LES CHEVALIERS DU POIGNARD
aussitôt un détachement de la garde nationale, et se dirige sur Vincennes avec ce détachement. Les habitants du faubourg Saint- Antoine montrent des dispositions hostiles, et les trois bataillons de ce faubourg refusent de marcher. Mais le commandant du bataillon des Capucins du xMarais, suivi d'un grand nombre de volontaires, pénètre jusqu'au donjon, et arrête le travail des démolisseurs. Soixante-quatre émeutiers qui résistent sont arrêtés. Au retour de cette expédition, qui a duré jusqu'à la nuit, des hommes apostés dans le bois de Vincennes tirent plusieurs coups de fusil sur Taide de camp de La Fayette, le prenant pour le général. Arrivée à la barrière du Trône, la garde nationale en trouve la grille fermée. Les faubouriens refusent de Touvrir. H faut que la cavalerie, soutenue par Tinfanterieet par douze pièces de canon, intervienne pour que force reste à la loi, et pour que les prisonniers puissent être conduits à l'Hôtel de Ville.
Le même jour, la séance de l'Assemblée nationale a été plus orageuse encore que de coutume, et Mirabeau a résisté à la tempête avec une énergie suprême. 11 s'est opposé, malgré toutes les clameurs, à une loi qu'on voulait porter contre l'émigration : < Cette popularité, a-t-il crié de sa voix de tonnerre, cette popularité que j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible roseau. Je l'enfoncerai profondément en terre, et je la ferai germer sur le terrain de la justice et de la raison... Je jure, si une loi d'émigration est votée, je jure de vous désobéir... Je prie les interrupteurs de se souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la combattrai partout où elle sera assise. >
La journée est remplie d'émotions. Pendant que les émeutiers voulaient démolir le donjon de Vincennes, et pendant que Mira- • beau était à la tribune, le château des Tuileries a été en proie aux plus vives angoisses. On répandait le bruit que l'insurrection s'organisait, et qu'elle allait violer le sanctuaire de la monarchie. Plusieurs gentilshommes, portant des armes sous leurs habits, sont venus spontanément au château pour y défendre la famille
royale. Ils pénètrent jusque dans les appartements du roi. Louis XVI se montre à eux : c Sire, lui disent-ils, c'est votre noblesse qui accourt auprès de votre personne sacrée. > Le souverain tempère leur zèle et répond qu'il est en sûreté.
En même temps, les têtes des révolutionnaires s'échauffent. Les gentilshommes venus aux Tuileries dans une pensée chevaleresque sont signalés comme des conspirateurs, dont le projet est d'assassiner les gardes nationaux. La Fayette, revenant de Vincennes, arrive au château, où il trouve une grande émotion. Une rixe vient d'avoir lieu. Les gardes nationaux de service ont insulté les gentilshommes, dont plusieurs ont été frappés et même blessés. Les uns ont été écartés à coups de crosse de fusil, les autres foulés aux pieds, d'autres traînés dans la boue. Le duc de Pienne et le comte Alexandre de Tilly sont parmi les plus maltraités. II y en a qui ont opposé une résistance énergique, notamment le marquis de Chabert, chef d'escadre, et le marquis de Beauharnais, membre de l'Assemblée nationale. Louis XVI a demandé à ses serviteurs de se désarmer. La Fayette leur en a donné l'ordre. Les gentilshommes déposent, en frémissant, leurs armes sur deux grandes tables placées dans l'antichambre du roi. Ces armes sont ensuite portées chez M. de Gouvion, major de la garde nationale, qui loge dans Tune des cours du château.
Le lendemain, La Fayette fait afficher une relation des événements de la veille. MM. de Duras et de Villequier, premiers gentilshommes de la Chambre, qui avaient autorisé Tintroduction des soi-disant conspirateurs dans le château, sont qualifiés dans cette relation de chefs de la domesticité. Ils donnent leur démission et quittent la France. La soirée du 28 février est parmi le peuple l'objet d'innombrables commentaires. A entendre tout ce qui se dit, les Chevaliers du poignard, c'est le nouveau nom qu'on donne aux serviteurs du roi, ne méditaient rien moins qu'une Saint-Barthélémy contre les patriotes.
Le Moniteur avait d'abord publié un récit succinct de l'incident. Le 5 mars, il publie une lettre de protestation, qui lui est
MARIK-ANTOINETTK AIX TUILEFUES
adressée par un garde national : « Vous moquez-vous de vos souscripteurs, y est-il dit, en leur donnant votre récit infidèle et plat de la soirée du 28 février aux Tuileries ? Comment ! lorsque sept à huit cents assassins, ci-devant chevaliers, vicomtes, barons, ducs et marquis, se réunissent, assiègent le trône, armés de pistolets, de dagues et de stylets, pour prendre en sous-œuvre la garde nationale qu'ils faisaient assaillir d'un autre côté par une troupe de peuple égaré, lorsque, à cette horde de brigands, se joint une foule de spadassins sans aveu qu'ils ont soudoyée, vous dites froidement: «Plusieurs particuliers armés de pistolets. > Plusieurs ! Ils sont venus par centaines. Je les ai vus! Des particuliers? Quels particuliers que tous ces ci-devant ! Armés de pistolets! Et les poignards, et les stylets, et toutes ces machines infernales que nous leur avons arrachées, auxquelles on ne peut pas même donner de noms, tant ceux qui les ont imaginés ont raffiné sur la scélératesse des assassins qui les ont précédés dans cette infâme carrière ! >
C'est avec de pareilles fables qu'on troublait l'imagination populaire, et qu'on préparait les plus grandes catastrophes. La noblesse n'avait plus le droit de défendre le souverain, et le malheureux Louis XVI, honteux de l'affront fait devant lui à ses serviteurs, tombait malade de chagrin. Mirabeau tenait à la tribune un langage réactionnaire. Mais la monarchie était presque morte, et Mirabeau allait mourir.
m. G. yiiEABKAr
LA MORT DE MIRABEAU
« Dans ces temps d'orage où nous autres, prodigueurs de vie, nous voyons couler si vite et finir si brusquement nos jours uses par le travail et les passions, encore plus que menacés par les haines, il semblerait que nous ne pouvons plus nous contenter des consolations de la philosophie... Si la mort vient toujours trop tôt, c'est surtout pour ceux qui envisagent la postérité, qui éternisent le souvenir de leur nom par leurs actions ou leurs ouvrages, et dont la mort interrompt toujours quelque entreprise commencée, au grand dommage du public, qui en tient compte à leur mémoire, et qui l'honore d'autant plus par les hommages et les regrets. »
Ces lignes plaintives que, Mirabeau écrivait au sujet de la fin prématurée d'un de ses amis, se seraient appliquées plus exactement à la sienne. C'est lui plus que tout autre qui était < un prodigueur de vie >. On eût dit qu'ayant conscience de la brièveté de sa carrière, il voulait multiplier, concentrer, dans quelques années, dans quelques semaines, la plus grande somme possible d'émotions, de fatigues, de jouissances, de luttes, de triomphes.
MARIE-ANTOINETTE AUX TlIfERIES
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Dévoré par une activité qui ressemblait à la fièvre, avide d'argent, de volupté, de gloire, enivré de popularité, brûlé des mille feux qui consumaient son esprit et son cœur, il descendait la pente fatale avec la rapidité du vertige. Son sort était celui de la plupart des hommes qui veulent mener de front le travail et le plaisir. Pour eux, la volupté se change vite en lassitude et en souffrance. Mais quand leurs vices veulent les quitter, ils ne veulent point quitter leurs vices. Ennemis de leur repos, ils se persécutent et se dressent des pièges à eux-mêmes. Ils tuent leur corps. S'ils le pouvaient, ils tueraient leur âme. Une surexcitation violente, pareille à la dernière impulsion d'une machine brisée, leur donne pour quelque temps encore une énergie factice. Vn reste d'habitude les intéresse aux affaires de ce monde, et cependant ils en comprennent déjà le vide, l'inanité.
Tel était le grand Mirabeau. Ce n'est pas sans amertume qu'il voyait se dresser devant lui une puissance plus forte que son génie, que son éloquence : la mort ! Il souffrait de sa tâche interrompue, du mal qu'il avait fait, du bien qu'il ne pouvait plus faire. Malgré tous les échos qui répétaient les accents de sa voix sans pareille, malgré ses innombrables flatteurs, malgré sa renommée prodigieuse, il sentait qu'il avait besoin de se réhabiliter, sinon aux yeux de la foule, du moins à ses propres yeux. Il se disait à lui-même, comme devait se le dire un jour André Chénier :
Mourir sans vider mon carquois, Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange, Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Il souffrait de disparaître, ce géant, et de ne laisser après lui que des pygmées. Le grand lutteur arraché à l'arène regrettait les émotions du cirque. Le citoyen, l'artiste, le patriote, avaient de quoi se plaindre. Tant de force, tant d'éloquence, tant d'espoir, tant de projets, tout cela renversé par un souffle ! Le grand homme
se regardait mourir avec je ne sais quelle curiosité mélancolique et il se lamentait sur sa patrie bien plus que sur lui-même. Son agonie, comme son talent, devait être grandiose, pathétique, théâtrale! Sa vie, sa mort, ses funérailles, toutfut extraordinaire. En réalité, il n'avait brillé que vingt-deux mois. 11 s'était, à l'âge de quarante ans, emparé de la popularité, et vingt-deux mois lui avaient suffi pour se faire un nom qui le place dans l'histoire à côté de Cicéron et de Démosthènes.
C'est au moment où il allait descendre dans la tombe qu'il exerçait sur l'Assemblée l'ascendant le plus irrésistible. Sa voix, lors même qu'il ne lançait qu'un mot de son banc, avail un ac* cent formidable. Un signe de tête lui suffisait pour commander à ses amis et intimider ses ennemis. Quand, se tournant du côté de Barnave et des Lameth, il criait : « Silence aux trente voix ! > l'opposition, vaincue et frémissante, se taisait. Mais la mort, qui se joue de tous les projets et de toutes les gloires, allait dire au vainqueur: « Tu n'iras pas plus loin ! > C'est à l'instant où il était le plus chargé de couronnes que fathlète se sentit fléchir et tomba. Les excès et les émotions l'avaient tué. Sa tète devint pesante, sa démarche lourde. Une mélancolie qui ne lui était pas habituelle s'appesantit sur tout son être. Il eut des défaillances subites. En vain essaya-t-il de combattre le mal par des bains renfermant une dissolution de sublimé corrosif Ces bains n'eurent d'autre résultat que de donner à son teint une couleur verdâtre que l'on attribuait au poison. Au lieu de se ménager, il s'usa jusqu'au bout. Une orgie chez une danseuse de l'Opéra lui porta le coup fatal, et, le 28 mars 1791, il se mit au lit pour ne plus se relever.
L'émotion dans Paris fut immense. Une foule innombrable entourait l'hôtel du malade, rue de la Chaussée-d'Antin. Les bulletins de sa santé se transmettaient de bouche en bouche jusqu'aux extrémités de Paris. Son principal adversaire, Barnave, vint prendre de ses nouvelles, à la tête d'une députation du club des Jacobins. Mirabeau aimait la vie, et luttait contre la mort
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
LA MORT DE MIRABEAU
avec toute l'énergie de sa puissante nature. < Tu es un grand médecin, disait-il à Cabanis, mais il en est un plus grand que toi ; celui qui fit le vent, qui renverse tout, l'eau qui pénètre et féconde tout, le feu qui vivifie tout ; > et il espérait encore que ce grand médecin-là ferait un miracle, et le sauverait. Malgré d'intolérables douleurs, il prenait encore intérêt à ce qui se faisait à l'Assemblée. Sachant qu'on avait mis à Tordre du jour une loi sur les successions, il dit à Talleyrand qu'il avait sur ce sujet un travail tout préparé, qu'il le lui remettrait, et le prierait de le lire à la tribune. « Il sera très plaisant, ajouta-t-il, d'entendre parler contre la faculté de tester un homme qui a fait son testament la veille. >
Il s'occupait aussi des affaires étrangères. < Ce Pitt, disait-il, est le ministre des préparatifs; il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait. Si j'eusse vécu, je crois que je lui aurais donné du chagrin. > Même dans son agonie, il avait des moments d'orgueil. < Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tète, la plus forte delà France. > Flatté de l'afïluence de gens qui s'empressaient autour de lui : « Voyez, s'écriait-il, toutes les personnes qui m'entourent ; elles me soignent comme des serviteurs, et ce sont mes amis ; il est permis d'aimer et de regretter la vie, quand on laisse après soi de pareilles richesses. » Le 2 avril, jour de sa mort, il fit ouvrir les fenêtres, et s'adressant à Cabanis : < Mon ami, dit-il, je mourrai aujourd'hui. Quand on en est là, il ne reste plus qu'une chose à faire; c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs, de s'environner de musique, afin d'entrer plus agréablement dans le sommeil dont on ne se relève plus. Donnez-moi votre parole que vous ne me laisserez pas souffrir des douleurs inutiles... Je veux pouvoir goûter sans mélange la présence de tout ce qui m'est cher. »
Quelques minutes après, il disait avec amertume : « J'emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie dont les débris vont être la proie des factieux. > Puis la parole lui manqua. Il fit signe qu'on lui donnât une plume qui était près de son lit, et, de sa
main défaillante, il écrivit ce mot : < Dormir. > Cabanis feignit de ne pas comprendre. Alors Mirabeau reprit la plume, et ajouta cette ligne : < Peut-on laisser mourir son ami sur la roue, peutêtre pendant plusieurs jours ? > Cabanis assura le malade que dans une minute son vœu serait accompli, et il se mit à écrire la formule d'un calmant. Mirabeau, impatient, s'écria dans un dernier effort : < On me trompe ? — Non, ami, lui répondit M. de La Marck, le remède arrive; nous l'avons tous vu ordonner. — Ah! les médecins! reprit Tagonisant. Ne m'aviez-vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille . mort ! Voulez-vous que j'emporte le regret de vous avoir donné ma confiance? > Et il expira.
A cette nouvelle, TAssemblée interrompit ses travaux. Un deuil général fut prescrit. De magnifiques funérailles se préparèrent. L'Assemblée décréta que l'église de Sainte-Geneviève, transformée en Panthéon français, serait destinée à réunir les cendres des grands hommes, et que sur le fronton de l'édifice on graverait ces mots ! < Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. > On décida en même temps que le corps de Mirabeau serait placé à côté de celui de Descartes, dans ce nouveau Panthéon. Ce fut une apothéose. On ne parla pendant trois jours que du célèbre défunt. Le peuple effaça le nom delà rue de la Chaussée-d'Antin, où il demeurait, et écrivit à la place : rue Mirabeau. Le doyen des gens de lettres, M. de La Place, entrant chez un restaurateur du Palais-Royal, un garçon lui dit : « Monsieur de La Place, il fait bien beau aujourd'hui. — Oui, mon ami, il fait bien beau; mais Mirabeau est mort. » Révolutionnaires et aristocrates s'unissaient pour exalter sa gloire. Comme pour Homère, dont sept villes se disputaient Thonneur d'avoir été le lieu de naissance, les différents partis revendiquaient le grand orateur comme un de leurs hommes. « Le lendemain de sa mort, a dit Camille Desmoulins, je crus qu'on en voulait faire un saint pour tout de bon. > La Galette universelle racontait qu'il n'avait point vu le curé de sa paroisse, mais qu'il était resté, à deux reprises diffé-
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MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
rentes, plus d'une demi-heure chaque fois, avec Tévèque de Lyon, M. Lamourette. On le rei^rettait aux Jacobins, et on le regrettait aux Tuileries. La Révolution avait perdu son favori, et la cour croyait avoir perdu son sauveur.
Louis XVI et Marie-Antoinette se désolaient. Seule, Madame Elisabeth jugeait le défunt avec sévérité. Elle écrivait, le 3 avril 1791, à la marquise de Bombelles : < Mirabeau est mort hier matin. Son arrivée dans l'autre monde a dû être bien cruelle. On dit qu'il a vu son curé une heure. Je plains bien sa malheureuse sœur, qui est fort pieuse, et qui Taimait à la folie. Les politiques disent que cette mort est fiicheuse. Pour moi, j'attends pour juger. > Absorbée par la pensée de cette mort, comme par une idée fixe, elle écrivait, le même jour, à une autre de ses amies, M'"" de Raigecourt : « Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la Révolution y était approuvée. Bon Dieu ! quel réveil que le sien î Beaucoup en sont fâchés. Les aristocrates le regrettent beaucoup. Depuis trois mois il s'était montré pour le bon parti. On espérait en ses talents. Pour moi, quoique très aristocrate, je ne puism'empécher de regarder sa mort comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde cette opinion pour moi, parce qu'elle n'est pas politique, mais j'aime mieux celles qui sont religieuses. >
Cependant la foule continuait à exalter le mort comme un demi-dieu. Son cercueil disparaissait sous une pluie de couronnes. La Société des amis de la Constitution décidait qu'elle porterait le deuil pendant huit jours; quelle le reprendrait périodiquement chaque année le 2 avril; qu'elle ferait exécuter en marbre le buste du grand tribun, et que sur le socle on inscrirait la phrase célèbre : < Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sor- "tirons que par la puissance des baïonnettes. >
On se racontait que, pendant la maladie du défunt, un jeune homme s'était présenté, offrant la transfusion de son sang pour
LA MORT DE MIRABEAU
rajeunir et raviver celui du malade. On disait que son secrétaire, qui, plusieurs fois, avait tiré Tépée pour lui, ne voulait pas lui survivre, et allait se couper la gorge. Le jour des funérailles, qui eurent lieu le lundi 4 avril, des élégantes se plaignaient de la poussière, et disaient que la municipalité aurait bien dû faire arroser le boulevard. Une poissarde répondit : « On avait compté sur nos pleurs. »
Jamais cérémonie ne fut plus grandiose et plus lugubre. A cinq heures du soir le cortège commença à se former. Un détachement de cavalerie de la garde nationale ouvrait la marche. Venaient ensuite : une députation des Invalides, choisie parmi les soldats les plus mutilés; La Fayette et son état-major; une députation des soixante bataillons, les cent-suisses, les gardes de la prévôté, la musique militaire avec ses funèbres harmonies et ses tambours voilés de crêpes noirs. Le clergé précédait le corps. Le cercueil avait d'abord dû être mis dans un corbillard. Mais le bataillon de la (irange-Batclière, dont Mirabeau était le commandant, avait revendiqué et obtenu l'honneur de faire porter à bras ce cercueil glorieux par des soldats du bataillon. Une couronne civique était substituée aux attributs féodaux, à la couronne de comte et au blason. Derrière le corps marchait l'Assemblée nationale tout entière, escortée par le bataillon de vétérans et celui des enfants. Les magistrats et tous les clubs venaient ensuite.
Le cortège, qui remplissait un espace de plus d'une lieue, s'avançait lentement entre une double haie de gardes nationaux. Après trois heures de marche, on arriva à Saint-Eustache. Au moment de la levée du corps, vingt mille hommes déchargèrent à la fois leurs armes. Les vitraux se brisèrent. On crut que l'église allait crouler sur le cercueil. Après l'office des morts, on se remit en marche, et l'on se dirigea sur le Panthéon. Il était minuit lorsqu'on y arriva. Les torches brillaient dans l'ombre, comme autant de clartés fantastiques. Le corps de Mirabeau fut déposé dans le même caveau que celui de Descartes. Ensuite la foule se dispersa, et rien ne troubla plus le calme de la nuit.
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MARlt-ANTOINETTE AUX TUILERIES
Et maintenant laissons la parole à Camille Desmoulins, narrateur de cette grande pompe funèbre : < L'admiration, dit-il dans son numéro 72 des Révolutions de France et de Brabant, l'admiration était partout, et la douleur nulle part. On payait à Mirabeau les honneurs dus à son génie; mais on n'usurpe point ceux qui n'appartiennent qu'aux vertus. Dans la solitude du convoi de Loustalot, il y avait cent fois plus de douleur que dans cette procession d'une lieue. Il faut être vrai. Cette cérémonie ressemblait plutôt à la translation de Voltaire, d'un grand homme mort il y a dix ans, et n'offrait point le recueillement d'une mort récente. Le refus d'un seul homme, d'un Caton, d'un Pétion, 'd'assister aux funérailles de Mirabeau, et d'en prendre le deuil, fait plus de tort à sa mémoire que quatre cent mille assistants ne peuvent rhonorer. Combien se disaient, à la vue de tant d'honneur : L'esprit, le talent sont donc tout ! Et toi, vertu, puisque tu n'es qu'un fantôme, il faut que Brutus se perce de son épée, et la victoire des Césars est certaine ! >
Oui, c'est César qui triomphera, le César inconnu, le César corse. O prévisions de ce monde, que vous êtes peu de chose ! O prétendus génies, grands politiques, grands orateurs, grands hommes d'État, que pouvez-vous contre le mystérieux avenir ? Sagesse humaine, que tu es courte, que tu es aveugle, et combien pèse peu, dans la balance des destinées, même l'éloquence d'un Mirabeau I
LA QUESTION RELIGIEUSE
Les sociétés en apparence les plus incrédules sont souvent celles où les questions religieuses divisent et passionnent le plus les esprits. Le Paris révolutionnaire et voltairien de 1791 s'occupait de théologie avec une sorte de fureur. Dans les salons comme dans les faubourgs, la principale préoccupation était de savoir ce qu'il adviendrait de la constitution civile du clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les Français dépendaient de la prestation ou de la non-prestation du serment des ecclésiastiques. Jamais sujet de controverse n'avait excité de part et d'autre, plus d'acharnement de colères.
Au moment où Mirabeau mourut, la lutte était entrée dans la période aigué. On distribuait des écrits antireligieux à des hommes doués d'une voix sonore et d'un certain talent de déclamation, qui allaient les débiter de place en place, de carrefour en carrefour. C'étaient des dialogues où Ton faisait tenir aux prétendus amis du clergé des propos odieux ou ridicules. C'étaient aussi des contes grivois, des histoires ordurières de moines et de nonnes. On exposait avec profusion sur les quais, sur les boulevards, dans toutes les promenades publiques, des caricatures qui représentaient soit des prêtres et des religieuses dans des postures
indécentes, soit des prélats auxquels des paysans pressaient un ventre monstrueux, et en faisaient sortir des monceaux de louis d'or.
Dans Tautre camp, on voyait, à côté de dévots sincères, des femmes de mœurs perdues, des philosophes, des encyclopédistes, parfois même des athées, devenir tout à coup des missionnaires, des théologiens, des défenseurs ardents de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine.
Depuis le 24 août 1790, Louis XVI avait le cœur déchiré par une torture qu'auparavant il ne connaissait pas : le remords. Ce jour-là il avait, malgré le cri de sa conscience, accordé sa sanction royale à la constitution civile du clergé. Le fils aîné de TÉglise, le roi très chrétien, le souverain sacré à Reims, le successeur de Charlemagne et de saint Louis eut un frémissement de douleur quand il porta la main à Tarche sainte. A coups de votes, l'Assemblée nationale avait fait crouler l'édifice religieux. Le clergé n'existait plus en tant que corps politique.
La vente des biens ecclésiastiques était décrétée, la perpétuité des vœux monastiques supprimée. Les prêtres, transformés en simples fonctionnaires, recevaient leur traitement de l'État. Le pacte qui unissait la France au Saint-Siège depuis tant de siècles était rompu. L'autorité du pape ne pesait plus rien dans la balance. Chaque département territorial formait un diocèse, et toute circonscription ecclésiastique ne répondant pas à une circonscription civile était abolie. Les cures et les sièges épiscopaux étaient donnés à l'élection des laïques, sans qu'on eût à se préoccuper de la sanction de Rome. Les actes de l'état civil passaient des mains du clergé dans celles des municipalités.
Les prêtres étaient forcés de prêter serment à la nouvelle Constitution, qui était condamnée par le pape; et ceux d'entre eux qui n'avaient pas de fortune étaient placés entre cette alternative, • la ruine ou l'apostasie. Une centaine d'ecclésiastiques membres de l'Assemblée nationale, entre autres deux prélats, Talleyrand, évêque d'Autun, et Gobel, évêque de Lydda, prêtèrent le serment.
LA QUESTION RELKJIEUSE
Tous les autres résistèrent. L'épiscopat tout entier, à l'exception des deux évêques assermentés, protesta dans les termes les plus énergiques. L'anarchie religieuse fut bientôt à son comble. La guerre civile était dans chaque paroisse. Les partisans de la Révolution menaçaient des plus grands châtiments les prêtres qui obéissaient au Vatican, au lieu d'obéir à la Constituante.
Les partisans de la réaction disaient que le pape allait lancer ses foudres sur une Assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats ; que les populations des campagnes, privées de sacrements, se soulèveraient en masse; que les armées étrangères entreraient en France et qu'en un clin d'œil l'édifice d'iniquité s'écroulerait. Les évêques non assermentés lançaient des mandements dans lesquels ils déclaraient qu'ils ne se retireraient de leurs sièges que contraints et forcés. Ils ajoutaient qu'ils loueraient des maisons pour continuer leurs fonctions ecclésiastiques, et que les fidèles ne devaient s'adresser qu'à eux. On ne parlait que de religion. Les clubs ne s'occupaient plus que d'Église. Les mêmes individus qui devaient, deux ans plus tard, danser en rond autour de l'échafaud des prêtres, n'avaient d'autre idée que de savoir quel serait, dans telle ou telle paroisse, le curé qui dirait la messe. Depuis le roi jusqu'aux Jacobins, depuis la reine et Madame Elisabeth jusqu'aux futures furies de la guillotine, il n'y avait personne qui ne se passionnât pour cette question brûlante. C'était le sujet de toutes les querelles, le grand aliment de la discorde. Dans une même famille on voyait les deux camps se faire une guerre à outrance.
Le général La Fayette tenait pour les prêtres assermentés. Sa femme restait fidèle aux autres. < La constitution civile du clergé, a dit M"" de Lasteyrie, dans sa Vie de M'"^ de La Fayette, dont elle était fille, fut un sujet de grandes tribulations pour ma mère. Elle pensa qu'elle devait, précisément à cause de sa situation personnelle, montrer son attachement à la cause catholique. Elle assista par conséquent au refus de prêter le serment que fit en chaire le curé de Saint-Sulpice, sa paroisse. Elle s'y trouva avec
LA QUESTION RELIGIEUSE
les personnes les plus connues par leur aristocratie. Elle se rendait assidûment dans les églises, ensuite dans les oratoires où se réfugiait le clergé persécuté. Elle recevait continuellement des religieuses qui se plaignaient et demandaient protection, ainsi que des prêtres non assermentés qu'elle encourageait à exercer leurs fonctions et à réclamer la liberté de leur culte. Mon père recevait souvent à dîner les ecclésiastiques du clergé constitutionnel. Ma mère professait devant eux son attachement à la cause des anciens évèques. >
Même dans Thôtel du commandant en chef de la garde nationale, de La Fayette, l'homme libéral par excellence, la cause de l'Église romaine avait d'ardents soutiens. Mirabeau, Mirabeau lui-même, qui feignait d'appuyer la constitution civile du clergé, était, dans son for intérieur, l'adversaire de cette constitution. Il y voyait, non sans un secret plaisir, une sorte de piège que les ennemis du trône et de Fautel se dressaient à eux-mêmes. A la tribune, il invectivait les prêtres restes fidèles aux doctrines de Rome, et leur disait que « si l'Église tombait en ruines, ce serait à eux qu'il faudrait en attribuer la cause >. Va le même homme qui tenait ce langage écrivait, le 5 janvier 1791, au comte de La Marck: < L'Assemblée est enferrée. Il n'y a pas eu un serment hier, et si l'Assemblée croit que la démission de 20,000 curés ne fera aucun effet dans le royaume, elle a d'étranges lunettes. » Et, dans sa 43* note pour la cour, il insistait sur le parti qu'on pourrait tirer au profit de la cause royale du décret contre le clergé. « On ne pouvait pas, disait-il, trouver une occasion plus favorable de coaliser un grand nombre de mécontents, de mécontents d'une plus dangereuse espèce, et d'augmenter la popularité du roi, aux dépens de celle de l'Assemblée nationale. Il faut, pour cela, provoquer le plus grand nombre d'ecclésiastiques à refuser le serment, provoquer les citoyens actifs des paroisses qui sont attachés à leurs pasteurs à se refuser aux réélections, porter l'Assemblée nationale à des moyens violents contre ces paroisses, présenter en même temps tous les projets de décrets qui tiennent
à la religion, et surtout provoquer la discussion sur l'état des juifs d'Alsace, sur le mariage des prêtres et sur le divorce, pour que le feu ne s'éteigne point par défaut de matières combustibles.» Ainsi Mirabeau, le grand tribun, Tidole de la. démocratie, l'immortel révolutionnaire, était, sinon publiquement, du moins dans le fond de son âme, un clérical î
Si tels étaient les sentiments de Mirabeau, quels ne devaient pas être ceux de Louis XVI et de sa famille ! Madame Elisabeth, qui brava tant de persécutions, n'en redouta qu'une seule : la persécution religieuse. Sa correspondance indique presque à chaque ligne ses angoisses de chrétienne. Décidée au besoin à affronter le martyre, elle était absolument résolue, pour obéir au cri de sa conscience, à tenir tête à tout le monde, au roi luimême, s'il le fallait. Elle écrivait à M™« de Bombelles, le 28 novembre 1790 : € Comment veut-on que la colère du ciel se lasse de tomber sur nous, lorsqu'on se plaît à l'irriter sans cesse ? Tâchons au moins, mon cœur, par notre fidélité à le servir, d'effacer quelques-unes des offenses qu'on lui fait journellement. Pensons que son cœur souffre plus encore que sa colère n'est irritée. 11 dépend de nous de le consoler. Ah! que celte idée doit animer la ferveur des âmes assez heureuses pour avoir la foi î Fais prier tes petits enfants. Dieu nous dit que leur prière lui est agréable. »
Le 7 janvier 1791, la pieuse princesse écrivait à M'"^ de Raigecourt : < Je n'ai pas de goût pour le martyr; mais je sens que je serais très aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que d'abandonner le moindre article de ma foi. J'espère que, si j'y suis destinée. Dieu m'en donnera la force. Il est si bon ! si bon ! > Et, le 7 février suivant, à M'"^ de Bombelles : « Ah ! si nous avons péché. Dieu nous punit bien ! Heureux celui qui ne prend qu'en esprit de pénitence cette épreuve ! Il faut remercier Dieu du courage qu'il accorde au clergé. On en raconte chaque jour des traits admirables. > Le 21 mars, elle écrivait à M"^^ de Raigecourt : « Nous voilà dans des angoisses terribles. Le bref du
pape paraîtra ces jours-ci, et la vraie persécution s'établira peu de temps après. Cette perspective n'est pas des plus agréables. Mais comme on nous a toujours dit qu'il fallait vouloir ce que Dieu veut, il faut se réjouir. Au fait, lorsque nous saurons bien ce que nous aurons à faire, cela sera beaucoup plus commode, parce qu il n'y aura plus de ménagements à garder avec personne. Quand Dieu parle, un catholique ne connaît que sa voix. »
Au fond, les sentiments de Louis XVI étaient les mêmes que ceux de sa sœur. Le pape lui avait écrit, le lo juillet 1790 : t S'il était en votre disposition de renoncer même à des droits inhérents à la prérogative royale, vous n'avez le droit d'aliéner en rien ni d'abandonner ce qui est dû à Dieu et à l'Église, dont vous êtes le fils aîné. > Cette lettre du saint-père avait profondément impressionné le roi. Lui qui avait souffert avec tant de patience les atteintes portées à sa dignité de prince, à sa liberté d'homme, à ses prérogatives de monarque, il ne pouvait se résigner à la douleur qu'il subissait comme catholique. Pour le contraindre à sanctionner la constitution civile du clergé, il avait fallu lui dire que la sûreté publique exigeait impérieusement ce sacrifice, sans lequel prêtres et nobles seraient massacrés. Il est aisé de comprendre ce qui se passait alors dans le cœur de ce souverain dévot par excellence, de ce monarque avant tout religieux, qui attachait bien plus de prix à son titre de chrétien qu'à celui de roi. Le 3 avril 1791, les cloches sonnaient à toute volée pour annoncer l'installation des curés qui avaient prêté serment à la Constitution nouvelle. Madame Elisabeth écrivait : « Les curés intrus sont établis ce matin. J'ai entendu toutes les cloches de Saint-Roch. Je ne puis vous dissimuler que cela m'a mise dans une douleur affreuse. > Louis XVI ne se lamentait pas moins que sa sœur. Il trouvait que ces cloches avaient un son funèbre. C'en est fait. Il n'y aura plus pour le malheureux roi un seul moment de repos moral. Que d'inquiétudes ! Que d'insomnies ! Quels remords ! Le royal martyr écrira dans son testament ces lignes douloureuses : « Ne pouvant me servir du ministère d'un prêtre
LA QUESTION RELIGIEUSE
catholique, je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite, et surtout le repentir profond que j'ai d'avoir mis mon nom quoique cela fût contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l'Église catholique, à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur. >
Ce regret poignant fut peut-être pour Louis XVI le plus dur de ses supplices. « Qu'elle soit à jamais maudite ! s'est écrié Joseph de Maistre, dans son ardeur ultramontaine, l'infâme faction qui vint, profitant sans pudeur des malheurs de la souveraineté esclave et profanée, saisir brutalement une main sacrée et la forcer de signer ce qu'elle abhorrait. Si celte main, prête à s'enfermer dans la tombe, a cru devoir tracer le témoignage solennel d'un profond repentir, que cette confession sublime, consignée dans l'immortel testament, retombe comme un poids accablant, comme un anathème éternel sur ce coupable parti qui la rendit nécessaire aux yeux de l'innocence auguste, inexorable pour elle seule, au milieu des respects de l'univers. >