de plus qu'un préfet de l'empire. De là des querelles et des récriminations qui étaient, dans les derniers temps, arrivées à l'état aigu. Mandé à Paris, à l'occasion du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, le souverain vassal y avait profondément souffert des procédés de son frère. Il fit alors porter par un de ses écuyers, M. de Bilandt, l'ordre de défendre la Hollande contre une invasion française, au moyen des inondations, et surtout d'empêcher l'occupation d'Amsterdam par les troupes impériales. Napoléon, informé de cet ordre, fit venir le roi, et lui dit sévèrement : « Choisissez ; ou contremandez la défense d'Amsterdam, et destituez Kragenhoff et Mollerus (ministres de la guerre et des aftaires étrangères), ou voici le décret de réunion que je fais partir à l'instant même, et vous ne retournerez plus en Hollande; il m'est indifférent que l'on me taxe d'injustice et de cruauté, pourvu que mon système avance ; vous êtes dans mes mains. »

A la vue du décret, Louis fit semblant de céder, mais il se promit de s'évader pendant la nuit, et de retourner furtivement dans son royaume. Cet espoir fut déjoué ; lorsqu'il rentra dans l'hôtel de Madame mère, oh il logeait, il s'y trouva cerné par des gendarmes d'élite, chargés de ne pas le perdre de vue. Clarke, ministre de la guerre, vint chez lui pour se plaindre de ce

que Jes commandants des places fortes de Hollande en avaient refusé l'entrée aux troupes françaises : « Ainsi Votre Majesté, dit le ministre, déclare la guerre à la France et à l'empereur. — Pas de mauvaise plaisanterie, répondit le pauvre roi, un prisonnier ne déclare pas la guerre. Que l'empereur me laisse en liberté, et alors il fera ce qu'il voudra. » Louis tomba sérieusement malade ; tous les souverains et princes qui étaient alors à Paris, s'empressèrent de venir le voir. Napoléon s'abstint d'abord de lui rendre visite ; il s'y décida enfin, et la conversation entre les deux frères fut assez amicale. Louis, dont la santé s'était un peu améliorée, alla au-devant de Marie-Louise, à Soissons, pour l'accompagner jusqu'au château de Compiègne. Arrivé dans ce palais le 24 mars, il apprit que ses appartements et ceux de sa femme étaient contigus, comme pour forcer un rapprochement entre les deux époux qu'une incompatibilité d'humeur absolue séparait l'un de l'autre. Il trouva que cette tentative de réconciliation était un nouvel acte de tyrannie de la part de son frère, et, pour se soustraire à toute discussion, il fit préparer ses équipages le 3o mars, afin de partir secrètement dans la nuit. Un incendie, qui éclata au moment où il allait s'éloigner, le retint encore à Compiègne. Enfin, le 8 avril, il reçut de Napoléon la permission de retourner à Amsterdam, oià la reine et le prince royal devaient le suivre.

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Les deux époux prirent une route différente ; mais quand on les vit retourner l'un et l'autre en Hollande, on espéra que leur brouille allait finir, et la reine Hortense, qui était très aimée du peuple néerlandais, fut particulièrement bien reçue par toutes les classes de la société. Cependant l'hostilité que Louis témoignait à sa femme ne faisait que s'accroître. Il ordonna qu'un mur sans communications séparât ses appartements de ceux de la reine, pour bien constater une séparation devenue irrévocable. Hortense, profondément froissée de la malveillance de son mari, prit alors la résolution de s'enfuir d'un pays où elle se considérait comme prisonnière. Après un court séjour au château de Loo, elle trouv^a l'existence si intolérable, que, laissant là son fils aîné qu'elle adorait, elle s'échappa. Le roi, au lieu de la faire poursuivre, ne s'inquiéta plus d'elle, et ne prononça même plus son nom.

Sur ces entrefaites, le duc de Rovigo réclama l'occupation d'Amsterdam par les troupes impériales. Plutôt que d'y consentir, le roi se décida à se débarrasser d'une couronne qui lui meurtrissait le front. Il réunit ses ministres, et leur annonça qu'il abdiquait en faveur de son fils; la reine devait être régente. Les ministres comprirent qu'une telle combinaison n'avait rien de viable. Cependant ils ne firent aucune objection, et promirent de garder le secret jusqu'au départ du souverain. Tous les actes furent signés dans

la nuit du 2 au 3 juillet 1 8 1 o ; le roi fugitif, après avoir inondé son fils de ses larmes, sortit à pied de son pavillon de Haarlem, par le jardin, et fit une chute dans le fossé. Mais cette chute ne l'empêcha point de partir. Il monta en voiture, et s'éloigna, sans avoir fait savoir à ses ministres eux-mêmes quel serait le lieu de sa retraite. Le matin, ceux-ci se rendirent auprès du prince royal, et le saluèrent en qualité de roi. Dans l'après-midi, les troupes françaises entraient à Amsterdam. Napoléon n'acceptait pas l'élévation du prince royal au trône, et, par un décret du 9 juillet i8 10, il annexait la Hollande à l'empire. Ces événements troublèrent beaucoup Piaipératrice Joséphine. Le 3 juillet, elle adressait cette lettre à sa fille, à Plombières: « Je t'ai écrit il y a quelques jours, ma chère Hortense. Le temps me paraît bien long quand je ne reçois pas de tes nouvelles, et je n'en ai pas eu depuis le i8 du mois dernier. Combien je regrette de n'avoir pas su avant mon départ le véritable état de ta santé, j'aurais été à Plombières te donner des soins, et je n'éprouverais pas l'inquiétude qui me tourmente à une si grande distance ! Ma seule consolation est de penser que tu viendras ici. Je prends les eaux depuis quelques jours, et je m'en trouve bien ; je suis persuadée qu'elles te réussiraient d'autant mieux qu'on peut les rendre aussi douces qu'on le veut. Si tu ne peux venir ici, j'espère au moins que nous nous rejoindrons en

Suisse. Fais que je te voie^ ma chère fille. Seule, abandonnée, loin de tous les miens, et au milieu des étrangers, juge combien je suis triste, et tout le besoin que j'ai de ta présence. Adieu, je t'embrasse tendrement. »

La conduite du roi Louis avait vivement affecté l'empereur. La lecture des dépêches qui lui annonçaient l'abdication et la fuite de son frère lui avait arraché des exclamations réitérées d'indignation et de surprise. « Devais-je m'attendre, s'était-il écrié, avec des larmes dans les yeux, à un tel outrage de la part d'un homme à qui j'ai servi de père ? Je l'ai élevé avec les faibles ressources de ma solde de lieutenant d'artillerie; j'ai partagé avec lui mon pain et les matelas de mon lit. Où va-t-il ? Chez les étrangers, pour faire croire qu^il n'est pas en sûreté en France, ou dans les États soumis à mon influence ! »

Le 8 juillet 1810, Napoléon écrivait de Rambouillet à Joséphine : « Mon amie, j'ai reçu ta lettre du 3 juillet. Tu auras vu Eugène, et sa présence t'aura fait du bien. J'ai appris avec plaisir que les eaux te sont bonnes. Le roi de Hollande vient d'abdiquer la couronne, en lais* sant la régence, selon la Constitution, à la reine. Il a quitté Amsterdam, et laissé le grand-duc de Berg (le fils aîné de Louis était devenu grand-duc de Berg, quand Murât avait cessé de l'être, pour monter sur le trône de Naples). J'ai réuni la Hollande à la France ; mais cet acte a cela d'heu- :

reux, qu'il émancipe la reine, et ton infortunée fille va venir à Paris avec son fils, le grand-duc de Berg; cela la rendra parfaitement heureuse. Ma santé est bonne. Je suis venu pour chasser quelques jours. Je te verrai avec plaisir cet automne. Ne doute jamais de mon amitié. Je ne change jamais. Porte-toi bien, sois gaie, et crois à la vérité de mes sentiments. »

De son côté, Hortense avait envoyé de Plombières à Joséphine un récit des événements qui venaient de se passer en Hollande, et avait reçu cette réponse, datée du i8 juillet 1810: «Ton courrier est arrivé ce matin, ma chère fille. Je te remercie de tous les détails que tu me donnes sur l'abdication du roi. Ils sont pleins d'intérêt, et je les fais passer à Eugène, qui les attend avec impatience. Je savais que l'empereur t'avait écrit; il me Ta mandé par une lettre bonne et aimable pour toi et pour moi; mais j'ignorais ce que le roi était devenu, et je me joins à toi pour être tourmentée de son sort. Il me tarde bien, ma chère fille, que tu sois ici ; je suis charmée de la résolution que tu as prise d'y venir. Tu as besoin de ces eaux, et j'espère qu'elles te rétabliront entièrement. Je me suis occupée de ton logement plus heureusement que je ne l'espérais ; un particulier d'ici s'est privé de sa maison ; je l'ai acceptée, parce qu'elle est bien située, et que la vue en est charmante. Les maisons sont ici fort petites; celle que tu habiteras sera la plus grande. Tu pour-

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ras te promener pourtant en calèche. Tu seras bien aise d'avoir la tienne; j'ai la mienne, je m'en sers tous les jours. Adieu, ma chère Hortense, j'aspire au moment de t'embrasser. — Embrasse pour moi Julie (la reine d'Espagne); mes amitiés aux personnes qui l'entourent. Dis àM™®deSouza que j'ai soin de son fils (M. de Flahaut) comme s'il était le mien ; mille chose à M"^'' Caulaincourt. »

Pendant ce temps, Louis Bonaparte s'était réfugié en Autriche. Napoléon lui envoya M. Decazes (le futur duc), alors conseiller à la cour impériale et secrétaire des commandements de Madame mère, pour le décider à quitter les Etats autrichiens, et à venir habiter du moins un pays gouverné par un membre de sa famille. Une démarche semblable fut tentée par l'ambassade de France à Vienne. Tout fut inutile, et Napoléon finit par autoriser l'ancien roi de Hollande à s'établir à Gratz, en Styrie, où les événements de 1814 devaient le trouver encore.

Le sort de sa fille et de ses petits-fils préoccupait au plus haut degré Joséphine. M^^^de Rémusat écrivait à ce sujet, le 26 juillet j8io : « Cette pauvre impératrice est triste. Les affaires de Hollande la tourmentent, et l'avenir de sa fille, la situation de ses petits-enfants. Elle est fort agitée, je la calme de mon mieux. Je l'engage fort à se fier à l'empereur, et, d'ailleurs, à ne pas aller plus vite que le temps. A des époques aussi

fécondes en événements singuliers, Texcès de la prévoyance est presque un inconvénient. Il faut se soumettre et attendre, et je le dis à l'impératrice comme je le pense : — l'empereur ne fera pas retomber sur ses neveux les torts de leur père. — C'est une position pénible que celle qui vous place hors du mouvement de la cour, en vous obligeant encore à en ressentir les agitations. — 11 faut vraiment une grande douceur et une extrême raison pour se conserver intacte au milieu de tout cela . Elle est fort touchée des soins que je lui rends^ elle est bien aise de me voir auprès d'elle; elle m'appelle, et me cherche sans cesse; je l'écoute, je la console, et puis je la distrais en lui parlant d'autre chose, car on finit par s'inquiéter trop, et perdre ses moyens de juger, en s'appesantissanttrop sur le même sujet; et puis la raison est ici à attendre, ne pas beaucoup prévoir, et se fier à une autorité supérieure et à coup sûr bienveillante. »

Lorsque Hortense arriva à Aix-en-Savoie, elle était malade de corps et d'âme, menacée d'une affection de poitrine, en proie aux idées noires, découragée, désabusée de toutes choses. M™^ de Rémusat écrivait le 3o juillet : « La reine est ici, pâle, maigre, fort abattue, toujours prête à pleurer, sans trop savoir pourquoi. — « Madame, lui ai-je dit, ayez du courage, et soignez votre santé; votre malheur n'est point du malheur, votre cœur ne souffre pas; l'empereur a reçu vos

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enfants parfaitement. Il les soigne, il les veille ; ils sont en France ; vous les reverrez cet hiver ; vous voilà près de votre mère ; il faut songer à tout cela, il faut dormir, manger, et laisser à Dieu et à l'empereur le reste. » — Elle a souri de ma petite harangue, et je pense qu'elle trouve que j'ai raison. Eh! mon Dieu! n'ayons que les maux que nous avons. « Dieu nous garde de nos amis! » dit le proverbe portugais; Dieu nous garde de nous-mêmes ! »

Malgré tous ses chagrins, la reine Hortense continuait à être aimable, et sa présence était pour sa mère la plus grande des consolations. D'ailleurs, aucun incident ne se produisait dans la petite cour d'Aix-en-Savoie. « Je n'ai pas ici autant de temps qu'on pourrait le croire, écrivait M""® de Rémusat à son mari le i3 août 1810; nous ne déjeunons qu'à midi ; mais le tripotage des eaux, les bains, la toilette^ prennent une grande partie de la matinée ; ensuite^ nous demeurons au château jusqu'à cinq et même six heures. On y cause, on y travaille, on lit de mauvais romans, qu'on n'écoute guère, et qu'on nefinitpas, les journaux, les lettres arrivent sur ces entrefaites; ces messieurs dorment un peu, et, à six heures, on va faire sa toilette, pour sortir en calèche jusqu'à huit. Tu te représentes facilement l'effet que doivent faire, dans une misérable ville comme celle-ci, la calèche, les chevaux, l'élégant équipage de l'impératrice, et, en surplus, nos paru-

res sont toujours assez soignées. Les buveurs d'eau, les habitants, sortent tous pour nous voir passer, et, l'autre jour, l'impératrice me disait : « Nous voilà comme Cambacérès ! » parce qu'en effet, nous étions bien suivis d'une quarantaine de petits polissons. A huit heures, on dîne. Après le dîner le Casino et la musique ; cela nous mène à onze heures, et qui sait une de nos journées les sait toutes. »

]V[me (^Q Rémusat, qui avait dans le caractère un fond de tristesse, comme toutes les personnes qui réfléchissent beaucoup, savait, quand il le fallait, être gaie. Elle amusait l'impératrice par ses contes, ses chansons, sa verve, son entrain. « Tu imagines bien, ajoutait-elle dans la même lettre, que je fais de mon mieux pour égayer cette petite vie intérieure ; je garde pour moi mes regrets, mes chagrins, quelques inquiétudes secrètes que j'éprouve ; je sais qu'il faut éviter d'ennuyer de soi-même, et je parviens si bien à être tout autre dans le salon que dans ma chambre, qu'hier M. de Turpin me témoigna la plus grande surprise, en m'entendant soupirer, de ce qu'une personne aussi gaie que moi connaissait le besoin de soupirer. Je lui ai répondu que je n'étais pas si gaie qu'il le croyait; il m'a soutenu le contraire; j'ai continué la discussion en riant, et cependant je pourrais dire que j'avais alors des larmes au fond du cœur; car, en parlant de gaieté et de vraie gaieté, j'étais ramenée à un souvenir dou-

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loureux dont j'ai gardé toute l'impression au fond de moi. »

De leur côté, l'impératrice Joséphine et sa fille, qui étaient la bonté même, et qui craignaient d'attrister les personnes de leur entourage, faisaient tous leurs efforts pour dissimuler leurs chagrins.

Le 1 1 août, la reine Hortense avait l'attention la plus gracieuse pour M""" de Rémusat, qui, le lendemain, écrivait à son époux : « C'était hier ma fête ; y as-tu pensé avec notre enfant ? Ici, on a eu la bonté d'en faire un jour à part. La reine a voulu me donner un très joli déjeuner chez elle. Nous sommes montées à sa maison, qui est hors de la ville, dans une position charmante; nous avons trouvé une table fort bien servie dans son jardin. Elle avait fait faire des couplets, et préparer une petite scène de proverbe fort aimable; on a bu à ma santé et à la sienne de bien bon cœur. L''impératrice m.'a donné un joli petit collier; la mère et la fille ont été charmantes pour moi, et je me trouvais toute honteuse et tout émue de leurs aimables soins. Je les aurais bien mieux remerciées encore, si je n'avais eu le cœur serré de mille souvenirs ; mais leur bonté s'est fait jour au milieu de sentiments que cette époque ranimait encore. )>

La reine Hortense aurait voulu pouvoir accompagner sa mère dans le voyage que l'impératrice allait faire en Suisse, au mois de sep-

tembre. Mais, d'après l'ordre de l'empereur, elle dut retourner à Fontainebleau, où se trouvaient ses deux fils, et Joséphine fut très affligée de voir partir une fille qu'elle chérissait si tendrement.

Pendant les mois de septembre et d'octobre 1810, l'impératrice Joséphine fit en Suisse un voyage de touriste, dans l'espérance de trouver une diversion aux soucis et aux inquiétudes qui l'agitaient. Elle avait établi à Sécheron, tout à côté de Genève, ce que les personnes de sa suite appelaient son quartier général. C'est là qu'elle revenait après ses diverses excursions. Elle visita Neufchâtel, où le frère du comte de Pourtalès, son écuyer, avait une belle habitation ; elle y fut brillamment reçue, et admira le panorama superbe que l'on contemple, du haut du Signal^ d'où Ton découvre, outre les lacs de Neufchâtel, de Morat et de Bienne, outre l'amphithéâtre si pittoresque et si varié qu'offrent les montagnes des cantons de Vaud, de Fribourg, de Berne, d'Argovie, de Lucerne, toute la chaîne des Alpes,

depuis le Tiltis jusqu'au Mont-Blanc. Elle fit des excursions à la Jungfrau, la plus célèbre de toutes les montagnes des Alpes bernoises, avec son élévation de 4,167 mètres, sa forme bizarre, ses glaciers éblouissants; à la grotte de Toffière, dont le prodigieux, écho redit jusqu'à sept fois le mot qu'on lui adresse ; au saut du Doubs, qui court sur une pente rapide, se brisant contre des rocs entassés pêle-mêle ; puis, tout à coup, furieux de ce que la terre lui manque, écume, bondit, et plonge dans un gouffre dont la sonde n'a jamais atteint le fond ; à Ferney, tout rempli des souvenirs de Voltaire, à Lausanne, que sa cathédrale coiffe comme une tiare, selon l'expression de Victor Hugo.

Dans cette dernière ville, Joséphine habita un hôtel situé en face d'une maison alors occupée par la femme du grand-duc Constantin, frère de l'empereur Alexandre. Cette princesse (Julienne- Henriette-Ulrique-FéodorovnadeSaxe-Cobourg, née le 23 septembre 1781, mariée le 26 février 1796 au grand-duc Constantin de Russie) était une grande et belle personne, pleine d'esprit et de grâce, dont la conversation, quoique animée, avait cependant un caractère un peu mélancolique. Séparée de son mari, elle passait la plus grande partie de son temps en voyage. La grande-duchesse plut beaucoup à l'impératrice, qui écrivit à la reine Hortense : « J'ai vu la grandeduchesse Constantin ; elle est venue me voir deux

fois, et j'ai été la voir une fois. Elle est charmante, élégante, gracieuse et aimable; elle a la plus jolie taille possible, et joint à cela une charmante figure ; elle a l'air de n'être pas heureuse. »

A Lausanne, M""" de Staël fit une démarche pour être admise auprès de l'impératrice. Mais Joséphine, malgré tout le plaisir qu'elle aurait eu à causer avec cette femme, aussi spirituelle que célèbre, n'osa pas la recevoir, dans la crainte de déplaire à l'empereur. « Je connais trop M^^^e de Staël, dit-elle à M''° Avrillon, pour risquer une pareille entrevue. Dans le premier ouvrage qu'elle publiera, elle ne manquerait pas de rapporter notre entretien, et Dieu sait combien elle me ferait dire des choses auxquelles je n'ai jamais songé. »

Joséphine se rendit ensuite dans la jolie petite ville de Morges, dont le port sur le lac de Genève peut bien contenir cent barques, et visita, dans le voisinage, le poétique et légendaire château de Vuflens ; dont le propriétaire, le colonel de Senarclens, fut très flatté de faire les honneurs à l'impératrice. C'est un donjon carré, de cinquante mètres de haut, construit en briques ; la reine Berthc l'a bâti, assure-t-on, et son fantôme, au dire des paysans superstitieux, y revient de temps à autre. Derrière ce donjon, entretenu avec le plus grand soin, il en est un second dont l'architecture diffère peu de celle du premier, mais qui tombe en ruines. Les chauves-souris.

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les oiseaux de nuit, y pullulent par milliers. Devant ce château gothique, un vrai château de ballade allemande, s'étend une longue et magnifique terrasse, où le colonel de Senarclens cultivait toutes sortes de fleurs qui intéressèrent beaucoup Joséphine, toujours passionnée pour la botanique.

Revenue à Sécheron, l'impératrice en repartit dans les premiers jours d'octobre, pour faire une excursion à Chamouny et à la mer de glace. Le soir, elle coucha à Saint-Gervais, où elle dut laisser les voitures. On monta, le lendemain, dans des espèces de petits chars-à-bancs, où Ton est assis de côté. On mettait pied à terre chaque fois qu'il se trouvait sur la route quelque curiosité, et M. de Turpin, qui avait un grand talent de paysagiste, faisait de jolis croquis. La seconde journée se termina à Chamouny, où on logea au prieuré. Le lendemain, à l'aurore, la petite caravane, montée sur des mulets, se mit en route, et arriva ainsi jusqu'au plateau de Montanvers, pâturage élevé de 1,921 mètres au-dessus de Chamouny, et situé au pied de l'aiguille des Charmoz. Devant le plateau, s*étend la mer de glace, avec ses grandes cavernes, ses crevasses larges et profondes, ses lacs remplis de la plus belle onde, que renferment des murs transparents de couleur d'aiguë marine, ses ruisseaux d'une eau vive et claire, qui se précipitent, et forment des cascades dans des abîmes de glace. Joséphine parcourut à

pied^ courageusement, cette mer fantastique, où les accidents ne sont pas rares ; puis elle remonta sur le Montanvers, où elle mangea du meilleur appétit un repas frugal, après lequel elle s'amusa à compter le nombre des personnes dont se composait la caravane. Il n'y en avait pas moins de quatre-vingts, y compris les guides et les porteurs.

Pour revenir, on ne suivit pas le chemin que l'on avait pris en allant. La descente fut plus ardue que la montée. Des deux côtés de la voie étroite par laquelle on passait s'ouvrent des précipices d'une incroyable profondeur, et l'on marchait entre deux gros bâtons ferrés, sur lesquels on s'appuyait, comme sur des rampes d'escalier. M"® Avrillon avait une peur affreuse. En route, elle s'arrêta, et s'assit, les larmes aux yeux. « Eh bien ! ma chère, lui dit alors l'impératrice, que faites-vous donc là ? Allons, du courage, suivezmoi, vous allez remonter bientôt dans votre chaise à porteurs; il n^y a aucun danger. » M'^^ Avril- Ion se calma, et Ton arriva sans encombre au bas de la montagne, d'où sort, en bouillonnant, l'Arveiron par une arche de glace, haute parfois de 25 à 3o mètres, mais variant de forme, de couleur et de grandeur. L'aiguille du Dru, dont la hauteur est de 3,8 1 5 mètres, se dresse au-dessus des pyramides du glacier, dont les sombres forêts du Montanvers et du Bochard font ressortir la blancheur éclatante.

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Durant toutes ces courses, le comte de Pourtalès, qui connaissait la Suisse à merveille, fut d'une grande ressource pour les voyageuses. L'impératrice termina ses excursions en visitant Berne, où ses dames s'amusèrent à porter le costume national des femmes de la ville, et se promenèrent ainsi dans son carrosse, à la grande surprise des populations, qui la crurent entourée . de véritables Bernoises.

Pendant que Joséphine parcourait la Suisse, elle était si inquiète et si affligée, malgré les distractions du voyage, que sa santé, qui avait été bonne quelques semaines auparavant, recommençait à s'altérer. Sa présence en pays étranger lui paraissait dangereuse. Elle avait peur que l'empereur ne lui permît pas de retourner en France, et ne l'envoyât à Milan, ce qu'elle eût considéré comme un exil. La reine Hortense et M'"^ de Rémusat, qui avaient quitté Aix-en-Savoie, pour se rendre, l'une à Fontainebleau, l'autre à Paris, étaient chargées par elle de pressentir les volontés impériales, et elle attendait avec une anxieuse impatience le moment où elle serait fixée sur son sort. Napoléon lui écrivit de Fontainebleau, le jer octobre 1810, une lettre qui ne la rassura que pour un moment, et qui était ainsi conçue : « J'ai reçu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, t'aura dit ce que je pensais; va voir ton fils cet hiver, reviens aux eaux d'Aix l'année prochaine, ou bien reste au printemps à

Navarre. Je te conseillerais d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu ne t'y ennuyasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver, convenablement qu'à Milan ou à Navarre; après cela, j'approuve tout ce que tu feras; car je ne te veux gêner en rien. Adieu, mon amie. L'impératrice est grosse de quatre mois; je nomme M"^^ de Montesquiou gouvernante des enfants de France. Sois contente, et ne te monte jamais la tête; ne doute jamais de mes sentiments. »

A. bien lire celte lettre, il était facile de se convaincre que la préférence de l'empereur était pour Milan, mais comme il permettait le séjour de Navarre, et que Navarre c'était la France, Joséphine voulut profiter de cette autorisation, afin de ne pas s'expatrier. Elle rendit compte ainsi de sa détermination à sa fille : « L'empereur m'a écrit une petite lettre aimable. Tu dois juger, ma chère Hortense, quel plaisir elle m'a fait. L'empereur me conseille d'aller à Milan ou à Navarre. Je me suis décidée pour Navarre. Là, du moins, je serai en France. S'il n'avait été question que de passer un ou deux mois en Italie, avec mon cher Eugène, j'aurais fait volontiers ce voyage; mais m'éloigner de la France pendant six mois, cela inquiéterait tout ce qui m'est attaché, et c'est au-dessus de mes forces ! Tu me trouveras bien changée, ma chère fille; j'ai perdu tout le bon effet des eaux. Depuis un mois, j'ai maigri considérablement, et je sens que j'ai besoin de repos,

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et surtout que l'empereur ne m'oublie pas. J'espère qu'il fixera définitivement ton sort ; c*est bien un de mes chagrins de te savoir toujours dans l'incertitude à cet égard; mais je compte beaucoup sur l'attachement de l'empereur pour toi. Je regrette que tu n'aies pas fait le voyage que je viens défaire en Suisse; tu aurais vu le plus beau pays du monde, les plus belles montagnes et la plus belle végétation; mais il commençait à être un peu tard, et j'ai été presque toujours incommodée... Adieu, ma chère Hortense. Je viens d'écrire à l'empereur. Je lui mande que je compte quitter Genève le i^^ novembre, que j'irai passer vingt-quatre heures à la Malmaison. Tu seras bien aimable de venir m'y faire une petite visite. J'irai ensuite me fixer à Navarre. Mande-moi si ce parti-là convient à l'empereur. Embrasse pour moi tes enfants. Adieu encore, ma chère fille, je t'embrasse tendrement. J'ai entendu chanter dans toute la Suisse ta romance du Beau Dunois ; je l'ai même entendue jouer sur le piano avec de jolies variations. »

Au moment où Joséphine s'apprêtait à quitter la Suisse pour retourner en France, elle avait reçu de M™^ de Rémusat une longue lettre, qui l'agita beaucoup^ et qui, remettant tout en question, lui fit contremander ses préparatifs de départ. Cette lettre commençait par des protestations de dévouement et de gratitude : « Madame, j'ai un peu tardé à écrire à Votre Majesté, parce

qu'elle avait désiré que je pusse, à mon retour, lui conter quelque chose de cette grande ville. Si j'avais suivi mon impatience, dès le lendemain de mon arrivée, je lui aurais adressé les expressions de ma reconnaissance. Ses bontés pour moi sont notre entretien ordinaire, depuis que je suis rentrée dans mon intérieur; en retrouvant mon mari et mes enfants, j'ai rapporté au milieu d'eux le souvenir des heures si douces que je vous dois. Ni Tabsence, ni le temps, ne peuvent, madame, vous effacer des cœurs qui savent vous apprécier. Daignez ajouter à vos bontés pour moi, en ne doutant jamais de cette reconnaissance que vous m'inspirez à tant de titres. J'ai besoin, pour vous écrire aujourd'hui, de m'appuyer d'abord sur cette prière, et, quand Votre Majesté aura vu quel sujet je vais traiter, elle comprendra pourquoi je réclame encore, avec plus d'instances que de coutume^ sa confiance dans mon inaltérable dévouement.

» Je commencerai par vous dire, madame, qu'ayant appris, en arrivant ici, que l'empereur était gravement occupé d'affaires importantes et qu'il accordait difficilement des audiences, je n'ai point osé solliciter celle que vous m'aviez conseillée. Je n'ai donc point paru à la cour; mais j'ai déjà vu quelques personnages importants, et j'ai été questionnée sur Votre Majesté avec trop de soin pour qu'il ne m'ait pas été facile de conclure que ces mêmes questions qui m'étaient

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adressées venaient d'un intérêt plus élevé. On me demandait souvent des nouvelles de votre santé; on voulait savoir comment vous aviez employé votre temps, si vous étiez tranquille, heureuse, dans la retraite où vous aviez vécu ; si vous aviez reçu sur votre route les témoignages d'affection que vous méritez d'inspirer; enfin, quel était l'état de votre âme, et Tordre de votre vie. Il m'était doux de n'avoir à répondre que des choses satisfaisantes, et le plaisir avec lequel était accueilli le récit simple et vrai de l'emploi de vos journées, de vos secrets sentiments, de votre modération, de ce dévouement si vrai qui dirige votre conduite, m'a bien prouvé que ceux qui m'interrogeaient étaient sûrs de plaire en redisant plus haut la vérité. Mais, madame, j'ai questionné à mon tour, j'ai observé de mon côté, et j'ose soumettre à votre raison le résultat de mes observations, avec la confiance de mon attachement. La grossesse de l'impératrice est une joie publique, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le comprendra facilement, elle à qui j'ai vu envisager cet événement comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame, d'après ce que j^'ai cru remarquer, il me semble que vous avez encore un pas à faire pour mettre le complément à votre ouvrage, et je me sens la force de m'cxpliquer parce qu'il me paraît que la dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour cette fois que momentanée. Vous vous

rappelez, sans doute, que vous avez quelquefois regretté, avec moi, que l'empereur n'eût point, au moment de son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait dans ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une grossesse, en tranquillisant l'impératrice sur ses droits, lui donnerait le moyen d'accomplir le vœu de son cœur. Mais, madame^ si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est pas venu pour un pareil rapprochement. »

Cette lettre est véritablement curieuse. Que de précautions oratoires! Quelle habileté diplomatique! Quelles adroites insinuations! l'ambassadeur le plus prudent, le plus sagace, le plus expérimenté, n'engagerait pas une négociation avec plus de ménagements. M""" de Rémusat, qui connaissait à merveille le cœur des femmes, en général, et celui de l'impératrice Joséphine, en particulier, mettait un peu de miel autour de la coupe d'amertume qu'elle offrait. Pour faire passer des conseils peu agréables, elle employait les compliments. Elle laissait croire à l'impératrice répudiée, à la femme de quarante-sept ans, que l'impératrice régnante et triomphante^ une toute jeune femme^ pouvait en être jalouse. Parler à Joséphine de ses charmes persistants, c'était se faire pardonner tout ce qu'on pouvait lui dire de pénible sur un autre sujet.

M"" de Rémusat ajoutait dans sa lettre : « L'impe'ratrice Marie-Louise paraît avoir apporté avec elle une imagination prompte à s'alarmer. Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon d'un premier sentiment; mais ce sentiment même semble porter avec lui le caractère d'un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé. La preuve en est dans une petite anecdote que le grand-maréchal m'a contée, et qui appuiera tout ce que j'ai l'honneur de vous dire. Un jour l'empereur, se promenant avec elle dans les environs de la Malmaison, lui offrit, en votre absence, de visiter ce joli séjour; à l'instant le visage de l'impératrice fut inondé de larmes; elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop visibles pour que l'empereur essayât d'insister. Cette disposition à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourrait être qu'augmentée dans ce moment par la présence de Votre Majesté. Elle se souviendra peut-être que, cet été, en la voyant si grasse, si reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous menions^ j'osai lui dire en riant qu'il n'y avait point d'adresse à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais parfaitement qu'à la place d'une autre, je serais tout au moins inquiète. En vérité, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui le cri de la raison. Le grand-maréchal, avec lequel j'ai causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage. Il m'a paru qu'il n'osait

point faire expliquer l'empereur sur un sujet qu'il ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet attachement que vous inspirez encore, mais qui doit lui-même inviter à une grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux devoirs, et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme comme la vôtre de rien faire qui puisse forcer l'empereur à manquer aux siens. »

Ainsi, suivant M""" de Rëmusat, ce qu'il y avait surtout à craindre, c'était que Napoléon ne redevînt amoureux de son ancienne femme, et ne fît en faveur de Joséphine une infidélité à Marie- Louise! Ce danger était-il bien sérieux ? Nous ne le croyons pas. Mais peut-être ne déplaisait-il point à l'impératrice répudiée d'inspirer aux personnes austères une telle appréhension. Après avoir si adroitement flatté ce qui pouvait encore rester de coquetterie, d'amour-propre féminin, dans l'âme de sa patronne, l'habile dame du palais pouvait, sans crainte, tenir le langage le plus franc, dans le reste de sa lettre. « Ici, ajoutait-elle, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au bruit des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, madame? Que ferait l'empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait l'état de cette jeune mère, et qui serait encore troublé par les souvenirs des sentiments qu'il vous conserve? Il souffrirait^

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quoique votre délicatesse ne se permît pas de rien exiger; mais vous^ vous souffririez aussi, vous n'entendriez pas impunément le cri de tant de réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l'oubli de toute une nation, pu devenue Tobjet de la compassion de quelques-uns, qui vous plaindraient, peut-être, par esprit de parti.

» Enfin, continuait M""' de Rémusat, peu à peu votre situation deviendrait si pénible, qu'un éloignement complet parviendrait seul à remettre tout en ordre. Puisque j'ai commencé, souffrez que j'achève ; il vous faudrait quitter Paris. La Malmaison, Navarre même, seraient trop près des clameurs d'une ville oisive, et quelquefois mal intentionnée. Obligée de vous retirer, vous auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que donne l'initiative dans une conduite généreuse.

» Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre; voilà le résultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari, et encore d'un entretien que le hasard m'a procuré avec le grand-maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé, comme vous le savez, à ne point arrêter ses opinions quand il n'a point reçu l'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un peu d'adresse que j'ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées; mais aussitôt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait encore un sacrifice à faire, et qu'il

était digne de vous de ne point attendre les événements, et de les prévenir, en écrivant à l'empereur une courageuse détermination. En lui évitant un embarras, dont sa tendresse pour vous l'empêche seule de sortir, vous acquerrez de nouveaux droits à sa reconnaissance ; et d'ailleurs, outre la récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec cet aimable caractère qui vous distingue, cette disposition à plaire et à vous faire aimer^ peut-être trouverezvous, dans un voyage un peu prolongé, des plaisirs que vous ne prévoyez pas d'abord. A Milan, le spectacle si doux des succès mérités d'un fils vous attend. Florence et Rome offriraient à vos goûts des jouissances qui embelliraient cet éloignement momentané; vous rencontreriez à chaque pas, en Italie, des souvenirs que l'empereur ne s'irriterait pas de voir renouveler, parce qu'ils s'unissent pour lui aux époques de sa première gloire.

» Tout ce que m'a dit le grand-maréchal me prouve assez que Sa Majesté veut que vous conserviez à jamais les dignités d'un rang où vous avez été élevée par ses succès et sa tendresse ; et cependant, Thiver se passerait, la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait aux occupations d'embellissements qui vous y attendent; le temps, ce grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous auriez mis le complément à cette conduite si noble qui vous assure

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la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais, madame, si je m'abuse, mais il me semble qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de semblables devoirs; le cœur d'une femme sait trouver du plaisir dans le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras dont l'empereur pourrait sortir lui-même sans blâme, s'il vous aimait moins, rassurer les inquiétudes d'une jeune femme que le temps et cette expérience de vous-même rendront plus calme, tout cela est digne de vous. Si vous étiez moins sûre de l'effet que peuvent encore produire les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile ; mais il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très bien qu'elle possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle doit avoir la délicatesse de tous les procédés. »

Cette épître ou, pour mieux dire, cette dépêche, car elle était écrite en style vraiment diplomatique^ finissait^ comme elle commençait, par une protestation de dévouement : « J'ose espérer que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre, et les réflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur cette impérieuse nécessité de s'éloigner de nous pour quelque temps, je me flatte qu'elle daignera penser que peut-être jamais je ne lui ai donné de plus véritables mar^ ques des sentiments qui m'attachent à elle. » Cette lettre affligea beaucoup Joséphine, mais sans l'indisposer contre M""" de Rémusat, qui écrivait

à son mari en octobre : « Deschamps sort de chez moi. L'impératrice lui a dit de me voir, de me remercier; elle a compris que tous mes conseils venaient d'un attachement sincère ; elle allait venir, quand ma lettre est arrivée; c'est ma lettre qui a arrêté le retour. Elle a chargé Deschamps de savoir de moi si elle devait décidément rester. » Toutefois^ les arguments de la dame du palais n'avaient pas convaincu Joséphine. Elle continuait à croire que, si elle allait à Milan, on ne lui permettrait jamais de revenir en France. Désespérant d'être autorisée à se rendre à la Malmaison, parce que la Malmaison était trop près de Paris, elle se bornait à désirer le séjour à Navarre, bien que cette résidence, agréable en été, soit fort triste en hiver, à cause du climat froid et humide de la Normandie. Le château de Navarre était devenu tout à coup l'objet des vœux les plus ardents de la pauvre impératrice, car elle croyait que, pour elle, tout autre séjour serait un lieu d'éternel exil.

Cependant, la reine Hortense, qui avait été chargée par sa mère de lui dire toute la vérité, ne lui écrivait pas. Ce silence portait à leur comble les inquiétudes de Joséphine, qui, de Berne, adressait cette lettre à sa fille : « Un courrier de M. le duc de Cadore, qui retourne en France, vient me demander mes commissions. Je profite de cette occasion, ma chère Hortense, pour te témoigner toute ma douleur. Pas un mot de toi.

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Que veut dire ton silence ? J'avoue que je me perds dans mes conjectures, et que je ne sais plus que penser. Toi seule, ma chère fille, dois me tirer de l'incertitude affreuse dans laquelle je vis... De grâce, ma chère Hortense, écris-moi la position ; l'état de douleur dans lequel j'existe depuis huit jours me mine, et rendrait sensible la personne la plus indifférente. Adieu, ma chère fille; je t'embrasse ; puisses-tu être aussi heureuse que tu le mérites. »

Le lendemain, une lettre de la reine Hortense arrivait enfin à Joséphine, et la calmait un peu, sans toutefois lui donner sur les volontés de l'empereur les assurances formelles qu^elle attendait, pour quitter la Suisse en toute sécurité. Elle répondit ainsi : « Ma chère Hortense, je reçois aujourd'hui la lettre que tu m'as écrite le 4, et nous sommes au i3 ; juge combien elle a mis de temps à me parvenir. J'avoue que, malgré ce retard, elle a du moins décidé le parti que je dois prendre; et, après y avoir bien réfléchi, je suivrai la première idée de l'empereur : je vais m'établir à Navarre. Je trouve beaucoup d'inconvénients à aller en Italie, surtout pour y passer l'hiver. Si c'était un voyage de deux mois, j'irais volontiers voir mon fils; mais pour y rester davantage, c'est impossible. D'ailleurs, ma santé, qui s'était fortifiée, est devenue très mauvaise depuis quinze jours ; mon m.édecin me conseille le repos, et j'aurai tout le temps à Navarre de soigner ma

santé. Tout ce que tu me dis de l'intérêt que me porte toujours l'empereur me fait plaisir. J'ai fait pour lui le plus grand des sacrifices, celui des affections de mon cœur ; je suis sûre qu'il ne m'oubliera pas, s'il se dit quelquefois qu'une autre n'aurait jamais eu le courage de se sacrifier à ce point. Je partirai d'ici mardi ou mercredi, et je serai à Genève samedi ou dimanche 21. Je désire recevoir encore un mot de toi avant de fixer mon départ pour Navarre, afin de savoir si l'empereur trouve bon que je passe Thiver dans ce lieu. Parle-moi franchement à cet égard. Je t'assure que s'il fallait m'éloigner de la France plus d'un mois, je mourrais de chagrin. A Navarre, du moins, j'aurai le plaisir de te voir quelquefois, ma chère Hortense, et c'est un si grand bonheur pour moi, que je dois préférer le lieu qui me rapprochera le plus de ma chère iille. Adieu ! je t'embrasse de tout mon cœur. Embrasse pour moi mes petits-iils. Ma chère Hortense, si j'allais en Italie, je suis sûre que plusieurs personnes qui me sont attachées me donneraient leur démission. C'est bien triste à penser. »

La Suisse, ravissante quand le temps est beau, devient lugubre quand il est mauvais. Les montagnes, radieuses si le soleil les éclaire, ressemblent, dans les jours sombres, à de gigantesques tombeaux, et les paysages qui, Tété, apparaissent comme une sorte de paradis terrestre, ne sont pendant l'hiver, que des vallées de larmes. Plus

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la saison s'avançait, plus Joséphine sentait s'accroître sa tristesse. Les personnes de son entourage commençaient à se considérer, non plus comme des touristes, mais. comme des exilés. Enfin l'autorisation si impatiemment attendue arriva. « Ce fut un beau jour pour nous, et surtout pour l'impératrice, a dit M^^^ Avrillon, que le jour où nous vîmes entrer, dans la cour de l'auberge de Sécheron, le courrier porteur de l'autorisation de passer l'hiver à Navarre. G'étaitdans ce lieu que l'impératrice avait séjourné pendant le temps des fêtes qui signalèrent le mariage de l'empereur, ce devait être encore là qu'elle demeurerait jusqu'à ce que la nouvelle compagne de l'empereur eût mis au monde un héritier de son nom, qui, hélas ! ne l'a pas été de sa puissance et de sa gloire. Aussitôt que Sa Majesté nqus eût fait savoir la nouvelle dont le courrier était porteur, qu'enfin nous allions revenir en France, ce fut, dans toute la maison, une joie, un délire^ dont rien ne saurait donner une idée. Sans exagération, nous étions comme des fous. Certes, si jamais préparatifs de départ furent faits avec em- , pressement et promptitude, ce fut bien à cette occasion. » Par un froid rigoureux, dont elle souffrait beaucoup, car elle était frileuse comme le sont les créoles, Joséphine quitta Genève le i^i* novembre 1810, et se dirigea vers Navarre^ où elle s'établit pour tout l'hiver.

L'impératrice Joséphine commença, au mois de novembre 1810, son séjour à Navarre. Il devait durer près d'un an. A son arrivée, elle eut auprès d'elle, outre les personnes de sa maison, la duchesse d'Arenberg, née Tascher de la Pagerie. Elle fit venir ensuite M"^^ et M)^^ Ducrest, qui n'avaient pas de fortune, et dont elle avait fait la connaissance à Genève. M^^^ Georgette Ducrest était fort agréable, et chantait très bien. Une autre jeune fille, douée d'un véritable talent de cantatrice, M^^^ Deslieux, était déjà au château de Navarre. Comme le remarque M^^^ Avrillon, l'impératrice avait pensé qu'en réunissant auprès d'elle plusieurs artistes, elle éviterait l'ennui, « peste morale, contre laquelle il n'y a ni cordon sanitaire, ni quarantaine à prescrire, et qui s'infiltre dans les cours avec préférence. »

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Le château de Navarre, situé dans un endroit humide, n'était pas une habitation très plaisante en hiver. Il avait besoin de grandes réparations, et il n'était plus que Tonibre de ce qu'il avait été avant la Révolution. Il ne restait plus rien des fresques, des statues, du superbe mobilier d'autrefois. On arrivait par une longue avenue à ce qu'on appelait le palais, et qui n'était, à vrai dire, qu'une sorte de pavillon de chasse, beaucoup trop resserré pour l'impératrice. La salle des Gardes seule convenait aune habitation princière. Elle était éclairée par une haute et grande coupole, qu'entourait un corridor circulaire, sur lequel donnaient les chambres, très incommodes, des personnes de la maison de l'impératrice. Les valets de pied étaient entassés dans des espèces de greniers, où la bonne Joséphine ne manquait jamais de monter, chaque fois qu'un de ses serviteurs était malade. Quant au bâtiment des écuries, il se trouvait environné de marais qu'elle fit dessécher, ce qui fut un bienfait pour tout le pays.

Une fois installée à Navarre, la petite cour de l'impératrice s'efforça d'y rendre l'existence aussi douce que possible. M*"® de Rémusat écrivait à son mari, au mois de janvier 18 1 1 : « Cette habitation n'est vraiment tenable que pour un propriétaire royal; c'est à force de précautions fort chères qu'on y échappe aux inconvénients de la saison. Mais, en été, elle doit être charmante....

Au reste l'impératrice est ici fort bien entourée. La société est douce et bonne comme elle, et la ville d'Evreux n'est pas sans ressources. La meilleure est l'évêque (Mgr Bourlier). C'est un homme de quatre-vingts ans, aimable, gai, fort instruit, et qui cause de tout. Nous nous entendons fort bien, lui et moi, et quand, le soir, les parties sont arrangées, et qu'il ne joue pas, nous faisons une bonne petite conversation qui finit bien la soirée. Je ne la prolonge pas très loin. Tu sais comme j'aime à me coucher de bonne heure, et l'impératrice, qui aime à veiller en jouant, n'a nul besoin de moi, et me laisse toute liberté. Nous avons ici la duchesse d'Arenberg, M™'' d'Arberg, de Viel-Castel, d'Audenarde, Ducrest; trois ou quatre filles ; MM. de Turpin, de Monaco, de Viel-Castel, de Pourtalès, et Deschamps qu'on admet dans le salon, et qui y fait fort bien. On dessine, et l'on travaille le matin pendant la lecture. On se visite après jusqu'au dîner, ou bien, on vient t'écrire dans sa chambre, comme je le fais. A six heures, on se sépare, car il faut toujours un peu de toilette ; le soir, on joue et on fait de la musique... Je me sens toute raccommodée avec l'idée d'un hiver passé à la campagne. Je trouve même que, dans la mauvaise saison, l'aspect de la campagne est moins triste que celui des rues de Paris. Il y a toujours ici un peu de vert parci par-là, et le moindre rayon de soleil donne aux champs une apparence de printemps. »

Dans la même lettre, M""' de Rémusat parlait avec une véritable émotion de la bonté, de la douceur, du charme de Joséphine. « J'ai eu ici quelques petites causeries fort raisonnables avec l'impératrice. Elle me paraît dans la meilleure disposition du monde, elle veut du repos et de l'aisance pour pouvoir continuer à mettre ses goûts à la place de ses souvenirs; elle ne souhaite point d'habiter Paris, mais elle tient fortement à la Malmaison dans la saison la plus rigoureuse, et il y aurait, en effet, du danger à renouveler tous les hivers l'essai qu'elle fait assez heureusement celui-ci. Son plan est de quitter ce lieu au printemps, d'y revenir l'été, de s'en retourner l'automne, et peut-être de passer l'hiver prochain en Italie. Elle dit qu'elle n'aurait point accepté cette habitation si elle Tavait connue d'avance ; elle est effrayée des dépenses presque indispensables où elle sera entraînée. En effet le château est en ruine et fort incommode, et, quelque danger qu'il y ait pour elle à se jeter dans les projets de bâtir, elle est si mal que la raison ne peut essayer de la détourner. Elle est vraiment bonne dans la joie qu'elle a de me voir auprès d'elle, et, quand je la retrouve si affectueuse et si caressante, je m'applaudis toujours des légers sacrifices de vanité que j'ai faits à la reconnaissance que je crois lui devoir. Nous causons souvent, entre nous, de l'empereur ; elle aime à parler de lui, à se persuader qu'elle lui tient encore, et tout cela

avec un tact et une modération qu'on ne saurait trop admirer. Mon ami, le cœur d'une femme renferme mille bonnes choses, et il est plusieurs points sur lesquels nous valons toujours mieux que vous. «

M"*^ de Rémusat avait, à Navarre, une heureuse et légitime influence. M"^ Ducrest en a dit : « A un esprit supérieur, aux idées les plus élevées, elle joignait une âme noble et généreuse. Si on sollicitait quelque grâce de Sa Majesté, c'était toujours à elle qu'il fallait s'adresser. On était certain qu'elle se chargerait de la demande de l'infortune, qu'elle l'appuierait avec chaleur. Son long dévouement à Joséphine lui donnait un crédit qu^elle utilisait pour les autres. Je l'ai vue dans la même semaine obtenir trois ou quatre choses, dont d'autres avaient refusé de parler à l'impératrice. « On n'ennuie, ni n'importune Joséphine, disait-elle, lorsqu'on la met à même de secourir les malheureux ; ainsi je n'ai aucun mérite à m'adresser à elle. »

Le i" janvier i8ii, l'impératrice annonça qu'au lieu de donner des étrennes, elle ferait une loterie de bijoux^ et, comme le dit encore M"e Ducrest, toute la maison attendait avec im-^ patience ce que le sort, secondé par Sa Majesté, lui accorderait. Mgr de Barrai, ne s'aperçut pas de la manière dont on tirait les lots* Le premier fut pour lui. C'était une belle bague en rubis, entourée de diamants. Il en fut eri-*

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chanté. « Cela s'arrange à merveille, disait-il. Je puis porter la bague, tandis que j'aurais été très embarrassé d'un collier ou d'une paire de boucles d'oreilles. » Il ne s'aperçut que l'impératrice aidait le hasard que lorsqu'il vit aux dames du palais les mêmes croix en brillants, aux écuyers et chambellans les mêmes épingles de cravate.

Joséphine avait espéré que sa fille viendrait lui souhaiter la bonne année. Mais, Hortense ayant été obligée d'ajourner sa visite à Navarre, l'impératrice lui écrivit le 8 janvier i8i i : « Je suis fort étonnée, ma chère Hortense, de ce que Frère t'a dit de ma part; je" ne sais pas même où il a pu prendre que j'étais fâchée contre toi de ce que tu ne venais pas ici. Je savais que ta santé en était la seule cause, et je m'en suis affligée; mais des regrets ne sont pas des reproches, et je ne me rappelle pas avoir rien dit qui y ressemblât le moins du monde. Sois sûre que pour moi ta santé passe avant tout. Je t'engage même à différer encore quelques jours, car le temps est beaucoup trop froid, et ta poitrine pourrait en souffrir, et, pour te prouver combien je suis loin d'être fâchée, je t'envoie un petit collier que j'ai fait faire pour toi ; tu y trouveras ces mots qui sont l'expression de ma tendresse : « Joséphine à sa fille chérie. » La croix marque l'époque où l'on m'avait annoncé ton arrivée : le 2 janvier. Je t'ai envoyé le jour de l'an une lettre de bonne année pour l'empereur; tu as oublié de me man-

der si tu l'avais reçue et remisée Dis-m'en un petit mot dans ta première lettre. Adieu, ma chère Hortense, je t'embrasse tendrement. »

L'empereur accusa ainsi réception à Joséphine des souhaits qu'elle lui avait adressés : « Paris, le 8 janvier 1811. J'ai reçu ta lettre pour le nouvel an. Je vois avec plaisir que tu es contente. On dit qu'il y a, à Navarre, plus de femmes que d'hommes. Ma santé est fort bonne, quoiqu'il y ait quinze jours que je ne sois sorti. Eugène me paraît sans inquiétude pour sa femme; il te donne un petit garçon. Adieu, mon amie, porte-toi bien. »

Joséphine était devenue plus calme. « Ma santé a pris le dessus, écrivait-elle à sa fille, mais il me reste toujours bien mal aux yeux. Mon médecin prétend que cela vient d'avoir pleuré. Cependant, depuis quelque temps je ne pleure plus que de temps à autre; mais j'espère que la vie calme que je mène ici, loin des intrigues et des propos, me donnera de la force, et que mes yeux s'en trouveront bien. » Elle préférait, disait-elle, les simples couronnes de fleurs qu'elle se mettait le soir au diadème du sacre. Elle le portait na*guère, dans les jours de cérémonie^ et, malgré l'épaisse bande de velours qui était dessous, elle avait, en le quittant, un profond sillon au front^ et, presque toujours, la migraine. Elle était fort sujette à ce mal, aux Tuileries, ce qu'elle attri-^ buait à la vie fatigante qu'elle y menait. Napo-

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léon, pour la guérir, lui faisait faire de longues promenades en calèche. Souvent, elle fut obligée de s'arrêter, pour s'étendre sur un lit, dans de mauvaises auberges de village, où elle prenait du tilleul avec du citron, ce qui la soulageait un peu. A Navarre, elle n'avait plus jamais de migraines. Libre de faire ce qui lui convenait, elle avait engraissé, et son visage, reposé, ne portait plus la trace de la souffrance. Il y avait^ dans sa vie, encore de la douceur. Sa tendresse pour ses enfants et ses petits-enfants lui causait de grandes consolations.

Les personnes de l'entourage de Joséphine, la traitant avec le même respect, lui témoignant les mêmes égards qu'au temps de ses grandeurs, s'ingéniaient, avec un tact exquis, à lui faire oublier que l'impératrice répudiée n'était plus l'impératrice régnante. Elle avait toujours été populaire. On l'aimait à la fois dans les palais, dans les salons, dans les mansardes, dans les chaumières, chez les républicains et chez les légitimistes, aussi bien que chez les partisans de TEmpire. Dans sa jeunesse, elle avait donné lieu à quelques critiques. Dans son âge mûr, sa vie n'était plus qu'un sujet d'édification. Elle vieillissait, comme elle était descendue du trône, aved désignation et dignité.

Il y eut à Navarre, en février 1811, quelques beaux jours qui consolaient de l'hiver. M""' de Rémusat écrivait alors à son mari : « Nous avons

une journée de printemps, le plus beau soleil, des prairies toutes vertes. Je t'écris, non au coin de mon feu, mais auprès de ma fenêtre ouverte, et ma chambre est parfumée de jacinthes et de lilas. Le temps passe ici d'une singulière manière ; on est toujours ensemble, on ne fait pas grand' chose, et pourtant on ne s'ennuie pas... Les mêmes heures ramènent aux mêmes occupations, et on ne sait plus si on est à hier ou à demain. Ah ! si on voulait, la vie ne serait ni si pesante, ni si difficile qu'on la fait; c'est un peu notre faute. Le bonheur, le repos sont là tout à côté; on tourne autour, on les voit, et le plus souvent on fuit... Nous sommes ici sept femmes qui vivent dans la meilleure intelligence ; il n'y en a qu'une seule vraiment jolie; on lui permet de le savoir et d'en être contente ; quelques-unes sont aimables; on leur accorde de plaire à leur manière. »

Joséphine faisait beaucoup de bien à Navarre et dans les environs. Elle avait fondé une école oii de pauvres orphelines faisaient de la dentelle^ et apprenaient à lire, à écrire, à compter. Elle avait acheté à Evreux deux terrains, l'un pour construire une salle de spectacle, l'autre pour agrandir la promenade, qu'elle fit orner de dix mille pieds d'églantiers greffés. Les pauvres et les malheureux la regardaient comme leur providence. Toutes les classes de la société la (Chérissaient et la vénéraient. Aussi, quand vint le

jour de sa fête, qui était le 19 mars, chacun voulut lui adresser des vœux et des hommages. Un gracieux essaim de jeunes filles lui apporta un dôme de fleurs, sous lequel était placé son buste.Une d'entre elles, la fille du maire d'Évreux, lui récita un compliment en vers fort bien tournés. Après quoi l'on servit, au château, un très beau déjeuner, auquel assista Joséphine. Bien qu'elle eût défendu toute démonstration publique, il y eut des illuminations dans toute la ville d'Évreux, et des feux de joie dans les villages voisins. M. Deschamps, le secrétaire des commandements de l'impératrice, composa, pour la circonstance, des couplets qui furent chantés, le soir, au château de Navarre, par M'«<^ d'Audenarde, M"^e Gazzani, M^^es de Mackau et de Castellane, la baronne Auguste de Golbert et M^^^ Georgette Ducrest. Ils commençaient par un chœur général, sur l'air : « Le Roi des Preux, le fier Roland : »

Comme nos cœurs, joignons nos voix, Chantons l'auguste Joséphine.

Aux fleurs qui naissent sous ses lois Sa main ne laisse pas d'e'pine.

Partout la suit de ses bienfaits, Ou l'espe'rance, ou la mémoire.

De Joséphine pour jamais Vive le nom ! vive la gloire !

Mlle de Mackau, dans le couplet qu'elle chanta, fit allusion à la grande-duchesse Stéphanie de Bade, née Beauharnais, sa première protectrice :

Loin d'elle j'ai dû regretter Une princesse auguste et chère.

Manheim l'adore et la révère, Et j'ai pleuré de la quitter.

Mais quand j'ai vu de son image Le modèle dans votre cour, Mon cœur sentit un doux présage; Bientôt les charmes du séjour Ont séché les pleurs du voyage.

C'est le bonheur le plus parfait Qui règne ici sous vos auspices.

Mais de vos bontés protectrices Qui mieux que moi connaît Teffet ?

Le monde et la cour, à mon âge, N'offraient que des bords inconnus; Mais, près de vous, je prends courage, J'ai votre exemple et vos vertus Pour guide et pour but du voyage.

Le couplet de M^^^ Gazzani était assez curieux. L'ancienne favorite de l'empereur tenait ce langage :

Gènes me vit, dès mon jeune âge, Brûler d'être à vous à jamais.

Votre œil distingua mon hommage.

Votre cœur combla mes souhaits.

A vos bontés, à leur constance.

Je dois tout; et puissent vos yeux Voir ici ma reconnaissance.

Comme à Gènes, ils ont vu mes vœux.

On annonça ensuite une députation de soidisant villageois du hameau d'Annières, voisin de Navarre. Elle était composée de la comtesse de Ségur, de W' Pierlot, de MM. de Turpin, de Viel-Castel, Deschamps, etc., tous déguisés en paysans et paysannes. M^e de Ségur, en Colette, et M. de Viel-Castel, en Mathurin, chantèrent

une ronde villageoise qui eut beaucoup de succès. Puis M. de Turpin offrit à Joséphine un jeu de cartes sur lequel il avait représenté toutes les personnes de la société. Tandis qu'on célébrait ainsi la fête de l'ancienne impératrice, au château de Navarre, l'impératrice régnante était en mal d'enfant, au palais des Tuileries, et, le lendemain, 20 mars 1811, elle mettait au monde l'héritier de l'immense empire.

Dans la nuit du 19 au 20 mars 181 r, pendant qu'on célébrait au château de Navarre la fête de l'impératrice Joséphine, que se passait-il à Paris ? Les églises y étaient remplies de fidèles, qui priaient Dieu pour l'heureuse délivrance de l'impératrice Marie-Louise. Vers neuf heures du soir, la souveraine avait senti les premières douleurs de l'enfantement, et, bien qu'elle fût parfaitement constituée, l'accouchement ne s'était pas annoncé dans des conditions rassurantes. Napoléon avait dit au docteur Dubois : « Figurez-vous que vous accouchez une marchande de la rue Saint-Denis. Vous n'y pouvez pas davantage, et, en tout cas, sauvez la mère. » Le 20 mars, dès l'aurore, une immense population pénétrait dans le jardin des Tuileries, attendant avec impatience le grand événement dont le monde entier allait

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s'émouvoir. L'empereur, impassible sur les champs de bataille, frémissait. Il n'eut pas la force d'assister jusqu'au bout aux souffrances de l'impératrice, et, lâchant la main qu'il tenait entre les siennes, il se retira dans la chambre voisine, pâle comme la mort, en proie à l'émotion la plus profonde. A neuf heures vingt minutes du matin, naquit l'enfant qui devait être Napoléon II. Le père accourut, et embrassa Marie-Louise avec effusion. Mais ce n'était point encore de la joie. Pendant sept minutes, l'enfant ne donna aucun signe de vie. On le croyait mort. Cependant on le frappa légèrement du plat de la main sur tout le corps, on le couvrit de serviettes chaudes. Il poussa un cri, et son père, le voyant vivant, éprouva peut-être la plus grande sensation de bonheur qu'il eût jamais connue dans sa vie d'orgueil et de triomphes.

Victor Hugo l'a dit :

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides

Les drapeaux, prisonniers sous tes voûtes splendides,

Frémirent comme au vent frémissent les épis,

Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise,

Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise

Les canons monstrueux à ta porte accroupis.

Les habitants de Paris savaient que vingt et un coups de canon seulement annonceraient la naissance d'une fille, mais que, si c'était un fils, il en serait tiré cent un. Quand les salves d'artillerie commencèrent, l'attente fut solennelle. Le religieux silence de la foule n'était interrompu que

par des voix qui comptaient tout haut les coups de canon : un, deux, trois, quatre, et ainsi de suite. Au vingt et unième, il y eut comme une sorte d'angoisse. Au vingt-deuxième, ce fut un délire d'allégresse : applaudissements, acclamations, chapeaux jetés en Tair. Placé derrière un rideau, à l'une des croisées de l'impératrice, Napoléon jouissait avec délices de ce spectacle ; de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Joséphine, en apprenant la naissance du roi de Rome, témoigna la joie la plus vive. « L'empereur doit être bien heureux, s'écriait-elle, et moi aussi je suis heureuse de son bonheur, heureuse de voir enfin combler les vœux des Français. Je recueille le fruit de mon douloureux sacrifice, puisqu'il assure la prospérité de la France... Je regrette d'être si loin de Paris. A Malmaison j'aurais des nouvelles si promptes. » Puis se tournant du côté de M^i^s de Mackau, de Castellane et Ducrest, elle leur dit : « Mesdemoiselles, il faut qu'ici, comme ailleurs, il y ait une fête. Je vous donnerai un bal. Comme les salons ne sont pas grands, je ferai plancheyer la salle des Gardes; car toute la ville d'Evreux voudra venir se réjouir avec nous, et je n'aurai jamais trop de monde dans cette circonstance. Faites vos préparatifs, M. Pierlot; envoyez chercher une de mes parures, car je ne veux pas recevoir dans cette occasion en bonnet de nuit. Quant à vous, messieurs, j'exige pour cette fois votre grand costume. »

298 DERNIÈRES ANNEES DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

Joséphine s'empressa d'adresser une lettre de félicitations à l'empereur, qui envoya à Navarre un page porteur de la réponse suivante: « Paris, le 22 mars i8r i. Mon amie, j'ai reçu ta lettre, je te remercie. Mon fils est gros et très bien portant. J'espère qu'il viendra bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J'espère qu'il remplira sa destinée. Je suis toujours très content d'Eugène ; il ne m'a jamais donné aucun chagrin. » Cette dernière phrase toucha profondément la bonne Joséphine. « Est-il possible, disait-elle, d'être plus aimable et de mieux chercher à adoucir ce que ce moment aurait eu de pénible pour moi, si je n'aimais si sincèrement l'empereur ? Ce rapprochement de mon fils avec le sien est bien digne de l'homme qui, lorsqu'il le veut, est le plus séduisant de tous. » Elle donna une bague magnifique au page qui lui avait apporté la lettre de l'empereur.

Le prince Eugène avait été mandé à Paris, à l'occasion des couches de l'impératrice Marie- Louise. Il y était descendu dans son hôtel, rue de Lille, n° 78. (C'est l'hôtel où résida le roi de Prusse en 1814, et qui est actuellement l'ambassade d'Allemagne.) Après la naissance du roi de Rome, le vice-roi se rendit à Navarre, où il passa quelques heures près de sa mère. Il donna beaucoup de détails sur l'heureuse délivrance de l'impératrice Marie-Louise. Il racontait plaisamment les petites mines qu'il avait vu faire aux sœurs de

Napoléon pendant la nuit qui précéda la naissance de l'enfant impérial. Toute la famille était réunie dans le salon qui touchait à la chambre à coucher de l'impératrice, où se trouvaient les grands dignitaires désignés comme témoins. On entendait^les plaintes et les cris de Marie-Louise. Les princesses faisaient, à chaque instant, ouvrir les fenêtres du salon, sous prétexte qu'elles avaient besoin d'air, se trouvant malades d'être obligées de rester là. Leurs nerfs, si faibles, étaient crispés des souffrances de leur belle-sœur. Toutes ces simagrées, ajoutait le prince Eugène, ne pouvaient faire des dupes, car le visage frais de ces dames prouvait que jamais leur santé n'avait été meilleure. Le vice-roi assura Joséphine qu'avant de partir pour Navarre, il avait été prendre les ordres de l'empereur, qui lui avait parlé ainsi : « Vous allez voir votre mère, Eugène, dites-lui que je suis sûr qu'elle se réjouira plus que toute autre de mon bonheur. Je lui aurais déjà écrit si je n'avais été absorbé par le plaisir de regarder mon fils. Je ne m'arrache d'auprès de lui que pour des devoirs indispensables. Ce soir, j'acquitterai le plus doux de tous en écrivant à Joséphine. )^ Et, en effet, le soir, il avait écrit la lettre qu'il fit porter par un page à Navarre.

Le bal donné dans ce château, pour célébrer la naissance du roi de Rome, rappela l'étiquette et le luxe des Tuileries. Joséphine portait un superbe diadème. Elle avait une robe à traîne

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lamée d'argent. Suivie de tous les officiers et de toutes les dames de sa maison, ceux-là en uniforme, celles-ci en grande toilette, elle fit son entrée dans la salle de bal, qu'elle parcourut, avant le commencement des danses, en adressant à la plupart des personnes invitées des paroles affables, comme aux cercles de la cour. Le bal s'ouvrit ensuite; il fut très animé. A deux heures du matin, on servit un souper magnifique. Il y avait trois tables. La première, celle de l'impératrice, contenait trente couverts; les honneurs de la seconde étaient faits par la comtesse d'Arberg, et ceux de la troisième par la comtesse Octave de Ségur.

Joséphine s'habituait à la résidence de Navarre, qui, au printemps, devint fort agréable. Elle y reçut plusieurs fois la visite de son fils et de sa fille. L'arrivée du prince Eugène causait une joie générale. Il organisait des parties de campagne, il contait à merveille, il chantait des airs bouffes italiens, il faisait aux dames de jolis cadeaux, qu'il distribuait au billard et au jeu, où il perdait exprès, pour éviter les remercîments et avoir l'air de payer au lieu de donner. Son amabilité, sa bonhomie, étaient parfaites. Ayant l'horreur de l'étiquette des cours, il voulait, à Navarre, vivre comme un simple particulier, et il défendait aux huissiers de l'annoncer quand il entrait dans le salon, a C'est bien assez, disait-il, d'être forcé de subir toutes les

LA NAISSANCE DU ROI DE ROME 3oi

tristes conséquences du pouvoir, quand je suis à Milan. Qu'au moins ici on me permette de m'amuser un peu. C'est un rude métier que celui d'être roi, quand on n'a pas été élevé pour cela ! »

Marie-Louise, depuis la naissance du roi de Rome, était moins jalouse de Joséphine. Elle la vit donc sans inquiétude se rapprocher, et quitter Navarre pour la Malmaison. Ce fut avec une joie d'enfant que la bonne Joséphine retrouva sa résidence favorite, ses serres, ses fleurs, les jardins qu'elle avait créés et qui lui rappelaient ses beaux jours. M'^° Ducrest a dit : « Tout était resté dans le même état que lorsque l'empereur avait quitté son cabinet de travail ; un livre d'histoire, posé sur son bureau, marqué à la page où il s'était arrêté ; la plume dont il se servait conservait l'encre qui, une minute plus tard, pouvait dicter des lois à l'Europe; une mappemonde, sur laquelle il montrait aux confidents de ses projets les pays qu'il voulait conquérir, portait les marques de quelques mouvements d'impatience occasionnés peut-être par une légère contradiction. Joséphine seule s'était chargée du soin d'ôter la poussière qui souillait ce qu'elle appelait ses reliques, et rarement elle donnait la permission d'entrer dans ce sanctuaire. Le lit romain de Napoléon était sans rideaux; des armes étaient suspendues aux murailles, et quelques pièces de l'habillement d'un homme éparses sur

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les meubles. Il semblait qu'il fût prêt à entrer dans cette chambre, d'où il s'était banni pour toujours. »

De la Malmaison, Joséphine écrivait à sa fille, le 5 septembre i8i i : « L'approche de l'automne et le grand nombre de malades que j'avais dans ma maison m'ont engagée à quitter Navarre, ma chère Hortense. Je suis à Malmaison depuis deux jours ; ma santé est assez bonne, et j'aurai demain le plaisir d'embrasser tes enfants ; ils doivent venir ici passer quelque temps ; je leur donnerai ton appartement. M""' Boucheporn (sous-gouvernante des jeunes princes) sera avec eux, et tu peux compter qu'ils seront l'objet de tous mes soins. J'ai déjà fait provision de joujoux, je leur en donnerai tant qu'ils voudront ; mais pour des bonbons, sois tranquille, ils n'en auront pas. Comme les personnes indigentes sont aussi tes enfants, j'ai promis à M^^^ de Cavanac de f écrire en sa faveur, je lui ai fait remettre douze cents francs ; si tu peux lui donner la même somme, ce sera une bonne œuvre, et d'autant meilleure, que ces secours l'aideront à se marier avec un homme de mérite, M. de Caylus. Adieu, ma chère fille; fais-moi donner de tes nouvelles; je ne te parle pas de ma tendresse pour toi, tu sais combien je t*aime. »

Le plaisir de voir souvent sa fille et ses petitsfils était pour Joséphine la meilleure des consolations. Elle ne se plaignait plus de son sort.

LA NAISSANCE DU ROf DE ROME 3o3

L'existence se passait tranquillement à la Malmaison. Les visites y étaient fréquentes. L'empereur s'y rendait quelquefois. Toutes les semaines, il y avait un concert. Garât y chantait, toujours à la mode, comme au temps du Directoire. Duport, Nadermann, Tulou, Duvernoy, Baillot, Paër y jouaient du violoncelle, de la harpe, de la flûte, du cor, du violon, du piano. Outre les personnes que nous avons déjà citées, l'impératrice avait pris auprès d'elle M'^" de Caumont, jeune fille sans fortune et parfaitement élevée, qui était une excellente musicienne. Elle avait fait venir également la sœur de M"® Deslieux, et toutes ces jeunes personnes, dont la tenue était exemplaire, vivaient ensemble dans un parfait accord, sans aucune des jalousies qui sont si communes dans les cours.

En résumé, l'année 1811 fut pour Joséphine une année bénie, en comparaison des années qui devaient suivre. Le sacrifice qu'elle avait fait lui paraissait utile à Napoléon et à la France. L'empire était triomphant, glorieux. On l'aurait cru inébranlable, aussi solide que la colonne Vendôme. Les aigles victorieuses semblaient à tout jamais maîtresses du ciel. La souveraine répudiée ressentait une joie douloureuse, mais réelle, la joie du dévouement, de l'abnégation, de l'immolation. A cette femme généreuse et désintéressée la pensée que Napoléon était heureux se présentait comme une consolation suprême. Elle l'excusait

304 DERNIÈRES ANNEES DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

d'avoir voulu le divorce, tant la France se réjouissait à la vue du berceau de l'enfant sur la tête duquel reposaient tant d'espérances. Ironie de la destinée, ces espérances n'étaient que des illusions, des chimères. Non seulement le divorce ne devait pas être utile à Tempire, mais il devait lui être fatal. Le mariage de l'empereur avec l'archiduchesse d'Autriche n'était qu'un piège couvert de fleurs. Le sacrifice cruel qui avait été imposé à Joséphine devait hâter les désastres et la ruine! A quoi bon cette immolation qui lui avait fait verser tant de larmes et qui avait fait pleurer Napoléon lui-même? Mais en 1811 qui aurait pu prévoir le sort des deux captifs, celui de Sainte-Hélène et celui de Schœnbrunn ? Le président du Sénat avait dit, d'un ton convaincu, au tout-puissant empereur : v Vos peuples saluent par d'unanimes acclamations le nouvel astre qui vient de se lever sur l'horizon de la France, et dont le premier rayon dissipe jusqu'aux dernières ombres des ténèbres de l'avenir. » Joséphine participait alors à la confiance et à la joie universelles. Elle eût été elle-même la mère du roi de Rome qu'elle n'eût pas témoigné une satisfaction plus vive et plus sincère.

L'année 1812, qui devait ouvrir Père des grandes catastrophes pour la France et l'empereur, avait commencé tranquillement. Joséphine vivait en paix à la Malmaison, sans se douter des désastres inouïs qui étaient imminents, et que les esprits les plus moroses et les plus pessimistes n'auraient jamais pu soupçonner. On lui souhaitait gaiement sa fête, le 19 mars, dans sa résidence favorite. On chantait de jolis couplets en son honneur. La présence de la reine Hortense, qui était venue avec ses deux fils, les petits princes Napoléon et Louis, ajoutait à l'entrain général, et la satisfaction se peignait sur tous les visages.

Le 9 mai, l'empereur, entouré des grands personnages de sa cour, comme un Darius par ses satrapes, était parti fastueusement de Saint-

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Cloud, pour la lamentable campagne de Russie. Mais on s'imaginait, tant le souverain, jusque-là invincible, avait de prestige, que cette guerre gigantesque ne serait pour lui qu'une promenade triomphale, et Joséphine ne se livrait pas encore aux noirs pressentiments. Elle allait, le même mois, passer quelques jours au château de Saint- Leu, près de sa fille, et, revenue à la Malmaison, elle lui écrivait, le i^"" juin, cette lettre si affectueuse : « Mon plus doux soin, en arrivant ici, ma chère fille, est de te dire combien j'ai été enchantée du séjour que j'ai fait à Saint-Leu. J'ai regretté de n'avoir pas su que ton départ serait différé, j'aurais aussi retardé mon retour, afin de rester plus longtemps avec toi et tes enfants. Le peu de jours que j'ai passés avec vous ont été pour moi un temps de bonheur, et m'ont fait beaucoup de bien. Toutes les personnes qui viennent me voir trouvent que je ne me suis jamais mieux portée, et je ne m'en étonne pas ; ma santé dépend toujours des impressions que j'éprouve, et toutes celles que j'ai eues chez toi ont été douces et heureuses. Je suis touchée de tout ce que les personnes de la maison t'ont dit d'aimable pour moi ; j'ai eu beaucoup de plaisir à les voir réunies. J'ai reçu une lettre d'Eugène, en date du 23. Il est toujours à Plok ; sa santé est très bonne ; il espérait voir bientôt l'empereur. M°'^Daru, que j'ai vue ce matin, venait de recevoir une lettre de son mari ; il lui mandait

que l'empereur quittait Dresde le 27 mai. Eugène désire beaucoup que j'aille passer quelques semaines à Milan, près de sa femme. Ainsi, ma chère Hortense, nous serons cet été bien loin l'une de l'autre. J'espère que les eaux te feront du bien, et je te prie de me donner et de me faire donner souvent de tes nouvelles. Adieu, ma chère fille, je t'embrasse tendrement. »

La reine Hortense recevait cette lettre à Aix-la- Chapelle, où elle prenait les eaux, ce qu'exigeait le mauvais état de sa santé. M""® de Rémusat, qui l'y rencontrait, écrivait, le 3 juillet, à propos de cette séduisante princesse : « Je ne puis assez dire quel charme je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un caractère angélique, et une personne complètement diflérente de ce qu'on croit. M. Frizell, qui était arrivé avec les mêmes impressions défavorables, est tout à fait séduit. Elle est si vraie, si pure, si parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir, qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une opinion toute particulière. »

La pauvre reine était déjà portée à une très grande tristesse, quand une maladie subite de son fils aîné vint la plonger dans l'anxiété la plus vive. M"'^ de Rémusat écrivait à ce sujet, le 8 juillet, à son mari : « Nous avons un peu d'inquiétude depuis hier, mon cher ami, pour le prince Napoléon. Il s'est levé le matin avec de la

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fièvre et un grand mal de cœur. La fièvre dure encore, M. de La Serre ne lui trouve pas un caractère grave ; il soupçonne, sans l'assurer encore, une maladie éruptive. La pauvre reine est ici dans une inquiétude qui fait mal. Tout le monde s'efforce de la rassurer ; mais les mères ne se rassurent guère. Ne parle point de cela à Paris, à cause de l'impératrice Joséphine. Je ne sais pas si sa fille voudrait qu'elle fût avertie si tôt. D'ailleurs, cela peut n'être rien, et il vaut mieux n'avoir pas parlé. Le malheur habituel de la reine frappe davantage que l'état de son fils, qui après tout, n'a que ce que beaucoup d'autres enfants ont comme lui ; mais il y a des êtres presque exclusivement faits pour la douleur, et celle-ci me paraît appelée sur la terre à cette sorte d'épreuves. Puisse ma crainte m'abuser ! »

Au même moment, Joséphine s^apprêtait à se rendre à Milan, pour y assister, en l'absence de son fils^ qui faisait la campagne de Russie, aux couches de sa belle-fille, la vice-reine. L'empereur avait donné son autorisation à ce voyage, par une lettre ainsi conçue : « Gubin, 20 juin 1812. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que tu ailles à Milan, près de la vice-reine. Tu feras bien d'aller incognito. Tu auras bien chaud. Ma santé est fort bonne. Eugène se porte et se conduit bien. Ne doute jamais de mon intérêt et de mon amitié. » Joséphine allait se mettre en route, quand elle apprit la maladie du prince Napoléon.

Elle en fut si affectée qu'elle suspendit son départ. « J'ai été bien inquiète, ma chère fille, écrivait-elle à Hortense, le i3 juillet, et si la lettre de M. de Marol ne m'eût promptement rassurée, en me donnant de meilleures nouvelles, j'aurais renoncé à mon voyage d'Italie, et je partais aussitôt pour Aix-la-Chapelle. Heureusement que nous n'avons plus besoin deCorvisart; car, malgré tout le désir qu'il avait de partir, il a été forcé de rester, souffrant d'un rhumatisme. Si j'avais pu être tranquillisée, je l'aurais été avant d'avoir reçu ton dernier courrier; car, d'après la lettre de M. de La Serre, il avait jugé que la maladie de Napoléon, était une fièvre scarlatine, qui demande beaucoup de précautions, et n'est pas dangereuse, surtout quand l'éruption se fait bien. J'étais si malheureuse et si inquiète pour toi, ma chère fille, que j'avais prié l'archichancelier de demander des nouvelles par le télégraphe de Bruxelles. .Je ne me suis décidée à partir pour Milan que d'après le courrier de ce matin. J'espère qu'avant le 16, jour de mon départ, je recevrai encore de bonnes nouvelles de ton fils; car il me serait impossible de partir s'il me restait lamoindre crainte. Mais je t'engage à ramener tes enfants à Paris le plus tôt possible. Tu sais qu'Aix est très humide. Adieu, ma chère Hortense ; je t'écrirai encore avant mon départ, je t'engage à te bien soigner. Je t'embrasse tendrement, ainsi que tes enfants. » Le surlendemain, Joséphine adressait cette au-

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tre lettre à sa fille : « Malmaison, i5 juillet 1812. Je suis bien heureuse, ma chère fille, des bonnes nouvelles que j'ai reçues hier par une lettre de M™® de Broc, et ce matin, par M^^^ Cochelet. Mon Dieu ! que j'ai eu besoin d'être tirée de Tétât d'inquiétude et de chagrin où j'étais ! J'aime à croire qu'il ly a plus de sujet de crainte, et, d'après cette assurance, je ne retarderai pas mon voyage plus longtemps. Je partirai demain 16, et peut-être avant mon départ, recevrai-je encore des nouvelles. Tu as bien fait de séparer Louis de Napoléon. J'espère que cette précaution aura un bon effet; mais je t'engage à ramener tes enfants ici le plus tôt possible. Adieu, ma chère fille ; fais-moi écrire souvent, si .tu veux que j'aie un peu de tranquillité. »

L'impératrice Joséphine fut reçue à Milan avec la déférence la plus empressée. Sa bru, la princesse Auguste, fille du roi de Bavière, et femme du prince Eugène, était aussi vertueuse que belle. Fille, épouse et mère accomplie, elle méritait l'estime et les sympathies générales dont elle se voyait entourée. Elle avait alors trois enfants : Joséphine-Maximilienne-Eugénie, née à Paris le 24 mars 1809, qui épousera, le 22 mai 1823, le prince Oscar de Suède; Eugénie-Napoléone, née à Milan le 23 décembre 1808, qui se mariera, le 22 mai 1826, au prince Guillaume de HohenzoUern-Hechingen ; Auguste-Charles^ Eugène, née à Milan le 9 décembre 18 10, qui,

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le i®' décembre i834, deviendra l'époux de la reine de Portugal, dona Maria II. Elle allait mettre au monde^ le 3i juillet 1812, Amédée- Auguste-Eugénie-Napoléone, qui, le 17 octobre 1829, épousera l'empereur du Brésil, don Pedro I", et elle aura encore deux enfants : Théodelinde-Louise-Eugénie-Napoléone, n'ée le i3 avril 1814, et mariée^ le 8 février 1841, au comte Guillaume de Wurtemberg; Maximilien- Joseph-Eugène-Auguste-Napoléon,ducdeLeuchtenberg, né le 2 octobre 18 17, et marié, le 14 juillet 1839, à la grande-duchesse Marie de Russie, fille du czar Nicolas.

L'impératrice Joséphine écrivit de Milan, le 28 juillet 1812, cette lettre à sa fille, alors aux eaux d'Aix-la-Chapelle : « Je suis arrivée ici bien fatiguée, ma chère Hortense. Quoique avant mon départ je n'eusse plus d'inquiétude pour Napoléon, je me suis ressentie pendant la route de celle qu'il m'avait causée. J'ai été contrariée aussi depuis Genève par le mauvais temps et les débordements du Rhône qui inondaient les chemins. Enfin me voici à Milan. Le plaisir de voir Auguste m''a ranimée. Sa santé est très bonne, et sa grossesse très avancée. Je suis avec elle à la villa Bonaparte ; j'y occupe le logement d'Eugène. Tu conçois tout le plaisir que j'ai eu à faire connaissance avec sa petite famille. Ton neveu est très fort. C'est un Hercule-enfant; ses sœurs sont e^trêmemetit jolies; l'aînée est une

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beauté; elle ressemble à sa mère pour le haut du visage. La cadette a une physionomie vive et spirituelle ; elle sera très jolie. J'ai reçu ici trois lettres d'Eugène, la dernière en date du i3. Sa santé est très bonne; il poursuit toujours les Russes sans les atteindre. On espère généralement que la campagne ne sera pas longue. Puisse cette espérance se réaliser !" J'ai reçu ici les lettres de M"'^ de Broc et de M}^^ Gochelet. Je te prie de les remercier. La lettre que tu m'as écrite le i8 vient de me parvenir. Tu es aimable de ne m'avoir point laissée dans l'inquiétude pour ton fils ; embrasse pour moi ce cher enfant, et mon petit Oui-Oui (le futur Napoléon III). Tu ne me parles pas de ta santé ; j'espère que les eaux t'auront fait du bien ; c'est le premier vœu d'une mère qui t'aime plus qu'ellemême. M

Le 3i juillet 1812, Joséphine informait ainsi la reine Hortense de l'heureuse délivrance de la princesse Auguste : « Je m'empresse de t^annoncer, ma chère fille, que la vice-reine est accouchée d'une fille aujourd'hui, à quatre heures du matin. Hier, à deux heures, les premières douleurs ont commencé à se faire sentir, mais pas assez fortes pour Tempêcher de dîner avec moi, et d'aller ensuite se promener en calèche. A minuit, elle souffrait beaucoup plus, et depuis ce moment je ne l'ai pas quittée que l'accouchement n'ait été entièrement fini. Elle est parfai-

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tement bien, et sa fille superbe, pleine de force et de santé. Je te donnerai souvent de ses nouvelles. Aujourd'hui, je suis un peu fatiguée, ne m'étant couchée qu'à cinq heures. Auguste que je viens de voir, est à merveille, elle a eu une très bonne nuit, et elle m'assure ne s'être jamais trouvée si bien. J'espère que notre cher Napoléon continue à se rétablir, et que le petit Oui- Oui va bien ; embrasse-les pour moi. Adieu, ma chère Hortense, tu sais avec quelle tendresse je t'aime. »

Le séjour de Milan rappelait à Joséphine les plus éblouissants souvenirs de sa vie, les radieuses années 1796 et 1797, où elle avait vu briller, comme les feux de l'aurore, les premiers rayons de la gloire de son époux, cette gloire qui ressemblait au soleil d'Italie. Alors, Bonaparte la chérissait avec une tendresse allant jusqu'au délire. Quand elle faisait avec tant de grâce les honneurs du palais Serbelloni ou du château de Montebello; quand elle se promenait au Corso sur le bastion de la porte Orientale ; quand elle allait prier sous les voûtes du Dôme, comme on la trouvait belle, comme on Tadmirait ! Quel enthousiasme elle excitait dans la jeune armée républicaine et dans toutes les classes de la société milanaise ! Jamais, aux temps les plus fastueux de l'Empire, elle ne devait voir d'aussi beaux jours.

Les Milanais n'oubliaient pas non plus cette

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lumineuse époque, et ils accueillaient avec joie la femme qui la leur rappelait. Le prince Eugène ne flattait pas sa mère ; il lui disait la ve'rité, quand il lui adressait cette lettre le 8 septembre i8i2 : (( Ma bonne mère, je t'écris du champ de bataille. Je me porte bien. L'empereur a remporté une grande victoire sur les Russes ; on s'est battu treize heures. Je commandais la gauche. Nous avons tous fait notre devoir et j'espère que l'empereur sera content. Je ne puis assez te remercier de tes soins et de tes bontés pour ma petite famille. Tu es adorée à Milan, comme partout. On m'écrit des choses charmantes, et tu as fait tourner les têtes de toutes les personnes qui t'ont approchée. Adieu, veux-tu donner de mes nouvelles à ma sœur ? Je lui écrirai demain. Ton affectionné fils. » Joséphine aimait tendrement sa belle-fille. « Auguste est charmante, écrivaitelle à la reine Hortense, et, loin d'être fatiguée de ses couches, je la trouve plus belle et plus fraîche que je ne l'ai jamais vue ; ses enfants sont superbes ; l'aînée surtout est remarquable. Auguste aime tendrement Eugène ; j'en vois sans cesse des preuves, et c'est une grande jouissance pour moi. »

Avant de retourner à la Malmaison, Joséphine alla passer quelques jours à Aix-en-Savoie, puis à Prégny, près de Genève, où elle avait acheté un petit château sur les bords du lac, vis-à-vis du mont Blanc. C'est de là qu'elle écrivait à sa

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fille, le 3o septembre 181 2 : « J'ai reçu ta lettre, ma chère Hortense, au moment de mon départ d'Aix. Je te remercie des nouvelles que tu m'annonces, et de ton attention à me rassurer pour Eugène. L'impératrice est bien aimable d'avoir pensé à prévenir les inquiétudes de la vice-reine. Je suis touchée d'un soin si bon et obligeant. Cependant, n'ayant pas reçu de lettres de lui, et le bulletin n'a3^ant pas encore paru, je ne puis me défendre d'une sorte d'inquiétude. J'attends des nouvelles avec impatience. Si tu as des lettres, fais-m'en part tout de suite. Je me suis trouvée très bien des eaux, mais le froid m'en a chassée, et je suis venue ici me reposer quelques jours, avant de retournera la Malmaison. J'ai du plaisir à me trouver à Prégny. Quoiqu'il ait été meublé à la hâte, le séjour que tu as fait dans cette maison me la rend chère. La reine d'Espagne est retournée à Paris ; j'ai eu du plaisir à passer quelques instants avec elle; elle a été bonne et aimable comme à son ordmaire. La princesse de Suède (femme de Bernadotte) a aussi été fort bien pour moi. Aussi n'ai-je pas désiré prolonger mon séjour à Aix après leur départ. J'aurais été bien heureuse encore, si tu avais pu venir m'y joindre ; mais je m'en console en pensant que le terme de notre séparation approche, et que je pourrai bientôt t'embrasser, ainsi que mes petitsenfants, aussi tendrement que je vous aime. » Le surlendemain, Joséphine écrivait encore de

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Prégny à sa fille : « Je reçois à l'instant une lettre d'Eugène, ma chère Hortense ; il avait prévu nos inquiétudes, et il s'empresse de nous rassurer; je t'envoie sa lettre, qui te fera autant de plaisir qu'à moi ; celle que tu m'as écrite le 28 m'est arrivée en même temps que la sienne. Je partage tous les regrets que tu donnes au pauvre Caulaincourt ; ils sont bien justes, et tu auras de la peine à consoler sa malheureuse mère ; mais, ma chère Hortense, ne te laisse pas aller à tes idées tristes ; toute chose t'afflige trop vivement ; tu n'as déjà que trop souffert des maux de l'âme ; éloigne-les de toi, et je suis persuadée que ta santé reviendra. La sensibilité est ce qui fait le plus de mal. Je regrette que tu ne sois pas ici avec moi. Le temps est très beau ; la vue du lac et celle du mont Blanc sont magnifiques. Il ne manque que toi à Prégny pour sentir avec délices tout le bonheur d'une vie tranquille. Ménage-toi bien, ma chère Hortense; donne-moi souvent de tes nouvelles ; tu sais que ma santé dépend de la tienne. Adieu, je t'embrasse toi et tes enfants, tendrement. »

Joséphine fut de retour à la Malmaison le 16 octobre 18 12, le lendemain du jour où avait éclaté la conspiration du général Malet. Tout Paris était encore en émoi de cette audacieuse entreprise, qu'elle n'en savait pas un mot, n'ayant entendu parler de rien sur la route. Ce fut seulement le soir de son arrivée à la Malmaison qu'elle

apprit les détails de cette affaire. Tout le plan reposait sur une fausse nouvelle, sur un seul mot : « l'empereur est mort. » Avec un faux sénatusconsulte et des lettres de service fabriquées, Malet s'était fait suivre par deux bataillons de la garnison de Paris, s'était emparé des postes, du Trésor, avait mis en prison le ministre de la police Savary, duc de Rovigo, le préfet de police Pasquier, et les avait remplacés par deux anciens aides de camp du général Moreau. La duchesse de Rovigo, très effrayée du bruit qu'elle entendit, la nuit, lors de l'arrestation de son époux, sortit de sa chambre, en chemise, ce qui fit dire aux plaisants que la personne qui s'était le mieux montrée dans l'affaire Malet, c'était la duchesse de Rovigo. La conspiration n'échoua qu'à l'étatmajor de la place^ où le général Hullin résista, et où Malet fut arrêté. Traduit devant une commission militaire, il fut condamné à mort et fusillé avec onze autres personnes, dont le crime avait été une crédulité excessive. C'est ce complot qui fera dire à Napoléon: « Au premier mot de ma mort, sur l'ordre d'un inconnu, des officiers mènent leurs régiments forcer les prisons, se saisir des premières autorités ! Un concierge enferme les ministres sous les guichets ! Un préfet de la capitale, à la voix de quelques soldats, se prête à faire arranger sa grande salle d'apparat pour je ne sais quelle assemblée de factieux, tandis que l'impératrice est là, le roi de Rome,

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mes ministres et tous les grands corps de TÉtat ! Un homme est-il donc tout ici ? les institutions, les serments, rien ! »

Oui, un homme était tout; les institutions, les serments n'étaient rien. Avant deux ans, on en aura la preuve, et déjà Joséphine en avait le pressentiment. A son retour de Suisse, elle fut frappée du mécontentement général, de l'opposition sourde, de l'inquiétude profonde dont il n'était que trop facile de reconnaître les symptômes. Chaque courrier apportait de l'armée de longues listes de morts. Que de mères en larmes, que de familles en deuil! L'hiver était morne à Paris. Personne n'avait le courage de donner des fêtes, au moment de pareils désastres. La température était beaucoup plus froide que de coutume, et, comme on s'apitoie plus sur les maux qu'on partage que sur ceux qu'on ignore, tout le monde plaignait les malheureux soldats, qui devaient tant souffrir en Russie, puisque, à Paris même, on avait si froid. Joséphine resta quelque temps sans nouvelles, et en fut consternée. Elle écrivit de la Malmaison à sa fille : « Tu me rends la vie, ma chère Hortense, en m'assurant que tu as lu les lettres de l'empereur à l'impératrice; elle est bien ^aimable de te les avoir montrées. Je lui ai une reconnaissance infinie de l'amitié qu'elle te témoigne. Je t'avoue que j'étais toujours bien inquiète. Pourquoi Eugène n'écrit-il pas? J'ai besoin, pour calmer ma tête, de penser que l'em-

pereur défend d'écrire; la preuve, c'est que personne ne reçoit de lettres. Ce serait pourtant bien cruel, car je désire vivement voir une lettre de notre bon Eugène. Je suis bien aise que tu n'aies pas envoyé tes enfants; le temps était très froid, et, tant qu'il durera comme cela, je les aime trop pour leur faire du mal. Si, jeudi, je suis libre, j'irai passer la soirée avec toi, car je suis bien triste, étant aussi près de toi, de ne pas te voir. Bonsoir, ma chère fille; je t'embrasse de tout mon cœur, et je t'aime de même. »

Une lettre du prince Eugène parvint enfin à sa mère. Elle était datée du 25 octobre 1812 : « Je ne t'écris que deux mots, ma bonne mère, pour te dire que je me porte bien. Mon corps d'armée a eu hier une journée bien brillante; j'ai eu affaire à huit divisions ennemies, depuis le matin jusqu'au soir, et j'ai conservé la position ; l'empereur est content, et tu penses si je le suis. Ton fidèle et bien affectionné fils. » Après avoir reçu cette lettre, si impatiemment attendue, Joséphine écrivait à la reine Hortense : « J'ai passé de l'inquiétude la plus vive à un grand bonheur. Au moins mon fils vit ! »

La joie de la pauvre mère ne fut pas de longue durée. La gloire et la puissance allaient s'ensevelir sous la neige. L'heure du désastre avait sonné. Les aigles blessées ne regardaient plus en face le soleil. « Chaque jour, nous dit M'^^ Avrillon, confidente des angoisses de Joséphine, apportait

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à la Malmaison, comme à Paris, d'affligeantes nouvelles, de sinistres détails qui faisaient frémir. On s'en effrayait d'autant plus que vingt ans de succès non interrompus nous avaient appris à regarder les revers comme impossibles. Aussi rien ne saurait peindre l'effet que produisit la lecture des bulletins qui annonçaient les épouvantables désastres de Moscou. Ce qui contribuait surtout à nous rendre tristes, c'était la profonde inquiétude que nous voyions écrite sur le visage de l'impératrice Joséphine... Depuis le fatal changement apporté par la fortune aux destinées du héros, nul ne pouvait devant elle prononcer le nom de l'empereur, sans qu'une émotion visible ne vînt aussitôt la saisir, sans que des larmes mal retenues ne fussent prêtes à se faire jour sous sa tremblante paupière. A la voir dans ces douloureux instants, il semblait qu'elle reprochât au sort, qu'elle accusât le ciel de les avoir séparés, d'avoir ôté à Napoléon la sauvegarde de sa présence. »

Tout observateur perspicace s'apercevait que le colosse d'airain avait des pieds d'argile. Le soleil impérial était tout couvert de nuages. Joséphine, sur les visages de la fin de 1812, distinguait déjà les défaillances, les défections, les apostasies de 1814.. On lui adressait encore des protestations de dévouement en l'honneur de Napoléon ; mais elle savait déjà ce qu'il fallait en croire. Au moment où elle s'y attendait le moins,

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';ille apprit que l'empereur, le 18 décembre, à onze heures et demie du soir, était arrivé à l'improviste aux Tuileries. Marie-Louise venait de se mettre au lit, triste et souffrante. La dame de service, qui devait coucher dans une chambre voisine de celle de la souveraine, se disposait à fermer toutes les issues, quand elle entendit tout à coup plusieurs voix dans la chambre qui précédait. Qui donc pouvait venir à cette heure ? La porte s'ouvrit : c'était Napoléon. Il embrassa tendrement Marie-Louise, lui disant ce qu'il allait répéter atout le monde, que c'était le froid, le froid seul qui avait causé une surprenante mésaventure, facile à réparer, d'ailleurs^ comme bientôt on le verrait. Alors toutes les figures redevinrent ce qu'elles eussent été après la victoire. Chacun se montra, en apparence, plus empressé, plus dévoué, plus enthousiaste que jamais. C'était à qui exalterait davantage l'incomparable souverain, rhomme de fer, celui qui, disait-on, allait contraindre la victoire à se repentir d'avoir osé lui être un instant infidèle. L'empereur, dissimulant les tortures secrètes de son orgueil cruellement froissé, payait d'audace. Il accusait les autres, pour ne pas être accusé lui-même. Il parlait de la conspiration du général Malet, pour ne point avoir à parler de la retraite de Russie. Les courtisans flattaient encore, mais ils n'adoraient plus. Marie-Louise, qui croyait d'abord avoir épousé l'arbitre du destin, le héros invin-

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cible, le maître du monde, commençait à s'inquiéter et à douter, et le grand empereur, n'ayant plus dans son étoile cette confiance absolue qui l'avait si longtemps rendu irrésistible, allait bientôt se dire que la fortune l'avait trahi, le jour où il avait abandonné par ambition la femme qui lui portait bonheur.

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Le premier jour de l'année i8i3 fut un vendredi. Le chiffre 1 3, ce vendredi, impressionnèrent Joséphine, qui était superstitieuse, et qui eut le pressentiment des plus grandes catastrophes. Les lamentables désordres de la retraite de Russie la plongeaient dans une affliction profonde, et son fils, qui, le 17 janvier, prenait, dans des conditions si terribles, le commandement de la Grande-Armée, lui causait d'incessahtes inquiétudes. Le prince Eugène écrivit, de Posen, à l'empeteut : « Sire, j'ai l'honneur de prévenir Votre Majesté que le roi de Naples est parti ce matin à quatre heures. Nous avons inutilement fait hier soir, le prince de Neufchâtel et moi, toutes les instances possibles pour le retenir. Me trouvant ici le seul lieutenant de l'empereur, j'ai pris provisoirement le commandement

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jusqu'à ce que Votre Majesté ait bien voulu nommer un commandant en chef. » Le même jour, il écrivait à sa femme : « Toutes les affaires ont été laissées ici en une grande confusion, et je t'assure, ma bonne Auguste, que j'aurai une terrible besogne. Je n'ose pas espérer en sortir avec gloire, mais j'aurai du moins le courage de l'avoir entreprise, et j'aurai certainement celui de ne pas l'abandonner. » Gomme mère, l'impératrice Joséphine ne put qu'être flattée des termes dans lesquels le Moniteur annonça ce changement. L'article était ainsi conçu : « Le roi de Naples, étant indisposé, a dû quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis entre les mains du viceroi. Ce dernier a plus l'habitude d'une grande administration, et il a la confiance entière de l'empereur. » La lettre adressée, le 22 janvier, par Napoléon à Eugène, ne flatta pas moins le sentiment maternel de Joséphine, justement fière de son enfant : « Mon fils, prenez le commandement de la Grande-Armée. Je suis fâché de ne pas vous l'avoir laissé à mon départ. Je me flatte que vous seriez revenu plus doucement, et que je n'aurais pas éprouvé d'aussi immenses pertes. Le mal passé est sans remède. »

Paris était dans la tristesse, et le retour de l'empereur n'y avait pas ramené la confiance. Chaque jour, on y voyait arriver des militaires avec des mains ou des pieds gelés, avec des jambes ou des bras emportés. Ghacun se rendait

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compte des désastres dans toute leur étendue, et le prestige de Napoléon était sensiblement atteint. Il ordonna, pour faire trêve au deuil général, de reprendre les fêtes et les bals. La reine Hortense recommença ses réceptions dans son bel hôtel de la rue Cérutti (la rue Laffitte actuelle). Bien que n'étant plus que reine honoraire, elle avait une maison constituée comme celle d'une souveraine, un chapelain, l'abbé Bertrand ; une dame d'honneur, la comtesse de Caulaincourt ; quatre dames pour accompagner, la comtesse d'Arjuzon, la baronne de Broc, M^^^ de Villeneuve, M^^^ de Kessel ; une lectrice, M^^'^ Gochelet ; deux chambellans, le comte d'Arjuzon et M. de Villeneuve; deux écuyers, le baron Turgot et M. de Marmol ; un secrétaire des commandements, M. Desprès. Lespetits princes Napoléon et Louis avaient deux gouvernantes, M™° de Boucheporn et M^^^ de Mailly-Couronel.

Quand la reine Hortense, avant de donner les bals prescrits par l'empereur, revit ses listes d'invitations, elle fut frappée des vides que la guerre avait faits, et pleura en pensant à l'une des plus intéressantes victimes, Auguste de Caulaincourt, fils cadet de sa dame d'honneur. La reine invita bon nombre de jeunes gens amputés du bras ou de la jambe. Gomme certains courtisans eurent le mauvais goût de lui dire que la présence de ces officiers mutilés attristerait les fêtes: « Qu'importe qu'on soit triste ! répliqua-

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t-elle vivement. Au moins je n'aurai pas commis une injustice. Je suis princesse française, et je dois manifester mon intérêt pour ceux qui se battent, et qui sont blessés pour la France.»

Le moment était venu où la guerre, au lieu de se présenter, comme autrefois, sous un aspect séduisant, enthousiaste, joyeux, apparaissait sous des couleurs lugubres. Comme l'a dit le Père Lacordaire, dans l'oraison funèbre du général Drouot, ce chef-d'œuvre comparable à l'oraison funèbre du grand Condé par Bossuet : « Les héroïques bandes qui, de Lisbonne à Moscou, des Pyramides à Berlin, n'avaient pu rencontrer de vainqueurs, s'étonnaient à la fin de sentir leur poitrine oppressée et leurs bras hésitants. Il fallait aux victorieux fugitifs de Moscou une autre science et un autre courage que ceux du soldat; il leur fallait la science de laforce morale, le courage de souffrir et d'espérer toujours. » Napoléon partit pour l'armée le i5 avril, aussi confiant qu'au début de ses plus heureuses campagnes. Il allait encore remporter des victoires, mais des victoires stériles. Des prodiges d'héroïsme devaient aboutir à l'invasion. Le 2 mai, pendant la bataille de Lutzen, l'empereur disait aux jeunes soldats : « C'est la journée de la France, en avant ! la patrie vous regarde ! sachez mourir pour elle ! » Et, enivré de son triomphe, il s'écriait : « Depuis vingt ans que je commande les armées françaises, je n'ai jamais vu plus de

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bravoure et de dévouement. Mes jeunes soldats ! l'honneur et le courage leur sortaient par tous les pores. » La jeunesse était admirable, mais les maréchaux commençaient à se lasser. Les journées de Lutzen, de Bautzen et de Dresde furent les derniers sourires de la fortune.

« L'étoile pâlissait, dira Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène ; je sentais les rênes m'échapper, et je n'y pouvais rien. Un coup de tonnerre pouvait seul nous sauver, et, chaque jour, par une fatalité ou une autre, nos chances diminuaient. Les mauvaises intentions commençaient à se glisser parmi nous; la fatigue, le découragement gagnaient le plus grand nombre ; mes lieutenants devenaient mous, gauches, maladroits, et conséquemment malheureux; ce n'étaient plus les hommes du début de notre Révolution, ni ceux de mes beaux moments. Les hauts généraux n'en voulaient plus; je les avais gorgés de trop de considération, de trop d'honneurs, de trop de richesses. Ils avaient bu à la coupe des jouissances, et eussent acheté le repos à tout prix. Le feu sacré s'éteignait. »

On comprend avec quelle anxiété Joséphine suivait de loin les péripéties à la fois si glorieuses et si douloureuses de ces luttes suprêmes. Elle était restée à la Malmaison, pendant que sa fille, lui laissant les petits princes Napoléon et Louis, alors âgés l'un de huit ans, l'autre de cinq, était allée prendre les eaux d'Aix-en-Savoie. La pré-

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sence des deux enfants qui inspiraient à leur grand'mère une si vive tendresse, la consolait un peu de tant d'inquiétudes, de tant d'angoisses. « Jamais un moment d'ennui ne se montrait à la Malmaison, lorsqu'ils étaient là, a dit la duchesse d'Abrantès. L'aîné, celui qui a péri si tragiquement devant Rome, était réfléchi et rempli de moyens. Le second était joli comme la plus jolie petite fille, et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On l'appelait alternativement la princesse Louis, ou bien Oui-Oui. Je ne sais à propos de quoi cette dernière façon de transformer un nom... Quoi qu'il en soit, Oui-Oui avait une vivacité de pensée que n'avait pas son frère ; et puis une volonté de tout connaître, qui était quelquefois très amusante. L'impératrice Joséphine était idolâtre de ses petitsenfants. Elle veillait elle-même à ce que tout ce que leur mère avait prescrit pour leurs études et pour leur régime fût exactement suivi. » Elle écrivait à sa fille, le 1 1 juin i8i3 : « J'ai reçu ta lettre du 7, ma chère Hortense; je vois avec plaisir que tu te trouves déjà bien des eaux ; je t'invite à les continuer, en prenant, comme lu fais, quelques jours de repos. Sois bien tranquille sur tes enfants; ils se portent parfaitement bien. Leur teint est blanc et rose. Je puis t'assurer que depuis qu'ils sont ici, ils n'ont pas eu la plus légère indisposition. Je suis ravie de les avoir près de moi. Ils sont charmants. Il faut que je te

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rapporte une jolie réponse du petit Oui-Oui (Napoléon III). L'abbé Bertrand (aumônier de la reine Hortense) lui faisait lire une fable 011 il était question de métamorphoses. S'étant fait expliquer ce que signifiait ce mot : « Je voudrais, dit-il à l'abbé, pouvoir me changer en petit oiseau, je m'envolerais à l'heure de votre leçon ; mais je reviendrais quand M. Hase (son maître d'allemand) arriverait. — Mais, prince, répondit l'abbé^ ce que vous me dites là n'est pas aimable pour moi. — Oh ! reprit Oui-Oui, ce que je dis n'est que pour la leçon, et non pas pour l'homme.» Ne trouves-tu pas comme moi cette répartie très spirituelle ? Il était impossible de se tirer d'embarras avec plus de finesse et de grâce. Tes enfants étaient avec moi quand j'ai reçu ta lettre ; ils ont été bien joyeux d'apprendre des nouvelles de leur maman. Continue à m'en donner pour eux et pour moi, ma chère fille; c'est le seul moyen de me faire supporter ton absence. Adieu, ma chère Hortense, je t'embrasse tendrement. »

Le 10 juin 181 3, la veille du jour où Joséphine adressait à sa fîUe la lettre que nous venons de reproduire, la malheureuse reine, toujours poursuivie par le sort, avait assisté, à Aix-en-Savoie, à une horrible catastrophe, qui lui causa l'une des plus cruelles douleurs de sa vie si agitée. Elle avait alors auprès d'elle une de ses dames du palais qui, élevée avec elle dans le pensionnat de M""" Gampan, était peut-être sa meilleure amie.

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La même sensibilité, la même bonté pour le malheur, le même goût pour les arts, existaient chez la reine et chez cette jeune veuve dont le mari, le général de Broc, venait de mourir après une courte et brillante carrière. Les deux femmes ne se quittaient pas, se confiant leurs chagrins mutuels, unissant leurs tristesses et leurs larmes. Le 10 juin, la reine était sortie en voiture avec M"" de Broc, M"° Cochelet etlecomted'Arjuzon. Elle avait pris pour but de promenade la cascade de Grésy. Sur la grand'route, on mit pied à terre, et l'on s'approcha du moulin que font marcher les eaux de cette cascade. Pour la bien voir, il fallut passer sur une étroite planche, que le meunier posa sur un petit bras d'eau coulant avec une vitesse effrayante. La reine passa la première, M™® de Broc la suivait; mais, au moment où elle s'engageait sur la planche, le pied lui manqua et elle tomba, disparaissant dans le gouffre. La reine était déjà de l'autre côté de l'eau. Elle pousse un cri, jette son châle dans le gouffre, en en retenant un bout, et appelle, d'une voix désespérée, celle qui ne lui répond pas, celle qui lui est arrachée pour toujours. Vains efforts ! le torrent a englouti la victime. On veut entraîner la reine loin de ce lieu sinistre. « NonI non! criet-elle, je ne m'en irai que lorsqu'on aura retrouvé le corps. » Et elle restait assise sur un tronc d'arbre, stupéfaite et anéantie. Enfin, après de longues recherches, des paysans parvinrent à

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retirer du fond des eaux le corps de la pauvre jeune femme, et on le reconduisit jusqu'à la ville, dans la voiture de sa royale amie, pour le remettre aux sœurs de charité. On eût dit que M"'* de Broc avait le pressentiment de sa fin tragique. Le matin même, elle avait écrit à sa sœur, la maréchale Ney : « Je ne sais pourquoi je suis triste ; je me reproche de n'avoir pas été t'embrasser à la campagne avant mon départ. »

En apprenant la funeste nouvelle, Joséphine, qui aimait beaucoup M""® de Broc, fut presque aussi consternée que la reine Hortense. « Quel horrible événement, lui écrivait-elle le i6 juin i8i3 ! Quelle amie tu perds, et par quel malheur affreux! Depuis hier, que j'en suis instruite, j'en ai été saisie au point de ne pouvoir t'écrire. A chaque instant, j'ai déviant les yeux le sort de cette pauvre Adèle. Tout le monde lui donne des larmes. Elle était si aimée, si digne de l'être par ses excellentes qualités et par son attachement pour toi ! Mais toi-même, ma chère Hortense, combien tu me donnes decrainte et de sollicitude ! Je ne me figure que trop dans quel état tu es. Je suis si inquiète que j'envoie mon chambellan, M. de Turpin, près de toi, poiir qu'il me donne plus sûrement des nouvelles de ta santé. Je m'empresserais de partir moi-même, pour peu que ma présence et mes soins te fussent utiles. Je sens vivement ta douleur ; elle n'est que trop juste ; mais, ma chère fille, pense à tes enfants qui sont

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si dignes de ta tendresse. Conserve-toi pour eux; tu leur es si nécessaire ! Pense aussi à ta mère qui t'aime tendrement. » Le surlendemain, Joséphine adressait cette autre lettre à sa fille : « Ta lettre m'a ranimée, ma chère Hortense. Dans l'accablement oià j'étais, j'ai éprouvé un véritable bonheur à voir ton écriture, à être assurée par toi-même que tu t'efforces de surmonter ta douleur. Je sens trop combien il t'en coûte. Ta lettre si sensible, si touchante, a renouvelé mes larmes. Depuis cet affreux événement, je ne vis plus, j'en suis malade. Hélas ! ma chère fille, tu n'avais pas besoin de cette nouvelle épreuve! J'ai embrassé pour toi tes enfants. Ils sont bien affligés aussi, et ils s'occupent beaucoup de toi. Ma consolation est de penser que tu ne nous oublies pas, et que tu tâches de prendre du courage pour eux et pour moi. C'est la plus grande preuve d'amitié que tu puisses nous donner. Je t'en remercie, ma chère Hortense, ma fille tendrement aimée. »

Quand M. de Turpin, que Joséphine avait envoyé auprès de la reine à Aix-en-Savoie, fut de retour à la Malmaison, l'impératrice écrivit à Hortense, le 29 juin 181 3 : « M. de Turpin m'a remis ta lettre, ma chère fille. Je vois avec peine combien tu éprouves encore de tristesse et de mélancolie ; mais du moins c'est pour moi une grande consolation d'être sûre que ta santé n'a pas trop souffert. Prends courage, ma chère

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Hortense ; j'espère que le bonheur aura son tour. Tu as passé par bien des épreuves; tout le monde n'a-t-il pas ses chagrins ? La seule différence est dans le plus ou moins de force qu'on met à les supporter. Ce qui doit surtout adoucir ta douleur, c'est que tout le monde la partage. Il n'est personne qui ne regrette notre pauvre Adèle, tant pour elle-même que pour toi. Tes enfants te dédommageront de tes peines. Tout annonce en eux un caractère excellent et un grand attachement pour toi. Plus je les vois, plus je les aime. Cependant, je ne les gâte pas. Sois bien tranquille pour eux. On suit exactement ce que tu as prescrit pour leur régime et leurs études. Lorsqu'ils ont bien travaillé dans la semaine, je les fais déjeuner et dîner avec moi le dimanche. Ce qui prouve qu'ils se portent bien, c'est qu'on trouve qu'ils ont beaucoup gagné. Napoléon a eu hier un œil un peu enflé d'une piqûre de cousin ; il n'en a pas été moins bien qu'à son ordmaire. Aujourd'hui, il n'y paraît plus. On ne te l'aurait même pas mandé, si Ton n'était dans l'habitude de te rendre compte exactement de tout ce qui les concerne. Le jour de l'arrivée de M. de Turpin, j'avais reçu de Paris deux petites poules d^or qui, par le moyen d'un ressort, pondent des œufs d'argent ; je leur en ai fait présent de ta part, comme venant d'Aix. Adieu, ma chère fille. Donne-moi de tes nouvelles, et pense à moi, à ta mère qui t'aime tendrement. »

Cependant, la reine Hortense était inconsolable. Une sorte d'attrait douloureux la retenait à l'endroit où elle venait d'éprouver un si cruel malheur. Elle ne voulait pas s'éloigner de ce torrent fatal qui avait causé la mort de sa meilleure amie. Elle fonda, dans la ville d'Aix, un hôpital, où elle attacha les soeurs de charité qui avaient veillé auprès du corps de la victime, et fit élever un monument modeste à la place même où la catastrophe était arrivée, avec cette touchante inscription : « Ici, M™^ la baronne de Broc, âgée de vingt-cinq ans, a péri le lo juin i8i3. O vous qui visitez ces lieux, n'avancez qu'avec prudence sur ces abîmes. Songez à ceux qui vous aiment! »

Les lettres par lesquelles la bonne Joséphine cherchait à adoucir le chagrin de sa fille sont des chefs-d'œuvre de bonté. Aucune femme ne savait mieux qu'elle trouver des paroles douces et consolantes. Elle avait au suprême degré le tact et l'esprit que donne le cœur. Comme elle connaissait bien le caractère d'Hortense ! Quelle émotion profonde I Quelle amabilité quand elle parlait de ses petits-enfants ! Comme elle savait, en s'adressant à une fille chérie, faire appel aux sentiments de piété filiale et de tendresse maternelle, à ce qu'il y a de meilleur et de plus tendre dans l'âme humaine! Elle écrivait le i6 août i8i3 : « Les beaux jours de l'été sont enfin venus avec le mois d'août. Je désire qu'ils se soutien-

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nent, ma chère fille ; ta poitrine s'en trouvera bien et les bains en vaudront mieux. Je vois avec plaisir que tu n'as pas oublié les années de ton enfance, et tu es aimable pour ta mère de te les rappeler. J'avais raison de rendre heureux deux enfants si bons et si sensibles ; ils m'en ont bien récompensée depuis. Tes enfants feront de même pour toi^ ma chère Hortense ; leur cœur ressemble au tien ; ils ne cesseront jamais de t'aimer. Leur santé se soutient à merveille ; ils n'ont jamais été plus frais et mieux portants. Le petit Oui-Oui est toujours galant et aimable pour moi. Il y a deux jours, voyant partir M"° de Tascher, qui va rejoindre son mari aux eaux, il dit à M"* de Boucheporn : « Il faut donc qu'elle aime bien son mari pour quitter grand'maman. » Ne trouves-tu pas cela charmant ? Ce même jour-là, il allait se promener au bois de Butard. Dès qu'il a été dans la grande allée, il a jeté son chapeau en l'air, en s'écriant : « Ah ! que j'aime la belle nature! » Il se passe peu de jours sans que l'un ou l'autre ne m'amuse par son amabilité. Ils animent tout autour de moi. Juge si tu m'as rendue heureuse en les laissant avec moi; je ne pourrai l'être davantage que le jour où je te verrai toi-même. Adieu, ma chère fille ; je t'aime et t'embrasse tendrement. »

Ah ! comme l'infortunée Joséphine allait avoir besoin de l'affection de ses enfants et de ses petits-enfants, pour ne pas succomber au désespoir

336 DERNIERES ANNEES DE l'jMPÉRATRIGE JOSEPHINE

dans les heures d'angoisses mortelles qui approchaient ! Au mois d'août i8i3, quand elle écrivait la lettre que nous venons de citer, il y avait encore pour la France quelques lueurs d'espoir. Lutzen, Bautzen et Dresde avaient soutenu le moral de la grande nation. Mais en octobre, la funeste journée de Leipzig, la plus sanglante bataille des temps modernes, celle où il y eut cent dix mille hommes tués ou blessés, fut le signal des catastrophes suprêmes, et Joséphine comprit que tout était perdu. Hélas ! le sacrifice du divorce avait été non seulement inutile, mais nuisible. L'empereur d'Autriche, trompant son gendre, était au premier rang dans la coalition. De tous côtés. Napoléon se sentait abandonné, trahi. « Il y a un an, allait-il dire, toute l'Europe marchait avec nous ; aujourd'hui toute l'Europe marche contre nous. Nous aurions tout à redouter sans l'énergie et la puissance de la nation. » Le 2 novembre 18 13, toute l'armée française avait repassé le Rhin, et le 9 novembre, à cinq heures du soir, Napoléon était de retour à Saint-Gloud. Quelques jours après, Joséphine

reçut à la Malmaison la visite du secrétaire de

l'empereur. Elle lui fit une foule de questions, avec une curiosité pleine d'angoisses. Elle demanda s'il était vrai, comme on le disait, que Napoléon avait rapporté de sa dernière campagne un découragement absolu. « Les premiers jours ont été terribles, en effet, répondit le secrétaire;

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mais il ne faut pas que Votre Majesté s'en effraie. Tous les soirs, l'empereur se couche écrasé de fatigue, et son énergie physique n'est pas toujours à la hauteur de son énergie morale. Il ne se couche guère avant minuit ; il se lève tous les jours à trois heures du matin, et depuis trois heures du matin jusqu'à minuit, il n'y a pas une heure qui ne soit pour le travail. » Pendant que Joséphine écoutait ces paroles, ses yeux s'étaient remplis de larmes.

L'année 1814 commença d'une manière terrible. Le i*"" janvier, les Prussiens, sous les ordres de Bliicher, passaient le Rhin, à trois endroits : à Manheim, à Coblentz, à Mayence, tandis que l'armée autrichienne, commandée par le prince de Schwarzenberg, s'avançait le long du Jura, et Napoléon, recevant les grands corps de TÉtat, aux Tuileries, pour le jour de l'An, s'écriait : a Le trône n'est que l'assemblage de quatre morceaux de bois doré recouverts de velours. Le trône, c'est un homme, et cet homme c'est moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée! C'est moi qui puis sauver la France, ce n'est pas vous... Je suis, sachez-le bien, un homme qu'on tue, mais qu'on ne déshonore pas. »

Le même jour, Louis Bonaparte, venant de Suisse, arrivait à Paris, descendait chez sa mère, et se mettait à la disposition de l'empereur. José-

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phine écrivait à sa fille : « Ma chère Hortense, M. et M"" de Rémusat sont venus dîner hier à la Malmaison ; ils m'ont assuré que le roi Louis avait écrit à l'empereur pour se raccommoder avec lui, en lui disant que, puisqu'il était dans ce moment malheureux, il lui demandait de ne plus le quitter. C^est très louable et très bien à lui, assurément ; mais ce retour me fait craindre pour toi de nouveaux tourments, et cette idée m'afflige, » La reine Hortense en apprenant l'arrivée de son époux, avec qui elle ne vivait plus, dit aux personnes de son entourage : « Mon mari est bon Français ; il le prouve en rentrant en France, au moment où toute l'Europe se déclare contre elle ; c'est un honnête homme ; et si nos caractères n'ont pu sympathiser, c'est que nous avions des défauts qui ne pouvaient aller ensemble. Moi, j'ai eu trop d'orgueil ; on me gâtait quand j'étais jeune ; je croyais trop valoir peutêtre, et le moyen, avec de pareilles dispositions, de vivre avec quelqu'un qui est trop méfiant ? Mais nos intérêts sont les mêmes, et il est digne de son caractère de venir se réunir à tous les Français, pour aider de ses moyens à la défense de son pays. C'est ainsi qu'il faut reconnaître ce que le peuple a fait pour notre famille. »

La lutte suprême s'engageait. Napoléon partait des Tuileries, le 25 janvier 18 14, à trois heures du matin, après avoir embrassé une dernière fois Marie- Louise et le roi de Rome, qu'il

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