‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 13 sur 105 · LA FETE DE LA FÉDÉRATION · texte numérisé non relu

LA FETE DE LA FÉDÉRATION

que Moïse leur apporta du Sinaï. Et cependant, comme cela arrivait presque toujours au temps de la Révolution, une inquiétude secrète se mêlait aux espérances et aux joies les plus illimitées.

Quelques jours avant la fête, le duc d'Orléans, venant d'Angleterre, où il séjournait depuis les journées d'Octobre, dans une sorte d'exil déguisé sous le nom de mission diplomatique, était arrivé à Paris, et avait paru, le soir, au château. Cette arrivée inattendue jeta l'alarme dans les esprits. On crut que le duc, mal reçu par le roi, et presque insulté par la cour, allait organiser un grand complot. Le peuple, toujours crédule, ajoutait foi aux fables les plus contradictoires. Conservateurs et révolutionnaires se prêtaient mutuellement les projets les plus épouvantables. Au dire des uns, une insurrection aurait lieu dans Paris; on massacrerait au Champ-de-Mars les députés de la noblesse; on ôterait la couronne à Louis XVI, on mettrait le duc d'Orléans sur le trône. Au dire des autres, la contre-révolution allait éclater, on égorgerait les patriotes, on fusillerait les membres les plus populaires de l'Assemblée nationale, on brûlerait les faubourgs, et Louis XVI rentrerait du Champ-de-Mars aux Tuileries en monarque absolu. Cette panique dura peu. La foule, toujours mobile, n'eût bientôt plus aucune espèce de crainte, et, s'occupant des préparatifs de la fête avec une activité, une passion qui tenait du délire, elle s'abandonna tout entière aux pensées de confiance et de joie.

Douze mille ouvriers travaillaient sans relâche à l'arrangement du Champ-de-Mars, où Ton devait, au moyen de terrassements circulaires, former un gigantesque amphithéâtre, dont les gradins pourraientcontenir trois cent mille spectateurs. C'était là un travail immense. Comme on craignait de ne pouvoir pas l'achever pour le 14 juillet, et comme on tenait essentiellement à cette date révolutionnaire, les districts invitèrent, au nom de la patrie, tous les bons citoyens à se joindre aux ouvriers du Champ-de-Mars, avec des pelles et des brouettes. Cette invitation, conforme aux idées de civisme de l'époque, excita l'enthousiasme général. Par

mode, par engouement, plus encore que par patriotisme, tout le monde se fit un plaisir et un devoir de travailler.

Le jour qui s'approche, c'est, au dire de Camille Desmoulins, < le jour de l'affranchissement de la servitude d'b^gypte et du passage delà mer Rouge; c'est le premier jour de l'an L'' de la Liberté; c'est le jour prédit par le prophète Ézéchiel, c'est le jour des destinées, c'est la grande fête des lanternes' >. Patriotes de toutes classes, hommes et femmes, vieillards et enfants, riches et pauvres ; qui de vous ne voudrait travailler à préparer l'éclat d'une telle solennité? Venez donc, venez tous, venez former cet atelier gigantesque, où, comme dit le marquis de Ferrières, « la courtisane échevelée se trouve à côté de la vierge pudibonde, où le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le portefaix avec le petit-maître du Palais-Royal ; où la robuste harengère pousse la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs >.

Le sensible Camille Desmoulins s'attendrit devant les jeunes filles qui ont les mains calleuses par patriotisme. « Ah ! que du moins, s'écrie-t-il, le lien trop dur du tombereau ne blesse pas les seins délicats de cette vierge î Qu'il ne mette pas ces deux témoins fidèles dans l'impuissance de déposer du vœu secret de son cœur! > « C'est le ballet de la réunion des ordres, > dit encore Camille Desmoulins. C'est comme une grande kermesse. On travaille en chantant. Les tavernes ambulantes, les boutiques portatives ajoutent à l'animation du tableau. Entendez-vous les lazzis, les chansons, le bruit des tambours, des fanfares, des bêches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent et qui s'encouragent ? Voyez-vous ces séminaristes, ces chartreux qui ont quitté leurs cloîtres pour venir au rendez-vous civique ? Voyez-vous ces marquises qui dégantent leur main pour serrer celle des charbonniers? On raconte que Saint-Just, traînant une brouette, a rencontré la comtesse Du Barry qui avait une pelle à la main. Un vieil invalide du temps de Louis XIV travaille avec sa jambe de bois. Quelle activité parmi ces cent cinquante mille

-MARIE-ANTOINETl E AUX lUlLEKŒS

l.A KKTK Dïi LA lEDKRATION

ouvriers volontaires qui s'agitent ! Tant de zèle aboutit au résultat qu'on a voulu. Les terrassements s'achèvent. Le Champde-Mars est prêt. Que les patriotes se réjouissent I Voilà le 14 juillet, le grand jour !

Les fédérés, rangés par départements sous quatre-vingt-trois bannières, se sont réunis, dès l'aurore, sur la place de la Bastille. Les députés, des troupes de ligne, ceux des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des tambours, des groupes de chanteurs, les drapeaux des sections ouvrent et ferment la marche. L'immense cortège traverse les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Samt-Honoré. Arrivé aux Tuileries, il reçoit dans ses rangs la municipalité et l'Assemblée. Puis il poursuit sa route par le cours la Reine et entre au Champ-de-iMars par le pont de bateaux qui a été construit sur le fleuve. Au bout du pont s'élève un arc de triomphe où on lit les devises suivantes :

Nous ne vous craindrons plus, subalternes tyrans, Vous qui nous opprimiez sous cent noms différents.

Les droits de l'homme étaient méconnus depuis des siècles ; ils ont été rétablis pour l'humanité entière.

Le roi d'un peuple libre est seul un roi puissant.

On lit aussi cette autre devise, qui ne sera pas assez méditée :

Vous chérissez cette liberté, vous la possédez maintenant ; montrez-vous dignes de la conserver.

Trois cent mille spectateurs sont entassés sur les amphithéâtres latéraux. Depuis six heures du matin ils sont à leur place. Le temps est mauvais. Les averses produisent un effet singulier. Dès qu'il pleut, des milliers de parapluies aux couleurs diverses se déploient, et modifient le coup d'œil des talus. Les fédérés, dégoûtant d'eau et de sueur, n'ont ni moins d'entrain, ni moins de gaieté. Pour passer le temps, les premiers arrivés se mettent à

danser des farandoles. Ceux qui suivent se joignent à eux, formant une ronde qui embrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars. Les fédérés ne se contentent pas de la danse, ils exécutent entre eux des combats simulés: villes contre campagnes, départements contre départements, Provençaux contre Flamands, Lorrains contre Bretons. Ces petites guerres se terminent par des accolades fraternelles. Et les danses recommencent de plus belle.

Les spectateurs ravis battent la mesure et applaudissent. Les étrangers s'écrient : < Voyez ces diables de P'^rançais qui dansent, même quand il pleut à verse. > Qu'importe le mauvais temps, si le soleil brille dans les cœurs ! Enfin le cortège tout entier vient d'entrer au Champ-de-Mars. Les jeux cessent, et chaque fédéré va rejoindre sa bannière.

L'enceinte du Cirque, du côté des bâtiments de l'École militaire, est fermée par une grande galerie ouverte, ornée de draperies bleu et or, au milieu de laquelle il y a un pavillon destiné pour le roi. Derrière le trône est une tribune particulière pour la reine, le dauphin et les princesses de la famille royale. Le souverain n'étant plus que souverain à moitié, avant de ne plus l'être du tout, on a placé à côté de son trône, à trois pieds de distance, à la même hauteur, sur la même ligne, un autre fauteuil de même grandeur, couvert de velours bleu d'azur et semé de Heurs de lis d'or : c'est le fauteuil destiné au président de l'Assemblée nationale. Un vaste autel s'élève au milieu de l'immense espace que les amphithéâtres circulaires enveloppent. Il est haut de vingt-cinq pieds. On y monte par quatre escaliers terminés par une plateforme, oi:i, dans des cassolettes antiques, on brûle de l'encens. Sur la façade méridionale de cet autel, on lit ces deux distiques :

Les mortels sont égaux ; ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait leur différence.

La loi dans tout État doit être universelle,

Les mortels, quels qu'ils soient, sont éi;aux devant elle.

marie-ant(jinlttl: aux tuileries

LA fi:te de i.a fédération

Sur la face opposée on aperçoit des figures d'anges sonnant de la trompette, avec ces inscriptions :

Songez aux trois mots sacrés : la Nation, la Loi, le Roi. La Nation, c'est Vous. La Loi, c'est encore Vous. Le Roi, c'est le gardien de la Loi.

Sur le côté qui fait face à la Seine, on distingue une image de la Liberté et un Génie planant dans les airs, avec une banderole où est écrit : Constitution.

Trois cents prêtres, revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores, couvrent les marches de lautel. C'est Talleyrand, évêque d'Autun, membre de l'Assemblée nationale, qui va dire la messe. Loflice commence. Le ciel, par un hasard heureux, se découvre. Le soleil reparaît. Les cantiques, les musiques militaires, les salves d'artillerie se mêlent à la voix de l'évêque. A l'élévation, les tambours battent aux champs. Les clairons sonnent. Toute la foule est à genoux. La messe finie, La Fayette descend de son cheval blanc, se rend au pied des galeries oij sont placés le roi, la famille royale, les ministres, les membres de l'Assemblée nationale, monte les cinquante marches conduisant au trône de Louis XVI, et prend les ordres du souverain, qui lui remet la formule du serment décrété. Se dirigeant ensuite vers l'autel, La Fayette va y déposer son épée, et, monté sur le point le plus éminent, il donne le signal du serment, en agitant un drapeau dans les airs.

Les cent pièces d'artillerie, les deux mille instruments de cuivre, les centaines de milliers de spectateurs, tout se tait. Seule, dans ce religieux silence, une voix se fait entendre ; c'est la voix de La Fayette. Une main sur le cœur, l'autre levée vers le ciel, il prononça ces paroles : « Nous jurons d'être à jamais fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi; de protéger, conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsis-

tances dans l'intérieur du royaume, la perception des contributions publiques, sous quelques formes qu'elles existent, de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. >

Alors tous les bras se lèvent, toutes les épées s'agitent, une immense clameur retentit : < Je le jure. > Les bouches à feu des municipalités voisines proclament le serment aux plus éloignées, qui, à leur tour, parleur artillerie, le transmettent avec la rapidité de l'éclair jusqu'aux extrémités de la France, de la France transformée tout à coup en un Champ-de-Mars immense, où vingtcinq millions de Français fédérés jurent au même instant de défendre la Loi, d'être fidèles au souverain, de vivre et de mourir pour la patrie. Louis XVI se lève et prononce ces mots d'une voix forte : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte constitutionnel de TFtat à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi. > La reine prend le dauphin dans ses bras, et, le présentant au peuple : « Voilà mon fils, dit-elle; il se réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentiments. > De toutes les poitrines sortent ces cris, répétés avec un enthousiasme frénétique : «Vive le roi ! vive la reine ! vive M. le dauphin ! > Le temps s'est complètement remis. Plus de nuages. Le soleil brille de tout son éclat.

Qui ne renaîtrait à l'espérance, devant cette manifestation colossale, devant ce délire de bienveillance et d'apaisement ? L'optimiste est dans l'air. C'est un courant irrésistible. Comment être sévère pour les illusions généreuses de l'infortuné Louis XVI, quand ces illusions-là, ce ne sont point celles d'un monarque, mais bien celles de tout une nation ? C'est l'heure où l'on regarde la monarchie comme la meilleure des républiques. On s'extasie sur les mérites, les vertus du roi patriote. C'est comme un tableau de Greuze qui se transformerait tout à coup en une fresque incommensurable. On dirait que l'ancien régime et la Révolution, à tout jamais réconciliés, se donnent le baiser de paix, et s'embrassent sincèrement dans une cordiale étreinte. Des frères unis avec

MAIUE-ANTOINKTTK AUX TUn.KHlF.S

tendresse autour dun père de famille exemplaire, voilà le tableau que présente le Champ-de-Mars. Malheur à qui, dans cette foule innombrable, risquerait un seul mot de doute sur l'avenir! Malheur à qui aurait la té-mérité de ne pas croire à la résurrection de ^à^e d'or !

Un Je Ik'um à i^rand orchestre vient de terminer la cérémonie. Il est cinq heures du soir. Les fédérés, en bon ordre, se rendent au château de la Muette, où les attend un immense repas servi dans les allées du parc. 11 faut avouer que leur journée n'aura pas laissé que d'être laborieuse. Debout depuis l'aurore jusqu'au milieu de la nuit, ils ont été à pied de chez eux à la place de la Bastille, de la place de la Bastille au Champ-de-Mars, duChampdc-Mars à la Muette, de la Muette dans leurs loi^^ements. Ils ont dansé, crié, chanté, reçu des torrents de pluie d'orage. Va cependant ils sont ravis, enthousiasmés jusqu'au septième ciel. Il faut convenir que celte i;énération vii^oureuse, qui allait, quelques années plus tard, faire tant d'action d'éclat, tant de prodiges sur tous les champs de bataille d'Kurope, bravait la fatigue et le danger avec une ardeur et un entrain qui lui feront pardonner bien des fautes.

Les réjouissances durèrent plusieurs jours. Il y eut, à la barrière de rÉtoile, une grande revue passée par le roi. La reine y assista en calèche découverte avec le dauphin et Madame Elisabeth. Elle parlait avec une exquise allabilité à ceux qui l'approchaient, et plus d'un fédéré eut l'honneur de baiser sa main. Le soir, la municipalité donna une grande fête populaire. Les deux principaux endroits de réunion étaient la place de la Bastille et les Champs-Elysées. Sur le terrain de l'ancienne prison, il y avait bal, et on lisait cette inscription : < Ici Ton danse. > Dans la soirée, aucune voiture ne pouvait circuler. Tout le monde devait aller à pied. Tout le monde était heureux de se faire peuple.

Les Champs-Elysées présentaient un aspect féerique, avec leurs cordons de lumières pendants à tous les arbres, leurs guirlandes de lampions, leurs pyramides de flammes. Ce fut aux

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