LE DUC D'ORLÉANS EN
laires.
A la fin de l'année 1791, Louis XVI et le duc d'Orléans furent sur le point de se réconcilier. Le duc se souvenait de temps en temps qu'il était Bourbon et prince du sang. Alors il se repentait de ses erreurs ; il avait l'intuition de ses devoirs ; il songeait sérieusement à se conduire à l'égard du roi comme un bon parent, comme un sujet fidèle ; mais une sorte de fatalité le rejetait dans ses fautes ordinaires, et le premier prince du sang redevenait un factieux. C'est ce qui arriva une fois de plus, après l'acceptation de la Constitution. Dans une pensée de conciliation et de clémence, Louis XVI nomma son cousin amiral, le 16 septembre i79i,et le duc alla remercier le ministre de la marine, M. Bertrand de Molleville, qui a raconté dans ses Mémoires les détails de son entretien avec le prince. . •
Le duc d'Orléans assura le ministre, avec un ton de franchise et de loyauté parfaite, qu'il attachait le plus grand prix à la faveur que le roi lui accordait, parce qu'elle lui donnerait les moyens de faire connaître à Sa Majesté à quel point il avait été calomnié. «Je sui.^ bien malheureux, dit-il, sans l'avoir mérité. On m'a mis sur le corps mille atrocités dont je suis absolument innocent. On m'a supposé coupable, uniquement parce que j'ai dédaigné de
fl
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
me justifier des crimes dont j'ai la plus profonde horreur. Vous êtes le premier ministre auquel j'en ai dit autant, parce que vous êtes le seul dont le caractère m'ait toujours inspiré de la confiance. Vous aurez bientôt une occasion favorable de juger si ma conduite dément mes paroles. » M. Bertrand de Molleville répondit : € Monseigneur, je crains tellement d'affaiblir la force de vos expressions en les rapportant au roi, comme vous le désirez, que je vous invite à exprimer vous-même vos sentiments à Sa Majesté. — C'est précisément ce que je désire, répliqua le duc, et si je pouvais me flatter que le roi voulut me recevoir, j'irais demain lui faire ma cour. >
Le soir même, au conseil, le ministre rendait compte au roi de la visite du duc d'Orléans. Louis XVI résolut de recevoir son cousin, et le lendemain, il eut avec lui une conversation de plus d'une demi-heure, dont il parut satisfait. Il dit ensuite à M. Bertrand de Molleville : < Je suis de votre opinion ; il revient à nous sincèrement, et il fera tout ce qui dépendra de lui pour réparer tout le mal fait en son nom, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant de part que nous l'avions cru. »
La réconciliation avait semblé complète. Ce qui se passa le dimanche suivant en détruisit tous les effets, et l'abîme, au lieu d'être comblé, reparut dans toute sa profondeur. Ce jour-là, le duc se rendit aux Tuileries pour assister au lever du roi. On ne connaissait pas l'entrevue de Louis XVI et de son cousin. L'apparition du prince causa donc une surprise générale. Les courtisans y virent, non point une preuve de soumission, mais une bravade. A leurs yeux, le duc d'Orléans était le plus dangereux et le plus coupable des révolutionnaires. Ils lui attribuaient toutes les catastrophes, tous les crimes. Sa présence leur arracha un cri d'horreur, ils se pressèrent autour de lui, en affectant de lui marcher sur les pieds, et en le poussant vers la porte. Ne pouvant pénétrer jusqu'à la chambre du roi, il se rendit à l'appartement de la reine. Le couvert était déjà mis. On cria : « Ne laissez approcher personne des plats ! > comme pour insinuer que le prince y pourrait
J lui
LE DUC D'ORLÉANS EN i
jeter du pcson. Les chuchotements ironiques et les murmures d.nd.gnat.on le forcèrent à se retirer sans avoir vu personne de la lam.lle royale. 11 regagna l'escalier pour sortir, .^u moment ou >1 en descendait les degrés, du haut de la rampe on cracha sur ses habus et sur sa tète. Témoin oculaire de cette scène, Bertrand de Molleville ajoute dans ses Mcwoircs : < Le duc d'Orléans se hâta de sortir du palais, la rage et l'indignation dans le cœur et convaincu que le roi et la reine étaient les auteurs de ces outrj'^es' que non seulement ils ignoraient, mais dont ils furent extrêmemeni fâches quand on les leur apprit. Dès ce moment, il s'abandonna tout entier à une haine implacable et jura de se venger. Affreux serment auquel il na été que trop fidèle. >
Hier encore royaliste, et aujourd'hui républicain, mécontent des autres et de lui-même, attiré par la fascination de l'abîme s enfonçant par degrés dans le gouffre des situations fausses' grandseigneurdevoyé, prince jacobin, il sera exploité par les bourreaux avant d'être leur victime. Triste fatalité des circonstances ! A une autre époque, le duc, qui est aimable, spirituel serait aimé et honoré. Pourquoi faut-il qu'il soit né dans ce siècle' confus et troublé, qui détruit la notion du droit et du devoir > On dirait qu'il a le pressentiment de ses fautes et de leur expiation 1 antot 11 cherche à s'éloigner de cette arène brûlante, qui lui sera SI fatale tantôt il y revient, comme poussé par une force irrésistible. Il fait le premier pas de la réconciliation avec son roi, et on le décourage, on l'empêche de faire le second. Alors, par dépit il se rejette dans les extrêmes. Il va chercher dans les bas-fonds 'de la société les éléments de sa vengeance. Il ramasse des armes dans la boue. H subventionne les hommes qui, aujourd'hui demandent son or, et qui, demain, demanderont sa tête Parce qu'il n'a pu être le familier du palais des Tuileries, il se fait le courtisan du club des Jacobins.
Cet homme blasé, épuisé de jouissances, ayant la satiété du luxe de 1 or et du plaisir, trouve peut-être un certain amusement dans les émotions malsaines, mais violentes de la crise révolutionnaire
MARIE-ANTOINFTTE AUX TUILERIES
A Londres, avec son énorme fortune, il vivrait calme, sans dani^er, sans responsabilité, loin des orages. Mais il a beau assurer mistress l'^lliot, son amie, qu'il a toujours envié la position de gentilhomme campai^nard anglais, et que, quoique ses ennemis l'accusent de vouloir se faire roi, il échangerait volontiers sa position et sa fortune contre une petite propriété en Angleterre, avec les privilèges de cet agréable pays, il préfère, malgré tout, rester sur le champ de bataille de l'insurrection, dans la fournaise, dans le cratère de ce Paris volcanique, où son palais est le rendezvous de toutes les bandes révolutionnaires, le foyer de toutes les conspirations. Les bouges de la débauche y pullulent près des splendeurs de l'élégance et de la richesse. Il vit là, entouré de la cour la plus bizarre. Les grands seigneurs déclassés coudoient, dans ses salons, les révolutionnaires faméliques quand ils demandent de Targent, insolents quand ils Font reçu. Lorsqu'on aborde le duc, on est tenté de lui dire : « Est-ce au prince du sang que je m'adresse, ou est-ce au jacobin ? »
Ce personnage à faces multiples a quelque chose en lui qui trouble et inquiète. Sa destinée est une énigme dont on ne trouve pas le mot. Est-ce un républicain ou un royaliste, un traître ou un patriote ? Agit- il de propos délibéré, ou se laisse-t-il entraîner au gré du torrent ? Ses pensées du matin seront-elles ses pensées du soir ! N'est-il pas le changement même, en politique, comme en amour ? N'a-t-il pas perdu le libre arbitre? N'est-il pas d'autant plus esclave que sa maîtresse s'appelle la Liberté !
Les spectacles que donnent chaque jour les événements sont si curieux, si imprévus, les choses marchent si vite, le vertige est si terrible, que c'est à peine si le duc d'Orléans se reconnaît lui-même, s'il garde la conscience de son identité. Son nouveau rôle ressemble si peu à l'ancien, qu'il y a dans sa personne comme une métamorphose, un avatar. Le ternps approche où l'on se demandera si le citoyen Philippe-Égalité peut bien être le même que Louis-Joseph, duc d'Orléans, chef de la branche cadette des Bourbons, premier prince du sang, descendant en ligne directe