MADAME ELISABETH
(Musée de Vi:nsAiLLi;s)
L'INVASION DES TUILERIES
la halle fait de longs efforts pour arriver jusqu'à Louis XVI, contre lequel il brandit un sabre. L'infortuné souverain essaye, à plusieurs reprises, d'adresser une allocution à la foule. Sa voix se perd dans le tumulte. Un officier municipal, M. Mouchet, se hisse sur les épaules de deux individus, en demandant, du geste et de la voix, un moment de silence, tant pour le roi que pour lui-même. Vains efforts. Les vociférations de la foule ne font que s'accroître. Voici un long bâton, au bout duquel est un bonnet phrygien, un bonnet rouge. On incline ce bâton du côté de M. Mouchet. M. Mouchet le prend et le présente au roi, qui, pour faire plaisir à la foule, se le met sur la tète.
Est-ce possible ? Cet homme sur une banquette, avec cette ignoble coiffure, bonnet des galériens, avec cet entourage de gens ivres, déguenillés, qui vomissent d'ordurières paroles, cet homme-là, c'est le roi de France et de Navarre, c'est le roi Très Chrétien, c'est Louis XVI ! Reportez-vous à la journée du sacre, au 11 juin 1775. 11 y a dix-sept ans et neuf jours. Vous rappclcz-vous la cathédrale de Reims, lumineuse, étincclante; les cardinaux, les ministres, les maréchaux de France, les cordons rouges, les cordons bleus, les pairs laïques avec leur veste d'étoffe d'or, leur manteau ducal de drap violet doublé d'hermine, les pairs ecclésiastiques avec la chape, la crosse? Vous rappelez-vous le roi prenant en main l'épcc de (^harlemagne, puis nc prosternant devant Tautel, sur un grand carreau de velours semé de Heurs de lis d'or ? Le voyez-vous revêtu par le grand-chambellan de la tunique, de la dalmalique et du manteau doublé d"hermine, vêtements qui représentent les habits de sousdiacre, de diacre et de prêtre, car le roi n'est pas seulement un souverain, c'est un pontife : Le voyez-vous saisissant le sceptre royal, ce sceptre d'or, garni de perles orientales, avec la figurine du grand empereur carlovingien, assis sur une chaire ornée de lions et d'aigles ? Vous rappelez-vous le son des cloches, les accords de l'orgue, les fanfares, les nuages d'encens, les oiseaux qui s'envolent dans la nef: Ft maintenant, au lieu du sacre, les
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gémonies; au lieu de la couronne, le hideux bonnet rouge; au lieu des cantiques, au lieu des murmures d'admiration et de respect, les outrages, les quolibets des halles, les clameurs de mépris et de haine, les menaces de meurtre. Ah ! le temps n'est pas loin où un conventionnel brisera la fiole contenant la sainte ampoule sur le pavé de l'abbaye de Saint-Remi. O dérision! ô douleur! qu'elle est glissante la pente rapide, la pente fatale, par laquelle un souverain qui se désarme descend des sommets de la puissance et de la L;loire au plus profond du gouffre de l'opprobre et de la douleur !
Il est là ! Non content de mettre le bonnet rouge sur sa tête, il l'y garde, et, atfublé de cette coiffure jacobine, il crie : « Vive la nation ! > Un tel spectacle amuse la foule. In garde national, à qui l'on vient de passer une bouteille de vin, offre à boire au roi débonnaire. Ce vin est peut-être un poison. N'importe, Louis XVI en boit un verre.
Sur ces entrefaites, deux députés, Isnard et Vergniaud, se présentent. < Citoyens, dit le premier, je suis Isnard, député. Si ce que vous demandez vous était accordé à l'instant, on pourrait le croire enlevé par la force. Au nom de la loi, nu nom de l'Assemblée nationale, je vous invite à respecter les autorités constituées età vous retirer. L'Assemblée nationale fera justice. J'y concourrai de tout mon pouvoir. Vous aurez satisfaction; je vous en reponds sur ma tête; mais retirez-vous. > Vergniaud parle ensuite dans le même sens. On ne Técoute pas plus qu'Isnard. Personne ne se retire.
Il est six heures du soir. Voilà deux heures qu'un seul homme, exposé à tous les outrages, tient tête à tout un peuple. Enlin Pétion arrive avec sonécharpe de maire. La foule s'écarte. < Sire, dit-il, je viens d'apprendre à l'instant la situation dans laquelle vous étiez. — C'est bien étonnant, reprend Louis XVI, car 'voilà deux heures que cela dure. — Sire, j'ignorais, en vérité, qu'il y eût du trouble au château. Dès que j'en ai été instruit, je suis accouru auprès de votre personne. Mais vous n'avez rien à
craindre, le peuple veut vous respecter, nous eu répondons. — Je ne crains rien, réplique le roi. D'ailleurs, je n'ai point couru de danger, puisque j'étais au milieu de la garde nationale. >
Pétion, comme Ponce-Pilate, a l'air de se désintéresser de tout. Un officier municipal, M. Champion, le rappelle à ses devoirs et lui dit avec fermeté: « Ordonnez donc au peuple de se retirer; ordonnez-le, au nom de la loi: un grand danger nous menace, il faut que vous parliez. > Pétion se décide enfin à intervenir. « Citoyens, dit-il, vous tou:. qui m'entendez, vous venez de présenter lépzalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation, vous lavez fait avec la dignité et la majesté d'un peuple libre; retournez chacun dans vos foyers, vous ne pouvez exiger davantage. Votre demande sera réitérée sans doute par les quatre-vingt-trois départements , et le roi acquiescera à votre vœu. Ketirez-vous et ne donnez pas occasion aux ennemis publics, en restant plus longtemps, d'incriminer vos respectables intentions. > Ce discours du maire de Paris n'a d'abord qu'un succès médiocre. Les cris, les menaces continuent. Mais, au bout de quelque temps, la foule, fatiguée de crier, la foule, qui a chaud et qui a faim, commence à se calmer un peu. Les plus exaltés crient : < Nous attendons une réponse du roi. On ne lui a rien demandé encore. » D'autres disent : « Kcoutez le maire, il va reparler, nous voulons l'entendre. > Pétion répète ce qu'il a dit : < Si vous ne voulez pas que vos magistrats soient injustement accusés, retirez-vous. >
i\L Sergent, administrateur de police, qui est arrivé avec le maire, demande si l'on a ordonné d'ouvrir les portes qui donnent dans le grand cabinet sur la galerie de Diane, afin d'offrir à la foule une issue par le petit escalier qui conduit à la cour des Princes. Louis XVI entend cette question. « J'ai fait ouvrir les appartements, dit le roi ; le peuple, défilant du côté de la galerie, aura le plaisir de les voir. > l'n sentiment de curiosité hâte alors le mouvement de la foule. I-Jle va passer, pour s'en aller, par la chambre du Lit de parade, le grand cabinet, la galerie de Diane.
Sergent, devant la porte qui conduit de l'CEil-de-Bœuf à la chambre du Lit de parade, détache son écharpe, et, Tagitant au-dessus de sa tète, il crie : < Citoyens, voici le signe de la loi; en son nom, nous vous invitons à vous retirer, et à nous suivre. » Pétion dit : € Le peuple a fait ce qu'il devait faire. Vous avez agi avec la fierté et la dignité d'hommes libres. Mais en voilà assez ; que chacun se retire. y> On forme une double haie de gardes nationaux, entre laquelle passe la foule. Le défilé du départ commence. Quelques récalcitrants voudraient rester encore; ils crient toujours : « A bas le veto! le rappel des ministres? » iMais ils sont entraînés par le flot, et suivent la file, comme les autres. Pendant qu'on sort par la porte qui conduit de la salle de rdul-de-Bœuf dans celle du Lit de parade, des gardes nationaux empêchent d'entrer, de l'autre côté, par la porte qui donne de rciul-de- Bœuf dans la salle des (jardes.
A ce moment, une députation de vingt-quatre députés se présente. L'Assemblée nationale, sur la clameur publique annonçant que les jours du roi sont en danger, s'est réunie extraordinairement en séance du soir. Le président de la députation, M. Brunk, dit au roi : « Sire, l'Assemblée nationale nous envoie vers vous, pour nous assurer de la situation où est votre personne, pour protéger la liberté constitutionnelle dont vous devez jouir, et pour partager vos dangers. > Louis XVI répond : «. Je suis reconnaissant de la sollicitude de l'Assemblée; je suis tranquille au milieu des Français. » fin même temps, Pétion sort, pour faire refluer le peuple, qui monte toujours par le grand escalier, et qui menace de faire une autre invasion. La consigne se rétablit à rentrée de l'CEil-de-Bœuf. On cesse d'y aflluer. Le cercle dc^, gardes nationaux s'élargit autour du souverain. On fait une espèce de vide dans lequel il se trouve entouré de la députation de l'Assemblée. Acloque, voyant que le tumulte s'apaise, et que la pièce n'est plus encombrée par la foule, propose au roi de se retirer. Louis XVI s'y décide. lùitouré de députés et de gardes nationaux, il passe dans la salle du Lit de parade, et, malgré
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rcncombrement, il parvient jusqu'à une porte dérobée qui est à droite du lit, à côté de la cheminée, et qui communique avec sa chambre à coucher. 11 passe par cette petite porte, qunn referme aussitôt sur lui.
II n'est pas loin de huit heures du soir. Le péril et Thumiliation de Louis XVI ont duré prés de quatre heures, et le malheureux roi n'est pas au bout de ses angoisses, ne sachant pas encore ce que sa femme et ses enfants sont devenus. Pendant que ces tristes scènes se passaient dans le château, en bas, sous les fenêtres, dans les cours, dans le jardin, une populace furieuse n'avait cessé de s'agiter. On avait entendu des gens qui, voulant établir un dialogue entre ceux qui étaient en bas, et ceux qui étaient en haut, criaient : « Les a-t-on frappés: Sont-ils morts: Jeteznous les tètes. > Ln jeune homme maigre, au profil de médaille romaine, au teint pâle, à INeil plein d'éclairs, contemplait tout cela du haut de la terrasse du bord de l'eau. Ne pouvant concevoir la longanimité de Louis XVI, il disait d'un ton indigné : < Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec le canon, et le reste courrait encore. » L'homme qui parlait ainsi, obscur et perdu dans la foule, en face de ce palais où il devait jouer un si grand rôle, c'était le <c Corse aux cheveux plats >, le futur empereur Napoléon !