I.A FAMII.LI-: I^OVALl-: A SAIN T-C LOUD
yeux. Cette espèce d'enquête divinatoire qu'elle faisait, en iiiterrogeant les physionomies, la conduisait parfois à des résultats très plaisants.
Madame bdisabeth aimait le séjour de Saint-Cloud. < J'ai une fenêtre qui donne dans un petit jardin fermé, écrivait-elle à la marquise de Bombelles; cela fait mon bonheur. 11 n'est j\is si joli que Montreuil, mais du moins on y est libre, et l'on y respire un bon air frais qui fait un peu oublier tout ce qui est autour de soi, et tu conviendras que l'on en a souvent besoin. > Le petit dauj^hin s'amusait beaucoup à Saint-Cloud. Il était continuellement dans le jardin, et allait tous les soirs se promener dans le parc de Meudon.
Louis XVI, toujours porté à l'optimisme, comme les natures honnêtes et bonnes, renaissait à l'espérance, et s'imaginait naïvement qu'à force de lire et de méditer l'histoire de Charles l" il trouverait les moyens de se soustraire au sort de cet infortuné monarque.
Seule, parmi la famille royale, Marie-Antoinette a\ait des pressentiments continuels dont elle ne pouvait se délivrer, pas plus à Saint-Cloud qu'aux Tuileries. Tous les mémoires du temps attestent l'idée lixe qui la poursuivait, depuis le début de la Révolution, et l'espèce de vertige que lui donnait l'abîme entr'ouvert sous ses pas. Même aux heures où un peu de calme, un peu d'assoupissement survenait dans son âme, elle restait profondément triste, et un voile de mélancolie s'étendait sur toute sa personne. Au Saint-Cloud de 1790 elle comparaît avec douleur le Saint- Cloud d'autrefois. C'était le même palais, le même jardin, le même horizon. Mais quelles ombres répandues sur les anciennes clartés ! Où etait-il le temps où le public se portait en foule dans le parc, tous les dimanches au soir, et tépioignait tant de joie lorsque la reine et ses enfants s'y promenaient en calèche, au milieu des acclamations et des bénédictions universelles r Alors, comme dit Weber, Saint-(Joud présentait l'image d'une grande reunion de tamille. Aucune espèce d'inquiétude rC^n écartait les curieux. Lesap-
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
partements, les jardins, le cœur des aui^ustes hôtes, tout était ouvert aux Français. Où était-il le temps des royales églogucs, où l'aimable souveraine patronnait le bal champêtre? Le jour de la fête de Saint-Cloud, les paysans endimanchés venaient y danser, et la reine leur donnait des marques de sa munilicence, et se mêlait parfois à leur danse comme une simple paysanne. Où était-elle, la société des Polii^nac, si amusante et si brillante, si spirituelle, si heureuse de vivre ! Où étaient-ils les jours d"alléi,Tesse, si promptement envolés! Et Marie-Antuinctte, se reportant à ces beaux jours, écrivait de Saint-Cloud a la duchesse de Poli-nac émi- 'Tée : < Le triste salon que ce salon de déjeuner, jadis si gai ! > A l'horizon, la bonne ville de Paris, nai^uère si aimée, si recherchée, comme elle chani;eait d'aspect ! Autrefois, c'était la cité des distractions, des plaisirs, des ovations populaires, des représentations de i^ala, des entrées solennelles, des visites à THotel de Ville, des Te Dciiin à Notre-Dame, avec les salves d'applaudissements et les murmures d'admiration, dès que la reine apparaissait, la reine, cet être privile-ie, presque surnaturel, plus qii une femme, plus qu'une souveraine, une sorte de déesse, dont le doux sourire semblait à la foule idolâtre comme une bénédiction céle^.te. Et maintenant Paris, c'était la fournaise rcvolutionnaire, infernale, dont le sourtle ardent pénétrait jusqu'aux jardins de Saint-Cloud, pour y dessécher l'herbe, y brûler la verdure, y corrompre l'atmosphère. Non, non, Paris n'était plus la bonne ville, c'était la ville mauvaise, la ville in-rate. arrogante, cruelle, la ville des délateurs, des calomniateurs, des persécuteurs, et, dans un avenir, hélas 1 bien prochain, la ville des régicides.
A Paris, dans le tourbillon des aîlaires, au fort de la mêlée, Marie-Antoinette, comme en proie à un mauvais rêve, n'avait pas bien toute la conscience de sa situation. A Saint-Cloud, elle réfléchissait plus, elle avait du loisir pour se sentir vivre. Alors elle méditait sur le passé, regardait le présent en face, interrogeait l'avenir. Elle passait en revue les diverses périodes de sa destinée déjà si féconde en contrastes. Elle évoquait tous les souvenirs de