LE LENDEMAIN DL 20 JUIN
Si la plupart des députés disaient tout haut ce qu'ils pensent tout bas, ils n'hésiteraient pas à fîctrir l'invasion des Tuileries. Mais que deviendrait alors leur popularité auprès des hommes à piques? là puis ne faut-il pas compter avec les ambitions des Girondins, avec les haines des Monta-nards, avec les rancunes de M™" Roland et de ses amis? N'est-ce pas d'ailleurs une vraie satisfaction pour des bourgeois de donner une leçon au pouvoir et d'humilier un souverain? Ah! comme ce plaisir-là sera cruellement expié par ceux qui s'en délectent, et comtne ils se repentiront un jour d'avoir laisse ainsi fouler aux pieds le droit, la loi, l'autorité î
Quand s'ouvrit la séance du 21 juin, le député Daverhoult, s'élançant à la tribune, dénonça en termes éner-iques l'attentat de la veille. Alors Thuriot s'écria : < Veut-on donc informer contre quarante mille hommes ? » Le ministre de la justice, Duranton, donna ensuite lecture d'une lettre du roi, qui, datée du même jour, était ainsi conçue: « Messieurs, l'Assemblce nationale a déjà connaissance des événements de la journée d'hier. Paris est sans doute dans la consternation; la l'rance les apprendra avec un étonnement mêlé de douleur. J'ai été très sensible au zélé que l'Assemblée nationale m'a témoi-né en cette circonstance. Je laisse à sa prudence de rechercher les causes de cet événement, d'en peser les circonstances et de prendre les mesures nécessaires pour maintenir la Constitution, assurer l'inviolabilité, la liberté constitutionnelle du représentant héréditaire de la nation. Pour moi, rien ne peut m'empécher de faire, en tout temps et en toutes circonstances, ce qu'exigeront les devoirs que m'imposent la Constitution que j'ai acceptée et les vrais intérêts de la nation française. >
Peu d'instants après la lecture de cette lettre, la séance fut troublée par l'avis que donnait le procureur-syndic du département : un rassemblement armé marchait sur le château. Bientôt après, on apprenait que Pétion l'avait empêché de se porter plus avant, et le maire venait lui-même à l'Assemblée, pour y recevoir
les applaudissements de ses amis. « L'ordre règne partout, dit-il ; toutes les précautions ont été prises. Les magistrats ont lait leur devoir; ils l'ont lait toujours, et l'heure viendra où il leur sera rendu justice >
Pétion se dirigea ensuite vers les Tuileries, où il vit le roi, et lui adressa la parole à peu près en ces termes :
« Sire, nous avons apj^ris que vous avez été prévenu d'un rassemblement qui se portait vers le château. Nous venons vous annoncer que ce rassemblement est composé de citoyens sans armes qui veulent planter un mai. Je sais, sire, que la municipalité a été calomniée ; mais sa conduite sera connue de vous. > — « l?lle doit l'être de toute la France, répondit Louis XVI ; je n'accuse personne en particulier, jai tout vu. > — « Llle le sera, reprit le maire, et, .sans les mesures prudentes prises par la municipalité, il aurait pu arriver des événements beaucoup plus fâcheux. > Le roi voulut répliquer. Pétion, sans l'écouter, continua: € Non pas pour votre personne; vous pouvez bien savoir quelle sera toujours respectée. > Le roi, peu habitué à se voir couper la parole, dit d'une voix forte : «c Taisez-vous. > 11 y eut un instant de silence; puis Louis XVI ajouta: « l^st-ce, comme vous le dites, respecter ma per.sonne que d'entrer en armes chez moi, de briser mes portes, de forcer ma garde ? > — « Sire, répondit Pétion, je connais l'étendue de mes devoirs et de ma responsabilité. > — « baltes votre devoir 1 reprit Louis XVI, vous répondez de la tranquillité de Paris. Adieu ! > \A le roi tourna le dos au maire.
Pétion se vengeait, dès le soir même, en faisant courir le bruit que la famille royale se préparait à s'évader; il invitait, en conséquence, les chefs de la garde nationale à renforcer les postes et à redoubler de vigilance. Vn instant déconcertés par l'indignation publique, les révolutionnaires relevaient la tête. Le journaliste Prudhomme écrivait dans les Révolutions de Paris : « Le peuple parisien, oui, le peuple, et non la classe aristocratique des bourgeois, vient de donner à la France un grand exemple. Le
3r,4 MAklE-ANTOINETII-: ET LA(]0N1E DE LA kOVALlE
LE Ll'.N ni:NL\lN \>V> 20 JLIN
roi, à rinstigalion du sicur La l'ayettc, a renvoyé ses ministres patriotes; il a paralysé du veto le décret du camp des 20, ooo hommes et celui sur la déportation des prélrcs. l'A] bien ! le peuple s'est levé, et lui a sii^nilié son V(eu souverain de la réinté^^ration des anciens ministres et de la levée de ces deux vetos assassins... On ne tardera pas sans doute à répandre dans toute Tlùirope une caricaturequi représentera Louis XV1 au^ros ventre, plastronné de soncrachat, coiffé d'un bonnet rouf^^eet buvant à mémo une (bouteille de vin à la santé des sans-culottes criant : Le roi boit, le roi a bu. Il a le bonnet de la liberté sur la tête. S'il pouvait l'avoir dans le c^eur ! >
A propos de ce bonnet rouge qui était resté trois heures sur la tête du souverain, Bertrand de iMolleville se permit de taire quelques questions à Louis XVI dans la soirée du 21 juin. Voici, d'après les Mcmnircs de l'ancien ministre de la marine, quelle fut la réponse de ce j-irince: « Les cris de vive la nation augmentant avec violence et paraissant m'ètre adressés, je répondis que la nation n'avait pas de meilleur ami que moi. Alors un homme de mauvaise mine, perçant la foule, s'avança jusqu'à moi, et me dit d'un ton assez grossier : < i^h bien ! si vous dites vrai, prouve/.nous-le en mettant ce bonnet rouge. — j y consens, répondis-je. — Aussitôt, un ou deux de ces gens-là s'avancèrent, et placèrent ce bonnet sur mes cheveux, car il était trop petit pour que ma tète pût y entrer. J'étais convaincu, je ne sais pourquoi, que leur intention était seulement de poser ce bonnet sur ma tète et de le retirer, et j'étais si préoccupé de ce qui se passait sous mes yeux, que je ne sentis pas si ce bonnet était ou n'était pas sur mes cheveux. Je le sentais si peu que, rentré dans ma chambre, je ne m'aperçus que je l'avais encore, que parce qu'on m'en avertit. Je fus très étonné de le trouver sur ma tète, et j'en fus d'autant plus fâché, que j'aurais pu l'ôter sur-le-champ sans la moindre dilliculté. Mais je suis convaincu que si j'avais hésité à consentir qu'il fût mis sur ma tète, l'homme ivre qui me le présentait m'eût enfoncé sa pique dans l'estomac. »
Lors du même entretien. Ik'rtrand ^c M( lleville félicitait le roi sur le bonheur qu'il avait eu d'échapper comme par miracle aux dangers de la journée précédente. Louis X\'I repondit: « Toutes mes inquiétudes ont ete pour la reine, pour mes enfants, pour ma ^(Lur ; car pour moi, je Le crains rien. > — « Mais il me semble, reprit son interlocuteur, que c'était principalement contre Votre Majesté que cette insurrection était dirigée :- > — « Je le .sais bien, reprit Louis XVI, j'ai bien vu qu'ils voulaient m'assassiner, et je ne sais j^as comment ils ne l'ont pas lait ; mais je ne leur échapperai point un autre jour. Ainsi, je n\n suis pas plus avancé ; il est assez égal d'être assassiné deux mois plus tôt ou plus tard: > — « (irand Dieu! s'écria liertrand de Molleville, Votre .MaiLste croit donc qu'elle sera assassinée !» — « J'en suis convaincu, répliqua le roi, il y a longtemps que )e m'y attends, et je suis accoutume à cette pensée. Croyez- vous que la mort me fasse jKHir! » — «Non, ceriainement, mais je voudrais queX'otre Majesté prit des mesures vigoureuses capables de la mettre à l'abri du danger. » - < H est possible, reprit le roi, après un moment de réllexion, que j'en échappe. 11 y a bien des chances contre moi, et je ne suis pas heureux. Si )'etais seul, je risquerais encore une tentative. Ah ! si nui femme et mes enlants n'étaient pas avec moi, on verrait que je ne suis pas si faible qu'on l'imagine, (^uel serait leur sort, si les mesures que vous me j^roposez venaient à ne pas réussir: > < Mais si Ton assassine Votre Majesté, pensez-vous que la reine et ses enfants seront plus en sûreté!- > — € Oui, je le }^ense, et, s'il en arrivait autrement, je n'aurais pas à me reprocher d'en être la cause. >
Lue sorte de fanatisme chrétien s'était emparé de l'âme du roi. Resi"né sur son sort, il n'essayait même plus de lutter et il écrivait à son confesseur : < \'enez me voir aujourd'hui, j'en ai fini avec le.^ hommes; |e n'ai plus besoin que du ciel. >
LA lAM-ril-: A PARIS
Une des plus grandes tristesses de la vie politique, c'est le désenchantement. Passer d'un optimisme béat à un découragement protond ; avoir traité d'alarmiste, de trembleur quiconque apercevait le moindre nuage à Thorizon, et voir se déchaîner les tempêtes les plus formidables ; être obligé de reconnaître à ses dépens qu'on se trompait, qu'on poussait l'illusion jusqu'à la naïveté, qu'on n'avait su juger ni les hommes ni les choses ; s'entendre dire par les passagers en détresse que, pilote sans expérience et sans prudence, on est responsable du naufrage; avoir promis l'âge d'or, et se trouver brusquement en plein âge de fer, c'est pour l'orgueil et la conscience d'un homme d'Ktat un véritable supplice. Ce supplice est encore plus cruel quand à la déception se joint la perte d'une popularité laborieusement acquise ; quand, habitué à n'exciter que l'enthousiasme et les applaudissements, on rencontre tout à coup les critiques, les huées, les anathèmes, et quand, après s'être longtemps prélassé en triomphateur sur les sommets du Capitole, on voit devant soi le gouffre que domine la roche larpéienne.
l'el fut le sort de La Fayette. Quelques mois avaient suffi pour renverser de son piédestal l'idole populaire, et les mêmes
3.-8 MAKIE-ANTOINirrTK FT I. 'A r;f) \ [ F. [)[; f,A ROYArTi':
gens qui naguère lui brûlaient de l'encens, n'avaient plus d'autre idce que de lui jeter de la boue. l':t()urdi par sa chute, La Fayette ne pouvait y croire. 11 lui était impossible de se familiariser avec la mobilité, l'inconséquence, les caprices de la loule. l\nir lui, la Constitution, c'était l'arche sainte, et il n'admettait pas que les mêmes hommes qui, au prix de tant d'efforts, avaient construit cet ediiice, n'eussent plus rien tant à c^eur que de le détruire. Il se refusait à croire que les prédictions des royalistes dussent se réaliser de point en point, et il voulait douter encore de complicités où les révolutions entraînent les esprits les plus droits, les caractères les plus honnêtes. Lui qui, en juillet ijHg, n'avait pu empêcher l'assassinat de Foulon et de P,erthier; lui qui, le 5 octobre, avait marché malgré lui contre Versailles; lui qui, le i(S avril i7(ji, n'avait pas été en état de protéger le départ de la famille royale pour Saint-Cloud ; lui qui, le 21 juin suivant, s'était cru obligé de dire aux Jacobins, dans leur club: « .le viens me réunir à vous, parce que je crois qu'ici sont les vrais patriotes, > il s'imaginait que, juste un an plus tard, pour vaincre ces mêmes Jacobins, il n'avait qu'à se montrer et à dire comme César: Vcni, n'di\ rici.
C'était là une nouvelle illusion de l'homme généreux, mais imprudent, qui avait lait déjà tant de rêves. 11 croyait que c'est par la persuasion qu'on arrive à museler le tigre populaire. Il allait faire un coup d'f:iat, non en action, mais en paroles, oubliant que la Révolution n'estime et ne craint qu'une chose: la force. C'est M. de Lamartine qui l'a dit: « On n'obtient des factions que ce qu'on leur arrache. » Au lieu de Irapjier, La Fayette allait parler, allait écrire. Les Jacobins auraient redouté son épée; ils méprisèrent sa parole et sa plume.
La noble audace avec laquelle le héro-, d".\mériLiue vint spontanément se jeter dans la fournaise, et protester au nom du droit et de l'honneur, n'i^n éLait pas moins un acte de courage, sinon un acte d'habileté. A l'armée, dans cet asile des idées généreuses, il avait senti se réveiller au fond de son cueur les
i.A i-AYi:rrE a i^aris
sentiments dont se glorifiaient ses ancêtres. Les souvenirs de sa première jeunesse se ranimaient en lui. Il se rappelait sans doute aussi ce que personnellement il devait à Louis X'V^I. A son retour des lùats-l'nis, n'avait-il pas été nommé maréchal de camp avant une foule d'autres officiers plus anciens ? La reine ne lui avaitelle pas accorde, à cette époque, les éloges et les applaudissements les plus flatteurs? N'avait-il pas obtenu les grandes entrées le ■j() mai 17S3, tandis que tout autre officier moins bien né sérail resté dans l'd'jl-de-Bojuf, ou se serait tenu, pour faire sa cour, sur le passage de la chapelle? N'avait-il point, le :-!o juin i7()i, accepté du roi le grade de lieutenant gênerai ? Le gentilhomme reparaissait sous le révolutionnaire. L'humiliation de ce trône, pour la défense duquel avait coulé tant de fois le sang de ses aïeux, lui causait une réelle douleur, et jKnit-élre fut- il regrettable pour Louis XVI d'avoir repousse la main que l'adversaire de la veille tendait tardivement, mais loyalement, au roi.
La Fayette était campé près de Kavay, à l'armée du Nord, lorsque lui parvinrent les premières nouvelles de la journée du 20 juin. L'indignation soule\a son âme, et il voulut partir sur-lechamp pour Paris, alin d'élever la voix contre les Jacobins. Imi vam le vieux maréchal Luckner essaya de le retenir, en lui disant que les sans-culottes lui trancheraient la tête. Rien ne l'arrêta. II nnt en sûreté son armée suis le canon de Maubeuge, et partit, sans autre suite qu'un aide de camp. A Soissons, on voulut le dissuader de poursuivre sa route, en lui traçant le tableau lugubre des périls auxquels il s"ex]^osait. Il n écouta {personne, et reprit son voyage. Arrive a Paris dans la nuit du 27 au 2S juin, il descendit chez son ami intime, le duc de La Rochefoucauld, qui venait de jouer un rôle si honorable. J)è> le matin, La Fayette était à la porte de l'Assemblée nationale, et lui faisait demander la permission de jxiraitre à la barre et de lui olfrir l'hommage de son resjK-ct. Cette autorisation lui ayant ete accordée, il entra dans la salle. La droite applaudit, la gauche garda le silence. On lui donna la parole. Il déclara que sa lettre à l'Assemblée, celte
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LA I-AYF/rTF A PARIS
lettre du 16 juin dont on avait nié l'authenticité, avait été écrite par lui, et qu'il en revendiquait nettement toute la responsabilité. Il sY'xprima ensuite dans les termes les plus sincères au sujet des violences commises le 20 juin, dans le château des Tuileries. 11 avait reçu, dit-il, des olliciers, des sous-otliciers, des soldats de son armée, un grand nombre d'adresses toutes remplies de leur amour pour la Constitution, de leur respect pour les autorités, et de leur haine patriotique contre les factieux de tous les partis. 11 conclut en suppliant l'Assemblée de faire punir comme criminels de lèse-nation les auteurs ou instigateurs des violences commises le 20 juin, et de détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, qui tyrannise les citoyens, et qui, par ses débats publics, ne laisse aucun doute sur l'atrocité de ses projets. < lin mon nom et au nom de tous les honnêtes gens du royaume, dit-il en terminant, je vous supplie de prendre des mesures ellicaces pour faire respecter toutes les autorités constituées, particulièrement la vôtre et celle du roi, et de donner à Tarmce l'assurance que la Constitution ne recevra aucune atteinte à l'intérieur, tandis que de braves Français prodiguent leur sang pour la défendre aux frontières. >
Les applaudissements de la droite et ceux d'une partie des tribunes recommencent. « L'Assemblée nationale, dit le président, a juré de maintenir la Constitution. Fidèle à son serment, elle saura la garantir contre toutes les atteintes. File vous accorde les honneurs de la séance. > Le général va s'asseoir à droite. Le député Kersaint observe que sa place, c'est le banc des pétitionnaires. Le général obéit modestement à cette observation, et va s'asseoir sur le banc qui lui est ainsi assigné. Des applaudissements Ty accompagnent encore. Mais voici que Guadet monte à la tribune, et dit avec un accent ironique : < Au moment où la présence de M. La Fayette à Paris m'a été annoncée, une idée bien consolante est venue s'ollrir à moi. Ainsi, me suis-je dit, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs; ainsi les Autrichiens sont vaincus. Cette illusion n'a pas duré longtemps. Nos ennemie sont
toujours les mêmes. Notre situation extérieure n'a pas changé, et cependant AL La Fayette est à Paris! Quels puissants motifs l'amènent ? Nos troubles intérieurs ? 11 craint donc que l'Assemblée nationale n'ait pas assez de puissance pour les réprimer? Il se constitue l'organe de son armée et des honnêtes gens. Ces honnêtes gens, où sont-ils ? Cette armée, comment a-t-elle pu délibérer ? > Guadet conclut ainsi : < Je demande que le ministre de la guerre soit interrogé pour savoir s'il a donné un congé à M. La Fayette, et que la commission extraordinaire des Douze fasse demain son rapport sur le danger d'accorder à des généraux le droit de pétition. >
Un des membres les plus courageux de la droite, Ramond, prend ensuite la parole : « 11 y a quatre jours, dit-il, une multitude armée demanda à se présenter devant vous. Des lois positives s'y opposaient, une promulgation faite la veille par le département rappelait cette loi et en réclamait l'exécution. Vous n'avez eu égard à rien, et vous avez admis dans votre sein des hommes armés. Aujourd'hui, M. La Fayette se présente ; il n'est connu que par son amour pour la liberté; sa vie est une suite de combats contre les despotismes de tout genre; il a sacrifié à la Révolution sa fortune et sa vie. C'est sur cet homme que de prétendus soupçons se répandent, et que toutes les passions se déchaînent. L'Assemblée nationale a donc deux poids et deux mesures? Certes, s'il était permis de faire des acceptions de personnes, ce serait en faveur de ce fils aîné de la liberté française. > Cet éloge exaspère la gauche. Le député Saladin s'écrie: « Je demande à M. Ramond s'il fait l'oraison funèbre de M. La Fayette ? > Cependant la droite est encore en majorité. Après un long tumulte, la motion de Guadet, hostile à La Fayette, est mise aux voix. File est repoussée par 33y suffrages contre 234. Le général sort de l'Assemblée, entouré d'un cortège nombreux de députés et de gardes nationaux, et se rend directement au château des Tuileries.
C'est le moment décisif. Le vote qui vient d'avoir lieu peut
LA FAYFTTE A 1\A R I S
devenir le point de départ d'une réaction conservatrice, si le roi se fie à La Fayette. Mais comment va-t-il le recevoir? L'accueil du souverain sera poli, mais peu empressé. Le roi et la reine disent qu'ils sont persuadés qu'il n'y a de salut que dan> la Constitution. Louis XVI ajoute qu'il regarderait comme une chose très heureuse que les Autrichiens fussent battus dans le plus bref délai. La Fayette est traité d'une manière courtoise, mais sous cette courtoisie perce la défiance. A sa sortie du château, une foule nombreuse l'accompagne jusque dans son hôtel, et vient même planter un mai devant sa porte. Le lendemain, Louis XVI doit passer une revue de quatre mille hommes de la garde nationale. La Fayette se propose de paraître dans cette revue auprès du roi, et d'y faire uneallocution en faveur de la cause de l'ordre. Mais la cour, qui ne veut pas de l'appui du général, fait ce qu'elle peut pour déjouer ce projet, et Pétion, ce même Pétion qu'elle a préféré à La Fayette comme maire de Paris, contremande la revue une heure avant le jour.
Louis XVI parviendrait peut-être à vaincre sa répugnance pour La Fayette et à se laisser sauver par lui. Mais la reine refuse absolument de .se confier à l'homme qu'elle considère comme son mauvais génie. C'est lui qu'elle a vu se dresser comme un spectre à toutes les heures fatales. C'est lui qui l'a ramenée prisonnière à Paris, le 6 octobre. C'est lui qui a été son geôlier. C'est lui dont l'apparition dans la cour du Carrousel, à la clarté des torches, l'a glacée de terreur, lorsqu'elle s'enfuyait des Tuileries, sa prison, pour commencer le funeste voyage de Varennes. C'est lui qui a envoyé des aides de camp à sa poursuite. C'est lui qui est responsable de son arrestation ; lui qui assistait à son retour, si humiliant et si lugubre; lui dont le visage, dont le son de voix la fait frémir; lui dont elle ne peut entendre sans tressaillir prononcer le nom. Fn vain, Madame Elisabeth s'écrie : « Oublions le passé, et jetons-nous dans les bras du seul homme qui puisse sauver le roi et sa famille ! > L'orgueil de Marie-Antoinette se révolte à la pensée qu'elle pourrait devoir quelque chose à son
ancien persécuteur. D'ailleurs, Mirabeau ne lui a-t-il pas dit, dans ses dernières confidences avec elle : « Madame, défiez-vous de La Fayette; si jamais il commande l'armée, il voudra garder le roi dans sa tente. > Dans l'opinion de la reine, se confier à La Fayette, ce serait l'accepter comme le maire de palais d'un roi fainéant. Protecteur pour protecteur, elle préfère Danton, Danton, qui, soudoyé par la liste civile, accepte l'argent, sans savoir s'il aura la bonne loi de le gagner; Danton, qui tient ce propos cynique, en attendant les é\énements : « Je sauverai le roi, ou je le tuerai. > Ciiose étrange : l'orateur des faubourgs inspireà la fille des (x'sars nioins de répulsion que le gentilhomme, que le marquis. « On nous ollVe \\. de La b^iyette comme ressource, dit-elle à M""" Campan, mais il vaut mieux périr que de devoir notre salut à l'homme qui nous a fait le plus de mal. >
Cependant La Fayette ne se décourage pas encore. Il veut sauver la famille royale maigre elle. Il réunit chez Un quelques officiers Je la garde nationale. 11 leur représente les dangers où l'apathie de chacun plonge la chose publique, leur montre la nécessité urgente de réunir tous leurs elForts contre les entreprises avouées des anarchistes, d'inspirer à l'Assemblée nationale la fermeté dont elle a besoin pour réprimer les attaques qui se préparent, et il annonce les calamités inévitables qui seraient la conséquence de la mollesse et de la désunion des honnêtes gens. 11 voudrait marcher contre leclub des Jacobins et le fermer. Mais, par suite des instructions de la cour, la garde nationale royaliste ne se montre pas disposée à seconder cette tentati\e. La F^ayette, qui n'a plus pour lui que les constitutionnels, groupe honnête, mais peu nombreux, é\'eillant les défiances des deux parties extrêmes, La Fayette n'essaye plus de lutter contre le torrent. Le lendemain, 3() juin, il repart en toute hâte pour son armée, après avoir écrit à l'Assemblée une nouvelle lettre qui n'aura pas plus d'écho que la précédente. Tout à l'heure les Jacobins tremblaient. Maintenant ils sont rassurés, ils triomphent. Riederer Ta dit dans sa Chronique des Cinquante jours : « Si M. de La Fayette avait eu
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le pouvoir cl la voIoiUé d'accomplir une . grande tcmérilc, celle de prendre la dictature, sauf à rendre le pouvoir après le rétablissement de rf)rdre, on comprendrait qu'il fût venu à rAssemhlée, r^pd-e de dictateur à son côté; mais la faire voir, sans être résolu de la tirer du fourreau, était une imprudence funeste. Dans le^
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