EPILOGUE
visé leurs forces, et il conçoit le projet de les battre séparément. C'est le plan qu'il rumine dans la nuit du 28 au 29 juin. Le 29, à la pointe du jour, il endosse son uniforme, fait préparer ses chevaux, et charge le général Beker d'aller porter un message à Fouché et aux autres membres du gouvernement provisoire qui siège aux Tuileries. « L'ennemi, dit-il^ vient de commettre une grande faute. 11 s'est avancé en deux masses de soixante mille hommes chacune, qui ont laissé entre elles une distance assez considérable pour qu'on puisse accabler l'une, avant que l'autre ait le temps d'accourir. C'est là une occasion unique, que la Providence nous a ménagée, et dont on serait bien coupable ou bien fou de ne pas profiter. En conséquence, j'offre de me remettre à la tête de l'armée, q\ii, à mon aspect, reprendra tout son élan, de fondre sur l'ennemi en désespéré, et, après l'avoir puni de sa témérité, de restituer le commandement au gouvernement provisoire... J'engage m.a parole de général, de soldat, de citoyen, de ne pas garder le commandement une heure au delà de la victoire certaine et éclatante que je promets de remporter, non pour moi, mais pour la France. »
Le général Beker part, porteur du message. Auprès de Napoléon se trouvent les jeunes officiers ardents, patriotes, enthousiastes, qui n'ont pas encore eu assez d'émotions et de batailles, et qui réclament, avec une impatience héroïque,
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l'occasion d'offrir de nouveau leur sang à l'empereur et à la patrie. Tandis que les hauts dignitaires de l'armée sont découragés et vieillis, ces jeunes gens, pleins de fougue, d'ambition, de valeur, veulent à tout prix se précipiter dans la mêlée, en jetant un dernier défi à la fortune. Leur ardeur s'est communiquée à Napoléon. Le grand joueur ne peut s'habituer à l'idée que la partie soit définitivement perdue. Il vient de faire seller son cheval. Qu'attend-il pour reparaître devant les troupes ? La permission de Fouché, et cette permission, Fouché la refuse dédaigneusement. Le général Beker, deretouràla Malmaison, annonce à l'empereur que son offre n'est point acceptée. Ainsi, c'est bien fini. Adieu, les émotions de la guerre ! Adieu, la sombre poésie des combats ! Napoléon ôte son uniforme, et s'apprête à partir comme un simple voyageur, ou plutôt comme un exilé. Rester serait, d'ailleurs, impossible. On peut craindre d'heure en heure que la Malmaison ne soit enlevée. Déjà l'on aperçoit les feux des Prussiens de l'autre côté de la Seine. Napoléon reste parfaitement calme. « J'ai fait tout ce que vous avez voulu, dit-il aux personnes de son entourage ; voilà mes lettres au gouvernement provisoire, ma correspondance avec le ministre de la marine ; les difficultés qu'ils m'ont faites pour me donner deux frégates armées m'ont retardé jusqu'à ce moment ; c'est leur faute si je ne suis pas parti plus tôt, mais je partirai aujour-
d'hui. » L'empereur a revêtu un habit bourgeois. Les voitures sont attelées. Il est cinq heures du soir. C'est Tinstantdu départ. Les derniers courtisans y assistent, en versant des larmes. Ils espèrent que l'illustre exilé pourra du moins trouver un lieu de refuge en Amérique. « Puisqu'on me refuse la société des hommes, a-t-il dit, je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans la solitude qui convient à mes dernières pensées. » Sa mère, ses frères, la reine Hortense , lui promettent de le rejoindre au Nouveau-Monde. Mais lui a le pressentiment qu'il ne reverra jamais personne de sa famille, et qu'il est arrivé au terme de sa liberté, comme de sa puissance. Le grand lutteur est dompté par le sort implacable. C'en est fait pour toujours. « Adieu, mon fils ! » lui dit sa mère, et il répond: « Ma mère, adieu ! »
Ah ! quand il se promenait si fier et si rempli de confiance en son étoile dans ce jardin sur lequel il jette, avant de partir, un mélancolique et suprême regard, se serait-il jamais douté qu'il quitterait dans de pareilles conditions sa demeure favorite ? Et Hortense qui aimait tant la Malmaison, aurait-elle jamais pu se figurer qu'il viendrait un jour où ce lieu de repos et de délices lui apparaîtrait sous un aspect si lamentable et si lugubre ?
Jusqu'à la dernière minute, la reine Hortense reste fidèle au poste du dévouement et du devoir.
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Elle a fini par décider l'empereur à accepter un collier de diamants qu'elle glisse dans la poche de sa redingote, et qui sera peut-être la dernière ressource de l'homme qui avait conquis et distribué tant de trésors. Il a fait ses adieux à toutes les personnes qui l'avaient suivi à la Malmaison. Au milieu de l'émotion générale, il monte rapidement en voiture, et part pour la captivité. Terribledénouement de cette courte et tragique période des Cent Jours, qui avait commencé par de si brillantes illusions, et qui se terminait par de si terribles catastrophes !
Alors un silence absolu, le silence de la tombe, se fit à la Malmaison. Aucun de ses hôtes n'était plus là. -Le prince Eugène, que les alliés voulaient d'abord faire arrêter à Vienne, y avait été retenu comme prisonnier sur parole. Napoléon s'était livré, le i5 juillet, aux Anglais. Le surlendemain, la reine Hortense avait quitté Paris, dans l'espoir de trouver un asile en Suisse. Mais, le gouvernement de Genève l'en ayant chassée, elle avait dû chercher un refuge à Aix-en-Sa\^oie. Tant d'émotions altéraient la santé de la malheureuse femme, dont le chagrin augmenta encore, lorsque son fils aîné dut se séparer d'elle, pour aller rejoindre à Rome son père, Louis Bonaparte. « Je ne saurais exprimer, a dit la fidèle M'ïe Cochelet, la douleur que j'éprouvai en voyant le prince Napoléon s'arracher des bras de sa mère et de son jeune frère, qui fondaient