LES ANGOISSES DE LOUIS XVI
pourquoi il avait, à la fm de 1790, sanctionne le décret qui obligeait les prêtres à prêter serment à la constitution ci\iledu cierge. € Sire, lui disait-il, vous a\e/ sanctionne le décret du serment des prêtres, c'est à celui-là qu'il fallait applivjuer votre l'clo. Si j'avais été alors dans votre conseil, au péril de ma vie, je vous aurais engagé à refuser votre sanction. Aujourd'hui, mon avis est qu'ayant, j'ose dire, lait la laute de sanctionner le décret du serment des prêtres, ce décret ayant produit des maux énormes, votre rc/o, si \ous l'appliquez au second décret qui peut arrêter le déluge de sang prêt à couler, chargera votre conscience de tous les crimes auxquels le peuple se porterait. > Jamais la conscience d'un souverain n'avait été en juoie à de pareilles perplexités, Louis XVI était comme écrasé j\ir une fatalité irrésistible. Les Tuileries, hantées nuit et jour par le spectre de Charles I", avaient pris un aspect lugubre. Dans le visage, dans la démarche, dans le silence même de la future victimedii 21 janvier, il y eut, à ce moment-là, une sorte de stupeur. Il ne parlait pas, on eût dit qu'il ne pensait plus 11 était comme anéanti, pétrilie.
On répandait dans le public le bruit que les soucis et les chagrins l'avaient rendu presque imbécile, que, ne reconnaissant point son iils, il avait dit, en le voyant s'avancer : < (^uel est cet enfant-là ? > On ajoutait qu'à la promenade, apercevant du haut d'une éminence le clocher de Saint-Denis, il s'était écrié : « X'oilà où je serai pour le jour de ma fête. > 11 avait été si calomnié, si méconnu, si outragé, qu'il supportait désormais comme un fardeau intolérable non seulement sa couronne, mais même son existence. Il avait le dégoût du trône et le dégoût de la vie. Ce n'était plus un roi, mais un fantôme de roi.
M"" Campan nous le montre ainsi : < A cette époque, le roi tomba dans un découragement qui allait jusqu'à l'abattement physique. H fut dix jours de suite sans articuler un mot, même au sein de sa famille, si ce n'est qu'à une partie de trictrac qu'il taisait avec Madame IJisabeth après son dîner, il était obligé de prononcer les mots indispensables à ce jeu. La reine le tira de
3j4 MARIL-AN 1 OINLTTE LT L'AGONIE DE LA ROYAUTE
cette position, si funeste dans un état de crise où chaque minute amenait la nécessité d'agir, en se jetant à ses pieds, en employant tantôt des images faites pour l'effrayer, tantôt les expressions de sa tendresse pour lui. Elle réclamait aussi celle qu'il devait à sa famille, et alla jusqu'à lui dire que s'il fallait périr, ce devait être avec honneur, et sans attendre qu'on vînt les étoutier l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement.
Tandis que Louis XVI assistait impassible, non seulement, comme Charles-Quint, à ses propres funérailles, mais à celles de la royauté, le sang de Marie-Thérèse bouillonnait dans les veines dj Marie-Antoinette. Les scènes dont elle était témoin lui arrachaient parfois des sanglots et des cris de douleur. Sa fierté se révoltait de voir traînés dans la boue : manteau royal, spectre, couronne. Elle voulait lutter jusqu'à la fin, espérer contre toute espérance, se cramponner à ses dernières chances de salut, comme un naufragé aux débris du navire. Qui sait? Elle trouverait peutêtre des défenseurs là où elle s'attendait le moins à en rencontrer. C'est pour cela qu'elle voulut voir Dumouriez, comme elle avait vu Mirabeau et Barnave. Dumouriez a raconté dans ses Mémoires les détails de cette entrevue.
Que les temps étaient changés ! H fallait presque se cacher pour avoir l'honneur de parler à la reine de Erance. En la saluant, on s'exposait à passer pour un des membres de ce prétendu comité autrichien, qui était l'objet perpétuel des déclamations populaires. Quand Louis XVI dit à Dumouriez que la reine désirait avoir une entrevue particulière avec lui, le ministre en fut très fâché, parce que c'était, pensait-il, une inutile démarche, qui pouvait être mal interprétée par tous les partis. Cependant il dut obéir. 11 avait reçu ordre de descendre chez la reine une heure avant le conseil. Il prit la précaution de gagner une demiheure sur ce rendez-vous périlleux, alin de le faire durer moins longtemps. Il avait été présenté à Marie-Antoinette, le jour de sa nomination comme ministre. Elle lui avait alors adressé quelques paroles pour l'engager à bien servir le roi. 11 avait répondu par
LES A N(} (M s s ES DE LOULS XVI
une phrase respectueuse. Depuis il ne l'avait pas revue. Quand il entra dans la chambre de la souveraine, il la trouva seule, très rouge, se promenant à grands pas avec une agitation qui présageait une explication vive. Elle vint à lui d'un air majestueux, irrité. « Monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes tout-puissant en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite ses idoles. \'olre existence dépend de votre conduite. > Dumouriez insista sur la nécessité de respecter scrupuleusement la Constitution dont Marie-Antoinette ne voulait pas. < Cela ne durera point, dit-elle, haussant la voix, prenez garde à vous! > -— « Madame, répliqua le ministre, j'ai plus de cinquante ans; ma vie a été traversée de bien des périls, et, en prenant le ministère, j'ai bien rétléchi que la responsabilité n'est pas le plus grand de mes dangers. > 11 ne manquait plus, s'écria la reine, que de me calomnier. \'ous semblez croire que je suis capable de vous faire assassiner. > Et des larmes coulèrent de ses yeux. Agité autant que la souveraine: « Dieu me préserve, dit Dumouriez, de vous faire une si cruelle injure ! Le caractère de Votre Majesté est grand et noble. I^lle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et qui m'ont attaché à elle. » Marie-Antoinette se calma. <c Croyez-moi, madame, ajouta le ministre, je n'ai aucun intérêt à vous tromper, j abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes... Ce n'est pas un mouvement populaire, momentané, comme vous semblez le crcjire. C^ est l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre des abus invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans toutes des scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que le roi et la nation entière; tout ce qui tend à les séparer condmt à leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux à les reunir, c'est à vous de m'aider. Si je suis un obstacle à vos desseins, dites-le-moi, je porte sur-le-champ ma démission au roi, et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le vôtre. > L'entretien linit d'une manière amicale. La reine et le ministre passèrent en revue les diverses factions. Dumouriez citait à Marie-Antoinette des fautes, des crimes de toutes; il essayait de lui prouver
3o6 MARIE-ANTOlNF/ITi: FT I/AGONIE DK LA HOVAUTÉ