‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 48 sur 105 · Ji · texte numérisé non relu

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land était arrivée à cette époque-là. Il y avait dans son cœur un trop plein, une sorte d'hypertrophie sentimentale. Elle trouvait, c'est elle-même qui nous le dit dans ses Mémoires^ qu'aucune femme n'était mieux faite qu'elle pour la volupté, et constatait, non sans regret, qu'aucune femme peut-être ne l'avait moins goûtée. La religion, à laquelle elle ne croyait plus, mais qui avait laissé dans son esprit, peut-être même dans son cœur, plus de traces qu'elle ne le pensait, avait contribué à la prémunir contre les entraînements des sens. Mais, pour se vaincre, elle avait dû beaucoup lutter, plus honnête que chaste, plus respectable qu'innocente, péchant, sinon en fait, du moins en imagination.

A vingt-trois ans, en 1777, elle écrivait: « Les propos légers et badins sortent de cette même bouche qui pousse des sanglots, la nuit, sur un oreiller; le rire habite sur mes lèvres, et mes larmes, serrées sur mon cœur, y font à la longue, malgré sa fermeté, l'effet que produit l'eau sur une pierre : en tombant goutte à goutte, elle la mine insensiblement. > A trente-sept ans, en 1791, elle écrira: « Les phénomènes de la nature, qui font pâlir le vulgaire, et présentent même à l'a^il du philosophe un aspect imposant, n'offrent à l'être sensible préoccupé des grands intérêts que des scènes toujours inférieures à celles dont son propre cœur est le théâtre. > La flamme qui consumait l'éloquente et ardente élève de Rousseau avait besoin d'un aliment. Cet aliment, ce fut la politique. Elle s'y adonna, comme elle s'était jadis adonnée à l'étude, avec une sorte d'acharnement, de fureur. A vingt-deux ans, elle écrivait à une de ses jeunes amies: « Tu me grondes de me livrer trop à l'étude. Songe donc que sans elle l'amour exalterait mon imagination jusqu'à la folie peut-être. C'est une diversion nécessaire. Je ne cherche point à devenir savante ; j'étudie, parce que j'ai besoin d'étudier comme de manger. > C'est ainsi que M'"^ Roland allaitfaire de la politique. Tout ce qu'il y avait en elle d'instincts inassouvis, de forces en réserve, se tourna de ce côté.

L'ENTRÉE EN SCÈNE DE MADAME ROLAND

La femme étant faite par nature pour être dominée, rien ne lui est plus agréable que d'intervertir les rôles et de dominer à son tour. Exercer de l'influence sur les affaires publiques, désigner et soutenir les titulaires des grandes charges de l'État, organiser ou diriger un ministère, se faire écouter par les hommes graves, imposer des opinions ou des systèmes, c'est là pour les femmes ambitieuses une sorte de revanche de leur sexe. Celles qui ont pris l'habitude de ce genre de puissance n'y renoncent ensuite qu'avec un extrême dépit. Une fois qu'elles se sont persuadées de leur supériorité sur les hommes, rien ne peut plus leur ôter de Tidée cette conviction. Etre protégées les humilierait ; ce qu'elles veulent, avant tout, c'est passer pour des protectrices. Se faisant illusion à elles-mêmes, elles attribuent à leur passion du bien public ce qui est surtout chez elles besoin de gloriole, soif d'émotions, amusement d'orgueil et de \'anité.

Bas-bleu de la Révolution, M"" Roland fut charmée, dès le début, de voir que ses (euvres s'imprimaient, et produisaient autant d'eliet que si elles fu^^cnt sortie.^ delà plume d'un grand homme d'iùat. (.'es premiers succès justifièrent à ses yeux l'excellente opinion qu'elle avait d'elle-même, l^lle prit l'habitude de se faire traiter en oracle, l'ne fois que ses lèvres eurent touché à la coupe contenant une liqueur empoisonnée, mais enivrante, elle ne voulut plus d'autre breuvage. C'est le seul qui pouvait la désaltérer, en la tuant.

La politique a cet immense défaut, qu'elle aigrit, qu'elle trouble, qu'elle enlaidit les âmes. M"- Roland était née bonne, sensible, généreuse. La politique la rendit par moments méchante, vindicative, cruelle. Le 2b juillet 1789, elle écrivait cette lettre odieuse : < \'ous n'êtes que des enlants, votre enthousiasme est un feu de paille, et si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux Decius ne les abattent, vous êtes tous... perdus ^M'"' Roland se sert d'une expression plus triviale). Si cette lettre ne vous parvient pas, que

les lâches qui la liront rougisscnl, en apj^renaiil que c'est d'une femme, et tremblent en songeant qu'elle peut taire cent entliousiastes qui en feront des millions d'autres. » Roland avait été chargé par la Société d'agriculture de Lyon de la rédaction de ses cahiers p )ur Ls états généraux. (Test M'"^ Roland qui écrivait bien plus que son mari, bille envoyait articles sur articles au journal fondé \\\r (Ihampagncux pour activer la projxigande révolutionnaire. Tn de ce^ a^ticle^, où elle l'cndait compte delà fête de la bY-dération lyonnaise, fut tiré à soixante mille exemplaires. Qu'on juge de la joie qu'en ressentit la femme-auteur, élève de Jean-Jacques, modèle dj (ieorge vSand! Peu après, la municipalité députa Roland au[M'è> de l'Assemblée constituante pour plaider les intérêts de la \'ille, obérée de quarante millions, qui demandait que celte dette fût mise à la charge de bbltat. Roland et sa femme arrivèrent à l\iris le 20 lévrier 1701.

Les deux éj^oux s'installèreni au troisième étage de l'hôtel Britannique, rue (iuénégaud. Là ^e forma une sorte de réunion politique dont lirissot fut le j^remier lien. (Quatre fois la semaine quelques amis, des députés, des journalistes se donnaient rendezvous autour de la femme encore inconnue, dont lesprit, le charme et la beauté ne tardèrent pa-^ à faire sensation. (]e fut à ce moment qu'elle fi: la connaissance de Hu/ot '. Le jour de sa première entrevue avec le jeune et brillant dejnité tut jtour sa^'ie sentimentale une date ineffaçable. Désormais deux passions aussi fougueuses, aussi dévorantes l'une que l'autre, allaient remplir son àmede feu, l'ambition et l'amour. b]Ile allait être pour l^uzot une maîtresse, sinon de cr)rps, du moins d'àme. bdle se sentait pour le talent, le caractère, la personne de cet homme séduisant, qui avait six ans de mf)ins qu'elle, un penchant ipii, }v)ur être combattu au point de vue j^hysique, ncn avait que plus de violetice au point de vue moral. (>omparant le jeune tribun que, dans son imagination, elle transformait peut-être en président

* Voir les Mc:n')irc< d.: l'ction Je n.ii>t et de liarbcroux, pul^Iics j\ir M. Dauban. i vol., chez l'Ion.

L'ENTREE EN SCÈNE DE MADAME ROLAND

d'une république plus ou moins athénienne, avec le prosaïque et austère compagnon de son existence, elle s'aperçut que, selon sa propre expression, il n'y avait point parité entre elle et son mari, et que < l'ascendant d'un caractère dominateur, joint à vingt années de plus qu'elle, rendait de trop l'une de ces sujx'riorités y, celle de l'âge. Si M'" Rolan.l ne d(^nna pas son corps à Buzot, elle lui donna tout son esprit et tout son cteur.

Pour la plupart des femmes encore belles qui se mêlent des affaires publiques, l'amour est la élusse principale, la politique n'est que l'accessoire, le prétexte. On ^"imagine que c'est à des idées qu'elles s'attachent, et c'est à des hommes. Les héroïnes de la Révolution ressemblent par là aux héroïnes de la IVondc. La femme d'bJat se trouve primée dans M""" Roland par l'amante de Bu/ot. La Republique et le beau réimblicain ne tr)nt plus qu'un dans sa pensée. Se croyant jxitriote, quand elle est surtout amoureuse, elle apporte dans sa vie iniblique les émoti(^ns, les engouements, les ardeurs, les exagérations de sa vie privée. Colères ou enthousiasmes vont chez elle jusqu'au parowsme. liln tout, elle est extrême

Autant elle aime lUizot, autant elle déte^te Louis XVL Après la fuite de Varennes, elle écrit : « Remettre le roi sur le trône est une ineptie, une absurdité, si ce n'est une horreur ; le déclarer en démence, c'est s'obliger à nommer un régent, b'aire le procès à Louis X\'l serait, sans contredit, la plus grande, la plus juste des mesures, mais vous êtes incapables de la prendre. I di bien, mettez-le, non en interdit proprement dit, mais en susj^eiis. « Ici commence linlluence île M' Roland. La suspension de l'autorité royale est une de ses idées. « Tant que la paix avait dure, nous dit-elle encore, je m'en étais tenue au rt")le paisible et au genre d'iniluence qui me semblenl propres à mon sexe ; lorsque le départ du roi a déclare la guerre, il m'vi semble que cluicun devait se de\()uer sans reserxe. .le suis allée me taire recevoir aux sociétés fraternelles, persUiidee que le zèle et une bonne pensée peuvent être quelquefois très utiles dans les instants de crise. Je

2^.8 MAIMK-ANTolMVrTR RT I.' A (î T) \ [ !•: DI-: [.A K O >' A T T l'

ne sais plus me tenir chez moi, el je vais chez les hra\es L;eiis Je ma connaissance, pour nous exciter aux ^lanJes mesures. > On sait ce que la Kevolution entend par ce mot-là : les L^ran des mesures. M"'" Roland devient forcenée. Idle veut une liberté de la jM-essc sans frein et sans limites, l'dle s"indii;ne que les leuilles de .Warat soient déchirées par les satellites de La l'avette. « (Test une clio>e cruelle à penser, s'écrie-t-eile, mais qui devient tous les jours plus frappante, que nous devons rétrograder piw la paix, et que nous ne saurions être ré^.^énérés que \^i\v le san.;. »

l'Jle enveloppe dans une même haine Louis XVI eî Marie-

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omette.

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e écrit,

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me scmlMe qu 1

faudrait mettre le manne piin royal en séquestre et laire le pr

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a sa lemme. »

de.iiré de l'avili

e roi est

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^e au dernier

sscment, il s'est montre à nu par son équijK'c, il n'inspire que du mépris. On a cllacé de partout son nom, sa fif^ure, ses armes. Les notaires ont cle ohlii^es d'enlever les écLlssons lleiirdelises cpii dési,L;naienl leurs maisons. Sa persoii n a plus d'autres dénominations cpic celle de Louis le 1 aux ou du f^ros cochon. Des caricatures de toute espèce l.- préscnt'jiit

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aes emi^iemes non les plus oUieux, mais les jilus propres a nourrir et à au^^menter le dédain. Le peuple s.- porte de lui-nicme à tout ce c}ui peut exjM-imer ce sentiment, el il est impossible qu'il res'oie jamais sur le inMie un être qu'il méprise aussi complètement. »

Les choses ne vont point assez \ ite, au :;re de la haine

furieuse de M Kolan I. Le rasscmhlenienl au ( ;hamii-de-,\lars,

dont le hut était de provoquer la déchéance du roi, a e!e dissipé par la lorce, le 17 juillet. A l'exception de six, tous les deinites qui faisaient partie du cluh des .lacohins ou de celui des Oordeliers sont sortis de ces réunions pai-ce qu'on y a\ait demande la mise en jui^'ement de Louis XV'I. Le temps des i^randes mesures, pour nous servir de rexpre>sion de M" Roland, n'est pas encore venu. L'ardente démocrate se lamente. < .le ne saurais vous peindre la situation ou nous sommes, ecrii-elle à ce moment de

i/ENTRKi': i:n sc.i:m: dk madami: roi.and

2Ôy

recul de la Kcxolurio

|e me sens environnée d'une silencieuse

horreur ; le cieur sallermit dans un calme solennel et triste, prêt à tout sacrifier plutôt que de cesser de défendre les principes, mais ignorant le moment où ils pourront triomj^her, et ne formant d'autre resolution que de donner un f;rand exemple. >

Lei mission qui a\ait retenu Kolaiid sept mois à Paris étant

terminée, les deux époux decourai^és retournèrent dans leur province en septembre. Après s'être arrêtés quelques jours à Lyon, pour y tonder une soeiele pojMiIaire, qui fut afiiliee aux Jacobins de la capitiile, \\> allèrent ache\er l'automne à leur campai'ne. au clos de la Platiere. Le calme et la solitude ne pouvaient plus convenir à .M""' Holand. Le repos l'exaspérait. Il lui fallait la lutte, les émotions de ce i'aris reNohitioimaire dont elle avait dit : « On vit ici dix aiisen vin, ;t-quatre heures ; les événements et les allections s'entremêlent et se succèdent

a\ec une singulière rapidité; jamais d'aussi -rands e\eiiements n'avaient occupé les cspiits. >

Le plaisir de leNoir sa lille n'a pas été pour elle une compensation au chai;rin d'avoir quitte lUizot. Au moment même où elle se désespérait de retomber, comme elle le dit, dans toute la nullité de la province, arri\a la nou\elle de la suppression des inspecteurs de mauulactures; Koland, n'étant j^lus fonctionnaire, délibéra avec sa fennne sur le parti qu'il devait prendre. Il inclinait à se lixer definitix émeut à la campai^ne et à s'y livrer au.\ travaux agricoles, qui accroitraient sûrement el paisiblement sa fortune. Miiis cela ne taisait point l'afiaire de sa femme. l"]llc voulait à tout j^rix revoir son cher Buzot. Idle flatta l'amourproj^re de son aveui^le époux, cl lui persuada que Paris était le seul théâtre dif;ue du vertueux Koland. Roland se laissa convaincre. Sa fennne, qui ne se possédait j'>lus, se sentait attirée dans le f^oufîre parisien comme par une force irrésistible. N'est-ce l^is elle, cependant, qui s'était j^roposé à elle-même cet idéal qu'il lui aurait été si facile de réaliser: « Je n'ai jamais rien inuif^inêde plus désirable qu'une vie partai;êe entre les soins domestiques et

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ceux de ragriculture, coulée dans une métairie saine et abondante, avec une petite famille où l'exemple des chefs, le travail commun, maintiennent la concorde, l'attachement et l'aisance: » N'est-ce pas elle qui avait émis cette pensée si profondément vraie: < Je ne vois le plaisir, comme le bonheur, que dans la réunion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens, et ne point coûter de regrets ? » N'est-ce pas elle qui avait écrit, aux plus beaux jours de sa jeunesse ? « Il fut im temps où je me trouvais contente qu'avec un livre ou une plume à la main; je suis présentement aussi satisfaite, lorsque j'ai cousu une chemise à mon père ou additionné un compte de dépense, qu'après avoir fait une lecture profonde. Je ne me soucie nullement d'être savante, je veux être bonne et heureuse, voilà ma grande alfaire. \Jn sens droit et honnête, que faut-il de plus ; » N'est-ce pas elle qui écrira, au commencement de ses Mémoires : « J'ai observé que dans toutes les classes, l'ambition est généralement funeste; pour quelques heureux qu'elle élève, elle fait une foule de victimes? > Pourquoi ne se souvient-elle plus de la pensée si juste qu'elle exprimait dans une lettre datée de 17^0 : « Les femmes ne sont pas faites pour partager toutes les occupations des hommes; elles se doivent entièrement aux vertus, aux sollicitudes dome^tiques, et elles ne sauraient en être détournées sans altérer leur bonheur ? > Mais, hélas ! la passion ne raisonne pas. Adieu le sens commun, adieu la sagesse, adieu l'expérience, quand l'ambition et quand l'amour se sont emparés d'un cœur de femme. Revenus à Paris le i5 décembre 1791, M. et M""" Roland s'y installèrent rue de la Harpe, et firent de la politique à outrance. La femme redoubla d'activité, de passion, d'éloquence. Le mari, au lieu de poursuivre avec tranquillité le règlement de sa pension de retraite, fut nommé, dès le commencement de l'année 17CJ2, au comité de correspondance des Jacobins, foyer révolutionnaire, où dominait Brissut. A cette époque, la cour, intimidée, nous dit M"" Roland, imagina que la nomination d'un ministère pris parmi les patriotes de l'Assemblée lui ferait regagner un peu de popularité. Brissot eut

L'ENTRÉE EN SCÈNE DE MADAME ROLAND

l'idée d'y faire entrer Roland, qui, le 24 mars I7<j2, prit le portefeuille de l'intérieur.

Madame, vous voilà donc femme de ministre, et ministre vous-même, plus que votre mari. Vos projets ambitieux qu'on traitait de chimères se sont réalisés. Vous avez un cortège, comme Marie-Antoinette. On recherche la faveur d'une parole, d'un sourire de vous. On vous courtise, on vous sollicite, on vous craint. La monarchie, que vous avez en horreur, est eniin obligée de compter avec vous et avec vos amis. On vante votre beauté, votre talent, votre éloquence. Votre nom est dans toutes les bouches. Vous êtes puissante. Vous êtes célèbre. Idi bien ! vous allez vous apercevoir de tout ce qu'il y a d'amertume au fond de cette coupe d'orgueil, qui a tenté si longtemps vos lèvres. Vous apprendrez à vos dépens que la renommée ne fait pas le bonheur, et que, pour une femme, le demi-jour vaut mieux que la pleine lumière. Oui, vous la regretterez, cette obscurité qui vous pesait. Oui, vous la regretterez, la maison paternelle, la maison du graveur, la maison du quai des Orfèvres. Vous songerez aux couchers du soleil qui vous attendrissaient, à la succession monotone, mais paisible des jours. Vous, la déiste, la femme philosophe, vous les regretterez, ces cloîtres où, adolescente, vous goûtiez la paix des élus. Aux jours des suprêmes épreuves, ce n'est pas la miniature de Buzot qui vous consolera, ce n'est point là l'image que vous devriez couvrir de vos baisers. Non, cette miniature-là, ce n'est point le viatique pour l'éternité. Ce qu'il vous faudrait, c'est le crucilix, et le crucilix, vous ne le respectez plus 1 Lt cependant votre imagination évoquera le cloître mystique avec ses autels ornés de Heurs, ses vitraux dorés, sa pénétrante et inelfable poésie. Vous reverrez aussi en pensée la campagne, le temps de la moisson, le mois des vendanges, les pauvres qui viennent sur le perron demander du pain, et qui repartent, les bénédictions sur les lèvres, la reconnaissance au fond du cœ-ur. Pourquoi avezvous quitté ces braves gens r Que venez-vous faire au milieu des Jacobins féroces, qui vous llattent aujourd'hui, qui demain vous

272 MARIE-ANTOINKTTE FT L'AGONII-: DE LA ROVAUTH

assassineront: Vous imaginez-vous que Marie-Antoinette est la seule femme qui sera calomniée, insultée et trahie? Pourquoi laites-vous asseoir à votre table hospitalière ce Robespierre à la face livide, qui aujourd'hui peut-être vous adressera un madrigal, et qui demain vous enverra à Téchafaud : Vous les payerez bien cher ces joies factices et frelatées, ces bouffées de vanité bourgeoise, ces glorioles de parvenu, ce plaisir dj présider pendant quelques soirs à des dîners donnés, au ministère de l'intérieur, dans la salle à manger de Calonne. Vanité l'Assemblée léi^Mslative, vanité le club des Jacobins, vanité les journaux, vanité le ministère, vanité les souvenirs de Plutarque, vanité les parodies de Jean-Jacques, vanité cette horde bruyante de flatteurs qui sont les courtisans des démagogues, comme ils auraient été les courtisans des rois, vanité ces adulateurs qui vont se changer en bourreaux ! Pauvre femme, dont la puissance sera si éphémère, pourquoi vous faire persécutrice ? Vous serez si vite persécutée. Pourquoi mettre tant d'acharnement à ébranler les bases d'un trône qui doit vous ensevelir sous ses débris ?

M.tJ. l'TÎ^U)I.A^Ïf .

MARIE-ANTOINETTE ET MADAME ROLAND

Deux fcn-inijs se trouvent en lutte et vont faire avancer les pièces sur l'échiquier où ^c joue la partie terrible dont leur tète est 1 enjeu, et que toutes deux sont destinejs à perdre : d'une part, la femme qui représente l'ancien re-ime, la lille des Césars d'Allemagne, la reine de l'rance et de Navarre; de l'autre, la femme qui représente le régime nouveau, la bourgeoisie parisienne, la lille du graveur du quai des Orfèvres. Toutes deux sont à peu près du même âge. M""' Roland est née le i8 mars 1734, et Marie- Antoinette le 2 novembre 1755. Toutes deux sont belles, toutes deux ont la conscience de leur prestige. Toutes deux exercent sur quiconque les approche une sorte de domination.

En 1792, au moment où Roland devient ministre, Marie-Antoinette ne songe plus ni à la coquetterie, ni à la toilette, ni au luxe. On ne reconnaîtrait plus en elle l'héroïne de la galerie des Glaces, la bergère couronnée de Trianon, la reine de l'élégance, du plaisir, de la mode. Le temps des splendeurs est passé, comme le temps des pastorales. IMus de fêtes, plus de distractions, plus de théâtres. Des préoccupations et des inquiétudes incessantes, le travail assidu, acharné : écrire pendant le jour, lire, méditer, prier pendant la nuit, telle est maintenant toute l'existence de

SîWWr?

l'infortunée souveraine. Elle ne dort presque pas. Ses yeux sont rougis par les larmes. Au moment du voyage de Varennes, une seule nuit, celle de l'arrestation, a suffi pour blanchir ses cheveux. Klle porte le deuil de son frère l'empereur Léopold, de son allié, le roi de Suède, Gustave III, et Ton peut dire qu'elle porte en même temps le deuil de la monarchie française. Toute trace de frivolité a disparu. La double poésie de la religion et de la douleur sanctifie le sévère et majestueux visage de la femme qui soutire si cruellement comme reine, comme épouse et comme mère.

M"" Roland, au contraire, est plus coquette qu'elle ne la jamais été. L'actrice qui a enfin trouvé son théâtre, et qui est toute fière de jouer son rôle, veut séduire, veut régner. Elle est heureuse de présider à ces dîners d'hommes, ces dîners politiques, dont sa grâce et son éloquence font le charme. Elle vient d'avoir trente-huit ans. Son mari en a près de cinquante-huit. Buzot n'en a que trente-deux. L'amour la préoccupe peut-être plus encore que l'ambition. Elle a, suivant une de ses expressions, « le sein gonflé par le désir de plaire >, de plaire surtout à Buzot ; elle prend soin de célébrer elle-même sa beauté, qui, malgré un commencement de décadence, a l'éclat des soleils couchants. C'est elle qui décrira dans ses Mémoires < sa poitrine large et superbement meublée, sa marche rapide et légère, son regard ouvert, franc, vif et doux, qui étonne quelquefois, mais qui caresse bien davantage, et réveille toujours >. C'est elle qui écrira : < Ma bouche est un peu grande, on en voit mille de plus jolies ; pas une n'a le sourire plus tendre, plus séducteur. > C'est elle qui, dans sa prison, âgée de quarante ans, constatera que, si elle a perdu cer. tains de ses attraits, ceux qui lui sont restés cachent encore, sans qu'elle y emploie aucun art, cinq à six de ses années. > Les personnes mêmes qui me voient tous les jours, ajoute-t-elle, ont besoin que je leur apprenne mon âge, pour me croire plus de trente-deux ou trente-trois ans. > M""' Roland avait d'abord écrit trente-trois ou trente-quatre. Mais, se trouvant trop modeste, et

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après réllcxion. clic s'est ravisée, elle a fait une rature, et, se retranchant encore une année, elle a cent au-dessus de la li^Ilc raturée : trente-deux ou trente-trois ans. Elle déclare en même temps qu'elle a bien peu usé de ses charmes; mais elle avoue avec la plus complète franchise que si le devoir pouvait s'accorder avec son goût, pour laisser moins inutile ce qui lui reste, elle n'en serait pas du tout fâchée.

Marie-Antoinette et M'"" Roland nous apparaissent toutes deux comme des femmes politiques. Mais l'une le fut malgré elle, dans l'espoir de sauver la tête de son mari, l'héritage de son fils; l'autre le fut volontairement, par ambition, par désir de jouer un rôle auquel son origine ne la destinait pas. Dans l'une, tout est à la fois noble et simple, naturel et majestueux ; dans l'autre, il y a toujours quelque chose d'affecté, de théâtral, on sent la parvenue qui, même au ministère de l'intérieur, dans l'hôtel de Calonne, ne sera jamais une grande dame. Chez Marie-Antoinette, il n'y a rien d'apprêté; M'"" Roland, au contraire, est une artiste en coquetterie.

Bizarre caprice du sort, ces deux femmes, dont Tune par sa naissance et par son rang était tellement au-dessus de l'autre, sont maintenant deux rivales politiques, deux adversaires qui traitent de puissance à puissance. Le château des Tuileries et l'hôtel du ministère de l'intérieur sont comme deux citadelles ennemies placées à deux pas l'une de l'autre. De part et d'autre, on s'observe, on se craint. Un abîme infranchissable, abîme creusé par la vanité de la bourgeoise plus encore que par l'orgueil de la reine, sépare pour toujours ces deux femmes, toutes deux si courageuses, qui, en s'accordant, au lieu de se combattre, auraient pu sauver à la fois elles-mêmes et leur patrie.

Il faut se reporter à plusieurs années en arrière pour bien comprendre le mobile de la haine vouée par M"" Roland à Marie- Antoinette. Cette haine fut inspirée à la vaniteuse bourgeoise par la plus mauvaise, la plus vile de toutes les conseillères, par l'envie. Ce qui caractérisait M"" Roland, c'était la passion de

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faire de Teffet. Or l'effet que produisait Marie-Antoinette sous l'ancien régime était immense ; celui que produisait la future Égérie du groupe girondin était à peu près nul. Simple mortelle, regardant l'Olympe d'en bas, elle se disait avec dépit que, malgré ses talents et ses charmes, il n y avait point de place pour elle parmi les dieux et les déesses. Versailles était comme un monde supérieur dont elle s'indignait d'être exclue. Elle avait vingt ans, lorsqaen 1774 elle y fit un séjour avec sa mère, son oncle l'abbé Bimont et une vieille demoiselle noble, M"* d'Hannaches. Tous quatre logèrent au château. Une femme de Marie-Antoinette, qui connaissait Tabbé Bimont, et qui n'était pas alors de service, leur prêta son appartement. L'excursion n'avait point d'autre but que de faire voir de près la cour à la jeune fille.

En évoquant ce souvenir dans ses Mémoires, M-' Roland montre son aversion pour l'ancienne société. Elle s'irrite même contre sa compagne de voyage, parce que c'était, selon l'expression alors en usage, une personne de qualité. « M"' d'Hannaches, dit-elle, pénétrait partout fièrement, prête à jeter son nom par la figure de quiconque aurait opposé de la résistance, et croyant qu'on devait lire sur son grotesque visage les six cents ans de sa noblesse prouvée. .. La belle figure d'un petit collet tel quel'abbé Bimont, rimbccile fierté de la laide d'Hannaches n'étaient point déplacées dans ces lieux; mais le visage sans rou-e de ma respectable maman et la décence de ma parure annonçaient des bourgeois ; si mes yeux ou ma jeunesse faisaient dire quelques mots, cela sentait pre^que la protection, et me causait presque autam de déplaisir que les compliments de M" de Boi>morel. y> C'était cette M ' de Boismorel qui, tout en trouvant la petite Philipon très gentille, avait dit à la grand'mère de la future M"" Roland : < Prenez garde qu'elle ne devienne une savante, ce

serait grand'pitié. >

Les splendeurs de Versailles n'éblouirent pas la fille du graveur du quai des Orfèvres. Le logement qu'elle occupa au château était sous les combles, dans un même corridor que celui de farche-

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vêque de Paris, et tellement rapproché qu'il fallait que ce prélat s'observât pour qu'elle ne l'entendît pas parler. « Deux chambres, médiocrement meublées, dans la hauteur de l'une desquelles on avait ménagé de quoi coucher un valet, telle était, dit-elle, l'habitation dont un duc et pair de France s'honorait d'avoir la pareille, pour être plus à portée de ramper chaque matin au lever des Majestés: c'était pourtant le rigoriste Beaumont. Les petits et grands couverts de toute la famille séparée ou réunie, les messes, les promenades, le jeu, les présentations, nous eurent pour spectateurs durant huit jours. > Quelle impression lui fit cette pxcursion au palais des rois? C'est elle-même qui nous l'apprendra, à dixneuf ans de distance, dans sa prison. < Je n'étais point, dit-elle, insensible à l'effet d'un grand appareil, mais je m'indignais qu'il eût pour objet de relever quelques individus déjà trop puissants et fort peu remarquables par eux-mêmes; j'aimais mieux voir les statues des jardins que les personnes du château ; et ma mère me demandant si j'étais contente de mon voyage : — Oui, lui répondis-je, pourvu qu'il finisse bientôt ; encore quelques jours, et je détesterai si fort les gens que je vois que je ne saurai que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc? — Sentir l'injustice et contempler à tout moment l'absurdité. >

Cette impression, comme elle est accentuée, dans la lettre véritablement prophétique que la future héroïne de la Révolution écrivait, le 4 octobre 1774, à son amie, M"' Sophie (]annet ! < Revenons à Versailles. Je ne puis te dire combien ce que j'y ai examiné m"a lait sentir le prix de ma situation, et bénir le ciel pour m'avoir fait naitre dans un rang obscur. Tu crois peut-être que ce sentiment est fondé sur le peu de valeur que je donne aux biens de l'opinion, et sur la réalité que j'envisage dans les peines attachées à la grandeur? Point du tout. 11 se fonde sur la connaissance que j'ai de mon caractère, qui serait très nuisible à moi et à l'Etat, si j'étais placée à quelque distance du trône ; car je serais vivement choquée de cette inégalité extrême qui met le rang entre plusieurs millions d'hommes et un seul individu de la même

aiMâhi

>jH MAKIIC-AN 1 OlNr.rTK 1:T L'ACONIK l)i: LA KONAirÉ

espèce. > Quelle prédiction ! Les événements les plus imprévus rapprocheront un jour la jeune plébéienne de cette royauté jadis si au-dessus d'elle. La fille du graveur sera la femme d'un ministre du roi. Et alors qu'arrivera-t-il : Suivant ses propres expressions, son rôle sera très nuisible à elle et à l'I^tat.

Dans la même lettre, elle avait écrit: « In roi bienfaisant me semble un être presque adorable, mais si, avant de paraître au monde, on m'eût donné le choix du i^ouvernement, je me serais déterminée par caractère pour une république. > Le roi bienfaisant, elle linira par le haïr, et personne peut-être autant qu'elle ne contribuera à établir en l'rance le ré^^ime républicain.

Supposons qu'au lieu d"ètre une petite bourgeoise. M""' Roland fût née dans les rangs de Taristocratie, qu'ayant le tabouret à la cour de Versailles, elle eût brillé aux fêtes intimes de Trianon, elle aurait eu sans doute les sentiments et les idées des femmes d'ancien régime, et, comme la princesse de Lamballe ou la duchesse de Polignac, elle aurait versé des larmes d'attendrissement sur les infortunes de la reine, le sort, en la j^laçant dans une position subalterne, en lit une adversaire, une révoltée. b^Ue jeta Tanathème à cette société, où son rang n'était pas en rapport avec sa haute intelligence et son besoin de domination. Quand, du haut de la fenêtre de la maison paternelle, sur le quai des Orfèvres, à côté du Pont-Neuf, elle voyait passer les cortèges étincelants de MariÔ -Antoinette, allant à Notre-Dame, pour rendre grâce à Dieu de quelque heureux événement, elle s'irritait de cette pompe, de cet éclat qui contrastait avec l'obscurité de sa situation personnelle. Que de crimes a engendrés le sentiment de l'envie ! Les furies de la guillotine furent surtout des envieuses. Elles se réjouissaient de voir dans la fatale charrette la femme qu'elles avaient vue naguère dans des carrosses de gala tout resplendissants d'or. M'"'' Roland ne devait certainement pas aller jusqu'à un tel paroxysme de haine ; mais, en parlant de Louis XVI et de la reine, ne demandait-elle pas, dès 1789, qu'on fit le procès « à deux têtes illustres » ? Qui sait ? Si elle avait obtenu pour son

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