‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 11 sur 105 · LA FAMILLE ROYALE A SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

LA FAMILLE ROYALE A SAINT-CLOUD

la Burg et de Schœnbrunn, du château de 'Versailles et du Petit- Trianon. Un jour, elle se promenait dans le parc de Saint-Cloud, avec M""" deTourzel, la duchesse de Mtz-.lames et la princesse de Tarente. Se voyant entourée de gardes nationaux, dont une partie se composait de soldats déserteurs des gardes Irançaises, elle dit, les larmes aux yeux : « Que ma mère serait étonnée, si elle voyait sa fille, fille, femme et mère de rois, ou du moins d'un enfant destiné à le devenir, entourée d'une pareille garde 1 11 semblait que niun père eut un esprit prophétique, le jour où je le vis pour la dernière fois. >

Et la reine raconta aux trois dames qui l'accompagnaient que l'empereur l'rançois 1", partant pour l'Italie, d'où il ne devait jamais revenir, rassembla ses enfants pour leur dire adieu : <c J'étais la plus jeune de mes sœurs, ajouta Marie-Antoinette; mon père me prit sur ses genoux, m'embrassa à plusieurs reprises, et, toujours les larmes aux yeux, paraissait avoir une peine extrême à me quitter. Cela parut singulier à tous ceux qui étaient présents, et moi-même je r.e m'en serais peut-être pas souvenue, si ma position actuelle, en me rappelant cette circonstance, ne me faisait voir pour le reste de ma vie une suite de malheurs qui n'est que trop facile de j^re\()ir. » L'impression que ces dernières paroles de la reine lirent éprouver à M'"" de l'itz-James, de Tarente et de 'Pourzel fut si ^■ive, que toutes trois fondirent en larmes. Alors la souveraine leur dit avec sa grâce et sa bonté habituelles : < Je me reproche de vous avoir attristées. Remettez-vous avant d'arriver au château. Ranimons nos courages. La Providence nous rendra peut-être moins malheureux que nous le craignons. >

Saint-(^loud, c'était comme l'oasis au milieu d'un désert brûlé parle soleil. (]'était la halte, le repos avant la route du Calvaire. La reine, malgré ses inquiétudes, jouissait de ce dernier répit, de cette dernière faveur de la t'ortune. C'était comme son adieu aux fleurs, à la campagne, à la nature qu'elle aimait tant. Son âme, poétique et rêveuse, goûtait, avec une sorte de volupté triste, ces joies sup'rémes qui allaient lui être si promptement arrachées.

ARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES

File avait encore auprès d'elle son époux, ses enfants, sa bellesœur cette sainte Madame Elisabeth, qui veillait aux cotés de la royauté, comme un bon ani^e. Ah! puisqu'il en est temps encore, regardons bien encore cette résidence tranquille et patriarcale de Si^mt-Cloud, ces antique, ombrages qui abritem des fronts si purs, cette noble famille royale, qui, sanctifiée par le malheur, tortillée par la religion, donne l'exemple des vertus chrétiennes. C'est la un spectacle édifiant. 11 nous console. Nous ne voulons pas en détourner encore les yeux. Écartons les images lugubres. Elles ne reviendront que trop vite s'imposer à notre pensée.

Li.NTUi:vuK DK marii:-antoini:ti E

ET Di: MIRABEAU

Ea seule fois où Marie-Anioinetle adressa la parole à Mirabeau, ce fut à Saint-Cloud, en secret, le .< juillet i 7<jO ; enirelicn mémorable, ou furent en présence l'un de l'autre deux prestiges ; celui du génie et de l'éloquence, celui de la couronne et de la beauté; entretien émouvant, d'où le grand tribun sortit comme fascine, et qui, s'il avait vécu plus longtemps, aurait peut-être eu pour résultat le salut de la monarchie française Ee plu^, illustre des orateurs, la plus charmante, la plus auguste de toutes les reines, se trouvèrent lace à face, un >eul jour, et se traitèrent, ce jour-là, de puissance à puissance. Mais ce fut la iemme qui domina ; ce fut son ascendant qui eut le^ honneurs de la victoire. E'adversaire de la veille fut le ser\iteur du lendemain.

E'homme qui parvint à établir de^ relations entre la cour et Mirabeau, ce lut un grand seigneur belge au service de la brance, le comte de Ea Marck, lils cadet du duc d'Arenberg. Ene publication du plus haut intérêt et de la plus grande valeur hi^torlque — la correspondance entre Mirabeau et le comte de Ea AUirck, recueillie, mise en ordre et commentée par M. de Eacourl. - a donne des détails aussi curieux que circonstanciés sur le rôle que joua le fameux tribun, du moment ou il devint l'agent secret de

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Louis XVI, tout en gardant à la surface les passions et le langage

révolutionnaires.

Lecomte dcLaMarck avait fait la connaissance de Mirabeau en 1788, et tous deux s'étaient pris l'un pour l'autre d'une sympathie subite. Le i^énie de Mirabeau attirait le comte de La Marck, et la courtoisie, les grandes manières, la haute situation sociale du comte de La Marck séduisaient et charmaient Mirabeau. Au fond, le grand tribun était aristocrate dans Tàme. Comme l'a remarqué le duc de Lévis, dans ses Souvenirs et Portraits, € il aimait la monarchie par raison et la noblesse par vanité, jusque-là qu^il fit faire des livrées à ses gens, dès que ses moyens le lui permirent, dans un temps où tout le monde les leur ôtait. Il dit un jour à des députés républicains : < Il faudra touj uirs un patriciat en

France. >

Un de ses plus vifs chagrins était de se sentir mal vu par la bonne compagnie. Quoique par sa naissance il allât de pair avec les ^ens de cour, on voyait tout de suite à ses manières qu il manquait de l'aisance que donne l'habitude du grand monde. Ln voulant se montrer poli, il exagérait ses révérences. Ses vêtements étaient de mauvais goût. Cet homme, si magnifique a la tribune, avait quelque chose de gêné, quand il entrait dans un salon. Il s'y présentait avec un air de reconnaissance embarrassée, qui ne cessait que quand la conversation s'engageait. < Mais alors, a dit le duc de Lévis, il retrouvait bien vite sa place, qui était la

première. > .

Le souvenir de ses fautes, de sa vie d'aventures lui pesait. < Ahl disait-il, que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique 1 > H était le cinquième enfant ; mais il devint, par la mort d'un Irère, le fils aîné du marquis de Mirabeau, riche propriétaire et chef d'une grande maison de Provence. Marié très jeune à une riche hérhière, il avait d'abord servi dans l armée; mais renoncam bientôt à sa femme et à sa profession, brouillé avec son père, criblé de dettes, réduit aux expédiems, mis en prison par suite de lettres de cachet, condamné à vivre pénible-

ment du produit de sa plume, allant de scandales en scandales, de désordres en désordres, il s'était fait la réputation d'un homme taré, d'un déclassé. C'est par dépit, c'est par rancune qu'il se jeta dans le camp révolutionnaire.

Mais ce rôle if était pas sans choquer ses secrets instincts. Il tenait beaucoup à sa naissance et soulFrait de ne pouvoir vivre selon le rang qu'elle lui assignait. Quand, après la suppression des titres de noblesse et des armoiries, il se vit désigne dans le compte rendu des séances de l'Assemblée nationale par cette appellation toute plébéienne : Riquetii l'aîné, dit Mirabeau, le vieil orgueil féodal se révolta dans lame du tribun. Au fond du cœur, il maudissait cette Révolution arrogante qui osait lui enlever son titre de comte. Il s'en voulait à lui-même, de l'avoir servie et se disait tout bas, afin de s'excuser, qu'il allait la combattre, qu'il espérait en être le maître. Le démagogue apparent était, dans la realite, un royaliste plein de remords. « Dans plusieurs circonstances, a dit le comte de La .Marck, lorsque je fus irrité de son langage révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup d'humeur. Lh bien : alors je le vis répandre des larmes, comme un enfant, et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur laquelle 011 ne pouvait se tromper. »

Tel était l'homme que M. de La Marck trouva le moyen de réconcilier avec la cour. La tache ne tut point d'abord facile. Les préventions de la reine contre le tribun parurent, au premier abord, invincibles. I-:ile écrivait à M. de La Marck, vers la fin de 1789 : «Je n'ai jamais douté de vos sentiments, et quand j'ai su que vous étiez lié avec Mirabeau, j'ai bien pense que c'était dans de bonnes intentions; mais vous ne pourrez jamais rien sur lui, et, quant à ce que vous juge/ nécessaire de la part des ministres du roi, je ne suis pas de votre avis. Nous ne serons jamais assez malheureux, je peMise, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau. >

Quelques semaines après, les choses avaient changé. I".n mars 1790, lecomte de La Marck. qui était en Belgique, fut rappelé à

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Paris par un mot du comte de Mercy-Argentcau, ambassadeur d'Autriche et ami de Marie-Antoinette. La reine r^e décidait enlin à recourir aux conseils de Mirabeau, et c'était M. de I.a Marck qu'elle char-;eait de la né^^ociation au nom du roi. Le comte de La Marck lit connaître les conditions à son ami.

Mirabeau recevrait six mille livres par mois, et toutes ses dettes, jusqu'à concurrence de deux cent huit mille livres, seraient payées. L'intention du roi était, en outre, de lui faire remettre la somme d'un million, si, à la lin de la session de l'Assemblée nationale, il a\'ait lidèlement rempli ses eni^agements avec la cour. A cette nouvelle, Mirabeau ne se sentit plu^ de joie, l'ier de voir que son roi avait recours à lui, heureux de passer en un clin d'ceil de la gène à la fortune, ravi, enthousiasmé, plein de reconnaissance, il fut dans une sorte d'ivresse.

C'en est fait. Le révolutionnaire devient conservateur. Im apparence, ce sera encore un tribun. Dans le fond, c'est un monarchiste, un défenseur et un serviteur de Louis XVI, un agent secret de la cour, qui envoie notes sur notes et qui donne conseils sur conseils. Le voilà qui écrit dans sa première lettre au souverain, le lo mai 1790 : < Profondément touché des angoisses du roi, qui a le moins mérité ses malheurs pjrsonnels, persuadé que s'il est dans sa situation un prince à la parole de qui l'on puisse se lier, ce prince est Louis XVI, je suis cependant tellement armé par les hommes et par les événements contre l'attendrissement qui naît du spectacle des vicissitudes humaines, que je répugnerais invinciblement à jouer un rôle dans ce moment de partialités et de confusion, si je n'étais convaincu que le rétablissement de l'autorité légitime du roi est le premier besoin de la France et l'unique moyen de la sauver. Mais je vois clairement que nous sommes dans l'anarchie, et que nous enfonçons chaque jour davantage; jesuis si indigné de l'idée queje n'aurais contribué qu'à une vaste démolition, et la crainte de voir un autre chef à l'État que le roi, m'est si insupportable que je me sens impérieusement rappelé aux affaires dans un moment où, voue, en quelque

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sorte, au silence du mépris, je croyais n'aspirer qu'à la retraite. > Kt, dans la même lettre, il promet au souverain « loyauté, zèle, activité, énergie, et un courage dont peut-être on est loin d'avoir une idée >. Il promet « tout, enlin, hors le succès, qui ne dépend jamais d'un seul >. Quelques jours après, il écrit, dans l'ardeur de son zèle royaliste : < J'ai professé les principes monarchiques, lorsque je ne voyais dans la cour que sa faiblesse, et que, ne connaissant ni 1 ame, ni la pensée de la iille de Marie-Thérèse, je ne pouvais compter sur cette auguste auxiliaire. J'ai combattu pour les droits du trône, lorsque je n'inspirais que la méfiance, et que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien que je ne devais attendre d'un roi juste, mais trompé, ni bienfaits, ni récompenses. Que lerai-je maintenant, lorsque la confiance a relevé mon courage, et que la reconnaissance a fait de mes principes mes devoirs ? >

Mirabeau n'a pas encore eu l'honneur d'adresser la parole à Marie-Antoinette, et déjà le voilà son admirateur enthousiaste. Il écrit dans une de ses notes pour la cour, le 20 juin 1 7^)0 : « Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne; mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval, c'est pour elle une méthode de famille; mais, en attendant, il tant se mettre en mesure, et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide duhasard, soit à l aide des combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires. >

L'homme providentiel, extraordinaire, le sauveur, ce sera lui. lui, le comte de Mirabeau. Lui qui a fait de la tribune un gigantesque piédestal pour sa renommée, pour son orgueil; lui qui, le cœur fasciné par son propre génie, l'oreille pleine des échos de sa voix de tonnerre, se complaît lui-même dans le magnilique

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épanouissement de sa personnalité triomphante, savez-vous ce qu'il ambitionnecomme la plus i^rande de ses victoires? C'est une parole, c'est un sourire de Marie-Antoinette. Présenter ses hommages à la reine, voilà son plus ardent désir.

Le 3 juillet 1700, ce vœu est enlin réalisé. Il a été convenu que Fentrevue aurait lieu secrètement, à Saint-Cloud. Pour dissimuler sa démarche, Mirabeau a ete coucher la veille hors Paris, à Auteuil, chez sa nièce, M""^ d'Aragon. F:t ensuite, il a été conduit mystérieusement à l'endroit designé pour le rendez-vous politique. C'est, d'après le récit dj M"'^ (Sampan, non point un appartement du palais, comme Ta dit M. de Lacretelle, mais le rondpoint sur les hauteurs du jardin particulier de la reine, à Saint- Cloud.

Voilà donc le tribun et la souveraine face à face. Voilà cet entretien où la royauté de la naissance et la royauté du génie éprouvent, en se contemplant, un frisson réciproque. Il est donc là cet homme que la reine, depuis plus d'un an, considérait comme un objet de terreur, une sorte d'antéchrisî, celui qu'elle appelait le monstre. Il y a neuf mois à peine, on le lui avait dépeint comme un être farouche, dirigeant des bandes de brigands venus de Paris à Versailles pour la tuer. C'était une calomnie, mais elle y avait cru. Elle se rappelait ses gardes du corps assassinés en la défendant; son palais, sa chambre à coucher, envahis par des cannibales, qui demandaient satéte. Iille entendait toujours l'écho sinistre des cris furieu.x, des cris de mort, et à tous ces souvenirs se rattachait, comme un fantôme, la menaçante ima^e de Mirabeau. Ht maintenant elle l'a devant elle, cet homme à la laideur terrible, aux yeux remplis d'éclairs, à la stature haute, épaisse et carrée, à la tète forte, bien au delà des proportions ordinaires, tète grossie par une chevelure énorme, une chevelure qui ressemble à la crinière d'un lion.

Le voilà, ce Titan de la parole, cet Atlas qui porterait un monde ! Et qui donc sera le plus intimidé de cette rencontre, la reine ou le tribun ? C'est lui, c'est lui surtout qui est enui, lui qui a

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le saisissement de l'admiration, du respect. Orateur formidable, vous qui, à la tribune, avez Tair d\n pétrir le marbre avec vol mains de géant; vous dont la voix surnaturelle, ressemble au clairon du jugement dernier; vous qui, à votre gre, déchaînez ou calmez les tempêtes, toutes les fureurs des foules expireraient impuissantes à vos pieds, et le frôlement de la robe d'une femme, le son de sa voix vous font tressaillir î

Douce, bienveillante, auguste, la reine aborde le tribun avec ■ cette grâce suprême dont elle a le secret: « Auprès d'un ennemi ordmaire, lui ditelle, auprès d'un homme qui aurait jure la perte de la monarchie, sans apprécier l'utilité dont elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée, mais quand on parle à un Mirabeau... >

J-.t Marie-Antoinette continue ainsi du ton le plus affable, et chacune de ses paroles pénètre Mirabeau jusque dans le fond de 1 àme. Ah : combien la présence de cette reine si belle, si noble, si malheureuse, llatte plus le Demr.sthcne français que tous 'les triomphes de la tribune, que tous les enivrements de la popularité! Comme il préfère le moindre mot sortant de cette bouche sacrée à toutes les exclamations les plus enthousiastes, à tous les applaudissements les plus frénétiques de l'Assemblée nationale. Oh ! lui, du moins, il ne se trompe pas comme le cardinal de Rohan. Ce n est pas une fausse reine qui est là dans le bosquet. C'est la vraie Marie-Antoinette, c'est la lille des Césars d'Allemagne, l'enfant de la grande Marie-'lherèse, la femme du descendant de Henri IV et de Louis XV), la reine de Erance et de Navarre! Recevoir d'une pareille femme un bonaccueil,quel honneur, quelle rehabilitation ! Mirabeau est content de lui-même. "Il s'exalte. 11 se sent heureux, lous ses remords ont disparu. Tout ce qui dans son passe était mauvais n'est plus qu'un rêve. 11 commence unj carrière nouvelle, il ne doute plus de l'avenir. Plein d'espcrance et plein de 101, c est avec une conviction profonde qu'il s'écrie, en quittant la reine : « Madame, la monarchie est sauvée! »

LOUIS XVI, par Callett (Musée de Versailles)

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