LE DAUPHIN HT MADAME ROYALE
Souvent une femme du peuple, exténuée, accablée de fatigue et de misère, en arrive à un tel degré de souffrance et de dccoaragement qu elle ne sent plus l'énergie nécessaire pour lutter contre la faim et la douleur. Mais, au moment où elle désespère, la pauvre femme jette un regard sur ses peiu.s enfants. Alors, comme par miracle, se^ forces épuisées se raniment : ki femme abattue se relève. Elle vivra encore; elle continuera son âpre combat contre la destinée. La tendresse maternelle en fait une héroïne.
Marie-Antoinette ne scniflrait ni de la faim ni de la pauvreté. Mais ses angoisses n'en étaient pas moins vives. Sous les lambris dorés des palais comme soub le chaume des cabanes, il y a des inquiétudes cruelle^, et, dans la lutte qu'elle engageait pour remonter le torrent, la reine de Erance et de Navarre, quand elle sentait ses forces faiblir, avait autant besoin que l'humble femme du peuple de jeter un regard sur ses enfants. Le désir passionné de les sauver la rendait intrépide. C'est pour eux qu'elle souffrait, bien plus que pour elle-même. Le souci de leur avenir la plongeait comme dans un abîme. Le diadème qu'on placerait sur le front du dauphin, serait-ce une couronne royale ou une couronne d'épines? Cet enfant, à qui de si belles destinées avaient été
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MARIE-ANTOIN;ETTE AUX TUILERIES
d'abord promises, serait-ce un roi ou un martyr ? Le dévouement maternel de Marie-Antoinette était en même temps sa joie et son supplice. Plus elle se trouvait malheureuse, plus elle s'attachait à ses deux enfants, à la fois son tourment et son espérance.
La femme jadis frivole était devenue sérieuse et grave. Les préoccupations de toilette et d'élé-ance étaient bien loin. Plus de distractions, plus de théâtres, plus de bals, plus de concerts, plus de conversations mondaines. Des méditations, des prières, de longs travaux à l'aiguille, poursuivis avec une activité iiévreuse; des aumônes, de bonnes œuvres, des courses de charité dans Paris. La reine de France était devenue le type de la mère chrétienne, la gouvernante et Tinstitutrice de sa tille. Sa physionomie, comme son existence, avait pris quelque chose d'austère. La majesté qui dominait dans toute sa personne, c'était la majesté suprême, celle du malheur. La mélancolie la couvrait comme d'un voile. Ses journées se passaient dans le travail, ses nuits dans l'agitation et rinsomnie. Ses yeux, si souvent rougis par les larmes, étaient à la fois attendris et attendrissants. Elle écrivait à la duchesse de Polignac : « Vous parlez de mon courage. 11 en faut moins pour soutenir les moments affreux où je me suis trouvée que pour supporter journellement notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon cccur ne tenait pas des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais succomber- Vous autres me soutenez ; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais moi, je porte à tous malheur, et vos peines sont pour moi et par moi. >
La reine aurait peut-être faibli, la mère n'eut pas un moment de défaillance. La vue de ses enfants lui donnait un courage au niveau de toutes les épreuves. En 1790, sa fille. Madame Royale, avait onze ans. La naissance de cette enfant avait failli coûter la vie à sa mère. M"^^ Campan a décrit les épanchements de bonheur, les transports d'allégresse qui avaient éclaté au moment où Ton apprit que le danger n'existait plus. M""-' Campan déplorait
LE DAriMiiN i:t madaml l<()^ all
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qu'une voix céleste, dévoilant l'ordre S'jcrct de la destinée, n'eût pas alc^rs cric aux lideles serviteurs de la reine : « Ne bénissez pas cet art des hmiiains qui la ramène à la vie; pleure/ plutôt sur son retour dans un monde funeste et cruel pour l'objet de ses affections. Ah! laissez-la le quitter honorée," chérie. Vous verserez hautement de.s pleur.s ^ur sa tombe; vous pourrez la couvrir de fleurs... Un jour viendra où toutes les furies de la terre, après avoir percé son cieur de mille dards empoisonnes, après avoir grave sur ses traits nobles et touchants les signes prématurés de la décrepiiuJe, la livreront à des supplices qui n'existent pas même pour les criminels; priveront son corps de la sépulture, et vous précijMteront dans le goulfre avec elle, si vous laissez échapper le plus léger mouvement de compassion à l'aspect de tant de cruautés. >
Déjà les catastrophes planaient sur la tête de la reine. Quand Madame Royale était venue au monde, ce n'était pas une lille, c'était un lils que la cour eût souhaité. Marie-Antoinette n'en avait pas pressé avec moins de tendresse son enfant sur son cœur. « Pauvre petite, lui avait-elle dit, vous n'étiez pas désirée, mais vous ne m'en serez pas moins chère. En lils eût plus particulièrement appartenu à llùat. Vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur, et vous adoucirez mes peines. > Hélas! il n'y avait plus de bonheur à partager, mais combien n'y avait-il point de peines à adoucir !
Madame Royale annonçait les meilleures dispositions, et manifestait, dès son enfance, les sentiments de piété qui furent l'honneur et la consolation de toute sa vie. Elle fit sa première communion à l'église de Saint-(]ermain-r.\uxerrois, le 8 avril 1790. Le matin, Marie-Antoinette conduisit la jeune princesse dans la chambre du roi et lui dit: « Ma fille, jetez-vous aux pieds de votre père, et demandez-lui sa bénédiction. Lenfant se prosterna, et son père, la relevant, lui adressa ces paroles : < C'est du fond du cœur, ma lille, que je vous bénis, en demandant au Ciel qu'il vous fasse la grâce de bien apprécier la grande action que vous
MAkIE-ANTOl.NETTE AUX TUIEERIES
allez faire ; votre cœur est innocent aux yeux de Dieu, vos vœux doivent lui être agréables : otfrez-les-Iui pour votre mère et pour moi ; demandez-lui qu'il m'accorde les grâces nécessaires pour faire le bonheur de ceux sur lesquels il ma donné Fempire, et que je dois considérer comme mes enfants; demandez-lui qu'il daigne conserver dans le royaume la pureté de la religion, et souvenez-vous bien, ma fille, que cette sainte religion est la source du bonheur et notre sentier dans les adversités de la vie. Ne croyez pas que vous en soyez à l'abri; vous êtes bien jeune, mais vous avez déjà vu votre père affligé plus d'une fois. Vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous destine, si vous resterez dans ce royaume, ou si vous irez en habiter un autre. Dans quelque lieu ou la mam de Dieu vous pose, souvenez-vous que vous devez édifier par vos exemples, faire le bien toutes les fois que vous en trouverez l'occasion. Mais surtout, mon enfant, soulagez les malheureux de tout votre pouvoir. Dieu ne nous a fait naître dans le rang où nous sommes que pour travailler à leur bonheur et les consoler dans les peines. Allez aux autels où vous êtes attendue, et conjurez le Dieu de miséricorde de ne vous laisser oublier jamais les avis d'un père tendre. > La jeune princesse, profondément émue, répondit par ses larmes.
Il était d'usage que les filles de France reçussent une parure en diamants le jour de leur première communion. Louis XVI avertit Madame Royale qu'il avait supprimé cet usage trop dispendieux. < Ma iille, lui dit-il, je vous sais trop raisonnable pour croire qu'au moment où vous devez être entièrement occupée du soin d'orner votre cœair, et d'en faire un sanctuaire digne de la Divinité, vous attachiez un grand prix à des parures artificielles. D'ailleurs, mon enfant, la misère publique est extrême, les pauvres abondent, et assurément vous aimez mieux vous passer de pierreries que de savoir qu'ils se passent de pain. >
La jeune princesse se rendit ensuite à l'église de Saint-Germainl'Auxerrois, sa paroisse. Elle approcha de la sainte table avec les marques de la dévotion la plus sincère. Marie-Antoinette assista
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incognito à la cérémonie, qui fut de la plus grande simplicité, et qui causa de bien douces émotions à la famille royale. Louis XVI fit, à cette occasion, d'abondantes aumônes. La veille, le dauphin avait dit à sa gouvernante, M"" de Tourzel : < Je suis bien fâché de n'avoir plus mon jardin de Versailles. J'aurais fait pour demain deux bien beaux bouquets, l'un pour maman, l'autre pour ma sœ'ur. >
Le dauphin venait d'avoir cinq ans (il était né le 27 mars 1785). La grâce, la gentillesse de l'enfant royal, séduisaient même les démagogues. Quand elle le voyait sourire, la Révolution s'apaisait. La foule ne le contemplait jamais sans émotion. II était si joli, si enjoué, si aimable! On lui donna, dans l'enceinte des Tuileries, à l'extrémité de la terrasse du bord de l'eau, un petit parterre, qui touchait à un pavillon habité par l'abbé d'Avaux, son précepteur. Il retrouvait lace qu'il avait laissé à Versailles : de l'air, des amusements, des fieurs. Quand il se rendait à son nouveau jardin, il était ordinairement accompagné par un détachement des gardes nationaux de service au palais des Tuileries. Il portait lui-même très souvent l'uniforme de garde national. Il apprenait le maniement des armes avec un fusil en miniature, et rien n'intéressait autant la foule que de le voir faire l'exercice. Quand son cortège était peu nombreux, il l'invitait à entrer dans son parterre.
Un jour que Tatlluence était plus grande qu'à l'ordinaire, et que beaucoup de personnes paraissaient contrariées de ne pas entrer : < Excusez-moi, dit-il, je suis bien fâché que mon jardin soit si petit, parce que cela me prive du plaisir de vous recevoir tous. > Puis il olfrit des Heurs à quiconque s'approchait de la palissade, et le regardait sympathiquement. Un prêtre de Saint-Eustache, l'abbé Antheaume, eut l'idée de faire former pour le petit prince un régiment d'enfants, qui prit le nom de Royal-Dauphin. L'uniforme était un diminutif de celui des gardes françaises, avec les guêtres blanches et le chapeau à trois cornes. Ce régiment de petits garçons demanda à être traité militairement, comme la garde na*
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tionale : « 11 n'y a plus d'enfants, disait La Fayette. Eh b.cn, soU Nous avons vu tant de vieillards avoir les vices des jeunes gens au >1 est bon de voir les enfants avoir les vertus des hommes. , Le régiment enfantin fournit trois postes d'honneur : le château des Tuileries, Thùtel du maire de Paris, rue des Capucmcs, 1 hôtel du commandant en chef des gardes nationales, rue de Bourbon. Quand il défilait devant la famille royale, Louis XVI saluait le drapeau affectueusement, et le dauphin faisait des signes de sympathie à ses petits compagnons d'armes.
Comme la mère des Gracques, Marie-Antoinette pouvait dire que désormais ses parures c'étaient ses enfants. La mère était peut-être plus auguste encore que la reine. Tenant son fils d une main, sa fille de l'autre, elle avait un aspect à la fois imposant et doux, qui aurait dû désarmer les haines les plus farouches. Mais la Révolution fut sans pitié et sans entrailles. Ni la maternité m l'enfance ne parvinrent à la toucher.
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LA FAMlLLi: ROYALE A SAINT-CLOUD
Cest une impression singulière que celle qu'on éprouve quand, sortant d'une ville agitée par la guerre civile ou la révolution, l'on se trouve tout à coup dans la solitude et la tranquillité de la campagne. En face de la nature indifférente à nos passions, l'homme semble si petit. Dieu si grand ! C'est un apaisement, c'est une trêve, c'est Foubli. On se fait l'illusion qu'on n'a plus rien de commun avec la ville où Ton a tant souffert. Une rêverie calme et douce succède aux inquiétudes cruelles. On se sent fortilié, consolé, rajeuni.
Cetteimpression que Danton devait plus tard ressentir dans !cs campai^nes voisines d'Arcis-sur-Aube, Marie-Antoinette réprouva au printemps de 1790, sous les beaux ombrages de Saint-Cloud. La famille royale, qui n'était pas encore absolument capti\c, y resta depuis le 24 mai jus.|u"a la lin d'octobre. C'était pour elle un grand soulagement de ne pliis entendre les clameurs révolutionnaires, d'être à l'abri des vociférations de ces crieurs qui. aux Tuileries, ne se contentaient pas de se tenir aux portes du jardin, mais le parcouraient dans tous les sens, en annonçant leurs menaçantes nijuvelles.. Le comte et la comtesse de Provence n'habitaient point le château de Saint-Cloud, mais ils avaient loue une
MARIK-ANTOINETTi: MX lUILKKIKS
maison près du pont, et, chaque jour, ils venaient soui^-r ehc/ le roi et passer la soirée avec lui.
La meilleure harmonie réi;nait entre tous les membres de la famille rovale. Les anciennes rigueurs de l'cuquette diminuaient. On n'appliquait plu^ la règle qui exigeait que les princes du sang fussent seuls admis à la table du souverain. A dîner et a scniper, le roi et la reine désignaient presque chaque jour des personnes qu'ils faisaient asseoir auprès d'eux à la table. Après le dîner, on montait en calèche, on allait bc promener dan> les cnvu-ons. Après le souper, le roi faisait une poule au billard, avec sa famille, et admettait à cette partie quelques autres personnes. Il dit un jour à M ^ Pauline de Tour/.el, la lille de la gouvernante des enfants de IVance : « Pauline. save/-vous jouer au billard ;— Non, Sire, repondh-elle. — Idi bien : reprit Louis XVI. il faut que vous sachiez jouer au billard. .le me charge de votre éducation et je vous donnerai de.^ leçons. > Le bon roi tint parole.
Le séjour à Saint-Lloud fut une période d'accalmie. Nous qui savons d"a\ance le dénouement du drame, nous ne vc^yons dans les péripéties que ténèbres et que sang. L'idée de la catastro[^he linale nous obsède. L'echafaud ne cesse pas un instant d'être sous nos veux. C'est une obsession sans relâche. Heureusement la réalité ne fut pas toujours aussi horrible. Le souvenir de Charles L^ se dressait, il est vrai, dans l'ombre; mais on se disait, pour se rassurer, que rarement, dans l'histoire, des situations analogues ont des conclusions identiques. 11 y avait des heures de calme, d'espoir, même de gaieté. La comtesse de Learn (Pauline de Tourzel), dans ses Soiireuirs Je quarante ans, a retracé le tableau de cette vie de famille, avec sa tranquillité relative et ses innocentes distractions. La comtesse de Provence animait les entretiens par son esprit, dans lequel entrait un grain de malice. C'était surtout le dimanche qu'il était amusant de l'entendre. Le public était admis ce jour-là à circuler autour de la table royale. Le plaisir de la princesse était alors de deviner le caractère, les dispositions et la profession des individus qui passaient sous ses