PARIS A LA FIN DE
Quel spectacle varie! Quelle tragi-comédie ! Que de figures diverses ! (^ue d'émotions contradictoires 1 Quel amalgame d'idées et de passions, de vices et de vertus! Ici les marquis et les ducs, là les faubouriens et les insurgés. Ici les talons rouges, et là les bonnets rouges. Ici le langage des cours, là les insultes de la halle. Aux Tuileries, encore félégance, la politesse, les mœurs chevaleresques de l'ancien régime, et, à deux pas des Tuileries, dans les ruelles infectes qui avoisinent le Carrousel, les haines et les menaces d'une populace déguenillée. Un peu plus loin, dans les galeries du Palais-Royal, les agitateurs qui pérorent, les prostituées, qui. ont joué un si grand rôle dans les journées d'octobre. A côté du jardin des Tuileries, le manège où siège l'Assemblée nationale, avec ses tumultueuses séances, avec ses discussions acharnées, avec l'éloquence foudroyante de son Mirabeau-Tonnerre. Dans toutes les rues, sur toutes les places, les colporteurs qui crient, qui débitent leurs mensonges. Les nouvellistes, les curieux, les badauds qui s'amusent de la calomnie, qui ont les émotions malsaines de l'émeute, qui jouent au soldat dans la garde nationale, au politique dans les cafés, au tribun dans les clubs; les artisans du desordre qui se plaisent partout à rallumer
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MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
les tisons mal éteints ; aux extrémités de Paris, les principaux soldats de l'insurrection, les futurs septembriseurs, les futures furies de la guillotine. Quelles secousses! (^uels chocs! Cet ancien régime qui est mort, ce nouveau régime qui n'est pas né, quel chaos! Quel trouble dans cet alambic, dans cette fournaise! Que de souffrances, que d'angoisses, que de déchirements la France ne va-t-elle pas avoir à supporter, pour enfanter dans la douleur sa fille, la société moderne ! Que d'électricité dans l'air ! Que de nuages sombres ou sanglants à l'horizon ! Quelle clameur immense et confuse : bruit du tambour, applaudissements et hurlements dans l'Assemblée et dans les clubs, son des cloches, appel du tocsin. Paris est agité, houleux, plein de matières inflamrnables. On dirait que le sol est miné. A chaque pas on redoute une explosion subite; c'est une terre volcanique. On aperçoit tous les objets comme à la lueur d'un incendie.
La Révolution est partout. 11 y a jusque dans les salons du faubourg Saint-Germain une gauche et une droite qui se disputent, comme à l'Assemblée nationale, avec acharnement. Adieu cet atticisme, cette douceur, cette urbanité qui ont fait si longtemps des salons parisiens la véritable école du goût et de la grâce î La maussade politique est devenue l'unique sujet de conversation. Chacun parle haut, écoute peu. L'humeur perce dans le ton, comme dans le regard. Les femmes perdent surtout à ce changement des mœurs de la bonne compagnie. Ce sont les passions douces qui conviennent à leurs traits, à leurs voix, à la délicatesse de tout leur être, et les voilà qui déblatèrent comme des énergumènes. La politique les dépare, et la colère les enlaidit.
Au théâtre, c'est encore bien pis que dans les salons. Les salles de spectacle se sont transformés en champs clos où les partis se livrent de perpétuels combats. Lorsqu'une allusion favorable permet aux royalistes de faire éclater leurs sentiments pour le roi et la reine, ils regardent comme un grand triomphe de couvrir la voix de l'acteur par de bruyants applaudissements. Ils courent ensuite au château, pour y dire que l'opinion publique
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PARIS A LA IIN DK 1789
se retourne dans le bon sens, que \c> réxolutionnaires ^ont écrases. Mais les Jacobins se rendent en masse au spectacle suivant. Ils insultent les aristocrates. Ils applaudissent avec enthousiasme tous les vers qui ont rapport à la liberté, ils sitllent avec fureur tous ceux qui peuvent rappeler l'amour du peuple pour ses rois.
Au l^héâtre-I^^rançais. quand on joue Charles IX, regardez le public, plus curieux à observer que le spectacle. A la lin du quatrième acte, lorsque la cloche lugubre annonce le moment du massacre, le von ez-\'Ous qui se recueille avec un sombre rugissement : L'enlenJez-vous qui crie, dans un accès de rage : « Silence 1 silence », comme s'il craignait que les sons de cette cloche de mort ne retentissent point assez fortement dans son cœur, où ils alimentent la sensation de la vengeance et de la haine ?
Et, au milieu de tout cela, des phrases sentimentales, des tableaux à la manière de (jreuze, un jargon philosophique, humanitaire, emprunté à Jean-Jacques Rousseau, une sorte de kermesse patriotique, une orgie de fausse fraternité. Et la gaieté française, qui ne j^erd point ses droits, l'ironie qui se mêle à Tenthousiasme, les grossiers quolibets qui succèdent aux accents d'éloquence, les pitres de la foire qui parlent en même temps que Mirabeau, le rire et les larmes, le grotesque et le sublime. A côté des nobles entraînements, des idées généreuses, les passions mesquines, misérables, les femmes en\"ieuses, et il y en a tant, qui se réjouissent de voir enfin la reine dans le malheur, le sentiment égalitaire qui se complaît dans la décadence et les humiliations do la cour et de l'aristocratie, la grande capitale frémissante, les théâtres toujours pleins, les églises encore remplies de fidèles qui essayent, par leurs prières, de fléchir le courroux de Dieu, les optimistes qui s'obstinent, en plein âge de fer, à prédire l'âge d'or, les pessimistes dont les plus sinistres prévisions seront dépassées par les événements; enfin, au-dessus de toute cette foule passicnnée, dont les murmures et dont les cris ressemblent au bruit des ^•agues, quelques sages, inquiets, mais silencieux, qui se demandent comment tout cela finira, et regardent,
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
comme du haut d'une momagne, les barques agitées par les
flots.
Ce qui frappe surtout dans le tableau que présente Paris à la fin de 1789, c^est son extrême variété. Le comte de Ségur, revenant de son ambassade de Saint-Pétersbourg, nous montre les aspects divers que prend la capitale dans un même
jour.
Le matin, il va voirie baron de Besenval, qui est enfermé dans la prison du Chàtelet, pour avoir résisté à Témeute, quand il commandait les troupes de la garnison de Paris, au début de la Révolution. Lne foule immense, rassemblée sur le quai, obstrue le passage, malgré les elforts de la garde nationale, et fait retentir Tair de ses vociférations. Des forcenés, accusant les juges de lenteur, l'autorité de trahison, demandent à grands cris la\éte du prisonnier. M. de Ségur ne parvient qu après beaucoup de temps, et avec beaucoup de peine, à se faire jour au milieu de cette multitude furieuse. Arrivé enhn à la prison, il entre par un guichet sous une porte basse. 11 parcourt avec répugnance les sombres détours de ce repaire du vice et du crime; après avoir monte l'escalier de la tour, il pénètre dans une chambre assez propre, où il voit le baron de Besenval, non seulement calme et courageux, mais entretenant, avec sa gaieté habituelle, plusieurs amis et quelques femmes aussi jolies qu^aimables, qui sont venus adoucir sa captivité.
Une heure après, M. de Ségur se trouve sur la place de Grève. Il y voit de nombreux rassemblements, que la garde nationale cherche péniblement à dissiper. De là, il passe à la halle, où il a devant lui l'activité d'un grand marché au milieu de la paix la plus profonde. Puis, il va au Palais-Royal. 11 entre dans ce jardin fameux, centre de l'industrie, foyer de corruption, arène toujours ouverte aux factieux, qui en font le rendez-vous de leurs complots. Une foule curieuse entoure un homme qui, monté sur une table, déclame avec véhémence contre la perfidie de la cour, ror-ueil des nobles, la cupidité des riches, l'inertie des légi.la-