LA SEMAINE SAINTE DE 17.JI
était journellement insultée et menacée, lui ordonna également de partir, et la remplaça, en qualité de dame d'honneur, par la dame d'atours, la comtesse d'Ossun, destinée à périr sur l'échafaud, victime de son dévouement.
La journée se passa en préparatifs de départ. Le roi et la reine souffraient profondément de voir ainsi s'éloigner leurs serviteurs les plus fidèles, et le petit dauphin, parlant des révolutionnaires, disait avec tristesse : « Qu'ils sont méchants tous ces gens-là, de taire tant de peine à papa, qui est si bon ! >
Le jeudi saint, 21 avril, Madame Elisabeth écrivait à M"^= de Rombellcs : « .le ne te donnerai pas les détails de la journée de lunJi. Je t'avoue que je ne le sais pas encore. Tout ce que je sais, c'est que le roi voulait aller à Saint-Cloud, qu'il s'est campé dans sa voiture où il e^t resté deux heures; que la garde nationale et le peuple ont fermé le passage, et qu'il a été obligé de m pas sortir... Je t'écris à la hâte, parce que je fais ma toilette pour aller à l'office, car l'on veut bien encore nous permettre d'y assister. Adieu, crois que je serai toujours digne des sentiments de ceux qui veulent bien avoir de l'estime pour moi, et que, quelque chose qui m'arrive, je vivrai et mourrai sans avoir rien à me reprocher vis-à-vis de Dieu et des hommes. »
Cette quiétude, cette force que donne la paix du cœur, Louis XVI ne la partageait plus. Il allait être contraint à ce qu'il considérait comme une humiliation, comme un déshonneur : assister, le jour de Pâques, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, à une messe dite par un révolutionnaire, par le curé intrus. Madame Elisabeth ne pouvait pas croire à une pareille résolution de la part de son frère. p]lle écrivait, le samedi saint, à M"" de Uaigecourt : « On répand dans Paris que le roi va demain à la grand'messe de la paroisse. Je ne pourrai me résoudre à le croire que lorsqu'il y aura été. Dieu tout-puissant, quelle juste punition résjrvjz-vojs à un peuple aussi égaré? »
Le malheureux roi, honteux de cette dernière concession, cherchait les moyens d'échapper aux angoisses d'une situation qui lui
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
semblait intolérable. Commençant cette série de subterfuges, qui diminue le prestige de sa mémoire, et que lui aurait épargnée une attitude plus nette, plus énergique, il se crut obligé de recourir à la ressource des faibles, la ruse, et d"imiter, en jouant un double rôle, l'exemple que Mirabeau lui avait laissé. Le secret désir du roi constitutionnel, c'était de reprendre ce qu'il avait donné, et de redevenir un souverain absolu. 11 n'y avait point, à ses yeux, d'autre moyen de sauver la religion, de prévenir le schisme, de rétablir sur sa base le principe d'autorité. Ce qui parlait en lui ce n'était pas l'ambition, c'était la conscience, et il croyait de bonne foi que sa duplicité envers les hommes serait approuvée, protégée, récompensée par Dieu.
Le mardi saint, il s'était rendu à l'Assemblée nationale pour se plaindre de la violence dont i! avait été victime la veille, et le samedi suivant, il faisait adresser à tous les représentants de la France à l'étranger, par son ministre, M. de Montmorin, une circulaire dans laquelle il était représenté comme le plus heureux des hommes et des rois.
Le même jour (23 avril 1791), à la séance du soir, un des secrétaires donne lecture à l'Assemblée nationale de ce document vraiment curieux. Non seulement Louis XVI y adhère à la Révolution, < qui n'est que l'anéantissement d'une foule d'abus accumulés depuis des siècles par l'erreur du peuple ou le pouvoir des ministres, qui n a jamais été le pouvoir des rois, » mais il fait déclarer officiellement aux cours étrangères que < les plus dangereux des ennemis intérieurs de la nation française sont ceux qui ont affecté de répandre des doutes sur les intentions du monarque >, et que « ces hommes sont bien coupables ou bien aveugles, s'ils se croient les amis du roi >. Ainsi, Louis XVI désigne aux vengeances populaires ses courtisans les plus intimes, ses serviteurs les plus dévoués : les prêtres non assermentés, les nobles de l'Assemblée nationale. La circulaire, véritable monument de duplicité, est accueillie par des transports factices d'allégresse, par des cris calculés de : < Vive le roi ! > On décide qu'elle sera envoyée
LA -L.\i.\iNE SAL\ 1 1-. 1)L
aux départements, aux armées, aux colonies; que tous les curés seront tenus de la lire à leurs messes paroissiales.
Marat proteste contre cet enthousiasme :
« l^h quoi, s'ccric-t-il dans le numéro 44^ de \'A}iu du peuple^ toutes les têtes tournent a la vue d'une pantalonnade. Serez-vous toujours dupes des traîtres qui vous en\'ironnent :... La circulaire n'est que la production de quelque cuistre académicien, d'un ministre vieux \alet de la cour. > Puis, rappelant que Louis XVI était venu le 19 se plaindre de ce qu'il n'était pas libre : « Comment, ajoute Marat, a-t-il le front de criera la calomnie contre ceux qui ont dit qu'il n'était pas libre, lui qui est \'enu cinq jours auparavant s'en plaindre, comme un écolier, à l'Assemblée nationale ? »
D'autre part, on lit dans Wiuii du roi : < Si les despotes de ri'Airope, qui ne sont pas illuminés par les célestjs lumières dont sont investis les apôtres des Droits de l'homme, s'imaginent voir dans cette lettre même une nouvelle preuve de la captivité du roi et de l'avilissement de son pouvoir, il ne faut en accuser que ceux qui, en forçant le monarque de se rendre leur écho, auront fait croire qu'il était leur prisonnier. >
Hélas! quelle triste semaine sainte! Combien d'analogies entre la passion du Christ et la passion du roi ! Monarque infortuné, vous avez le pressentiment que, comme le divin maître, vous serez, vous aussi, livré et crucifié. Vous dites, comme Jésus : < Mon Dieu, que ce calice s'éloigne de moi o'il est possible! Qu'il en soit néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous le voulez! > Vous vous sentez entouré de ces Judas qui vous disent : « Je NOUS salue, mon maître ! > d'une troupe de gens venus avec des épées et des bâtons. là vous méditez sur le champ du sang, Haceldama. Oh ! comme il vous paraît effrayant et lugubre, le chant des Ténèbres! Comme vous vous inclinez devant le tombeau, le vendredi ! Comme ^■otre âme s'associe au cantique du Miserere! Comme vous dites avec ferveur : < Mon Dieu, vous ne mépriserez pas un cœur contrit et humilié ! Cor contritum et humiliatu}!! Deus, non dcspicics. >
.m.\1v1e-ant(mni:ttk aux iiileries
Voici le dimanche de Pâques. Jadis, c'était le jour de l'allégresse, c'était le jour de la résurrection, le jour de la vie, de la lumière. Maintenant, c'est un jour sombre, un jour triste jusqu'à la mort. Ces prêtres, que vous êtes obligé d'entendre otîicierdans Féglise de Saint-Germain-TAuxerrois, vous les considérez comme des apostats, comme des traîtres. Votre sœur Elisabeth n'a pas voulu vous accompagner dans ce sanctuaire, qu'elle considère comme profané par un nouveau pasteur, l'intrus, le constitutionnel. Oui, le prêtre qui dit la messe, c'est l'ecclésiastique rebelle aux ordres de l'Eglise, c'est l'ennemi du Saint-Père, c'est le salarié de l'Assemblée nationale. Madame Elisabeth a déclaré qu'elle entendrait la messe de son aumônier, dans la chapelle des Tuileries. Par des placards, attichés sur les murs mêmes d'une galerie voisine de son appartement, elle était vouée aux derniers outrages, aux plus violentes menaces, si elle ne vous accompagnait point à Saint-Germain-l'Auxcrrois. Mais la femme intrépide ne se laisse pas intimider. Elle prie à la chapelle royale, tandis que vous, le Roi Très Chrétien, vous sanctionnez par votre présence, vous et la reine, la révolution religieuse. Et, pendant que cette messe du jour de Pâques se dit devant vous dans la vieille basilique de Saint-Germain-l'Auxerrois, le ciel même semble en courroux : il tonne, un orage se déchaîne, et vous rentrez, profondément triste, dans votre palais, ou, pour mieux dire, dans votre prison.