JOSÉPHINE AU COMMENCEMENT DE 1808 TI
cruellement Joséphine. Elle n'était cependant qu'au début de ses douleurs.
Les années 1808 et 1809 devaient être deux années d'angoisses et de luttes. Joséphine allait faire des efforts désespérés pour garder le cœur de son époux. Cette femme si bonne, si douce, si tendre, qui connaissait si bien le caractère de Napoléon, et qui, autrefois, avait, avec tant d'habileté, conquis le conquérant^ allait redoubler de grâce, de soumission, de complaisance, de dévouement, pour écarter loin d'elle ce calice du divorce qui lui paraissait si amer.
De son côté, Napoléon, gêné, tourmenté, mécontent de lui-même, aurait-il peut-être voulu que Joséphine fût moins aimable. La moindre faute, la moindre inégalité d'humeur, la moindre plainte, le moindre murmure, aurait pu lui servir de prétexte contre elle. Mais Joséphine était irréprochable. Son mari ne pouvait que la louer, l'admirer. Impérialistes, royalistes, républicains s'unissaient dans un même sentiment de sympathie pour cette souveraine dont le nom était synonyme de bonté.
Napoléon, encore irrésolu, continuait à flotter entre la voix du cœur et la raison d^État. Il disait à M. de Talleyrand : « Si je me sépare de ma femme, je renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure. Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune épouse. Celle-ci se plie à tout et me con-
naît parfaitement. Enfin, je lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi ; elle m'est un lien avec beaucoup de monde. » Malgré les entraînements de l'ambition et de l'orgueil, l'empereur avait conservé un certain fonds de bonté, et, à certains moments, il avait un retour de tendresse non seulement morale, mais physique, pour la compagne de ses beaux jours. Le souvenir du culte idolâtre qu'il affichait pour elle au commencement de leur union lui revenait parfois à Tesprit et au cœur. On eût dit que l'ancienne flamme se rallumait tout entière, et que Napoléon, après douze ans de mariage, était encore amoureux de sa femme. Au dire de M""^ de Rémusat, il faisait de fréquentes visites nocturnes à Joséphine, pendant les premières semaines de 1808. Il la pressait dans ses bras, il s'agitait, il pleurait, et dans ces scènes, peut-être jouées avec intention, au début, il s'animait peu à peu involontairement, et finissait par s'émouvoir et par s'attendrir de bonne foi. Plus troublée que rassurée par de pareilles démonstrations, la malheureuse impératrice se demandait avec anxiété si c'était là un reste d'habitude ou un renouveau d'affection, et, en se faisant craindre d'elle, son mari s'en faisait encore plus aimer.
Un soir, quelque temps avant le voyage de Bayonne, il y avait cercle et spectacle au château des Tuileries. Déjà les grands appartements étaient pleins de monde, et l'on y attendait, pour
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assister à la représentation théâtrale, l'arrivée de l'empereur et de l'impératrice. Cette attente se prolongeait plus que de coutume, quand on vint annoncer que l'empereur un peu souffrant, ne paraîtrait pas, et que le spectacle devait néanmoins commencer.
Les chambellans apprirent que, depuis huit heures du soir, Napoléon s'était mis au lit avec sa femme, et qu'il avait fait fermer sa chambre, en défendant qu'on y pénétrât jusqu'au matin. L'impératrice raconta elle-même le lendemain à M"® de Rémusat ce qui s'était passé. Elle avait dîné à six heures du soir, avec l'empereur, qui, pendant tout le repas, avait été triste, ne prononçant aucune parole; après le dîner, elle l'avait quitté pour faire sa toilette; puis, lorsqu'elle était habillée, et qu'elle s'apprêtait à se rendre au spectacle de la cour, on était venu lui dire que Napoléon se sentait souffrant. Alors elle s'était précipitée chez lui, et l'avait trouvé en proie à une agitation extrême. Il pleurait, et, sans songer à l'élégante toilette de sa femme, il la pressait dans ses bras, et l'attirait sur le lit où il s'était jeté, en disant avec émotion : « Non, ma pauvre Joséphine, je ne pourrai jamais te quitter. — Sire, calmez-vous, lui répondait l'impératrice, sachez ce que vous voulez, et finissons de telles scènes. » Voyant que la crise durait toujours, Joséphine engagea son époux à ne point paraître au spectacle de la cour, et à se mettre au lit.
14 DERNIÈRES ANNEES DE l'iMPÉRATRIGE JOSEPHINE
L'empereur s'y décida, mais après avoir ordonné à sa femme de partager sa couche.
Les alarmes que la crainte du divorce inspirait à l'impératrice furent un peu diminuées quand Napoléon, absorbé par les affaires d'Espagne, sembla ne plus avoir d'autres préoccupations. Les plans qui se rattachaient à la chute de la dynastie des Bourbons espagnols étaient si compliqués, que l'empereur n'avait plus guère le temps de répudier sa femme et d'en chercher une autre. Il n'annonça point d'abord l'intention de se rendre à Bayonne, et d'y attirer Charles IV et Ferdinand VII. Ne confiant à personne son secret, il quitta les Tuileries le 2 avril 1808, sous prétexte d'aller visiter les départements du midi. Joséphine était partagée entre le désir de rester à Paris, pour y assister aux couches prochaines de sa fille, la reine Hortense, et le désir, plus vif encore, de suivre l'empereur, qu'elle n'avait jamais plus aimé que depuis qu'elle craignait d'être à jamais séparée de lui. Napoléon partit seul ; mais, cinq jours après, l'irfipératrice quitta les Tuileries pour aller le rejoindre à Bordeaux. L'entrée de l'empereur dans cette ville eut lieu le 4 avril, celle de l'impératrice le 10 du même mois. Le Moniteur raconta, avec son lyrisme habituel, l'entrée de la souveraine. Transcrivons ce récit enthousiaste. « Bordeaux, le 1 1 avril. S. M. rimpératrice-Reine était attendue hier à Bordeaux^ avec cet empressement, et, s'il nous est