LE VOYAGE DE VARENNES
LES PKÉPARATIES DE LA EUITE
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Atteint profondément dans sa dignité de roi et dans sa conscience de chrétien, Louis XVI était à bout de patience. Le décret du 5 juin 1791, qui venait de lui enlever le droit de faire grâce, avait mis le comble à ses humiliations. « On a ôté depuis longtemps la liberté au roi, disait Madame Elisabeth, et voilà qu'on lui interdit la clémence. > Le malheureux monarque n'avait plus qu'une idée : s'enfuir. Depuis longtemps déjà, ce projet d'évasion le préoccupait. Des souvenirs historiques l'en avaient d'abord dissuadé. Il se rappelait Charles I "" conduit à l'échafaud pouravoir combattu le parlement, et Jacques II perdant la couronne pour avoir quitté son palais. Mirabeau avait conseillé un départ de Paris; mais il \()ulait un départ qui ne fût pas une fuite, un départ qui ne ressemblât en rien à une évasion : « Car, disait-il, un roi ne s'en va qu'en plein jour, quand c'est pour être roi. » Le
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MARIK-AN-rOINE ITE AUX TUILERIES
LES PREPARATIFS DE LA lUUIE
temps n'était plus où l'on pouvait a-ir ainsi. Une sortie en plein jour était chose impossible. i:n juin 1791, Louis XVI ne pouvait plus partir que nuitamment, comme un fugitif, comme un condamné qui s'évade. La force aurait été inutile et du plus grand danger. La ruse même n'était pas sans de grandes diîîicultés, et la ruse restait comme Tunique ressource.
Les obstacles à vaincre paraissaient presque insurmontables. Comment tromper une surveillance chaque jour plus rigoureuse? Comment échapper à un espionnage incessant? Comment quitter le château et traverser la ville, sans être reconnus, sans être suivis ? Tous les jours, si.\ cents gardes nationaux montaient la garde aux Tuileries. Deux factionnaires à cheval étaient constamment devant la porte extérieure. Il y avait des sentinelles partout, au dedans comme au dehors. On en trouvait jusque dans les issues qui conduisaient aux chambres à coucher du roi et de la reine, et jusque dans le petit corridor noir pratiqué dans les combles, où aboutissaient des escaliers dérobés. C'étaient les ofihciers de la garde nationale, presque tous des révolutionnaires, qui faisaient Tancien service des gardes du corps. Ni le roi ni la reine ne pouvaient sortir sans être accompagnés d'un certain nombre d'entre eux. Outre cette surveillance publique, il y en avait une autre, peut-être plus périlleuse encore, c'était celle des domestiques. Presque tous étaient des espions. Marie-Antoinette avait la conviction que, parmi tous ses gens, elle ne pouvait compter que sur ses premières femmes de chaiTibrc et sur un ou deux valets de pied.
Au premier abord, Tévasion semblait absolument impraticable; mais des captifs sont ingénieux. Louis XVI et Marie-Antoinette ne se désespèrent pas, et ils préparèrent patiemment tout une série de stratagèmes, pour échapper à l'inquisition de leurs prétendus défenseurs, qui n'étaient plus que des geôliers.
Devant les portes des chambres du roi et de la reine, les gardes nationaux, qui veillaient la nuit comme le jour, mettaient des matelas. Il ne fallait donc point songer à passer par cespoites.
Mais, heureusement, il y avait une porte condamnée depuis longtemps, et que masquait un meuble facile à écarter. A force de chercher l'endroit par où l'on pourrait sortir du château ave: le moins de risques, Marie-Antoinette avait découvert qu'une de
ses femmes, M de Ronchreuil, occupait une petite chambre qui
communiquait par un corridor avec son appartement, et qui pourrait être utilisée pour le projet d'évasion. Cette petite chambre donnait dans Tappartement du duc de Villequier, qui avait une issue sur la cour des Princes, et une autre sur la cour Royale. Le duc de Villequier venait d'émigrer, et son appartement n'était plus occupé par personne. Marie-Antoinette s'en procura la clef. De là, on pouvait espérer sortir du château sans être reconnu. Les sentinelles qui garnissaient les cours étaient nombreuses, mais il n'y en avait point à la porte de l'appartement de M. de Villequier; et, d'autre part, à certaines heures, elles étaient accoutumées à voir sortir des Tuileries beaucoup de monde à la fois, surtout vers onze heures du soir ou minuit, lorsque le service du château finissait.
Le plan de Louis XVI était de se rendre à Montmédy, ville fortifiée touchant les terres de l'empereur et à portée de la citadelle de Luxembourg. En cas de malheur, la retraite dans ce boulevard, estimé le plus fort de toute l'Iùirope, était facile. Ln autre avantage était la possibilité de recevoir des secours d'une armée autrichienne, si cela devenait nécessaire. L'empereur Léopold, frère de Marie-Antoinette, régnait depuis un an, et annonçait l'intention de servir les intérêts de sa sœur et de son beaufrère.
La ville de Montmédy, comme le reste des frontières françaises, depuis la Moselle et la Sambre jusqu'à la Suisse, était placée sous le commandement d'un royaliste ardent, le lieutenant général marquis de Bouille. La campagne d'Amérique lui avait acquis la réputation d'un olîicier de premier ordre, et la fermeté qu'il venait de montrer dans la répression des troubles de Nancy avait encore accru sa renommée militaire. L'assemblée nationale le
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craiw;iiail cl le mciiai;cait. Ne xoiilaiit Jcpeiulre ^iiic Jii foi seul, il avait redise d'entrer en rapport avec le comte d'Artois et le IMince de (]onde. le baron de liretenil, qui, dans l'émigration, était raient secret de I^ouis X\1, persuada le souverain que le marquis de liouille était riiomme de la situation, et tut autorise à lui laire des ou\ertui'es au nom (.lu roi.
(les ouvertures, M. de lU)uil!e les accueillit avec transj^ort, heureux de concilier son zèle nu)narcliique a\ec les intérêts de son ambition, lue correspondance clullrée s'etahlit entre le monarque et le ::eneral. l\irmalheur, le souille rcNolutionnaire axait déjà passe dans [M'esque tous les rani^s de l'armée de ri']st, et M. de Houille ne p^iuvait i;uère compter que sur la lidelité d'une vin^^tainc de bataillons de troupes allemandes et de trois ou quatre réj4iments de cavalerie. 11 prt^posa d'abord au roi la route de Flandre, comme la plus courte et la j^lus sure pour sortir du royaume, et se rendre à Montmédy par l'extérieur. Ce projet lut rejeté, le roi ne voulant, sous aucun prétexte, sortir de ses iltats, ce qui aurait pu donner lieu à un décret de déchéance. Alors M. de Bouille conseilla la route de Reims, qui olFrait l'avantai^e d'avoir peu de villes à traverser, et d'être facile à couvrir. Mais Louis X\'l objecta qu'il serait dangereux pour lui de passer par Reims, où, depuis le sacre, sa ligure était si connue. On renonça donc à cette route, et Ton convintde celle de Cdiàlons-sur-Marne, de Clermont et de Varennes.
H fut convenu, en outre, que le roi se chafi^^eait de tous les soins du voyaL;e depuis la sortie de Paris jusqu'à barrivée à Châlons-sur-Marne, et qu'à partir de cette ville jusqu'à xMontmédy M. de Bouille prenait la responsabilité de la seconde partie du voyage. Le 27 mai 1791, Louis X\'i lui écrivit qu'il partirait le 19 du mois suivant, entre minuit et une heure, qu'il irait dans une voiture bourgeoise jusqu'à Bondy, à une poste de Paris, pour y prendre sa berline, qui devait l'y attendre, et qu'un de ses gardes du corps lui servirait de courrier. Le général réunit un petit corps d'armée sous Montmédy, et prit soin d'échelonner quel-
ques troupes sur la route, depuis cette ville jusqu'à Châlons. Le régiment de Roval-AII.-man 1 eîaii a Sîenay, un escadron de hussards à Dun et un autre à Varenne^. Djux escadrons de dragons devaient se trouver à (llermont le jour ou le roi y passerait. Ils étaient commandés par le comte (Charles de Damas, qui avait reçu l'ordre d'amener un détachement à Sainte-Menehould . Ln outre, cinquante hussards venant de Varennes devaient se rendre à Pont-de-Somme-V^esIe.
Le i3 juin, M. de i'iouillé reçut une lettre du roi lui annonçant que le départ, retardé d'un jour, n'aurait lieu que dans la nuit du 20 au 21 juin, entre minuit et une heure, (le retard avait pour motif la nécessité de cacher les préparatifs de la fuite à une femme de chambre de la reine, démocrate ardente, dont le service ne finissait que le 19. M. de b>ouille en fut contrarié. Il avait déjà donné des ordres pour le départ des deux escadrons qui devraient se trouver à (dermont le jour du passage du roi, et il fut obligé de d(jubler le temps de leur séjour dans cette ville, ce qui pouvait faire naître des soupçons.
l^endant ce temps, Louis X\d et la reine achevaient péniblement leurs préparatifs d'évasion. Leur principal auxiliaire fut le comte de b'ersen. (le seigneur étranger servait la l'rance en qualité de colonebpropriétaire du régiment Royal-SuéJois. Il avait été, dans les jours heureux, l'un des favoris de Marie-Antoinette, l'un des familiers du Petit-lVianon, et avait voue à la reine un de ces sentiments profonds, exaltés, qui naissent dans les cœur^ romanesques et chevaleresques, et remplissent tout une existence.
De son côté, Marie-.\ntoinette, si l'on en croyait les calomniateurs, aurait eu pour le beau Suédois {Mus que de l'amitié. On retrouve comme une trace de ce soupçon dans les Souvenirs et Portraits du duc de Lévis, qui, parlant de .\L de Fersen et de son rôle dans le voyage de X'arennes, fait cette rétîexion malicieuse : « Il était inconvenant, sous plus d'un rapport, que .\L de P^ersen occupât, dans cette occasion périlleuse, un poste qui devait appartenir à un grand seigneur français. >
MARIE-ANTOINETTE AUX lUlLLlUES
LES PRÉPARATIFS DE LA lUllE
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Marie-Antoinette avait raison de compter sur le dévouement de ce gentilhomme, qui avait l'âme d'un paladin. Ce fut lui qui organisa les préparatifs du départ. Le ministre des affaires étrangères n'étant pas dans la confidence, la première difficulté était d'obtenir un passeport pour la famille royale. M. de Fersen se chargea de ce soin. Une grande dame russe de ses amies, la baronne deKorff, était sur le point de quitter la France pour retourner dans son pays. Elle devait emmener avec elle ses deux enfants, avec un domestique et deux femmes de chambre, et en conséquence, elle avait demander un passeport au ministre des affaires étrangères par la légation russe. Aussitôt qu'il lut fût délivré, elle le remit à M. de Fersen. C'est ce passeport qui allait servir à Louis XVI, à Marie-Antoinette, au djuphin, à Madame Royale, à Madame Elisabeth et à la gouvernante des enfants de France, M"" de Tourzel.
M. de Fersen s'était chargé en outre de commander, toujours au nom de la baronne de Korff, la voiture dans laquelle devait s'effectuer le voyage de la famille royale. C'était une grande berline, dont la commande avait été faite, dès le 22 décembre 1790, à un sellier de Paris, et qui coûta 5,944 livres. Sa structure seule aurait pu donner des soupçons; car le roi, ne voulant pas se séparer de sa famille et M'"" de Tourzel persistant à être du voyage, il fallait une voiture exceptionnellement grande, et l'on y avait ajouté des accessoires qui devaient attirer l'attention. Au surplus, il était convenu que les fugitifs ne monteraient dans cette berline qu'à Bondy, et qu'ils quitteraient Paris dans un grand fiacre, conduit par le comte de Fersen, qui se déguiserait en cocher.
Louis XVI avait décidé, en outre, qu'il se ferait accompagner par trois de ses anciens gardes du corps, licenciés après les journées d'octobre 1789. Il chargea le comte d'Agoult de choisir parmi eux pour cette mission si difficile trois hommes particulièrement énergiques et dévoués, d'une discrétion et d'un courage à toute épreuve. M. d'Agoult désigna MM. de Valory, de Moustier et de Malden, qui, lors des journées d'octobre, s'étaient dis-
tingués à Versailles en défendant, au péril de leur vie. les appartements de la reine. Ils saisirent avec enthousiasme l'occasion de se dévouer encore, et furent présentés secrètement, le 17 juin, à Louis XVI et à la reine aux Tuileries. Marie-Antoinette leur demanda à tous les trois quels étaient leurs noms de baptême, leur disant que chacun d'eux, pendant le voyage, serait désigné par le sien, atienJu qu'il fallait qu'on les prit pour des domestiques. Tous trois devaient être vêtus d'une veste jaune taillée dans la forme de celle des courriers. Le roi leur donna en détail toutes les instructions qui étaient nécessaires, et tous trois jurèrent à leur maitre un dévouement sans bornes. Les préparatifs étant tous achevés, les fugitifs attendaient avec impatience le 20 juin, date fixée pour leur évasion, et demandaient à Dieu de favoriser leur projet.
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lA .lOURNKi: nu 2() JUIN 1791
La journée du 20 juin 1791 ne se passa point sans inquiétudes. C'était le soir, à minuit, que devait s'effectuer le départ, et les fui,ntifs craignaient à chaque instant que leur projet ne fût dévoilé. Des soupçons vagues circulaient dans la ville, et, aux Tuileries, la domesticité s"en entretenait tout bas. L'un des trois gardes du corps qui devaient accompagner comme courriers la famille royale était lié avec le major général de la garde nationale, M. de Gouvion, qui était le confident de La Fayette, et qui avait un logement au château. M. de Valory alla lui faire une visite le matin, pour pressentir si Ton se doutait des intentions de Louis XVI. M. de Valory ayant fait allusion aux alarmes que semaient les journaux : < Je parie ma tête, répondit M. de Gouvion, que le roi n'a pas la moindre envie de quitter Paris. Il est assuré qu'on n'en veut point à sa personne, et qu'une fois les changements dans le gouvernement opérés et assurés tels qu'on désire qu'ils le soient, il sera plus puissant que jamais. > M. de Valory se rendit ensuite auprès de la reine, pour l'informer de ces paroles rassurantes.
Au moment où M. de Valory entra par une petite porte donnant sur l'obscur corridor qui divisait en deux les appartements
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MARIE-ANTOINETTE AUX TUII.EF<IES
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du rez-de-chaussée, Marie-Antoinette lui dit : < J'ai cru reconnaître le pas de M. de La Fayette. Cet homme m'effraye au point que je me persuade sans cesse ou le voir ou TentenJre. > Instruite du propos tenu par le major de la garde nationale : < Je vous remercie, ajouta-t-elle du calme que vous m'apportez, j'en avais besoin. Eh bien ! nous approchons du terrible quart d'heure. Pourrons-nous sortir d'ici sans être reconnus?... M. de I,a Fayette a doublé les gardes partout. > < Madame, répliqua M. de Valory, cette précaution est plutôt mise en œuvre par lui à dessein de rassurer les esprits inquiets et de faire taire les aboyeurs, qu'à raison de ses propres craintes. J'ose proposer à Votre Majesté de me permettre de recevoir M. de Gouvion dans l'aprèsmidi. Si je lui trouve la même sécurité, M. de La Fayette ne pouvant manquer d'en avoir une semblable, il sera plus qu-à paner que nous exécuterons notre sortie du château sans ob.stacle. »
Le roi survint alors, et dit : . S'ils ne se doutent de rien, nous sortirons effectivement sans peine... Vous êtes officier de mes gardes du corps. Arrivons heureusement, vous et vos camarades ne serez pas oubliés... J'irai coucher demain 21 à l'abbaye d'Orval. M. le marquis de Bouille m'attend avec un corps d'armée en avant de Montmédy. De forts détachements de hussards et de dragons sont postés à Pont-de-Somme-Vesle, à Sainte- Menehould, Clermont, Varennes, Dun. Vous courrez devant ma voiture. Lorsque vous arriverez a Pont-de-Somme-Vesle, vous demanderez après M. le duc de Ghoiseul : c'est lui qui commande Tcscadron des hussards de Lauzun, qui y est placé; il vous fera parlera un aide de camp de M. le marquis de Bouille, auquel vous direz, de ma part, d'exécuter les ordres qu'il a reçus. > Louis XVI donna ensuite à M. de Valory des recommandations détaillées, et lui dit, en le congédiant : « A ce soir, à onze heures et demie. >
Cependant, rien n'était changé à l'étiquette et aux habitudes du château. Aucun incident remarquable n'attira l'attcniion dans