PARIS LE 2 1 JUIN
qu'a eu lieu le dccampativos général des Capètes et Capets, et ce n'est qu'à neuf heures du matin qu on apprend cette nouvelle. Trahison! parjure! Le Barnave, le La Fayette, abusent de notre confiance !> Puis, pour bien accentuer Taccusation, il ajoutait: «Je revenais, à onze heures du soir, des Jacobins, avec Danton et d'autres patriotes; nous n'avons vu dans tout le chemin qu'une seule patrouille. Paris me parut, cette nuit, si abandonné, que je ne pus m'empécher d'en faire la remarque. L'un de nous, qui avait dans sa poche une lettre, laquelle le prévenait que le roi devait partir cette nuit, voulut observer le château ; il vit M. de La Fayette y entrera onze heures. > Enfin, dans le paroxysme de la colère, Camille Desmoulins s'écriait : « Comme l'animal roi est une partie aliquote de l'espèce humaine, et qu'on a eu la simplicité d'en faire une partie intégrante du corps politique, il faut qu'il soit soumis aux lois de la société, qui ont déclaré que tout homme pris les armes à la main contre la nation serait puni de mort, et aux lois de l'espèce humaine, au droit naturel, qui me permet de tuer l'ennemi qui m'attaque. Or, le roi a couché en joue la nation. Il est vrai qu'il a fait long feu, mais c'est à la nation à tirer. >
Au club des Cordeliers, Danton lançait contre La Fayette cette invective furieuse : « Vous avez juré que le roi ne partirait pas; vous vous êtes fait sa caution. De deux choses Tune, ou vous êtes un traître qui avez livré votre patrie, ou vous êtes stupide d'avoir répondu d^une personne dont vous ne pouviez pas répondre. Dans le cas le plus favorable, vous êtes déclaré incapable de nous commander. Je descends de la tribune; j'en ai dit assez pour démontrer que si je méprise les traîtres, je ne crains pas les assassins. >
Cependant, la masse du peuple, qui n'était ni orléaniste ni républicaine, se montrait profondément aftligée du départ de la famille royale, et désirait ardemment son retour. Elle se disait que si le roi ne revenait point, la guerre civile éclaterait, l'étranger envahirait la France, Paris serait mis à feu et à sang. Les têtes se montaient. On attendait les nouvelles avec une impatience fé-
brile. A l'heure où cette anxiété troublait la population parisienne, Louis XVI et sa famille continuaient tranquillement leur voyage. « Me voilà donc, disait en chemin le roi fugitif, en dehors de cette ville de Paris, où j'ai été abreuvé de tant d'amertume ! La Fayette doit être présentement bien embarrassé de sa personne. >
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Dans la journée du 21 juin, la berline à six chevaux qui contenait la famille royale s'avançait sans obstacles; M. de Valory, à cheval, la précédait comme courrier. MM. de Malden et deMoustier étaient sur le siège, M'"" de Neuville et Brunier suivaient dans une chaise de poste; M"" de Tourzel était censée être la baronne de Korff, et la reine M"" Hochet, gouvernante des filles de cette dame. Le dauphin et sa sœur passaient pour les deux filles de la baronne, Amélie et Aglaé; Madame Elisabeth pour leur bonne; le roi pour un intendant, le sieur Durand ; les trois gardes du corps, pour des domestiques. On appelait M. de Valory François; M. de Malden, Saint-Jean; M. de Moustier, Melchior. Les voyageurs ne s'arrêtaient même pas pour manger, ayant dans la voiture toutes les provisions nécessaires. On ne leur demandait point leur passeport, et Ton ne faisait nulle part de difficultés pour leur fournir des chevaux.
Au relais de Jalon (c'était celui qui précédait immédiatement Châlons-sur-Marne), la reine dit à IVI. de Valory : « François, il me semble que cela va bien ; nous serions déjà arrêtés, si nous avions dû l'être, ils n'ont pas eu connaissance de notre départ —
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MARIE-ANTOINEITE AUX TUILERIES
LE VOYAGE
iMadame, répliqua M. de Valory, dès que nous avons été à douze lieues de Paris, nos inquiétudes se sont dissipées. Nous aurions été atteints dans cet espace de chemin, si après le coucher du roi, ou après notre sortie du château, l'on s'était aperçu de quelque chose. Il n y a plus aucune crainte à avoir. Je ne remarque de mouvement ni de suspicion nulle part. Courage, madame, oui, tout va bien. » De son côté, le roi disait : < Quand nous aurons passé Châlons, nous n'aurons plus rien à redouter; nous trouverons à Pont-de-Somme-Vesle le premier détachement des troupes, et notre voyage est assuré. > On arriva à Châlons-sur-Marne vers quatre heures de l'après-midi. Le plus grand calme y régnait. On en repartit sans embarras, après avoir changé de chevaux.
A Châlons-sur-Marne finissaient les arrangements que le roi et la reine s'étaient chargés de prendre. Pour le reste du voyage, le général marquis de Bouille avait répondu de tout.
Les étapes que la famille royale se proposait de parcourir étaient les suivantes : à trois lieues de Châlons, Pont-de-Somme- Vesle; — à quatre lieues de Pont-de-Somme-Vesle, Sainte-Menehould ; — à quatre lieues de Sainte-Menehould, Clermont-en- Argonne ; — à trois lieues de Clermont-en-Argonne, Varennes ; — à cinq lieues de Varennes, Dun ; — à cinq lieues de Dun, Montmédy. Il avait été convenu qu'à chaque étape se trouverait un détachement de cavalerie.
Les ordres du marquis de Bouille étaient tels que si le roi eût voulu se faire reconnaître de ses troupes, les détachements qui l'auraient escorté se seraient, à chaque nouvelle poste, repliés derrière sa voiture pour y former une arrière-garde, et faire place à un détachement frais qui s'y trouvait et qui aurait formé son avant-garde. Si, au contraire. Sa Majesté eût désiré garder l'incognito, les détachements qui l'auraient amenée auraient laissé filer sa voiture pour lui laisser le temps de relayer, ayant cependant soin de toujours marchera sa suite pour parer à tous les accidents. Ils avaient ordre de suivre exactement la voiture et de former une barrière impénétrable, de manière à ne la laisser dé-
passer par un courrier ni individu quelconque et sous aucun prétexte, et d'arriver ainsi tous ensemble en même temps que le roi à Montmédy, où des vivres étaient déjà prêts pour la subsistance d'une nombreuse armée pendant plusieurs mois'.
C'était à Pont-de-Somme-VesIe que Louis XVI comptait trouver le premier détachement, commandé par le duc de Choiseul, neveu du célèbre ministre de Louis XV, et le colonel du régiment de Royal-Dragons. C'était de là, d'après le plan du marquis de Bouille, que devaient partir l'impulsion et les ordres à donner à toutes les autres étapes. La famille royale arriva à Pont-de-Somme- Vesleàcinqheureset demie du soir. Cruellesurprise ! Elle n'y trouva ni le duc de Choiseul ni le détachement de cavalerie. « La terre, a dit plus tard Louis XVI, sembla s'entr'ouvrir sous mes pas. > Que s'était-il donc passé ?
D'après le plan du voyage, tout avait été calculé à la minute, et le passage à Pont-de-Somme-Vesle était fixé pour trois heures de l'après-midi. Un retard Je plusieurs heures se produisant, le duc de Choiseul fut clirayé par la fermentation des esprits. La population disait hautement que l'arrivée du prétendu convoi d'argent qu'il s'agissait d'escorter n'était qu'un prétexte. M. de Choiseul désespérant de voir la berline royale, si impatiemment attendue, et se croyant, à tort ou à raison, menacé par les habitants de Pont-de-Somme-Vesle et du voisinage, crut prudent de se retirer, avec ses cavaliers, par un chemin de traverse, et de gagner ainsi Varennes. Cette résolution a été très vivement reprochée au duc de Choiseul par le marquis de Bouille et ses fils. Elle a fait entre eux l'objet d'une polémique qui a duré jusqu'en
Il y avait à peine une heure que le duc de Choiseul et ses cavaliers avaient quitte Pont-de-Somme-Vesle lorsque la famille royale y arrivait. Ce premier contretemps devait faire avorter les mesures ultérieures dont on était convenu. Cependant tout restait
' Relation de M. Deslon. capitaine du régiment de hussards de Lauzun. M. Deslon commandait le détachement de Dun.
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LE VOYAGE
tranquille à Pont-de-Somme-VesIe. Louis XVI se rassura un peu, en voyant qu'on relayait sans difticulté, et l'on se remit en route. On arriva à Sainte-Menehould aussi heureusement que si l'on avait été escorté. Mais cY^tait là que la fatalité devait commencer à se faire sentir. Le détachement de cavalerie envové dans cette ville se composait de quarante dragons commandés par le capitaine marquis d'Andoins, qui, comme le duc de Choiseul, était dans le secret du voyage. La population de Sainte-Menehould, très révolutionnaire, témoignait les dispositions les plus soupçonneuses. Dans la journée, le capitaine d'Andoins avait été obligé de se rendre à l'hôtel de ville, pour expliquer la présence des dragons. Dans Tespoir d'atténuer les défiances, il avait pris le parti de ne point tenir sa petite troupe sous les armes. Les dragons étaient descendus de cheval, et se promenaient dans les rues, le bonnet de police sur la tête, quand la famille royale arriva à Sainte-Menehould. Il était environ huit heures du soir
Elle aperçut, non sans appréhensions, desgardes nationaux. C'étaient les premiers qu'elle rencontrait depuis son départ de Paris. Les tambours battaient et la ville paraissait en mouvement.
Quand la voiture passa, les dragons firent le salut militaire, et la reine leur rendit ce salut avec son air de grâce et de bonté habituel. Était-ce une simple politesse de la part des soldats ? Était-ce quelque chose de plus, et commençaient-ils à pénétrer le secret? On ne leur avait pourtant pas dit quelles étaient les personnes qu'ils saluaient. Cet ensemble de circonstances n'en irrita pas moins l'inquiétude populaire, qui augmentait de minute en minute. Cependant la voiture arriva sans obstacle jusqu'à la poste aux chevaux. Le fils du maître de poste était Drouet, jeune homme de vingt-huit ans, dont le rôle allait être si fatal au roi. Comme on relayait les chevaux, le capitaine d'Andoins s'approcha un moment de la berline, et dit tout bas : « Les mesures sont mal prises, et je m'éloigne pour ne donner aucun soupçon. > Puis, passant près de M. de Moustier : < Partez, dit-il, partez bien vite; vous êtes perdus si vous ne vous pressez pas. >
En même temps, Louis XVI avait limprudence de mettre la tête à la portière. Le jeune Drouet l'avait vu l'année précédente à la fête de la Fédération. Il le reconnut. Pour mieux s'assurer qu"il ne se trompait pas, il prit un assignat où la figure du souverain était assez ressemblante, et la compara quelque temps avec le visage qu'il venait de regarder. Dès lors, il n'eut plus de doute. Mais la présence des dragons l'intimida. Il ne dit rien d'abord. Les chevaux de relais étaient attelés, la voiture partit. En même temps, M. d'Andoins faisait monter à cheval des dragons pour suivre la berline. Ce fut ce qui décida l'alarme. Les révolutionnaires de Sainte-Menehould se portèrent à l'auberge où étaient les dragons, leur distribuèrent du vin, leur offrirent de l'argent, et, pour les empêcher de partir, coupèrent les sangles de leurs selles. M. d'Andoins fut arrêté. Drouet, malgré les instances de sa femme, prit alors la résolution de monter à cheval et de poursuivre la famille royale. Un maréchal des logis de dragons, qui se nommait Lagache, et qui était un ardent royaliste, s'aperçut du projet de Drouet et monta aussitôt à cheval pour le suivre et le surveiller. Mais celui-ci échappa en se jetant dans les bois et en prenant des chemins de traverse.
Cependant la famille voyageait encore avec espérance. Aucun indice certain ne lui avait fait augurer qu'elle eût été reconnue. Les symptômes un peu alarmants qu'elle avait distingués n'étaient nullement précis. D'ailleurs elle les laissait derrière elle, et sur la route il n'en apparaissait aucun.
On arriva vers neuf heures et demie du soir à Clermont-en- Argonne. Le détachement qui attendait dans cette ville comprenait cent quarante dragons, commandés par le colonel comte Charles de Damas, qui était informé du secret du voyage. Laissons le colonel nous raconter ce qui se passa à cette étape : < Je vis M. de Valory, a-t-il dit dans sa relation. Je lui fis part de la difficulté où je me trouvais à cause de la fermentation sourde qui régnait dans la ville, et de la crainte que j'avais que ma troupe ne fût arrêtée lorsqu'elle se disposerait à partir. Je l'avertis de
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ne pas perdre de temps pour arriver à Varennes, où il trouverait des relais, et d^où il porterait la nouvelle de l'approche du roi. Pendant qu'on attachait les chevaux, ce qui ne dura que dix minutes, je me tenais à la maison de poste, entouré d'officiers et de dragons, sans laisser apercevoir que j'eusse aucune connaissance des voyageurs. Quelques bourgeois regardaient avec curiosité, mais je ne vis rien qui pût m'alarmer. Le roi et la reine m'aperçurent et me firent des signes de bonté et de satisfaction. Enfin M"" de Tourzel m'appela ; elle me fit quelques questions sur le chemin qu'ils avaient encore à parcourir, me parla de la lassitude des enfants. Le roi m'adressa la parole; la reine lui iit signe de prendre garde à sa voix. Ce qu'il me serait impossible de dépeindre, c'est le bonheur que j'éprouvai lorsque je vis la voiture partir et se diriger sur Varennes. >
Le comte de Damas voulut alors faire monter ses dragons à cheval pour suivre la famille royale. Mais ce qui s'était passé à Sainte-Menehould se reproduisit à Clermont-en-Argonne. La population se souleva pour empêcher le départ. < Vos officiers sont des traîtres, disait-on aux soldats; ils vous mènent à la boucherie; les dragons sont patriotes. Vivent les dragons! > Les soldats refusèrent de suivre leur chef, et M. de Damas, menacé par la foule, n'eut plus d'autre ressource que la fuite. Il partit à cheval avec quelques dragons fidèles, en disant : < Tirons-nous d'ici comme nous pourrons, mais n'importe, le roi est sauvé ! »
La famille royale étant depuis quelque temps déjà sur la route de Clermont à Varennes, tout semblait en effet sauvé. Entre les deux villes, il n'y a guère que trois lieues. La route est belle. M. de Damas se dit à lui-même que Varennes est l'avant-dernière étape avant Montmédy ; que Montmédy ce sera le port ; que les fugitifs y touchent; que, dans la nuit même, ils doivent y entrer, s'y reposer de toutes leurs fatigues, de toutes leurs émotions.
En raisonnant ainsi, M. de Damas a compté sans Drouet, Drouet qui, avec l'acharnement d'un chasseur, poursuivait fiévreusement sa proie. A la sortie de Clermont-en-Argonne, la route
bilurque; le chemin de droite est la grande route de Verdun, celui de gauche conduit à Varennes. Au moment où la voiture royale allait quitter la poste de Clermont, le courrier qui était sur le siège avait crié aux postillons : « Prenez le chemin de Varennes. » Les postillons de Sainte-Menehould qui avaient amené la voiture à Clermont entendirent cette parole. En s'en retournant, ils rencontrèrent Drouet, et purent le renseigner sur la route que les voyageurs avaient prise.
Qui arriverait le premier à Varennes, Louis XVI ou bien Drouet ? L'histoire de France, l'histoire du monde se suspendait à cette question. De quoi dépendent les destinées humaines? Du plus ou moins de célérité que va -mettre un homme du peuple à suivre la trace d'une voiture. Que le maréchal des logis Lagache atteigne Drouet, ou même que Drouet n'arrive à Varennes que quelques minutes après Louis XVI, le roi ne serait pas décapité, il n'y aurait pas de République, pas d'Empire. La face du monde serait changée. Le moindre accident, le moindre retard, le détail en apparence le plus insignitiant, un harnais qui se casse, un cheval qui est fatigué, un postillon de mauvaise humeur qui conduit moins rapidement qu'à l'ordinaire, un rien peut tout bouleverser ici-bas. Drouet arrive à Varennes un quart d'heure avant le souverain, et c'en est fait Je la monarchie de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV.
L'ARRESTATION
Les voyai^^eiirs arrivèrent à Varennes le 21 juin à onze heures et demie du soir. Pour bien .uivre les phases du drame qui allait s y accomplir, quelques explications sont nécessaires.
Varennes, qui est bâtie sur une pente, comprend deux quartiers distincts: la ville haute et la ville basse, séparées l'une de Tautre par la rivière lAire et unies par un pont. Aujourd'hui, à rentrée de la ville haute, se trouve une vaste place. Kn 1791, cette place n'existait pas, et il y avait une lon-ue rue qui conduit au pont. Devant ce pont était une voûte fermée à volonté par deux battants. La voûte séparait d'une église depuis abattue un clocher qui subsiste encore, et au clocher était adossée une petite auberge, l'auberge du BrascfOr.
Voici maintenant les arrangements qui avaient été convenus pour le passage du roi.
Un détachement de soixante hussards du régiment de Lauzun commandés par le lieutenant Rohrig, stationnait à Varennes.
Comme il n'y avait pas de po^te dans cette ville, la berline royale devait être relayée par des postillons et des chevaux du duc de Choiseul. Les chevaux avaient été amenée à \'arcnnjs par un officier d'état-major, M. de Goguelat, qui, de la, s'était rendu,
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avec le duc de Choiseul, à Pont-de-Somme-Vesle, pour y attendre le roi. D'après ses instructions, M. de Goguelat devait conférer avec Louis XVI à Pont-de-Somme-Vesle, puis repartir pour Varennes en courrier. Comme il avait plusieurs chevaux de relais sur la route, on avait calculé qu'il aurait environ une heure d'avance sur la famille royale, et qu'il pourrait surveiller les derniers préparatifs concernant le passage du roi par cette ville.
Ce point du programme ne fut pas exécuté. A Pont-de-Somme- Vesle, M. de Goguelat avait fait la même chose que le duc de Choiseul. Voyant que les fugitifs étaient en retard, et se croyant menacé par la population, il avait quitté Pont-de-Somme-Vesle avant leur arrivée, et sans prévenir le souverain que l'endroit désigné d'abord pour le relais de Varennes avait été modifié.
11 était convenu que ce relais serait placé à l'endroit de la ville haute, dans une maison qui avait été soigneusement indiquée à l'avance au roi. Mais M. de Goguelat avait cru devoir changer cette partie du programme, et il s'était décidé à faire placer le relais de côté de l'Aire, dans la ville basse, à l'auberge du Grand- Monarque, 11 s'était dit sans doute que mieux valait laisser derrière soi, en relayant, le pont, où quelques hussards pouvaient facilement intercepter toute communication et repousser toute attaque, que d'avoir devant soi, pendant le temps du relais, un passage, tel que celui de la voûte, qui pouvait être facilement obstrué. Cette modification était peut-être prudente. Mais encore aurait-il fallu que le roi en fût informé.
Pour plus de sûreté, le marquis de Bouille avait envoyé son second fils, le chevalier de Bouille, et un autre officier, le comte de Raigecourt, à Varennes, avec mission de surveiller le relais et d'attendre l'arrivée de la famille royale. Aussitôt que ces messieurs seraient prévenus de cette arrivée par M. de Goguelat, ils devaient repartir dans la direction de Stenay, pour en informer le marquis de Bouille.
Au moment où la famille royale entrait à Varennes, M. Rohrig, le sous-lieutenant qui commandait le détachement des soixante
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hussards du régiment de Lauzun, n'avait pas rassemblé sa petite troupe. N'étant pas informé du secret du voyage, il ne savait point que le roi dût passer, et il croyait seulement qu'on attendait un convoi d'argent, auquel il devait donner une escorte.
Les postillons et les chevaux du duc de Choiseul destinés au relais étaient dans la ville basse, à l'hôtel du Grand-Monarque. Dans la même auberge se trouvaient le chevalier de Bouille et le comte de Raigecourt. Ils attendaient inutilement M. de Goguelat, qui ne paraissait point.
Lnfin, Drouet était arrivé depuis quelques minutes, à Varennes, et il se rendait en toute hâte à l'auberge située près de la voûte, devant le pont, l'auberge du Bras-d'Or, pour y donner l'éveil et y organiser son embuscade.
M. de Valory, à cheval, précédait la voiture. Arrivé à ce point de la relation qu'il publia sous le règne de Louis XVIII, il y exprimait ainsi sa douleur: « C'est ici que doivent s'arrêter les lecteurs sensibles, les malheureux amis d'une famille auguste et chérie, s'ils ne veulent frémir à chacune des lignes qui vont se succéder. Oui, ils doivent frissonner d'apprendre qu'un homme ait pu entretenir constamment dans son sein la pensée du crime, pendant toute la durée du temps qu'il fallait pour franchir un espace de douze lieues, et comment, sans démordre de son infernal dessein, il est parvenu à saisir, à livrer à leurs meurtriers le meilleur et le plus vertueux des monarques, la plus tendre comme la plus illustre des mères, ses royaux enfants, pleins des charmes de l'innocence, et la plus admirable princesse dont la France ait eu jamais à s'enorgueillir ! Qu'on me pardonne, dit M. de Valory, les accents de ma douleur! ma main tremble; ces funestes images se renouvellent à mes yeux? > Puis, parlant de la duchesse d'Angoulême, il ajoute : < Ah ! l'unique rejeton d'une famille sacrée, immolée presque tout entière, ne doit point lire ce récit, fait uniquement pour l'histoire ! Qu'il ne tombe pas sous sa main ! Ce n'est point à l'ange consolateur de notre nation égarée qu'il faut apprendre quelque chose. Cet ange n'a que trop
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vu, que trop entendu, que trop versé de pleurs; conjurons plutôt le ciel de lui faire tout oublier!... Mais ranimons notre courage ! poursuivons s'il se peut. >
En pénétrant dans Varennes, où il précédait de quelques minutes la voiture royale, M. de Vaîory avait le pressentiment qu'il ne trouverait point à l'endroit indiqué les postillons et les chevaux du duc de Choiseul. Cette prévision n'était que trop fondée. Effaré, M. de Valory cherche partout. Il appelle; personne ne lui répond. 11 fouille le bois voisin de Varennes. Il descend jusque dans la ville basse. Kicn, absolument rien. Pendant ce temps, la lamille royale elle-même se livre à des recherches non moins stériles. Eouis XVI ne trouve ni hussards, ni courriers, ni postillons, ni chevaux. Quelle émotion ! Quel trouble ! Échouer si près du port, à quelques lieues de Alontmédy, de cette terre promise, où la royauté se disait qu'elle sortirait de la tombe, et se relèverait glorieuse, après tant d'humiliations, tant de désastres ! Fatalité! Fatalité ! Quel est le mot de cette redoutable énigme. Pourquoi les soixante hussards du régiment de Eauzun ne sont-ils pas sur la route à l'entrée de Varennes ? Pourquoi ne voit-on point M. de Goguelat : Où peuvent bien être les postillons et les chevaux du duc de Choiseul, et le chevalier de Bouille, et le comte de Raigecourtr Où les trouver dans les ténèbres? A quelle porte frapper ? A qui demander des renseignements ? Gomment sortir de cette impasse terrible ? Un découragement plein d'angoisses s'empare des fugitifs, Louis XVI frappe lui-même plusieurs lois à la porte de la maison où il croyait trouver le relais. La reine descend aussi de voiture et marche, dans l'espoir de rencontrer quelqu'un qui la renseignerait. Mais il n'y a personne dans la rue. Les lumières sont éteintes. Les bourgeois dorment tranquillement dans leurs maisons.
Cependant, Drouet, qui est à l'auberge du Bras-d'Or, met à profit le temps que perd la famille royale à l'entrée de la ville haute. Aidé de deux ou trois révolutionnaires, dont l'un est Billaud, le futur conventionnel, il renverse une charrette pour
barrer le pont, et il se place en embuscade sous la voûte par laquelle il faut nécessairement passer avant d'y arriver. Sans Drouet, tout serait sauvé! Avec Drouet, tout sera perdu. Supprimons donc]^ar la pensée une des mille petites causes qui auront pu dans le trajet retarder la marche de la voiture, et Drouet ne réussirait pas dans son plan, et la famille royale arriverait bien tranquillement à Montmédy ! Ah! qu'ils sont légers, qu'ils sont minces, les lils auxquels tiennent les choses de ce monde ! Quelques soldats ou mèmj quelques civils, quelques hommes de bonne volonté, sufliraient pour mettre à la raison Drouet, enlever l'obstacle placé devant le pont, permettre à la voiture de marcher quelques instants encore, d'aller jusqu'à l'auberge du Graud-Mo" }mnjuc,qu\ est de l'autre côté de la rivière, à quelques pas, et où le chevalier de Bouille attendait avec le relais. Mais le roi de France et de Navarre, le Roi Très Chrétien, le successeur de Charlemagne et de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV, n'a personne pour lui venir en aide, et c'est devant ce misérable obstacle, une charrette placée à la porte d'une auberge, que vient tristement échouer, après tant de siècles de puissance, une monarchie jadis si redoutable et si illustre!
La famille royale, qui s'est remise en voiture, après ses recherches inutiles dans la ville haute, arrive sous la voûte qui précède le pjnt, à côte de l'auberge du Bras-d'Or. Cest la le piège où elle va tomber tète baissée, comme dans le fond d'un entonnoir. Deux fusils armes se croisent dans la \-oiîure par chacune des portières: « Arrêtez ! Arrêtez î crient plusieurs voix dans les ténèbres. Montrez votre passeport. Qui étes-vous ? > On répond : < M"" de Korff et sa famille. — C'est possible, dit une voix; mais il faut le prouver. » On montre le passeport. Il est en règle. Mais déjà le bruit circule que la voiture e.^t suspecte, qu'il faut absolument la retenir. Des llambeaux sont placés sous le visage du roi. Le conseil municipal se rassemble. La garde nationale est surpied. Le tocsin sonne. Leprocurcur de la commune, \\. Sauce, s'approche de la voiture et dit : < Le conseil municipal délibère
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sur les moyens de permettre aux voyageurs de passer outre. Mais le bruit s'est répandu que c'est notre roi et sa famille que nous avons le bonheur déposséder dans nos murs... j"ai l'honneur de leur ollVir ma maison, comme lieu de sûreté pour leurs personnes, en attendant le résultat de sa délibération. L'attluence du monde dans les rues s'augmente par celle des habitants des campagnes voisines qu'attire notre tocsin ; car, malgré nous, il sonne depuis un quart d'heure, et peut-être Votre Majesté se verrait-elle exposée à des avanies que nous ne pourrions prévenir, et qui nous accableraient de chagrin. > Louis XVI n'essaye même pas de résister. Il n'avoue point encore qu'il est le roi; mais il se laisse conduire, lui et sa famille, dans la maison de M. Sauce. Voilà les fugitifs définitivement arrêtés. Plus d'espérance ! Tout est perdu !
LA NUIT A VARLNXLS
Il est prés d'une heure du matin. Le voilà avec sa famille dans l'étroite et obscure maison du procureur d'une petite commune, ce vaincu, ce prisonnier, ce souverain, qui n'a plus rien de royal que le nom ! Le voilà obligé de parlementer avec des sujets rebelles, de plaider sa cause comme un accuse devant le tribunal: Triste nuit! cette nuit sans sommeil; nuit agitée, nuit pleine d'angoisses, avec ses alternatives d'espoir et de découragement, avec le mélange de personnages d'opinions si diverses, s'entre-croisant, se heurtant dans la chambre mesquine où agonise la royauté! Cette ville, tout étonnée du tumulte insolite qui vient si brusquement de troubler son repos; ces révolutionnaires ardents qui frémissent à l'idée que leur proie pourrait leur échapper ; ces royalistes fidèles qui n'osent pas exprimer tout haut leurs sentiments de loyauté; ces gardes nationaux qui hésitent encore entre l'idée monarchique et les passions républicaines, le tocsin qui sonne, les tambours qui battent, les maisons qui s'éclairent, les bourgeois et les gens du peuple qui se réveillent en sursaut, pouvant à peine ajouter foi à cette nouvelle si imprévue : l'arrestation de la famille royale. Quel spectacle ! quelle scène étrange ! Combien sont imprévus et bizarres les caprices de
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