‹ Les dernières années de l'impératrice JoséphineChapitre 15 sur 51 · L^INVASION · texte numérisé non relu

L^INVASION

ne devait plus revoir. Avec trente-deux mille hommes il allait lutter contre cent soixante-dix mille. Il aurait pu traiter en acceptant les frontières de 1790, mais il ne le voulait pas, lui qui avait reçu de la République la France avec le Rhin et avec les Alpes. Des combinaisons stratégiques d'une prodigieuse audace,, les journées héroïques de la Rothière, de Montmirail, de Vauchamp, l'ardeur des troupes, le patriotisme des paysans, avaient rendu l'espérance à l'homme des batailles. Le 18 février, il écrivait, deNangis, à Caulaincourt, son plénipotentiaire au congrès de Châtillon : « J'ai eu d'immenses avantages sur les alliés, et des avantages tels qu'une carrière militaire de vingt années de quelque illustration n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités, et à laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent des préliminaires basés sur les propositions de Francfort (les frontières naturelles de la France). 5) Trois jours après la victoire de Montereau, le 2 1 février, il écrivait de Nogent-sur-Seine, à Augereau : « Vous devez avoir un noyau de plus de six mille hommes de troupes d'élite ; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant détruit trois armées, fait quarante mille prisonniers, pris deux cents pièces de canon, et sauvé trois fois la capitale... Il n'est plus question d'agir comme dans les derniers temps; mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93. » Le 27 février, Marie-Louise

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recevait aux Tuileries, dix drapeaux russes, prussiens et autrichiens. Les sabres des généraux ennemis étaient exposés dans les salons du palais. On commençait à croire à un retour de la fortune. Illusion ! l'agonie de TEmpire commençait.

Le congrès de Châtillon venait de se dissoudre. Caulaincourt, ayant rejoint Napoléon à Saint- Dizier, l'empereur lui avait dit : « On veut nous détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien I mon cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort. On ne dira pas, cette fois, que c^est pour mon ambition que je combats, car il me serait aisé de sauver le trône ; mais le trône avec la France humiliée, je n'en veux point... Les pauvres paysans valent bien mieux que les gens de Paris. » Napoléon résolut de se jeter par Saint-Dizier dans la Lorraine, d'y rallier les garnisons des places fortes, de couper les communications de l'ennemi, et de le prendre entre deux feux, entre l'armée et Paris. Instruits du plan de l'empereur par une lettre interceptée, les alliés furent d'abord dans une grande incertitude. Était-il prudent de laisser derrière eux un chef tel que Napoléon, et peut-être une Vendée impériale, en marchant, à cent cinquante lieues de leur base d'opérations, contre une ville de six cent mille âmes, qui serait peut-être une gigan-

tesqiie Saragosse ? Mais la France désunie allait être vaincue par des Français. L'Evangile le dit : «Toute maison divisée contre elle-même tombera. » Il y avait dans la grande capitale des gens qui attendaient les ennemis comme des libérateurs. La France, lassée de trop longues guerres, et travaillée par les factions, n'était plus organisée pour une résistance populaire.

Sur le champ de bataille d'Arcis-sur-Aube, le 20 mars, le général Sébastian! avait dit à l'empereur : « Comment Votre Majesté ne songet-elle pas à soulever la nation ? » et Napoléon avait répondu : « Chimères ! chimères empruntées aux souvenirs de TEspagne et de la Révolution française ! Soulever la nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les prêtres, et où j'ai moi-même détruit la Révolution!» D'ailleurs comme l'a si bien remarqué M. Thiers : « Partout se retrouvaient les tristes conséquences de l'esprit de conquête : des ouvrages magnifiques, des armes, des soldats, à Dantzig, à Hambourg, à Flessingue, à Palma-Nova, à Venise, à Alexandrie, et à Paris rien, rien ! Ni une redoute, ni un soldat, ni un fusil, pas même un gouvernement, et, pour toute ressource, pour diriger l'énergie du plus brave peuple de l'univers, une femme éplorée, et des frères, non pas sans courage, mais sans autorité, parce que tout dans l'Etat avait été réduit à un homme, et que, cet homme absent, la pensée, la volonté, l'action,

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semblaient s'évanouir au sein de la France paralysée. » L'Empire était abandonné par ses principaux serviteurs; on envoyait des émissaires aux souverains étrangers, pour les exciter à marcher sur Paris, a Vous pouvez tout, et vous n'osez rien, écrivait Talleyrand ; osez donc une fois. » Ils finissent par oser, et au lieu de suivre les lois de la guerre en poursuivant Napoléon jusqu'en Lorraine, ils se laissèrent guider par les inspirations de la politique en se dirigeant sur Paris.

Alors Napoléon, renonçant à sa marche vers l'est, rétrograda, n'a3^ant plus qu'une idée: sauver la capitale. Il y avait soixante-dix lieues à faire. L'impatience fiévreuse de l'empereur passait de ses regards dans ceux de ses soldats. Ils oubliaient leur lassitude et leurs blessures, en contemplant leur général, le vainqueur de tant de batailles, marchant tantôt à pied, tantôt à cheval, au milieu d'eux. C'est le moment décisif, solennel, dont parle la grand'mère légendaire dans les Souvenirs du peuple^ l'immortelle chanson de Déranger :

— Puis quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne.

Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte, J'ouvre, bon Dieu ! c'e'tait lui, Suivi d'une faible escorte.

Il s'asseoit où me voilà.

S'écriant : oh ! quelle guerre !

Oh ! quelle guerre !

— Il s'est assis là, grand'mère !

Il s'est assis là !

— J'ai faim, dit-il, et bien vite Je sers piquette et pain bis ;

Puis il sèche ses habits, Même à dormir le feu l'invite.

Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit : « Bonne espe'rance !

» Je cours de tous ces malheurs » Sous Paris venger la France. »

Il part, et, comme un tre'sor, J'ai depuis gardé son verre.

Gardé son verre.

— Vous l'avez encor, grand'mère 1 Vous l'avez encor !

Illusion I l'empereur ne sauvera pas Paris, l'empereur ne vengera point la France. Il arrivera trop tard. La capitale des capitales, la grande ville^ rivale de l'ancienne Rome, aura déjà capitulé!

Que se passait-il dans l'âme de l'impératrice Joséphine, pendant ces dernières convulsions de l'Empire agonisant ? M'^" Avrillon, saconfidente, va nous l'apprendre : « Chaque coup de canon tiré sur les armées françaises retentissait au cœur de Joséphine, et le déchirait comme il déchirait la gloire de la France et la puissance de son empereur! Il fallait l'entendre interroger^ avec une anxiété terrible, les moindres personnes qui venaient de Paris ! — Que fait l'empereur } où est Bonaparte ? où est l'ennemi ? Que dit-on?

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On a de l'espoir, n'est-ce pas ? on a du courage? — Voilà quelles étaient ses interrogations brèves, rapides, multipliées, et faites avec un serrement de cœur, avec un accent de détresse, qui arrachaient des larmes aux plus insensibles.» La malheureuse femme ne survivra pas longtemps à de pareilles émotions, à de si cruelles angoisses. « Il faut bien que je le déclare, comme je le pense, hautement et sincèrement, ajoute M^^° Avrillon, les malheurs de Napoléon sont pour beaucoup, sont peut-être pour tout dans les causes qui ont amené la mort prématurée de Joséphine. Comment aurais-je pu penser autrement, quand je voyais son visage pâlir ou s'animer, ses yeux s'éteindre ou briller, selon que le courrier de chaque jour apportait de tristes ou rassurantes nouvelles. J'ai assisté, moi, au désolant spectacle de ses insomnies, de ses rêves terribles ; j'ai vu couler ses larmes, j'y ai mêlé les miennes ; j'ai vu Sa Majesté passer des journées entières, ensevelie dans ses réflexions sinistres... Je sais ce que j'ai vu et entendu... Je le répète, c'est le chagrin qui Ta tuée. »

Joséphine est frappée de stupeur. L^ennemi approche. Encore quelques jours, quelques heures, il sera à la Malmaison. Cette résidence favorite du grand homme, ce sanctuaire intime des gloires du Consulat et de PEmpire, sera envahi par l'étranger. Les chevaux des cosaques fouleront l'herbe des pelouses verdoyantes. Hortense

essaie en vain de rassurer sa mère. Elle lui écrit de Paris le 26 mars ; « Sans doute ce sont des manœuvres de l'empereur que nous ne pouvons connaître ; il n'est pas homme à se laisser surprendre; il viendra, au moment où on l'attendra le moins, sauver sa capitale. Le tout est de ne pas s'efïrayer, et je pense qu'on aura l'énergie nécessaire à la circonstance. » La vaillante reine se trompe. C'est l'énergie qui fera défaut. Le 28 mars, elle se rend aux Tuileries, et conjure Marie-Louise de ne pas quitter la capitale. Mais le conseil qui vient de se tenir au palais en a décidé autrement. Rentrée dans son hôtel de la rue Cérutti : « Je suis outrée de la faiblesse dont je viens d'être témoin, s^écria-t-elle. Le croiriezvous ? On part. C''est ainsi qu'on perd à plaisir et la France et l'empereur I Ah ! dans les grandes circonstances, les femmes seules ont du courage, je le sens. Je suis sans doute celle qui souffrirait le moins de la perte de toutes ces grandeurs; mais je suis indignée de voir si peu d'énergie, quand il en faudrait tant. Lorsque le sort nous a élevés, et que les destinées d'un pays dépendent de la nôtre, c'est un devoir de se maintenir aussi haut que la fortune nous a placés. »

Hortense ne veut pas que sa mère, sans défense à la Malmaison, devienne la prisonnière des étrangers. Elle lui envoie par un piqueur une lettre lui annonçant que Marie-Louise partira le lendemain pour Blois, et l'engageant à partir

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elle-même pour Navarre. Joséphine répond à l'instant : « Malmaison, le 28 mars 18 14. — Ma chère Hortense, j'ai eu du courage jusqu'à ce moment où je reçois ta lettre. Je ne puis penser sans douleur que je vais me séparer de toi, et Dieu sait pour combien de temps. Je suis ton conseil ; je partirai demain pour Navarre. Je n'ai ici que seize hommes de garde, et tous blessés ; je les garderai, mais, en vérité, je n'en ai pas besoin. Je suis si malheureuse d'être séparée de mes enfants que je suis indifférente sur mon sort. Tâche de me donner de tes nouvelles, de me tenir au courant de ce que tu feras, et de me dire où tu iras. Je tâcherai au moins de te suivre de loin. Adieu, ma chère fille, je t'embrasse bien tendrement. »

Les deux impératrices, chassées parl'invasion, vont partir le même jour, Marie-Louise des Tuileries, Joséphine de la Malmaison. Le 29 mars 18 14, à midi, la fille des Césars germaniques quitte le palais où, quatre années auparavant, le 2 avril 18 jo, elle avait fait une entrée si triomphante et si radieuse. Il y a quatre ans, c'était une apothéose. Aujourd'hui, c'est un cortège funèbre, c'est la mort, c'est le deuil, c'est le convoi d'un empire. A peine quelques curieux assistent à ce départ, qui est une abdication. Ces témoins, ces passants ne versent pas une larme, ne poussent pas un cri. Aucune acclamation ne s'élève pour saluer la femme et le fils du grand empereur. Le

triste cortège s'en va par ces Champs-Elysées, qui, lors de l'entrée solennelle de la souveraine, étaient si magnifiques, si joyeux, si remplis d'une foule enthousiaste, et qui, aujourd'hui, sont mornes, silencieux et abandonnés. Marie-Louise s'éloigne des Tuileries dans des conditions pires encore que celles dans lesquelles Joséphine, le lendemain du divorce, a quitté ce palais qui porte malheur. Le i6 décembre 1809, quand l'impératrice répudiée en était bannie, elle emportait dans sa retraite des sympathies universelles, et les personnes qui la voyaient partir pleuraient. Marie-Louise, au contraire, s'enfuit au milieu de l'indifférence de tous. On se demande si son patriotisme de Française, patriotisme qui n'a que quatre ans de date, lui a fait oublier ses souvenirs d'enfance, et si, au fond du cœur, elle ne préfère pas à son époux son père, à la France la patrie allemande. L'ancienne impératrice aurait sans doute rallié à Napoléon plus de dévouements que la nouvelle.

A l'heure même où Marie-Louise se dirige sur Blois, Joséphine prend le chemin de Navarre. Voyage profondément pénible, rempli d'incertitude, d'angoisses I Que devient l'empereur ? Que devient Tarmée ? Que devient la France ? Autant de points d'interrogation, qui se dressent terribles. Navarre avait paru bien triste à Joséphine, en 1810, quand elle était venue s'y réfugier, chassée loin de Paris par la jalousie de la jeune im-

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pératrice qui allait devenir mère. Combien Navarre lui semble plus triste encore, aujourd'hui, où elle y revient au milieu du deuil de la patrie et où, dans le silence de la nature, dans le calme de la campagne, elle croit entendre l'écho lointain de je ne sais quelles cloches fatales sonnant le glas funèbre de l'Empire ! Aucune nouvelle, aucun renseignement ne lui sont parvenus sur la route.

Joséphine ne se couche que très tard, et ne peut fermer l'œil de la nuit. Le lendemain elle écrit à la reine Hortense : « Le 3i mars 1814. Je suis à Navarre depuis hier, ma chère Hortense; j'ai mis deux jours à faire la route, étant venue avec mes chevaux. Je ne puis te dire combien je suis malheureuse. J'ai eu du courage dans les douloureuses positions où je me suis trouvée, j'en aurai pour supporter les revers de la fortune, mais je n'en ai pas assez pour soutenir Tabsence de mes enfants et l'incertitude de leur sort. Depuis deux jours je ne cesse de verser des larmes. Donne-moi de tes nouvelles et de celles de tes enfants; si tu en as d'Eugène et de sa famille, fais-m'en donner. Je crains bien de n'en pas avoir de Paris, attendu que la poste de Paris à Évreux manque, ce qui a donné lieu à beaucoup de nouvelles ; entre autres, on a prétendu que le pont de Neuilly était occupé par les ennemis. Ce serait bien près de la Malmaison. Mandemoi ce que tu dois faire. On te dit à Chartres;

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je t'envoie un exprès. Si tu dois rester dans cette ville, il sera facile d'établir entre nous une correspondance qui puisse au moins me procurer de tes nouvelles. Le préfet d'Évreux s'entendrait avec celui de Chartres, pour les moyens de communication ; il n^ a que dix-huit lieues d'Évreux à Chartres. Comme tu seras à portée d'avoir des nouvelles sûres, tu pourras me les donner ; car j'en recevrai ici de bien incertaines. J'ai été très bien reçue à Évreux. Les gardes nationales et départementales m'attendaient à Navarre ; elles m'ont offert une garde, que je n'ai pas encore acceptée ; je n'ai point amené celle dont le général Ornano m'avait laissé la disposition ; elle n'était composée que de seize hommes malades et estropiés. Adieu, ma chère fille, j^'attends ta réponse pour me consoler. Je t'embrasse tendrement, ainsi que tes enfants. »

Pendant ce temps, qu'était devenue Hortense ? Le 29 mars, au moment où Marie-Louise venait de partir pour Blois^ la reine avait dit au comte de Regnault de Saint-Jean-d'Angély : « Malheureusement, je ne puis remplacer l'impératrice et le roi de Rome ; mais, je ne mets pas en doute que l'empereur n'exécute des manœuvres qui nous le ramènent bientôt ici. Il faut que Paris tienne, et si la garde nationale veut défendre la capitale, dites-lui que je m'engage à y rester. » Cependant, la situation devenait d'heure en heure plus critique. « Le cercle se resserrait autour de

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la capitale, a dit Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe. A chaque instant, on apprenait un progrès de Tennemi. Pêle-mêle entraient, par les barrières^ des prisonniers russes et des blessés français, traînés dans des charrettes. Quelques-uns, à demi morts, tombaient sous les roues qui les ensanglantaient. On ne savait si les détonations lointaines annonçaient la victoire décisive ou la dernière défaite. La guerre vint s'établir aux barrières de Paris. Du haut des tours de Notre-Dame, on vit paraître la tête des colonnes russes, ainsi que les premières ondulations du flux de la mer sur une plage... Quels durent être les sentiments d'Alexandre, lorsqu'il aperçut les dômes des édifices de cette ville, où l'étranger n'était jamais entré que pour nous admirer, que pour jouir des merveilles de notre civilisation et de notre intelligence, de cette inviolable cité, défendue pendant douze siècles par ses grands hommes, de cette capitale de la gloire que Louis XIV semblait encore protéger de son ombre, et Bonaparte de son retour ! »

Dans la journée, RegnaultdeSaint-Jean-d'Angély vint faire connaître à la reine Hortense l'impossibilité de défendre Paris. « Malgré l'élan de la garde nationale, dit-il, Paris ne peut tenir. Votre Majesté ne saurait s'exposer, elle et ses enfants, à être prise ; il faut donc qu'elle s'éloigne. — Mais, répliqua la reine, est-il croyable qu'avec la bonne volonté que montrent les Parisiens,

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on ne puisse arrêter quelques jours l'armée ennemie ? — J'ai tout lieu de penser, reprit Regnault de Saint-Jean-d'Angély, que demain nous serons en son pouvoir. Croyez-moi, partez à rinstant ; c'est moi qui réponds de Votre Majesté, puisque c'est moi qui l'ai engagée à rester, et Dieu veuille qu'elle puisse encore passer librement ! » Cependant, la courageuse reine hésitait encore : « Une armée prendre si facilement une capitale ! s'écriait-elle. Est-ce possible ? Et avoir l'empereur tout près d'ici î Mais je me s(>uviens que Madrid s'est maintenue quelques jours contre nos armées ; il y a mille exemples semblables, et nous sommes des Français ! » Sur ces entrefaites, un messager de Louis Bonaparte vint dire à Hortense que, si elle ne partait pas tout de suite avec ses deux fils, il allait les emmener avec lui, ne voulant pas que ses enfants fussent exposés à devenir des otages. La reine n'hésita plus. Elle quitta Paris avec ses deux fils, le 29 mars, à neuf heures du soir, et s'arrêta d'abord à Glatigny, près de Versailles. « La reine y présida au coucher de ses enfants, dit M^^Cochelet; elle les vit s'endormir avec cette anxiété d'une mère qui voit la plus belle cause, les plus belles couronnes, les plus belles destinées s'anéantir pour ses enfants, trop jeunes pour sentir l'amertume de pareilles pertes... A peine endormies, nous fûmes réveillées par le canon de Paris qu'on attaquait, et nous ne pensâmes plus qu'à

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la nécessité de nous éloigner promptement. J'entrai chez la reine ; elle se levait déjà en entendant ces détonations, dont le bruit la faisait tressaillir. »

C'était la bataille de Paris qui commençait, suprême et inutile effort d'une poignée de héros. « Hélas I disait Hortense, les larmes aux yeux, jusqu'à présent je n'avais jamais entendu le canon que pour des fêtes, ou pour se réjouir du succès de nos armées I II faut donc se soumettre maintenant à nos revers ! Mais je ne puis être tranquille que lorsqu'on aura cessé de se battre. » La reine et ses enfants quittèrent immédiatement Glatigny, et se rendirent au Petit-Trianon..., au Petit-Trianon, où dans l'avenir, deux exilés feront une halte de quelques moments, avant de partir pour la terre étrangère, Charles X, le 3 j juillet 1 83o, Louis-Philippe, le 24 février 1 848. « Nous étions dans le jardin, dit encore M^^° Cochelet; il faisait très beau, et l'on distinguait tous les coups. Nous attendions avec la plus grande émotion la fin de cette bataille qui allait décider de nos destinées. Le bruit du canon cessa, et nous n'apprenions rien ; seulement, la reine était moins triste. — On ne se bat plus, disait-elle ; n'importe ce qui est arrivé, nous pouvons respirer, puisqu'il n'y a plus à craindre de voir tuer nos chers Parisiens. » Hélas ! c'en était fait, Paris avait capitulé.

Le même jour, Hortense partait pour Ram-

bouillet, où elle trouvait le roi Jérôme et le roi Joseph qui allaient rejoindre Marie-Louise à Blois. Le roi Louis était déjà arrivé dans cette ville, d'où il envoya à sa femme un ordre de la Régente qui enjoignait à Hortense d'amener ses fils auprès des membres de la famille impériale. La reine, au lieu d'obéir à cet ordre et de se rendre à Blois, ainsi qu'elle en avait eu d'abord l'intention, changea d'avis, et partit brusquement pour Navarre, où, le 2 avril, elle se jetait dans les bras de sa mère. L'émotion des deux femmes, en se revoyant, fut indescriptible. Joséphine connaissait la capitulation de Paris, mais le sort de Napoléon demeurait pour elle un mystère. Quatre jours après, elle fut réveillée en sursaut par l'arrivée d'un auditeur au conseil d'État, M. de Maussion, que le duc de Bassano lui envoyait pour lui annoncer la première abdication de l'empereur, celle du 4 avril. Le messager avait à peine commencé à prendre la parole que Joséphine, rinterrompant, s'écria : « L'empereur vit ! répétez-le moi ! » Puis elle apprit que Napoléon abdiquait, qu'il était question de lui donner l'île d'Elbe pour résidence. Alors, elle jeta vivement un manteau sur ses épaules, et se rendit en toute hâte dans le pavillon où logeait sa fille. S'asseyant sur le lit de la reine, elle disait d'une voix entrecoupée par les sanglots : « Ah ! Hortense, qu'il doit être malheureux!... Comment! on veut le confiner à l'île d'Elbe?... Sans sa

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femme, j'irai m'yenfermeravec lui!... C'est maintenant qu'il me serait doux d'être à ses côtés pour prendre la moitié de ses chagrins... Non, jamais je n'ai tant souffert du divorce qu'à présent. »

Hortense, loin de consoler sa mère, l'agite. L'agonie déchirante de l'Empire, agonie pleine des convulsions et des affres de la mort, retentit d'une manière terrible dans l'esprit et dans le cœur d'une femme dont l'imagination est si ardente, l'âme si tendre, le caractère si poétique et si sujet aux émotions profondes. S'exaltant jusqu'à une sorte de violent et douloureux délire, elle se propose de quitter non seulement la France, mais l'Europe, et d'aller cacher dans le Nouveau-Monde ses humiliations et ses patriotiques angoisses. '< J'ai un projet arrêté, dit-elle à M^ie Cochelet, sa lectrice et son amie. Ma mère peut rester en France, puisque le divorce la rend libre; mais je porte un nom qui ne peut plus y demeurer, puisque les Bourbons reviennent. Je n'ai aucune fortune que mes diamants, je les vendrai, et j'irai vivre à la Martinique, sur l'habitation de ma mère. ^) Elle envoie sa lectrice à Paris, en la chargeant d'y commencer les préparatifs de départ pour l'Amérique, et, de Navarre, elle lui écrit cette lettre datée du 9 avril : « Tout le monde m'écrit, ainsi que toi, pour me dire : Que voulez-vous ? Que demandez-vous? A tous, je réponds : Rien du tout ! Que puis-je désirer ? Mon sort n^est-il pas fixé ? Et lorsqu'on a pris

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un grand parti, et qu'on a pu envisager de sangfroid le voyage des Indes ou de l'Amérique, il est inutile derien solliciter de personne. Je t'en prie, ne fais aucune démarche que je pourrais désapprouver. Je sais que tu m'aimes, et cela pourrait t'entraîner; mais, réellement, je ne suis personnellement pas trop à plaindre. J'ai tant souffert au milieu des grandeurs... Ah! j'espère qu'on ne me demandera pas mes enfants ; c'est alors que je n'aurais plus de courage! Élevés par mes soins, ils se trouveront heureux dans toutes les positions. Je leur apprendrai à être dignes de la bonne ou de la mauvaise fortune, et à mettre leur bonheur dans la satisfaction de soi-même. Cela vaut bien des couronnes. »

Quoique la cause impériale soit définitivement perdue, Hortense voudrait encore tenter quelque chose en faveur de Napoléon. C'est pour cela qu'elle va trouver à Rambouillet l'impératrice Marie-Louise, qui est arrivée dans cette ville le 12 avril, et qui a pour gardes des soldats russes. Hortense est froidement reçue. « Mon père va venir, lui dit l'impératrice ; votre présence peut le gêner. » Et, en effet, l'empereur d'Autriche vient à Rambouillet le 16 avril. Il en repart le lendemain, après avoir décidé sa fille à se diriger sur Vienne, au lieu de rejoindre son époux. C'en est fait, Napoléon ne doit revoir ni sa femme, ni son fils, et Joséphine n'a pas le droit de le consoler !

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Si elle connaissait en détail tout ce qui vient de se passer ; si elle pouvait entrevoir le fond de l'abîme de douleur et d'humiliations dans lequel est précipité le Titan foudroyé; si elle savait le tourment, la déception inexprimable qu'il a éprouvés en arrivant trop tard et sans son armée devant Paris, son dépit, sa fureur en apprenant la défection de ceux de ses serviteurs qu'il avait comblés de ses bienfaits, sa retraite sinistre à Fontainebleau, son abdication qui lui est arrachée par contrainte, son désespoir qui va jusqu'à une tentative de suicide ! Si elle savait qu'à ce moment lugubre, où il croyait s'être débarrassé, par les tortures du poison, des tortures plus grandes encore de l'ambition et de l'orgueil vaincus, où son visage se distinguait à peine, à la lueur d'une lumière presque éteinte, où sa voix était faible et altérée, il avait eu pour elle un souvenir attendri, et avait dit à Caulaincourt : « Vous ferez savoir à Joséphine que j'ai pensé à elle, avant de quitter la vie ! » si elle avait pu assister aux funérailles de l'Empire, sielleavaitvu les larmes des grenadiers de la vieille garde tombant silencieusement sur leurs moustaches grises, le jour des immortels adieux de Fontainebleau, que n'aurait-elle point souffert, la bonne, Taff^ectueuse, la tendre Joséphine ! La belle Polonaise, qui, en 1 807, avait excité à un si haut degré, sa jalousie, est venue à Fontainebleau, pour voir une dernière fois Napoléon. Elle a attendu toute une

nuit à la porte de la chambre impériale, et cette porte ne s'est pas ouverte pour elle. A la pointe du jour elle a dû se retirer, découragée et désespérée, sans avoir vu celui dont elle n'avait pu adoucir le supplice, et Napoléon s'est écrié douloureusement : « J'en suis humilié pour elle et pour moi, mais les heures se sont écoulées sans que j'eusse le sentiment de leur durée. » Ah ! si le vainqueur de tant de batailles a péché par l'orgueil, comme il est puni par l'orgueil I Quand la parole de TÉvangile s'est-elle réalisée d'une manière plus terrible : « Qui se sert de l'épée périra par l'épée? » Y eut-il jamais au monde déchéance plus tragique et plus lamentable ? Si Joséphine pouvait entrevoir le palais de Fontainebleau, combien elle le trouverait changé! Qu''est devenu l'olympe du Jupiter impérial ? Où sont les courtisans qui ressemblaient à des prêtres fanatiques d'une idole ? Ces maréchaux qui élèvent la voix devant leur maître, qui refusent de lui obéir, qui lui imposent des conditions! Napoléon qui ne peut plus commander, le grand vainqueur qui est définitivement, absolument vaincu, le joueur formidable, qui après une partie effrénée, vient de tout perdre ! Et ce voyage dans le midi de la France, pouf se rendre à l'île d'Elbe, sou^ veraineté dérisoire de l'arbitre de l'Europe, ces anathèmes d'une populace exaspérée, ces cris de haine et de fureur, ces menaces d'assassinat I Avoir porté le costume du sacre, et se voir obligé

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pour échapper à des poignards français, de revêtir un uniforme d'officier autrichien ! Quelle désolation ! quelle misère ! Heureusement, Joséphine ne connaît pas tous ces détails horribles. Le peu qu'elle en sait ne suffit-il pas pour lui briser le cœur ?

Ahl peut-être vaut-il mieux pour Napoléon qu'il ne puisse pas revoir la compagne de ses beaux jours ! Sans doute, elle lui prodiguerait les marques du dévouement le plus absolu, de l'attachement le plus profond. Mais lui, que ne souffrirait-il pas, en apercevant la femme dont la seule vue lui rappellerait tant de moments d'ivresse, de gloire et de puissance ? Ne se reprocherait-il pas, en la revoyant, d'avoir été ingrat pour elle, pour elle qui lui portait bonheur ? Ne se dirait-il pas ^ J'ai eu tort d'avoir écouté mon orgueil plutôt qu'elle; j'ai eu tort de n'avoir pas suivi les conseils de modération et de sagesse qu'elle m'avait si souvent donnés ? Pourrait-il prononcer devant elle le nom de cette Marie-Louise qui se montre si peu dévouée pour lui? Si Joséphine le suppliait delà laisser le suivre à l'île d'Elbe, il serait obligé de lui répondre : Je ne puis te le permettre, à cause de Marie-Louise... et pourtant Marie-Louise l'abandonne ! L'apparition de la femme dont l'amour avait inspiré à Bonaparte les prodiges de la première campagne d'Italie, de la femme qu'il avait couronnée, de ses propres mains, au maître-autel de Notre-Dame, lui

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ferait faire sur lui-mêtne un retour par trop pénible et par trop douloureux. Que l'un et l'autre suivent donc séparément leur destinée ! Lui s'en va dans l'exil. Elle s'en va dans la mort. « Vaine et cruelle comédie des choses humaines! a dit M. Thiers, dans une phrase digne de Juvénal. Encore quelques jours, et Napoléon, l'empereur du grand empire qui s'était étendu de Rome à Lubeck, Napoléon sera le monarque applaudi de l'île d'Elbe, » et Joséphine, accablée de soucis et de chagrins, descendra tristement dans la tombe ne survivant qu'un mois à cet Empire qu'elle avait vu si magnifique, et que, par le sacrifice, hélas! inutile du divorce^ elle croyait avoir rendu inébranlable.

Le 12 avril 1814, le lendemain de la nuit où Napole'on avait tenté un inutile suicide, le comte d'Artois, précurseur de Louis XVIII, son frère, était entré triomphalement aux Tuileries, et le Domine fac salvum regem Liidovicum avait retenti sous les voûtes de Notre-Dame, pour la première fois depuis le renversement du trône de Louis XVI. Le 23 avril, l'impératrice Marie-Louise et le roi de Rome avaient quitté Rambouillet, et s'étaient rendus dans la capitale de l'Autriche. Parti de Fontainebleau, le 20 avril. Napoléon était arrivé à l'île d'Elbe, le 3 mai, c'est-à-dire le jour même où Louis XVIII faisait son entrée solennelle à Paris. Quant à l'impératrice Joséphine, elle était retournée à la Malmaison avant la fin d'avril.

L'homme sur lequel tous les regards étaient fixés, celui qui semblait avoir hérité de la toute-

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puissance de Napoléon, c'était rempereur de Russie, Alexandre. On doit le reconnaître, il fut généreux, magnanime. Le vainqueur de Darius n'avait pas attaché plus de prix aux applaudissements des Athéniens que le czar n'en attachait à ceux des habitants de Paris. Il était pour ainsi dire en coquetterie avec la popularité. Il tenait plus à séduire qu'à intimider. Son objectif était de plaire. Un grand dignitaire de l'empire qui venait de s'écrouler lui ayant dit : « Il y a longtemps, sire, que votre arrivée était attendue et désirée ici. — Je serais venu plus tôt, répondit-il, n'accusez de mon retard que la valeur française.» On lui proposait de changer le nom du pont d'Austerlitz. « Non, dit-il, il suffit que j'aie passé sur ce pont avec mon armée. « Les royalistes le traitaient comme un libérateur, et l'accablaient de flatteries. Visitant une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des folles par amour était considérable. « Jusqu'à présent, il ne Test pas, répondit-elle ; mais il est à craindre qu'il n'augmente depuis l'entrée de Votre Majesté à Paris. » Aux Invalides, Alexandre trouva les soldats mutilés qui avaient été naguère ses vainqueurs. Ils étaient silencieux et sombres. On n'entendait que le bruit de leurs jambes dé bois sur les dalles de l'église privée de ses drapeaux. Le czar salua respectueusement ces braves^ et ordonna qu'on leur ramenât douze canons russes. M. Thiers qui ne peut être accusé de complai-

sance pour l'étranger, constate ainsi la séduction qu'exerçait le souverain du Nord : « Alexandre, dit-il, était devenu tout à coup le personnage le plus populaire de Paris. Seul regardé^ seul recherché par ces Parisiens, dispensateurs de la gloire dans les temps modernes, il était enivré de son succès, et disposé à le payer en rendant à la France tous les services compatibles avec l'ambition russe. » Il ne devait point quitter Paris sans avoir fait célébrer un service religieux sur la place Louis XV; à l'endroit même où s'était élevé Téchafaud de Louis XVI un autel fut dressé. Sept prêtres moscovites officièrent. Un Te Deum fut chanté sur un air de l'ancienne musique grecque. Les souverains et leurs soldats s'agenouillèrent pour recevoir la bénédiction. « La pensée des Français, a dit Chateaubriand, se reportait à 1793 et à 1794, alors que les bœufs refusaient de passer sur des pavés que leur rendait odieux l'odeur du sang. Quelle main avait conduit à la fête des expiations ces hommes de tous les pays, ces fils des anciennes invasions barbares, cesTartares, dont quelques-uns habitaient des tentes de peaux de brebis au pied de la grande muraille de la Chine. »

Dès que l'impératrice Joséphine , venant de Navarre, fut de retour à la Malmaison, l'empereur Alexandre s'empressa de lui faire une visite. Il savait combien cette femme si sympathique était aimée et respectée, de tous les partis. Il mit

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une sorte de point d'honneur à se montrer à elle sous un aspect loyal, aimable et chevaleresque. Apparaître à la Malmaison, non pas comme un vainqueur, mais comme un courtisan, le courtisan d'une grande infortune, était une idée qui plaisait à son imagination poétique.

Joséphine entretint l'empereur Alexandre surtout de Napoléon, son ancien ami. Elle lui rappela le temps où il applaudissait avec un si vif enthousiasme le vers célèbre de Voltaire :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Joséphine ne pouvait d'ailleurs oublier que si Napoléon régnait à l'île d'Elbe, au lieu d'être enfermé dans une prison, il le devait à la générosité de l'empereur Alexandre. C'est également le czar qui avait insisté pour faire obtenir un certain nombre d'avantages au prince Eugène, à la reine Hortense et aux membres de la famille impériale par le traité du 1 1 avril. Ce traité accordait à Madame mère une dotation annuelle de 3oo,ooo francs, au roi Joseph une de 5oo,ooo, au roi Louis une de 200,000, à la reine Hortense une de 400,000, au roi Jérôme une de 5oo,ooo, à la princesse Élisa une de 000,000, à laprincesse Pauline une de 3oo,ooo. L'article 7 conservait à l'impératrice Joséphine un revenu annuel d'un million, en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de France, et stipulait qu'elle conti-

nuerait à jouir en toute propriété de tous ses biens , meubles et immeubles particuliers , et qu'elle pouvait en disposer conformément aux lois françaises. L^article 8 portait qu'il serait donné au prince Eugène, vice-roi d'Italie, un établissement convenable hors de France. En témoignant à Joséphine, à Eugène, à Hortense des égards exceptionnels le czar cherchait à captiver leur sympathie et à se créer des droits à leur gratitude. Il leur demandait, comme un service, la faveur de leur être utile, et, en s'efforçant d'être leur bienfaiteur, il voulait avoir l'air d'être leur obligé.

Le prince Eugène, revenant d'Italie par Munich, où il avait laissé sa femme, était arrivé à la Malmaison le 9 mai 18 [4. Sa mère pouvait être fière de lui, car il avait fait son devoir jusqu'au bout, et avait mérité l'estime des Français, aussi bien que celle des étrangers. Lorsqu'on voulait lui faire trahir Napoléon, par l'appât d'une couronne, il avait écrit à sa femme : « Dans quel temps vivons-nous, et comme on a dégradé l'éclat d'un trône, en exigeant, pour y monter, lâcheté, ingratitude et trahison ! Va, je ne serai jamais roi ! » Après avoir défendu héroïquement la ligne du Mincio, il n'avait quitté l'Italie qu'après l'abdication de Napoléon, et, le 26 avril, il avait fait ainsi ses adieux à ses troupes: « Soldats, dont j'emporte à jamais gravés dans mon cœur tous les traits, toutes les blessures, tous les services,

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— cesblessures reçues sous mes yeux, ces services dont je vous ai procuré les justes récompenses, — peut-être ne me verrez-vous plus à votre tête et dans vos rangs, peut-être n'entendrai-je plus vos acclamations. Mais si jamais la patrie vous rappelle aux armes, j'en suis sûr, braves soldats, vous aimerez encore, au fort du danger, à vous rappeler le nom d'Eugène. )»

Le même jour, l'empereur Alexandre écrivait au fils de Joséphine : a Je viens de recevoir la lettre de Votre Altesse Impériale du 20 de ce mois. La loyauté fut toujours la première vertu des princes comme du soldat, et la noble franchise avec laquelle Votre Altesse Impériale me parle de ses devoirs passés, de ses espérances présentes, de ses sentiments, de ses regrets même, ajoute encore à mon estime. Elle était acquise à sa valeur, à ses talents militaires et à son caractère. Je la dois également aujourd'hui à ses principes, à sa conduite, et il me sera bien agréable, dans les arrangements qui vont se traiter, de trouver l'occasion de lui donner des preuves de l'intérêt réel que je lui voue à Elle et à sa famille, et des nouveaux témoignages de mes inaltérables sentiments. » Le 16 mai 18 14, le prince Eugène écrivait à sa femme: « L'empereur de Russie est venu passer une journée chez ma sœur, et tu ne peux te faire une idée combien il a été bon et aimable pour nous. Je lui ai parlé de nos intérêts ; et il m'a assuré avec une grâce parfaite qu'il se char-

gérait de notre sort ; qu'il espérait qu'il serait beau, quoique, a-t-il dit, il ne le serait jamais autant que nous le méritions. »

Les Bourbons, se souvenant de ce que Joséphine avait fait autrefois pour les royalistes, montrèrent aussi beaucoup de courtoisie à son fils. Aux Tuileries, comme on avait eu la maladresse de l'annoncer au roi sous le nom du marquis de Beauharnais, Louis XVIII, se levant de son fauteuil, lui tendit gracieusement la main, et, se retournant vers la personne qui Tavait introduit, s'écria : « Dites Son Altesse le prince Eugène, Monsieur, et ajoutez connétable de France, si tel est son bon plaisir. » Comme il fut décidé que les grandes puissances se réuniraient en congrès à Vienne, au mois d'octobre suivant, on résolut d'ajourner à cette époque la décision à prendre à regard de l'ancien vice-roi d'Italie, et le czar lui promit de faire tous ses efforts pour lui assurer la meilleure situation possible. L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse trouvaient peut-être Alexandre trop favorable à la famille Beauharnais. Le souverain russe traitait l'impératrice Joséphine et la reine Hortense avec plus d'égards que si elles eussent été encore sur le trône, et il disait partout qu'il s'honorait d'être l'ami du prince Eugène. Au fond, le czar n'avait qu'une sympathie médiocre pour les Bourbons, dont l'orgueil de race le froissait, et sans les défections des principaux serviteurs de Napoléon, sans l'in-

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fluence d"e M""' de Krudener, que les dédains du grand empereur avaient jadis exaspérée, il n'aurait peut-êtrepaspermisla restauration de LouisXVIII, et il se serait alors prononcé en faveur du roi de Rome.

La douceur, le charme, l'amabilité de l'impératrice Joséphine avaient séduit à un très haut degré le souverain de la Russie. La reine Hortense lui plut aussi beaucoup, et il alla lui faire plusieurs visites au château de Saint- Leu. Ne se rendant pas bien compte de ce qui se passait autour d'eux, les deux fils de la reine se laissaient embrasser par le czar, tout en disant : « Pourquoi nous embrasse-t-il, puisqu'il est l'ennemi de notre oncle ? » Et on leur répondait : v Parce que c'est un ennemi généreux qui, dans votre malheur, veut vous être utile, ainsi qu'à votre mère. — Ainsi, répliquaient les enfants, il faut donc que nous l'aimions celui-là? — Oui, certainement, leur disait-on, car vous lui devez de la reconnaissance. » Le petit prince Louis qui, d'ordinaire, parlait très peu, et observait beaucoup, fut très frappé de cette explication. Se trouvant à la Malmaison avec l'empereur Alexandre, il prit une petite bague que son oncle Eugène lui avait donnée, et, s'avançant tout doucement près du czar, il lui glissa la bague dans la main, puis il s'enfuit à toutes jambes. Sa mère le rappela, et lui demanda ce qu'il venait de faire : « Je n'ai que cette bague, répondit Tenfant, et j'ai voulu

LE DERNIER SEJOUR A LA MALMAISON Syi

la donner à l'empereur Alexandre, puisqu'il est bon pour maman. » Le czar embrassa l'enfant, mit la petite bague à la chaîne de sa montre, et dit qu'il la porterait toujours. » M'^^ Cochelet ajoute, après avoir raconté cette anecdote : a C'est une habitude que le jeune prince a toujours conservée d'aimer à donner tout ce qu'il possède. J'entendis un jour sa mère, lorsqu'il était plus grand, lui reprocher de ne pas garder une chose dont elle lui avait fait cadeau. « Louis, disait la reine, je ne te donnerai plus rien ; comment, tu as donné encore ces jolis boutons que j'avais fait monter pour toi ? — Mais, répondit le prince, vous vouliez me procurer un plaisir en me les offrant, et vous m'en procurez deux : celui de recevoir de vous, ma mère, une jolie chose, et, ensuite, le plaisir de l'offrir à un autre. » Le czar donnait aux deux fils de la reine Hortense les titres de Monseigneur et d'Altesse impériale, auxquels les deux enfants, élevés de la manière la plus simple, n'étaient point habitués. Au temps de ses grandeurs, la reine avait dit à M'^® Cochelet : « Crois bien que, dans la position où sont mes fils, je ne puis pas leur donner de leçons plus utiles que de leur enseigner que, malgré tout l'éclat qui les entoure, ils sont sujets à toutes les vicissitudes de la vie. Cela leur apprend à ne trop compter que sur eux seuls. »

Joséphine recevait le czar avec une sorte de déférence, mais elle n'oubliait pas, elle ne pou-

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vait pas oublier, que ce prince avait été le principal auteur de la chute de Napoléon. Elle comprenait, mieux que personne, ce qu'il y a de pénible, d'humiliant, de douloureux, dans la situation d'un peuple, qui est à la merci d'un vainqueur, et qui ne vit, qui ne respire, que si ce vainqueur lui en accorde la permission. C'est là une chose terrible, lamentable/pour une nation, quelle qu'elle puisse être ; mais quand cette nation se nomme la France, quand elle a fait trembler l'Europe, quand elle lui a dicté des lois, son sort est particulièrement amer. Les politesses du czar, si méritoires qu'elles fussent, ne pouvaient donner le change. La reine du monde avait perdu sa couronne et sa majesté. Sa misère présente était en proportion de sa gloire passée. La chute était d'autant plus horrible que la grande nation était tombée déplus haut. Ceux des royalistes chez qui le sentiment national n'était pas oblitéré, apercevaient eux-mêmes toute l'étendue des humiliations de la patrie. L'auteur de leihvochurQBuonaparteetles Bourbons, M. de Chateaubriand, dira que lorsqu'il vit défiler sur les boulevards l'empereur de Russie et le roi de Prusse, il demeura anéanti, stupéfait, comme si on lui arrachait son nom de Français, pour y substituer le numéro par lequel il devait désormais être connu dans les mines de la Sibérie. C'est lui qui décrira le régiment de la vieille garde qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'à Notre-Dame, le jour

de l'entrée solennelle de Louis XVIII. « Je ne crois pas, dira-t-il, que figures humaines aient jamais exprimé rien d^aussi menaçant et d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de l'Europe, qui avaient tant vu de boulets passer sur leurs têtes, qui sentaient le feu de la poudre, ces mêmes hommes étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie de Napoléon.

« De ces vieux braves, ajoute Chateaubriand, les uns, agitant la peau de leur front, faisaient descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas voir ; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le mépris de la rage ; les autres laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes, c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait trembler. » Joséphine n'ignorait rien de tout cela. Comme ancienne compagne de l'empereur, et surtout comme Française, elle souffrait cruellement. L'écho des anathèmes que les courtisans de la veille lançaient contre Napoléon arrivait jusqu'à elle, et la désespérait. Elle était révoltée par tant de palinodies, tant d'apostasies, tant d'ingratitude. Quand elle lisait ces pamphlets tout imprégnés de haine et de fiel, ces diatribes furieuses où la bassesse humaine s'étalait avec un si honteux cynisme, des larmes

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d'indignation, et de douleur lui jaillissaient des yeux et elle n'avaitplus pour l'empereur vaincu et outragé que des trésors de compassion et de tendresse. Elle qui se rappelait les génuflexions idolâtres, les raffinements de flatterie, les extravagancesdesensibilité d'autrefois, que dut-elle éprouver quand elle apprit que la statue de Napoléon, arrachée à la colonne Vendôme, était reléguée dans un obscur magasin de l'État, et que la haine publique avait la satisfaction de n'apercevoir que le vide sur le monument dépouillé ? Ah ! certes, comme le dira un poète libéral, Auguste Barbier, l'auteur dQS ïambes^ celui-là même qui devait lancer contre le Corse aux cheveux plats de si virulentes apostrophes :

Ce fut un triste jour pour la France abattue,

Quand, du haut de son pie'destal, Comme un voleur honteux, son antique statue

Pendit sous un chanvre brutal.

Alors, on vit au pied de la haute colonne

Courbé sous un câble grinçant.

L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone,

Ebranler le bronze puissant...

Ah ! pour celui qui porte un cœur sous la mamelle,

Ce jour pèse comme un remord :

Au front de tout Français, c'est la tache éternelle

Qui ne s'en va qu'avec la mort.

Tout en se contraignant devant les souverains étrangers, Joséphine faisait à ses familiers des confidences empreintes de la tristesse et de l'in-

quiétude la plus amère. Elle avait le dégoût de la vie. Fatiguée par un trop grand nombre d'émotions, les yeux rougis et usés par les larmes, le sang brûlé par le malheur, elle se survivait à ellemême, avec le sentiment qu'elle avait trop longtemps vécu. Sa tendresse maternelle ravivait un peu ses forces épuisées, mais elle retombait vite dans des réflexions sinistres qui assombrissaient nuit et jour son imagination frappée.

L'empereur Alexandre avait demandé à la reine Hortense la permission de lui faire une visite au château de Saint-Leu, qu'elle habitait. La reine supplia sa mère de venir passer deux jours dans ce château, pour l'aider à en faire les honneurs au czar, et Joséphine se décida, non sans peine, à ce sacrifice, car sa santé était déjà altérée. Elle avait des moments de prostration, de découragement absolu, et la nuit, elle était agitée par des rêves si horribles qu'elle en vint à croire qu'il allait lui arriver quelque nouveau malheur. Cependant elle se rendit à Saint-Leu le i5 mai 1814, et visita, en compagnie de l'empereur Alexandre, les bois de Montmorency. Au retour, elle se sentit très fatiguée, et rentra dans son appartement, pendant que sa fille se promenait dans le jardin avec le czar. Dès qu'elle fut

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dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise longue, et dit à la lectrice d'Hortense : a Mademoiselle Cochelet, je ne puis vaincre une tristesse affreuse qui s'empare de moi ; je fais tous mes efforts pour la cacher à mes enfants, mais j'en souffre davantage. Je commence à perdre courage. L'empereur de Russie est certainement rempli d'égards et d'affection pour nous, mais tout cela ce sont des paroles. Que décidet-il pour mon fils, pour ma fîUe et ses enfants ? N'est-il pas en position de vouloir quelque chose pour eux ? Savez-vous ce qui arrivera, lorsqu'il sera parti ? On ne fera rien de ce qu'on lui promettra ; je verrai mes enfants malheureux, et je ne puis supporter cette idée, elle me fait un mal affreux. Je souffre déjà assez du sort de l'empereur Napoléon, qui se trouve déchu de tant de grandeurs, relégué dans une île, loin de la France par laquelle il est abandonné; faut-il encore voir mes enfants errants sans fortune ? Je sens que cette idée me tue. — Mais, madame, répondit la lectrice, voyez, au contraire, toute l'amitié de l'empereur de Russie. Il vous véroère, il est rempli de soins pour vous, il cherche à assurer le sort de vos enfants, même en dépit d'eux ; car vous savez combien la reine a mis de difficultés à lui avoir des obligations. — Oui, sans contredit, reprit Joséphine, il a pour nous des soins qu'on était loin d'attendre, mais, malgré toutes ces démonstrations, je ne vois rien de positif.

Vous êtes liée avec M. de Nesselrode ; sachez de lui s'il y a lieu d'espérer. Est-ce l'Autriche qui s'oppose au sort de mon fils ? Cela ne peut être. Sont-ce les Bourbons ? Ils m'ont pourtant assez d'obligations pour les reconnaître dans mes enfants. N'ai-je pas été assez bonne pour tous les malheureux de leur parti ? Certes, je n'imaginais pas qu'ils rentreraient jamais en France ; mais il m'était doux d'être utile à leurs amis; c'étaient des Français qui avaient souffert ; c'étaient de mes anciennes connaissances, et la position de ces princes^ que j'avais vus jeunes, me touchait. Enfin n'ai-je pas demandé vingt fois à Bonaparte de faire rentrer la duchesse d'Orléans, la duchesse de Bourbon ? C'est par moi qu'il a secouru leur détresse, qu'il leur a accordé une pension qu'elles recevaient en pays étranger. Je ne doute pas qu'elles ne viennent me voir, celleslà, et je suis étonnée de n'avoir encore reçu que la visite de M. de Rivière ; car M. de Polignac me doit bien la vie, et il n'a pas encore paru à la Malmaison. »

Après cette conversation, Joséphine, malgré son extrême fatigue, eut le courage de faire sa toilette et de redescendre au salon le sourire sur les lèvres, le désespoir au fond du cœur. Cependant elle passa la nuit assez bien, et, le lendemain, après le déjeuner, elle retourna à la Malmaison. Ce jour-là elle parut beaucoup mieux. Elle dîna à table, comme à l'ordinaire, et l'on

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crut que son indisposition de la veille était passée. Pourtant, la reine Hortense était inquiète. Elle disait à M^^^ Cochelet : « Je vois toujours ma mère courageuse et aimable avec tous ceux qu'elle reçoit ; mais je m'aperçois qu'aussitôt qu'elle est seule, elle se livre à une tristesse qui me désespère. J'ai peur qu'elle ne s'afïecte trop de tous les événements qui nous ont frappés, et que sa santé ne s'en ressente. » Telle fut également l'impression de la duchesse d'Abrantès, qui alla lui faire une visite, et qui a dit : « Elle me parla en liberté, et me fit voir une âme déchirée. Cette pensée que Napoléon était seul sur le rocher de fer de l'île d'Elbe, avec ses tourments et ses souvenirs, cette pensée la torturait. Je lui parlai de l'empereur de Russie. — Sans doute, me ditelle, j'ai confiance en lui ; mais il n'est pas seul, et mes enfants seront engloutis par la tempête, comme leur mère et leur bienfaiteur. — Joséphine avait cependant une raison bien forte pour avoir de l'espérance. Que de bien n'avait-elle pas fait aux émigrés, même à ceux qui n'avaient pas voulu rentrer!... Je la revis seule après le dîner. Elle me parut mieux, et je le lui dis. Elle me regarda en souriant, et me serra la main. Elle n'avait pas de gants, mais cette main était brûlante. — Ce n'est rien, me dit-elle, un peu de fatigue ; j'ai changé mes habitudes depuis quelque temps. Lorsque mes affaires et celles de mes enfants seront terminées, alors je me reposerai. »

LA. MORT 38 l

Hélas ! elle ne devait plus se reposer que dans la tombe.

Le lundi 23 mai 1814, le roi de Prusse, accompagné de ses deux jeunes fils, dont Tun devait un jour s'appeler l'empereur Guillaume, vint faire une visite à la Malmaison, et y resta à dîner. Le lendemain, Joséphine dut recevoir encore les grands-ducs de Russie, Nicolas et Michel. Cette vie de représentation, ces réceptions officielles, ces visites de cérémonie, la fatiguaient outre mesure. Dans le jour, les deux grands-ducs allèrent visiter les environs avec le prince Eugène. La reine resta auprès de sa mère, qui souffrait de la poitrine, mais disait n'avoir qu'un simple rhume, et ne voulait pas se soigner. Le soir, elle descendit pour dîner, mais elle se sentait fatiguée, et, après le repas, elle se retira plusieurs fois dans une pièce voisine, et s^y reposa sur une chaise longue, laissant Hortense faire les honneurs du salon aux Altesses russes.

Mardi, 24 mai. — Les souffrances physiques et morales de Joséphine augmentaient. M'^^ Cochelet la trouva fondant en larmes, et tenant à la main un journal. « Ma fille lit-elle ce joiirnal-là? s'écria la malheureuse impératrice; tâchez qu'elle ne le voie pas. Lisez l'article qu'on met sur le cercueil de son pauvre enfant. Gela est-il croyable ? Voyez dans quels termes méprisants on dit qu'il doit être ôté de l'église Notre-Dame, pour être porté dans un cimetière ordinaire. On ose

toucher aux tombeaux. C'est comme du temps de la Révolution. Ah ! qui m'eût dit que cela me viendrait de gens que j'ai tant obligés ! » Dans la soirée, Joséphine, qui avait pourtant dîné à table, eut des frissons, des nausées fréquentes, et la nuit du mardi au mercredi fut mauvaise.

Mercredi, 25 mai. — Une éruption miliaire, qui devait durer vingt-quatre heures, se manifesta sur tout le corps de la malade, principalement aux bras et à la poitrine. Le prince Eugène et la reine Hortense avaient, depuis quelques jours, je ne sais quelle vague inquiétude, mais étaient loin de se douter d'une catastrophe prochaine. Cependant la lettre qu'Eugène adressait à sa femme, le 25 mai, avait un caractère de tristesse, dans lequel se trouvait comme un pressentiment. « Ma bonne Auguste, écrivait-il de la Malmaison, je suis ici au milieu des malades, étant moi-même fort enrhumé depuis quatre à cinq jours... Notre mère est bien souffrante depuis deux jours, et ce matin elle a beaucoup de fièvre; le médecin dit que ce n'est qu'un catarrhe, mais moi je ne la trouve pas bien, du tout. Ma sœur a une forte fluxion. » La nuit du mercredi au jeudi fut plus mauvaise encore que la précédente.

Jeudi, 26 mai. — La journée tout entière se passa dans une violente agitation, avec des redoublements de fièvre, une grande oppression et surtout une faiblesse telle que l'impératrice n'en

avait jamais éprouvé. Le soir, M. Horau, son médecin ordinaire, lui trouvant la tête prise et la langue embarrassée, lui fit appliquer sur le cou un vésicatoire qui produisit un assez bon effet. La nuit du jeudi au vendredi fut un peu moins agitée que la nuit précédente. Cependant, la voix de la malade était altérée, sa parole brève, son pouls faible.

Vendredi, 27 mai. — Un abattement de mauvais augure se faisait remarquer. Le médecin de l'empereur Alexandre se présenta, de la part de ce prince, pour avoir des nouvelles de l'impératrice, et lui annoncer que le czar, qui ne la savait point malade, viendrait lui demander à dîner le lendemain. Joséphine, qui se faisait sur son état les plus grandes illusions, répondit qu'elle serait heureuse de recevoir l'empereur, et voulut même s'occuper des préparatifs de la réception pour le lendemain. Avant de quitter la Malmaison, le médecin russe dit à la reine Hortense que l'impératrice lui paraissait gravement atteinte, et qu'à son avis il fallait, sans perdre de temps, la couvrir de vésicatoires. Une consultation eut lieu le même jour. Les médecins reconnurent alors tous les symptômes d'une angine de l'espèce la plus dangereuse ; ils prescrivirent des remèdes énergiques, mais s'aperçurent qu'il était trop tard pour combattre avec succès le mal. Ils cachèrent, du reste, la vérité aux enfants de la malade, et se bornèrent à leur dire que la maladie

384 DERNIERES ANNEES DE L'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

était sérieuse, et serait longue. Eugène et Hortense avaient pour leur mère une tendresse qui était une sorte de culte. Le prince Eugène, si brave, si héroïque sur les champs de bataille, ne pouvait regarder en face les souffrances de cette mère chérie. Cet homme de fer, que les désastres de la campagne de Russie n'avaient pas un instant troublé, devenait alors faible comme un enfant. Il s'alita, et, cependant, il conservait encore beaucoup d'espoir. Joséphine, le sachant souffrant, et n'ayant pas elle-même conscience d'une fin prochaine, le faisait prier de se soigner et de ne point quitter sa chambre. Elle suppliait aussi Hortense de se reposer. Dans la soirée, l'oppression augmenta, et la fièvre fut très violente.

Samedi, 28 mai. — Le matin, le prince Eugène écrivait à sa femme : « Ma bonne Auguste, je suis au désespoir; la maladie de l'impératrice prend un caractère tellement grave que nous avons dû faire hier une nouvelle consultation de médecins... Ce matin, ils ont très peu d^espoir. Je la quitte à l'instant, et je la trouve moi-même très mal. Tout cela m'a tellement bouleversé que j'ai eu un petit accès de fièvre; je suis resté la soirée dans mon lit. J'ai beaucoup transpiré, et je vais mieux ce matin. Je ne puis te rendre l'état dans lequel ma sœur, moi et toute la maison se trouvent. Je tremble que notre pauvre mère ne passe pas la journée. Adieu, je n'ai pas la tête aux affaires aujourd'hui. ^)

La situation s'élant aggravée d'heure en heure, la reine Hortense qui, le matin, n'en savait pas toute la gravité, envoya un courrier à l'empereur Alexandre. Ce prince devait dîner à la Malmaison, et la reine lui faisait savoir que le dîner ne pourrait avoir lieu, en le priant d'ajourner sa visite. Mais le courrier ne joignit pas le czar, et le souverain arriva dans la journée. Il resta plusieurs heures à la Mahnaison, y dîna, et il ne se retira que fort tard dans la soirée, quand on lui eut dit que Joséphine était plus calme. Il s'associait au chagrin d'Eugène et d'Hortense, comme s'il faisait partie de la famille.

La nuit du samedi au dimanche fut très mauvaise. La malade ordonna à sa fille, qui était brisée de fatigue, d'aller prendre un peu de repos. Mais Hortense, poursuivie par un sombre pressentiment, se releva plusieurs fois, pour venir voir si sa mère reposait. On lui répondait que l'impératrice ne se plaignait pas, qu'elle paraissait ne pas souffrir, mais qu^elle se réveillait souvent, se parlant à voix basse, à elle-même, et répétant par intervalle ces trois mots : « Bonaparte, rîle d'Elbe, Marie-Louise. »

Dimanche, 29 mai, jour de la Pentecôte, — Le matin, Hortense, qui, la veille encore, se faisait les plus grandes illusions, ouvrit enfin les yeux à l'affreuse vérité. Les traits de Joséphine s'altéraient sensiblement, et sa respiration n'était plus qu'un sifflement douloureux. Hortense alla

trouver Eugène, qui était alité, par suite d'une maladie que son chagrin augmentait. Le prince eut pourtant la force de se lever, et il se rendit, avec sa sœur, dans la chambre de leur mère. Dès qu'elle aperçut ses enfants, Joséphine se mit à pleurer. Elle leur tendit les bras, mais elle était trop faible pour pouvoir se soulever de sa couche, et sa langue embarrassée lui permettait à peine d'articuler quelques paroles. Hortense, succombant sous le poids d'une émotion par trop violente, dut se retirer un instant, pour ne pas éclater en sanglots devant sa mère.

Joséphine savait qu'elle allait paraître devant Dieu. Elle était arrivée à cette heure solennelle où tout le passé s'évanouit, et où apparaît l'avenir éternel. Comme elles s'appliqueraient bien à la compagne du conquérant,, ces grandes paroles de Massillon : a Regardez derrière vous. Où sont vos premières années ? Que laissent-elles de réel dans votre souvenir ? Pas plus qu'un songe de la nuit. Vous rêvez que vous avez vécu; voilà tout ce qui vous en reste ; tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'à aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer... Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touchez encore ; vous en avez partagé les périls et la gloire ; ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers ne-

veux ; mais pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu. »

Le prince Eugène voulut savoir des deux médecins qui étaient présents si l'heure n'était pas venue de faire appeler le prêtre. On lui répondit affirmativement. Alors le prince en avertit sa mère, puis envoya chercher l'abbé Bertrand, qui confessa l'impératrice, et la prépara à recevoir TExtrême-Onction. Joséphine avait toujours conservé la foi ; aussi accueillit-elle le prêtre avec les marques d'une grande piété. Eugène et Hortense, la laissant seule avec lui, pour la confession, descendirent dans la chapelle du château, et entendirent la messe qui se disait pour leur mère. Puis ils remontèrent auprès d'elle. En les revoyant, elle leur tendit encore les bras. Mais sa figure s'était décomposée. Elle voulait parler, elle ne le pouvait plus. A cette vue, la reine Hortense s'évanouit. Le prince Eugène s'était agenouillé au pied du lit de sa mère, pendant qu'elle recevait les derniers sacrements, avec une pieuse résignation, « douce envers la mort, comme elle l'était envers tout le monde. » Je me souviens de la prière de saint Augustin : « O Dieu de mon cœur, Dieu de miséricorde, quelque sujet que j'aie de vous rendre grâces de tout le bien que fît ma mère pendant sa vie, je veux laisser à part, quant à présent, toutes ses bonnes œuvres, et je viens implorer de vous le pardon de ses péchés. Exaucez-moi, je vous en conjure, par les mérites

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de Celui qui fut attaché pour nous à une croix, et qui maintenant, assis à votre droite, ne cesse d'intercéder pour nous. Je sais que votre servante a pratiqué les œuvres de miséricorde, et qu'elle a pardonné du fond du cœur à ceux qui l'avaient offensée. Pardonnez-lui aussi, mon Dieu, les fautes qu'elle a pu commettre envers vous pendant tout le temps qui s'est passé depuis son baptême jusqu'à sa mort. » Tandis qu'on récitait les prières des agonisants : « Partez de ce monde, âme chrétienne», tous les assistants sanglotaient. A midi, celle qui avait été l'impératrice des Français et la reine d'Italie rendait le dernier soupir. Quelques instants après, Hortense sortait de son évanouissement pour apprendre que sa mère n'existait plus.

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