‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 41 sur 105 · PARIS AU CO.MMENCEMENT DE · texte numérisé non relu

PARIS AU CO.MMENCEMENT DE

Vain espoir ! Il c^i bloqué dans son château, et le mcjment approche où il sera f(^rcé de s'y allubler du bonnet rouge.

Jetons un couj^ d"(Lil sur le palais, cl voyons comme il est serré de près p^n- les ira\au\ d'approche de la révolution. Séjour de luxe et de parade, destine aux létes plus qu'à la guerre, le chefd œuvre de Philibert Delorme n'a ponil dans son architecture ces moyens de défense dont les souverainetés militaires et féodales fortiliaient jadis leurs demeures. Du côté des cours, une multitude de ruelles contiennent une p<^pulation hostile, qui est prête à grossir le contingent de toutes les émeutes. Près du jxivillon de Mar.san .se dresse le Palais-Royal, ce quartier général de l'insurrection, le PaLus-Koyal avec ses cafés, ses tri; ois, .ses maisons de débauche, .ses galeries de bois, qu'on désigne sous le nom de camp des Tarlares. Les prostituées et les émeuiiers y ont fait élection de domicile, ('/est le duc J'( )rléans qui a démocratisé le Paiais-Koyal. Maigre les sarcasmes de Tari-stocratie, n^ilgré les procès des propriétaires voisins, il a détruit le beau jardin que bornaient les rues de Richelieu, des Petits-Champs et des Pons- LnlaiiLs. A la place de ce jardin, il a faitouvrir les ruesde Wilois, de P>eanjoIaiset J.e Montpeiisier, qu'une population re\-olutionnaire habite. Ha entoure res[\ice ^e^tant par trois côtés de constructions percées de galeries, ou il a bâti des boutiques qui forment le plus beau ba/ar de l'I^urope. Le quatrième C(")te de ces nouvelles constructions doit, en principe, appartenir au palais du prince, et se composer d'une coh^nnade à jour supportant des appartements. Mais ce côté n'a pas été fait. A sa place, le duc d'Orléans a ordonne la construction provisoire des hangars de bois, où se trou\"ent trois rangées Je boutiques, séparées les unes des autres par deux promenoirs grossiers dont le sol n'est }\is même nivelé'. 1) après les privilèges de la famille d"Orleans, la police ne j'cut pas pénétrer dans l'enceinte du Palais-Ro\ al. C'est d(aic le rendez-\uLLs de tous les coiisj^i râleurs, (/est là que s'est pré-

' Les galeries ilc bois oui disparu ci oiu f.iii place a la belle ,:;aleric d'Orléans.

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parce la prise de la Bastille. C'est là qu'on organisera le 20 juin et le 10 août.

Un peu plus loin, voilà rAssemblée nationale. Le local des séances est ce manèi^e qui avait été construit pour apprendre l'éqiiitation à Louis XV, enfant. 11 touche à la terrasse des Feuillants. Une cour, qui donne sur la façade de l'édifice, est à la hauteur de la rue du I)auphin. L'autre extrémité occupe remplacement où, plus tard, on tracera la rue Castiglione. C'est là que sièi^e, tout j^rés des Tuileries, la puissance rivale, la puissance victorieuse de la monarchie : l'Assemblée nationale.

L'Assemblée terrorise les 'l'uileries. Le club des Jacobins terrorise l'Assemblée. A côté de la salle du Manèi^e, sur l'emplacement où s'élèvera plus tard le marché Saint-Honoré, le club révolutionnaire tient ses séances tumultueuses. 11 est là dans l'ancien couvent fondé en i()ii parles moines jacobins ou dominicains. Le club a par semaine trois réunions, qui commencent à sept heures du soir. La salle est longue, rectangulaire, avec une voûte à plein cintre. Quatre rangs de stalles garnissent les côtés longs, et les extrémités servent au public des tribunes. Vers le milieu de la salle, se trouvent placés, l'une en face de l'autre, la tribune et le bureau du président. C'est là que viennent tous les révolutionnaires ambitieux qui veulent parler, s'agiter, se produire. C'est là que trône Robespierre, qui n'est pas député, par suite de la loi ayant interdit aux membres de l'Assemblée constituante de faire partie de l'Assemblée législative. Les amateurs de troubles viennent chercher là des émotions. Il y a des gens qui y trouvent un emploi lucratif, car on paye les applaudissements, et les partis ont dans les tribunes leurs claqueurs. Dès le mois d'avril 1791, les atHliations au club des Jacobins s'élevaient en France à deux mille villes ou villages. A ses ordres, à sa solde est une armée d'agents chargés de pérorer sur les bornes, de chanter dans les rues, de faire des motions dans les cafés, d'applaudir ou de huer dans les tribunes de l'Assemblée nationale. La bande soudoyée recevait ordinairement cinq livrcb par jour;

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mais à mesure qu'augmentait le nombre de ces chevaliers du lustre révolutionnaire, la paye a diminué; elle est enfm réduite à quarante sous par jour. On admet par préférence les déserteurs et les soldats chassés de leurs régiments pour inconduite.

Non lom du club des Jacobins se tenait, il y a quelques jours, dans le couvent de Feuillants, rue Saint-! lonoré, le club des Révolutionnaires modérés, des amis de La Fayette, qui, après la sanglante rej^ression de Icmeute du Champ-de-Mars, auraient pu Icrmer les anciens clubs, et qui se sont contentés d'en ouvrir un nouveau. Mais ce nouN'eau club n'a point eu iirand succès; la modération n'est pas à l'ordre du jour; les Jacobins ont repris leur empire, et, le 26 décembre 1791, on a mis les scellés sur la porte du club des beuillants.

A Tainre bout de Paris est un club encore plus ardent que celui des Jacobins : c'est celui des Cordjliers. « Les Jacobins, dit Barbaroux, n ont pas de but commun, quoique agissant de concert. Les Cordeliers veulent du sang, de l'or et des places. > En général, les Cordeliers sont membres du club des Jacobins, tandis que presque aucun Jacobin n'est Cordelier. Les Cordeliers sont lavant-garde de la Révolution. Ils sont — c'est Camille Desmoulins qui Ta dit — les Jacobins des Jacobins. Leurs chefs, c'est Danton, c'est Marat, c'est Hébert, c'est Chaumette. ils tiennent leur nom de ces religieux démocrates de l'ordre des frères mineurs de Saint-lrançois, qui portaient, avec un vêtement de gros drap gris, une ceinture de corde. Le local de leurs séances, c'est, sur la place de ri:cole-de-Médecine, ce monastère dont une amende en réparation d'un meurtre avait servi à bâtir l'église, sous le règne de saint Louis, en 1259, ^^ qi-ii était devenu, en 1590, le repaire des plus tameux ligueurs. Chateaubriand Ta dit : « Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions. > Comme l'auteur des Mémoires doutrc-tombc le décrit bien, ce club des Cordeliers ! Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent ont été arrachés. La basilique ne présente plus aux yeux que ses ossements. Au chevc:t

• Il M \Kîi:-ANTO(NrTTr- n i/agonie ni: i a rovauti-:

de l'cL^lisc, où le NL'iit cl la phiic cnlreii! \\\r les l'osaces, sans vitraux, des dahlia v!c luciiiiisicr.s scinciU Je hiircnii an présiJcnî, cl sur ces etahlis sonl Jeposcs Jes honncls rouges. Voye/-\()U^ les eharpenîes abattues, les hanes hoileiix, les slalles démaïuihulées, les iroiuoiis Je saints poussés ou roules ^oiiirc les nuirs, pour ser\ ir Je L;raJiiis aux < spectateurs crottés, pou- Jrés, soûls, suants, en carinai;nole percée, la pique sur rep.nilc ou les hras mis croisés >. KntenJe/.-xous les orateurs qui ^ se traitent Je^^ueux, Je liions, Je xoleurs. Je massacreins, à la cacophonie Jes silllets et Je leiu's Jillerents groupes Je JialJes. les métaphores sont celles Ju matéi'iel Jes meurtres, empiuntees Jes objets les plus sales Je tous les fleures Je voirie et Je Juniiei', ou tirées Jes lieux consac"rés aux prostitutions Jes hommes et Jes lenunes. Les i^estes renJent les imai;es sensibles; tout est appelé par son nom, a\ec le cvnisiue Jes chiens, Jans une pompe obscène et imj^ie (.le jurements et *.ie bhisphèmes. Détruire et produire, mort et i;énération, on ne Jéméle que cela à lra\ers haricot sauva^^e Jont les oreilles sont assourJies ». l!l qui interrompt les harani;ueurs? (le sont « les petites ehouettes noires Ju cloître sans moines et Ju clocher sans cl>>ches, s'éjouissaiU aux lenétres brisées, en espoir lIu butin. On les rappelle J'aborJ à roiJie par le tintamarre Je l'impuissante sonnette ; mais, ne cessvUU juinU leur criaillement, on leur tire Jes coup> Je lusil j^our leur laii-e tau^e silence. l'Jles tombent, palpitantes, blessées et tatiJiques, au milieu Ju pandémonium >.

Ainsi donc, à la }>lace des cou\ents, les clubs. Depuis que, par son vote du \3 IcNrier i7<)o, l'Assemblée constituante a décrété l'abolition des vieux monastiques, tout un monde, brusquement délié de ses habitudes et de ses devoirs, a jeté le troc aux orties. I.a relif^ieuse se fait ouvrière. Le capucin rasé lit le journal à la L;uinguette, et la loule \isite en riant les couvents ouverts et profanés, «comme les voyai^eurs parcourent, à (irenade, les salles abandonnées de l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent, à ïibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle >.

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C'est le club des .l.icobtns, c'est le club des (lordeliers qui Jcliinront l.i nionarchie. « ( )n a peine à conce\<)ir, est-il Jit JtUis les Mciiinii\s Je i.a I aNelte. comment la minorité jacobine et une poignet" Je pretenJus Maiseillais se sont renJus les mailles Je Paris, îanJis que la |M-esque totalité Je quarante mille citoyens Je la i^arJe nationale voulait hi ( lonstitmion ; mais les clubs étaient parwnus [\ Jisperser les \rais patriotes et à laire crainJi\' les mesures \ii;oureuses. L'expérience n'axait pasencore appris tout ce que cette faiblesse et cette Jesori;anisation devaient coiiter.

Sans Joule, Jipuis ijSu, le tableau s'est beaucoup assombri. Mais qu'il est encore anime ! Les personnes axiJes J'emotions sont Jans leur élément. (JuanJ y a-t-il eu jMus Je bruit, plus de nioiivemenl, plus Je lumulle. plus Je scènes imprévues et variées ? lù'ouloiis ciKoie ( JtaîeaubrianJ, qui, iwenu J'.\mérique, parcourut l'aiis à i elle époque : « L^isque, awml la Ue\olulion, Jit-il, je lisais V Ilis/rirc Jrs h :'iihlc^ publics clic] dircrs peuples, je ne conce\'ais pas commeiil ona\a,t pu \i\'re en ces temps-là. .le m'étonnais que .Montai'iu- ecii\itsi j;aillarJeinent Jans un château Jo ii il ne poii\ail laiie le tour sans courir le risque d'être enle\'é pai- les bandes J.- li.'^iieiirs 011 Je protestants. La Ue\'oliii!on m'a l.iil coinj^ren Ji\' celle po ,^lblliIe J'existence. Les niomeiUs Je ciise proJuisent un i\ Joublemenl Je \'ie chez les hoinnies. |)ans une société qui se Jissoiil cl se recompose, la lutte des Jiiix :;énies, le choc Ju jnisse el Je l'i^'enir, le melani;e des niienis ancieinu s et cL s m<eurs nou\elies, lorment une combinaison liaiisiloire qui ne lai-sr pas un moment J ennui. Les jxissioiis ti le. caiacîcres m liberté se monlreiU a\ec une enerf^ie qu'ils n'ont point Jan ^ la tile bien re^^lee. L inlraction Jes lois, l'allian Jiisscmenl Jes Je\'oirs, Jes usaf^es et Jes bienséances, les peiils même, ajoulenl a rmicrél Je ce Jesoi'Jie. »

Oui, l't m se plaint, on s"inJiL;ne, on son lire, mai . on ne s'ennuie j'>as. (^)ue J'mciLlent ^, que J"épisodes,que J'emol ion n Jans celte trai;icomeJie si bi/irre ' Le spectacle est parlout : Jans l'Assemblée,

dans les clubs, sur les places publiques, dans les promenades, les rues, les cafés, les théâtres. Partout les discussions, les rixes. Y a-t-il encore par hasard un salon qui soit resté ouvert, on s'y dispute comme dans un club. Que de querelles dans les cafés ! On monte sur les chaises et sur les tables pour pérorer. Et au théâtre, quelles dissensions. Les acteurs se mêlent de politique, tout aussi bien que les spectateurs. Au foyer des artistes de la Comédie-Française, il y a un côté droit, dont le royaliste Naudet est le chef, un côté gauche que dirige le républicain Talma. Les deux acteurs ne marchent que bien armés. Il y a des pistolets sous leurs toges. Les rois de tragédie, menacés par leurs adversaires politiques, ont pour se défendre des poignards véritables. Les Horaccs^ Briitus, la Mort de César, Banicrelt, Guillaume Tell, Charles IX, sont des pièces où, dans chaque tirade, on voit des allusions qui enflamment les loges et le parterre. Le théâtre est un champ clos. Les royalistes sont-ils en nombre, ils font jouer leurs airs favoris par l'orchestre : Charmante Gabriel le. Vive Henri IV ! O Richard, ô mon roi ! Les révolutionnaires protestent, et chantent leur air de prédilection, le Ça ira. Parfois on se donne des coups, on tire Tépée, et, la représentation terminée, on traîne des femmes élégantes dans le ruisseau. C'est un déchaînement général d'insultes et de violences. Les journaux ont la plus grande part dans ce délire universel. La presse est parfois éloquente; elle est le plus souvent ordurière ou atroce. Pour nous servir d'une expression de Montaigne, « elle se baisse jusqu'à l'estime guenilleuse de l'extrême infériorité >. On ne reconnaît plus cette belle langue française, autrefois si correcte et si pure. Les gros mots tombent dru comme grêle. Au langage de l'Académie a succédé le jargon des halles.

Quelle fourmilière! Quel tourbillon ! Qu'il est bruyant, qu'il est fiévreux, ce Paris révolutionnaire ! Quelle foule passionnée dans les clubs, à l'Assemblée, au Palais-Royal, dans les maisons de jeu, dans les faubourgs en ébullition ! Rassemblements, bandes d'émeutiers, députations populaires, piquets de cavalerie, pa-

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