‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 14 sur 105 · LA FI>TE DK I.A FÉDÉRATION · texte numérisé non relu

LA FI>TE DK I.A FÉDÉRATION

Champs-Klysées, dit le marquis de Ferrières, que les hommes sensibles jouirent avec le plus de satisfaction de la fête. Le bourgeois avec sa famille mangeait, causait, se promenait et sentait doucement son existence. Ici des jeunes filles et des jeunes garçons dansaient au son de plusieurs orchestres disposés dans les clairières... Une joie douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les yeux, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les champs-élysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes, errantes sous les arbres de ces belles allées, augmentaient encore Tillusion. >

O rêves trop vite évanouis ! Chimères que va faire disparaître la terrible réalité î Fêtes étranges, où la pacification est à la surface, où les passions, les haines, subsistent dans les profondeurs. Au milieu de ces idylles, de ces églogues gigantesques, Tenvie et les rancunes percent encore. On chante le Ça ira :

Ça ira, ça ira.

Les aristocrates à la lanterne.

Ça ira, ça ira, Les aristocrates, on les pendra I

Pour un observateur sagace, il serait facile de prévoir qu'aux trois mots : Liberté, Égalité, Fraternité, on ajoutera bientôt ce complément de la formule : « Ou la mort. > On prélude à la messe par des farandoles. David, se disent sans doute les patriotes, dansait bien devant Tarche. Pourquoi ne danserait-on pas devant l'autel de la Fédération? N'importe! Ce mélange de civisme et de religion n'est pas de bon aloi. Un ecclésiastique tel que Tévêque d'Autun ne semble pas l'homme fait pour appeler sur la foule réunie au Champ-de-Mars les bénédictions du Seigneur. Il y a plus, dans tout cela, de mythologie que de christianisme.

Optimistes, ne vous réjouissez pas. Encore un peu de temps, ces honnêtes royalistes, ces gens sensibles, qui, avec les fédérés de Béarn, viennent de verser pieusement des larmes de tendresse

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au pied de la statue de Henri IV, pousseront des cris de fureur autour de Téchafaud de son descendant.

Quels sont les trois hommes qui ont été le plus en vue dans la fête du Champ-de-Mars ? Un roi, un général et un évêque. Le roi, c'est le futur martyr; le général, c'est le futur captif d'Olmultz ; l'évêque, c'est le futur proscrit, c'est le prêtre qui jettera aux orties sa chasuble, sa crosse et sa mitre. La messe que ce pontife a célébrée ne portera bonheur ni à Louis XVI ni à la France !

LE DOUBLE ROLE DE MIRABEAU

L'impression que Mirabeau avait rapportée de son entrevue avec Marie-Antoinette était profonde. La vision royale restait dans ses yeux, dans son cœur, comme un éblouissement. Il pleurait de remords à la pensée qu'il avait pu être regardé autrefois comme l'ennemi de cette belle souveraine. Il pleurait de joie en se disant que, désormais, il en serait le défenseur, le chevalier. Quelques soupçons planèrent dans le public au sujet de cette conversion subite du fameux tribun. Un article publié dans le journal de V Orateur du Peuple le dénonça comme ayant fait une course à Saint-Cloud, en insinuant qu'il avait dû voir la reine. Mirabeau avoua qu'il avait effectivement fait une course hors de Paris, pour aller voir sa nièce. M"' d'Aragon, mais que l'entrevue de Saint-Cloud était purement imaginaire. Les choses en restèrent là, après qu'on eut toutefois, pendant quelques jours, crié dans les rues de Paris : « La grande trahison du comte de Mirabeau. >

Allumer l'incendie et l'éteindre, déchaîner et calmer la tempête, être révolutionnaire, puis gouvernemental ; destructeur, puis conservateur, c'est le rêve des ambitieux qui croient pouvoir jouer avec les passions humaines, comme un jongleur indien avec ses boules, et qui, bien souvent, s'imaginent être encore les mai-

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LE DOUBLE ROLE DE MIRABEAU

très des événements, quand, en réalité, ils n'en sont plus que les esclaves. Mirabeau eut, pendant quelques mois, la possibilité de jouer un double rôle, sans que son masque lui eût été arraché du visage ; mais s'il avait vécu plus longtemps, la dissimulation n'aurait pu continuer et le grand homme acculé aurait été, bon gré mal gré, sommé de choisir entre les deux personnages qui s'étaient incarnés en lui, le royaliste et le tribun.

Tous les hommes énergiques, quels qu'ils soient, ont des instincts de gouvernement, et leur objectif, s'ils espèrent arriver au pouvoir, c'est l'ordre, c'est la domination. Pour la plupart des grands agitateurs, la révolution n'est pas un but, c'est un moyen, et il y a bien peu de démagogues qui ne souhaiteraient d'être tout-puissants. L'idéal de Mirabeau, c'était de devenir le ministre dirigeant d'un roi incontesté, ministre fort, broyant sous sa main de fer toute résistance, et disant, d'une voix absolue, au flot révolutionnaire : « Tu n'iras pas plus loin. >

Un journal socialiste, qui se publie à Verviers a pris pour titre : le Mirabeau. Ce journal n'est sans doute pas bien au courant du rôle que le célèbre tribun joua dans les derniers mois de sa vie. Je doute que les démocrates d'aujourd'hui soient disposés à donner leur approbation aux idées et aux principes qu'il professa. Il est curieux de rappeler comment, sinon à la tribune, du moins dans son for intérieur, le plus grand orateur de la Révolution française jugeait Paris, l'Assemblée, la garde nationale.

Le désir de la réaction allait jusqu'au machiavélisme dans l'esprit du tribun, devenu l'agent secret de la cour. Il voulait tendre des pièges à l'Assemblée, la rendre victime des fautes et des violences qu'elle commettrait. Il en venait à faire partie de cette école qui, dans toutes les époques troublées, émet l'espoir que le bien doive naître de l'excès du mal. Il eut deux politiques, deux visages. Sa vie fut tenue en partie double : d'un côté, le révolutionnaire ; de l'autre, le royaliste. L'équilibre qu'il parvenait à conserver était une sorte de miracle. Il y avait dans ce puissant jouteur tant de force, tant d'habileté, tant d'éloquence,

que ses adversaires eux-mêmes n'osaient pas le soupçonner. Sa popularité ressemblait à un chêne robuste, qui défiait les vents et la foudre.

Malgré tout, ce double rôle a quelque chose d'essentiellement pénible, et quand on pense que le même homme qui vient, à la tribune, de fulminer des invectives démagogiques, rentre chez lui pour se mettre à sa table de travail, et rédiger mystérieusement ses notes pour la cour, on souffre d'une duplicité qui aurait besoin, pour être excusée, de ne pas recevoir son salaire. Assurément, Mirabeau poursuit un plan que sa conscience approuve. Mais il n'en est pas moins, malgré tout son génie et toute sa gloire, un homme qui a besoin de se cacher, un homme qui touche des fonds secrets, un homme qui serait perdu devant l'opinion publique, si la lumière se faisait tout à coup sur ses écrits et ses actions. Comme tous les gens de talent auxquels leur conscience reproche quelque chose, il est à la fois orgueilleux et humble : orgueilleux quand il est en scène, humble quand il rentre en luimême. Si fortes que puissent être ses épaules d'Atlas, son double rôle lui pèse comme un fardeau intolérable. Il voudrait pouvoir être lui-même, à la face des hommes et de Dieu.

Interrogeons le fond de son âme. Voyons-le tel qu'il est. Demandons-lui ses jugements sur les hommes et les choses. Parisiens, voici ce qu'il dit de votre ville, si fière d'elle-même : < Jamais autant d'éléments combustible^ et de matières inflammables ne furent rassemblés dans un seul foyer. Cent folliculaires dont la seule ressource est le désordre, une multitude d'étrangers indépendants qui soufflent la discorde dans tous les lieux publics... ; dans les deux classes, la lie de la nation, dans les classes les plus élevées, ce qu'il y a de plus corrompu, voilà ce qu'est Paris. Cette ville connaît sa force. Elle l'a exercée tour à tour sur l'armée, sur le roi, sur les ministres, sur l'Assemblée. Il est certain que Paris sera la dernière ville du royaume où Ton remettra la paix. Il faut donc ruiner son influence dans les provinces, faire craindre ses projets, dévoiler les dépenses de tout genre qu'elle occasionne

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et faire désirer qu'une seconde législature soit placée dans une ville où son indépendance et la liberté du roi soient mieux assurées. > (47e note à la cour, 23 décembre 1790). Partisans de la garde nationale, voici ce que Mirabeau, dans la môme note, dit de cette institution : « Je considère la garde nationale de Paris comme un obstacle au rétablissement de l'ordre... Cette troupe est trop nombreuse pour prendre un esprit de corps, trop unie aux citoyens pour jamais leur résister, trop facile à corrompre, non en masse, mais individuellement, pour n'être pas un instrument toujours prêt à servir les factieux. >

Vous qui vous inclinez devant le système parlementaire, voulez-vous savoir comment Mirabeau demande qu'on traite l'Assemblée nationale : < J'ai déjà indiqué, dit-il, toujours dans la même note, plusieurs moyens d'attaquer l'Assemblée. Je les réduis principalement à ceux-ci : lui laisser rendre tous les décrets qui peuvent augmenter le nombre des mécontents ; l'engager à détruire les municipalités des campagnes, à changer l'organisation de celles des villes, à réprimer les administrations des départements ; lui faire adresser des pétitions populaires sur des points que l'on sait n'être pas dans ses principes; la pousser de plus en plus à usurper tous les pouvoirs ; appesantir ses discussions sur des objets inutiles ; lui faire proposer, par la minorité, les motions les plus populaires, pour qu'elle les rejette ou les modifie ; prolonger sa session jusqu'à ce que les abus du nouvel ordre judiciaire et la difficulté d'asseoir l'impôt soient parfaitement connus ; lui faire part chaque jour de l'embarras d'exécuter ses lois, et lui demander de les expliquer elle-même; enfin, dans le même temps, ne négliger aucune occasion d'augmenter la popularité delà reine et du roi. Il n'y a point à balancer ; si cette Assemblée sort triomphante de sa carrière, le thermomètre de l'opinion publique ne laisse plus aucun espoir. >

Agent dévoué de la cour, Mirabeau insiste ainsi sur l'importance des conseils qu'il lui donne :

« On peut tout espérer, si mon plan est suivi ; et, s'il ne l'est

LE DOUBLE ROLE DE MIRABEAU

pas, si cette dernière planche de salut nous échappe, il n'est aucun malheur, depuis les assassinats individuels jusqu'au pillage, depuis la chute du trône jusqu'à la dissolution de l'empire, auquel on ne doive s'attendre. Hors ce plan, quelle ressource peut-il rester? La férocité du peuple n'augmente-t-elle pas par degrés ? Ne fait-on pas espérer au peuple le partage des terres?... Dans l'Assemblée nationale, le vertige et le fanatisme peuvent-ils être poussés à un plus haut point? Malheureuse nation! 'Voilà où quelques hommes, qui ont mis l'intrigue à la place du talent, l'ont conduite! Bon roi, mais faible! reine infortunée, voilà l'abîme affreux où le flottement entre une confiance trop aveugle et une méfiance exagérée vous ont conduits ! Un effort reste encore aux uns et aux autres; mais c'est le dernier. Soit qu'on y renonce, soit qu'on échoue, un voile funèbre va couvrir cet empire. Quelle sera la suite de sa destinée ? Où sera porté ce vaisseau frappé par la foudre et battu par l'orage? Je l'ignore, mais si j'échappe moi-même au naufrage public, je dirai toujours avec fierté, dans ma retraite : Je m'exposai à me perdre pour les sauver tous, ils ne le voulurent pas. >

Nous venons de voir, dans Mirabeau le conservateur à outrance, le réactionnaire ardent, l'homme d'ordre, de discipline, d'autorité, le royaliste zélé, convaincu, enthousiaste. Eh bien ! à la tribune, il lui arrive souvent encore de conserver les allures révolutionnaires. S'agit-il de l'affaire du pavillon tricolore à arborer, au lieu du drapeau blanc, sur les vaisseaux de l'État, ou du pillage de l'hôtel de Castries par le peuple, ou de quelque autre question brûlante, le démagogue, l'agitateur reparaît tout à coup. Enivré par les applaudissements qui accueillent son ardente parole, il redevient l'idole des foules, et savoure sa popularité. Semblable aux grands acteurs qui, tour à tour, jouent avec un égal talent et une égale conviction deux rôles différents, il oublie peut-être pour un moment qu'il est réactionnaire, ennemi de l'Assemblée nationale, agent secret des Tuileries. Il est comme ces avocats consommés qui se sentiraient assez d'adresse et d'élo-

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quence pour plaider à la fois et leur cause et la cause adverse. Dans cette nature fougueuse, exubérante, il y a place pour la Révolution et pour la contre-Révolution. 11 est la machine et le frein. Il est le torrent et la digue.

O puissant orateur, amusez-vous de votre génie î Que votre éloquence vous donne, sinon des joies de patriote, du moins des joies d'artiste ! Faites-vous applaudir par cette Assemblée, qui ne se doute guère que vous êtes l'homme qui la combattez le plus ! Écoutez- vous parler ! Que le son majestueux de votre voix charme vos propres oreilles ! Que le souffle entraînant de vos discours vous soulève de terre ! Tout cela ne durera plus bien longtemps. Vous et la monarchie, vous êtes condamnés à une fin prochaine. Votre popularité ne pourra rien pour le salut de la France. Vous qui ne désiriez naguère que tempêtes et naufrages, c'est en vain aujourd'hui que vous vous faites pilote. La mer est trop mauvaise, l'orage trop formidable, et vous n aurez pas plus raison de la Révolution que de la mort. Que l'équipage tremble donc ! C'est bien inutilement que vous essayez de le sauver. 11 est trop tard.

LE DÉPART DE MESDAMES

Le vide s'était fait parmi les serviteurs du roi. Les plus ardents soutiens de la monarchie n'étaient plus là pour la défendre. Par un faux point d'honneur, les royalistes se glorifiaient d'abandonner leur souverain, les militaires se vantaient de déserter le champ de bataille. Les femmes de la cour méprisaient les jeunes gens qui n'émigraient pas. Les gentilshommes partaient comme pour un rendez-vous de patriotisme et de fidélité monarchique. Ceux qui restaient en France osaient à peine se montrer. Les grandes dames leur envoyaient des quenouilles, symbole de lâcheté. On émigrait par mode, par vanité, par gloriole. On disait que les frères du roi savaient mieux que personne ce qui convenait à son service, et que, s'ils avaient cru devoir se rendre à l'étranger, c'est que là était la place de la fidèle noblesse. On ajoutait qu'on n'aurait qu'à montrer son panache pour réduire en poudre l'impertinente Révolution. « Il y en a pour quinze jours, » disait les premiers fugitifs.

Louis XV, toujours faible et flottant, n'avait le courage ni d'approuver, ni de désavouer l'émigration. Officiellement, il la blâmait; au fond, il espérait pouvoir l'utiliser. 11 y avait non seulement des parents, des amis et des serviteurs, mais des agents.

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LE DÉPART DE MESDAMES

Elle lui inspirait tour à tour et des craintes et des sympathies. Il y voyait tantôt un danger, tantôt une dernière chance de salut. A tel moment il critiquait les émigrés, à tel autre il aurait voulu se trouver au milieu d'eux. Le souverain les traitait peut-être de conspirateurs; mais Thomme, le mari, le père se disait que ces conspirateurs-là pourraient bien devenir les sauveurs de sa femme et de ses enfants. Ne sachant pas bien ce qu'il voulait, Tinfortuné monarque était tiraillé en sens divers. Lui, le meilleur^ le plus honnête homme de son royaume, il en arrivait à jouer un double rôle, à incarner en lui deux rois contradictoires : le roi tricolore et le roi blanc. Ah î malheur aux époques où il y a incertitude sur la notion du droit, où la conscience, la vertu, le patriotisme interrogés ne savent quoi répondre ! Heureux les peuples chez lesquels on peut servir, régulièrement et sans hésitations, sa patrie, où le devoir est précis, incontestable, incontesté, où le même fait n'est pas qualifié en même temps de chose loyale et de chose criminelle, de fidélité et de trahison !

Tout en désavouant l'émigration, la cour était en rapports secrets avec elle. De là des inquiétudes, des soupçons qui agitaient la foule, et lui faisaient jeter des regards anxieux, de l'autre côté des frontières. On avait le pressentiment que Louis XVI s'enfuirait de Paris, et le même peuple qui rendait la famille royale si malheureuse ne pouvait s'habituer à l'idée de la voir partir. C'est ce qui explique Textrême émotion qui se produisit, lorsque les tantes du roi quittèrent Bellevue pour se rendre à Rome. On tenait peu à ces princesses, qui vivaient dans une sorte de retraite, et ne jouaient aucun rôle politique. Mais on craignait que leur départ ne fut le signal de celui du roi et de la reine. La résolution adoptée par Mesdames avait, en outre, pour conséquence de rappeler l'attention publique sur cette question brûlante de Témigralion, qui était l'une de celles dont l'imagination populaire se montrait le plus vivement frappée.

Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, tantes de Louis XVI, avaient essayé de se faire oublier, depuis la Révolu-

tion. Elles vivaient retirées dans leur château de Bellevue, ne s'occupant que d'œuvres charitables, mais regrettant l'ancien régime et partageant toutes les idées des émigrés. Comme leur père, elles avaient l'horreur des opinions nouvelles, et soit en fait de religion, soit en fait de politique, elles étaient profondément dévouées aux principes rétrogrades. Lorsque la Révolution s'accentua, le séjour de la France leur devint insupportable. Elles n'eurent plus qu'une idée : s'éloigner d'une terre souillée par le désordre, et aller s'agenouiller à Rome, dans la basilique de Saint- Pierre, pour s'y recueillir et prier.

Louis XVI ne crut pas devoir s'opposer à ce désir dé ses tantes. Leurs passeports furent signés, et avis fut donné de leur prochaine arrivée au cardinal de Bernis, ambassadeur de France à Rome. Elles allaient partir quand, le 3 février 1791, une dénonciation anonyme annonçant leur résolution fut transmise au club des jacobins. Aussitôt grand émoi, fureur contre la cour, indignation des patriotes. Une députation du corps municipal se rendit à l'Assemblée et aux Tuileries pour se plaindre. < J'ai déjà répondu à la municipalité, dit Louis XVI, que mes tantes, étant maîtresses de leurs personnes, avaient le droit d'aller partout où bon leur semblait. Je connais trop leur cœur pour croire qu'on puisse concevoir des inquiétudes sur les motifs de leur voyage. >

Les mégères du Palais royal, qui, chaque soir, se rassemblaient dans le jardin, convinrent qu'elles se transporteraient à Bellevue, pour s'y opposer au départ des princesses. Mesdames, averties de l'approche de ces hordes menaçantes, partirent sans prendre le temps de terminer leurs préparatifs. Le soir du 19 février, elles quittèrent brusquement le château de Bellevue, dans la voiture d'une dame qui était venue leur rendre visite. Quand les femmes de Paris arrivèrent, leur fureur de trouver le château vide fut extrême. Elles voulurent se venger en s'opposant du moins au départ des fourgons qui contenaient les bagages. Le général Alexandre Berthier (le futur prince de Wagram) les en empêcha.

marie-antoinettp: aux tuileries

Mais il les laissa pénétrer dans les appartements, vider les caves et se vautrer dans les lits des princesses.

Le langage des journaux révolutionnaires fut un mélange de colère et de dédain. La Chronique de Paris publiait cet article ironique :

€ Deux princesses, sédentaires par état, par âge et par goût, se trouvent tout à coup possédées de la manie de voyager et courir le monde. C'est singulier, mais c'est possible. Elles vont, dit-on, baiser la mule du pape. C'est drôle, mais c'est édifiant.

€ Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles et Rome. C'est très simple.

€ Mesdames, et surtout Madame Adélaïde, veulent user des droits de l'homme. C'est naturel.

« Elles ne partent pas, disent-elles, avec des intentions opposées à la Révolution. C'est possible, mais c'est difficile.

€ Les belles voyageuses traînent à leur suite quatre-vingts personnes. C'est beau. Mais elles emportent douze millions. C'est fort laid.

< Elles ont besoin de changer d'air. C'est l'usage. Mais ce déplacement inquiète leurs créanciers. C'est aussi l'usage.

« Elles brûlent de voyager (désir de filles est un feu qui dévore). C'est l'usage. On brûle de les retenir. C'est aussi l'usage. » Les Sabbats Jacobites ont un langage plus ironique encore. < Mesdames vont en Italie, dit ce journal, essayer le pouvoir de leurs larmes et de leurs charmes sur les princes de cette contrée. Déjà le grand maître de Malte a fait dire à Madame Adélaïde qu'il lui donnerait et son coeur et sa main, dès qu'elle serait hors de France, et qu'elle pourrait compter sur le concours de trois galères et de quarante-huit chevaliers jeunes et vieux. Notre Saint-Père se charge d'épouser Victoire, et lui promet son armée de trois cents hommes pour opérer une contre-Révolution. >

Le voyage de Mesdames fut pénible. A Moret, on voulut les arrêter, on cria : « A la lanterne ! » et ce ne fut que grâce à la protection de quelques cavaliers du régiment de chasseurs de

LE DÉPART DE MESDAMES

Lorraine qu'elles purent poursuivre leur route. Le 21 février, au moment où elles entraient à Arnay-lc-Duc, elles furent fa'itcs prisonnières par la municipalité de cette ville, qui décida que les deux princesses y resteraient tant que l'Assemblée nationale n'aurait pas décidé si elles devaient oui ou non continuer leur voyage. La question fut portée à Paris, au nom de la municipalité d'Arnay-le-Duc par un officier municipal ; au nom de Mesdames, par M. de Narbonne, leur chevalier d'honneur. En attendant une solution, les deux princesses restèrent internées dans une misérable chambre d'auberge.

L'Assemblée nationale discuta l'affaire. M. de Narbonne plaida très habilement la cause de Mesdames. < Le salut du peuple, dit Mirabeau, ne peut dépendre du voyage que Mesdames feront à Rome; tandis qu'elles se promèneront près des lieux où fut jadis le Capitole, rien n'empêchera l'édifice de notre liberté de s'élever à son faîte. > Le débat fut clos par le comte de Menou, qui s'écria : « L'Europe sera bien étonnée sans doute, lorsqu'elle apprendra que l'Assemblée nationale de France a passé quatre heures entières pour délibérer sur le départ de deux dames qui aiment mieux entendre la messe à Rome qu'à Paris. >

Conformément à l'avis de Mirabeau, l'Assemblée se prononça pour la liberté du voyage. A Arnay-le-Duc, il y eut émeute. La populace ne voulait pas tenir compte de la décision de l'Assemblée nationale. Les deux princesses furent retenues deux jours encore, et ce ne fut que le 3 mars, après onze jours de captivité, qu'elles purent enfin se remettre en route. Quand elles eurent franchi le pont de Beauvoisin, des huées s'élevèrent de la rive française, tandis que des salves d'artillerie les accueillaient sur le sol étranger. Elles ne se crurent en sûreté qu'une fois à Chambéry, où l'un des principaux officiers de la maison du roi de Sardaigne les complimenta au nom de son maître, et les installa au palais. A Paris, l'émotion avait été très grande. Le soir même du jour où l'Assemblée s'était prononcée en faveur de Mesdames, un amas d'émeutiers, de filles publiques, d'émissaires jacobins,

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envahit les cours et le jardin des Tuileries, en demandant, avec des cris de fureur, que le roi ordonnât à Mesdames de revenir immédiatement auprès de lui. La garde nationale accourut. On ferma les grilles du château. La populace ayant commandé aux soldats d'ôter les baïonnettes, les soldats refusèrent d'obéir à cette sommation. Six canons furent braqués contre la foule. < La douceur, dit Louis XVI, a toujours été le vœu de mon cœur; mais il faut savoir l'allier avec la fermeté et apprendre au peuple qu'il n'est pas fait pour dicter la loi, qu'il est fait pour y obéir. » La Fayette reçut Tordre de dissiper l'attroupement, et il y réussit.

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