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LES DERNIERS JOURS AUX TUILERIES

juillet, à quatre heures du matin, on vint avertir le château que les faubourgs étaient menaçants, et que sans doute ils allaient marcher contre les Tuileries. M™' Campan pénétra tout doucement dans la chambre de la reine. Marie-Antoinette, par extraordinaire, dormait d'un sommeil paisible et profond. M'"° Campan ne la réveilla pas. < Vous avez eu raison, dit Louis XVI ; c'est bien heureux de la voir prendre un peu de repos. Oh ! ses peines doublent les miennes. > A son réveil, la reine, instruite de ce qui s'était passé, se mit à pleurer en disant : < Pourquoi ne m'avait-on pas éveillée ? » M"" Campan lui dit, alors, pour s'excuser : « Ce n'était qu'une fausse alarme. Votre Majesté avait besoin de réparer ses forces abattues. — I-]lles ne le sont pas, reprit vivement la courageuse souveraine ; le malheur en donne de très grandes. Klisabeth était près du roi, et je dormais! Moi qui veux périr à ses côtés ; je suis sa femme, je ne veux pas qu'il coure le moindre péril sans moi ! >

Le dimanche 5 août — dernier dimanche que la famille royale devait passer aux Tuileries — au moment où Ton se rendait à la chapelle pour y entendre la messe, la moitié des gardes nationaux de service crièrent : « Vive le roi ! > Les autres disaient : « Non, non, pas de roi, à bas le Veto! » Le même jour, pendant les vêpres, les chantres s'étaient donné le mot pour tripler le son de leur voix, d'une manière menaçante, lorsqu'ils réciteraient dans le Magnificat le verset: « Dcposiiit pntentcs de scdc. — 11 a fait descendre les puissants de leur trône. > Les royalistes, à leur tour, après le Domine salvunifac regem, crièrent trois fois, en se tournant du côté de la reine : 7:7 reginam. La rumeur fut extrême tout le temps de l'oifice divin. Cinq jours plus tard, la même chapelle devait être une mare de sang.

Lt cependant Madame Klisabeth, toujours calme et toujours angélique, avait encore des illusions. \Jn matin de ce terrible mois d'août, dans son appartement du pavillon de Flore, elle crut entendre sous ses croisées fredonner son air favori : Pauvre Jacques. Attirée par ce refrain, qui réveillait dans le malheur les

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souvenirs des temps heureux, elle entre-bàilla sa fenêtre, elle écouta attentivement. Ce n'étaient pas les paroles de sa chère romance qu'on chantait. C'étaient d'autres paroles, mais des paroles royalistes adaptées au même air. On avait substitué au pauvre Jacques le pauvre peuple, qu'on plaignait de n'avoir plus de roi, et de ne connaître que la misère. De pareilles marques d'attachement consolaient la vertueuse princesse, et la faisaient espérer contre toute espérance, l^lle écrivait à son amie. M'"' de Raigecourt, le 8 août : « On dit que le roi va déloger d'ici, un peu de force, pour loger à l'Hôtel de Ville. On dit qu'il y aura pour cela un mouvement très fort dans Paris. Y crois-tu : Pour moi, je n'en crois rien, je crois à du bruit, mais sans résultat. Voilà ma profession de foi. Au reste, tout est aujourd'hui d'un calme parfait. La journée d'hier s'est passée de même, je crois que celle-ci Timitera. » Le 9 août, la veille du jour fatal, Madame Elisabeth adressait encore une lettre rassurée à une autre de ses amies, M'"" de Bombelles. Et, chose curieuse, à cette lettre qu'elle écrivait le 9, elle mettait, sans doute par distraction, la date du 10, et M'"" de Bombelles, quand elle reçut la missive de la princesse, y put lire des lignes qui ressemblaient à une ironie de la destinée. « Cette journée du 10, qui devait être si vive, si terrible, est la plus calme possible; l'Assemblée n'a décrété ni déchémce, ni suspension. »

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Les premiers bruits de l'orage commençaient à retentir. On se disputait, on se battait au Palais-Royal, dans les cafés, dans les théâtres. La moitié de la garde nationale tenait pour la cour, l'autre moitié pour le peuple. Aux discours séditieux se mêlaient des chansons pleines d'outrages contre le roi et la reine. Ces chansons, colportées dans tous les carrefours, applaudies dans toutes les tavernes, répétées par les femmes et les enfants du peuple, propageaient la fureur révolutionnaire. C'était une série continuelle d'attroupements, de rixes et d'émeutes. L'Assemblée avait déclaré la patrie en danger. Des rumeurs de tout genre exaltaient l'imagination populaire. On disait que le château des Tuileries recelait des prêtres insermentés; qu'il était rempli d'armes et de munilions.

Le manifeste du duc de Brunswick exaspérait le sentiment national. On le lisait tout haut dans les rues. On se montrait les caricatures insolentes qui représentaient les puissances étrangères faisant danser aux < députés enragés > ^Kdxwjacoquins < le même ballet que le sieur Nicolas faisait danser jadis à ses dindons ». Les meneurs ne négligeaient rien pour exciter la foule, et préparaient

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avec autant d'audace que d'iiahilctc la dernière attaque contre le Irune, la revanche du 20 juin.

Pour réduire la cour, il tallait briser les derniers moyens de résistance qui lui restaient encore. Laissant les coudées franches à l'énieute, rAsseinhIée décréta, le \? juillet, que les troiijtes de lit^ne seraient renvoyées, et tenues à trente mille toises de Paris. On iniaf^ina un moyen singulier pour dissoudre les compaf;nies d'élite de la i^arde nationale, qui étaient royalistes. On leur dit que l'éi^alité ne permettait pas que certains citoyens eussent un équipement j^lus brillant ipie certains autres, qu'un boimet en peau d'ours humiliait ceux qui n'avaient droit qu'à un bonnet de tcutrc, et que le titre de p^renadier avait je ne sais quoi d'aristocratique vraiment intolérable j^our un simple chasseur. l'!n conséquence, les compagnies d'élite lurent dissoutes, et les grenadiers vinrent déposer patiiotiquement leuis éjvmleltes et leur bonnet d'ours à TAsscmblée, pour s'y cniller du bonnet roUL^e. Le ;^o juillet, la f^^ardc nationale était reconstituée à l'aide de tous les vagabonds et de tous les bandits que les clubs purent recruter.

Le même jour arrivaient à I\iris les fameux fédérés de Marseille, qui allaient jouer un rôle si actit dans la prochaine insurrection. Les (îirondins, n'ayant \ni obtenir leur camp de 20,000 hommes sous l\iris, avaient imaf^nne d'y suppléer, à l'aide d'une réunion de fédérés volontaires, aj-ipelés de tous les points de la I''rance. 'l'outes les routes se couvrirent immédiatement de futurs émcuticrs, auxquels l'As.scmblée alloua trente sous par jour.

Les jacobins de Brest et de Marseille se signalèrent. Au lieu de quelques volontaires, ils envoyèrent deux bataillons. Celui de Marseille, recruté par Barbaroux, comprenait cinq cents hommes et deux pièces de canon. l*arti le 5 juillet, il entrait le 3o à Paris, h'anatisé par le soleil et les déclamations des clubs méridionaux, il avait parcouru la l'rance, reijiu sous des arcs de triomphe, et chantant avec frénésie les strophes terribles du nouvel hymne de Rouget de l'isle, la Marseillaise. Blanc (jilli,

I i: pRoi.OfîiJi: Dr 10 août

député des 1 )()Uches-du-Ph(")ne à l'Asseml^lée léi^islative, écrivait à ce moment : < (]es prétendus .Marseillais sont l'écume des prisons de (iénes, du Piciiioni, de la Sicile, de toiUe l'Italie, de ri-^sjx\f;ne, de l'Archipel et de la Barbarie. J'en rencontre tous les jours sur mes jxis. > \a Rouget de Ilsle recevait de sa vieille mère, royaliste et ciUhoJique dans lame, une lettre ou elle lui écriN'ait : « (hi"est-ce donc que cet hymne révolutionnaire que chante une horde de brif^ands qui traverse la l-'rance et auquel on mêle votre nom? > A Paris, les accents de cette mélodie terrible retentirent connue des sons de tocsin. Les hommes qui la chantaient jetèrent l'épouNante parmi tous les conservateurs. Us ]V)rtaient des cocardes en laine, et insultaient, comme aristocrate, quiconcjue avait la cocarde de soie.

Plus de dif;ue au torrent. Louis XVI avait nommé, le T'août, un ministère compose d'hommes dévoues: joly à la justice, (diampion de Villeneuve à lintérieur, P>igot de Sainte-Ooix aux allaires étrangères, du Bouchage à la marine, Leroux de la Ville aux contributions publiques, d'Abancourt à la guerre. Mais ce ministère ne devait durer cjuedix jours. A la barre de l'Assemblée, des [K'titionnaires demandaient, dans les termes les plus violents, la déchéance du r(/i. « dette mesure, dit Barbaroux dans ses JA'/;/o/rc.v, eût j^orté IMiilipj^e d"()rléansà la régence; aussi son parti la reclamait-il avec- emportement. On voyait ses créanciers, ses gagistes, ses conmiensaux, .Marat et ses Cordeliers, tous les escrocs, tous les hommes perdus de dettes, parcourir les lieux publics et provoquer celte déchéance, avides cju'ils étaient d'or et de places, sous un régent leur complice et leur mannequin. >

Le malheureux Louis XVI témoignait en vain ces sentiments de douceur jvUernelle cpii lui avaient si mal réussi. 11 adressait, le 3 août, à l'Assemblée un message ou il disait : < Je maintiendrai jusqu'à mon dernier soupir rindependance nationale. Les dangers jiersonnels ne sont rien auprès des dangers jniblics. Ah ! qu'est-ce c^ue des dangers personnels j>our un roi à cjui on veut enlever l'amour du peuj^le r C'est la cju'est la véritable plaie de mon

cœur. Un jourpeut-L'trc'le peuple saura combien son bonheur m'est cher. Que de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de retour ! »

Gomment répondait-on à ce langage si conciliant ? Après la lecture du message, Pétion, le maire de Paris, se présentait à la barre, et y lisait une adresse du conseil général de la Commune, où il était dit : « Le chef du pouvoir exécutif est le premier chaînon de la chaîne contre-révolutionnaire... Par un reste d'indulgence, nous aurions désiré pouvoir vous demander la suspension de Louis XVI, tant qu'existera le danger de la patrie; mais la Constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse la (Constitution ; nous Tinvoquons à notre tour, et nous vous demandons sa déchéance. > Le lendemain, la municipalité faisait distribuer aux Marseillais cinq mille cartouches à balle, et en refusait aux gardes nationaux.

Cependant les Girondins hésitaient encore. Guadet, Vergniaud et Gensonné se seraient déclarés satisfaits s'ils avaient obtenu la réintégration des trois ministres de leur parti, et, le 29 juillet, ils avaient fait remettre secrètement, par le valet de chambre Thierry, une lettre où ils disaient au souverain : < qu'attachés aux intérêts de la nation, ils n'en sépareraient jamais ceux du roi qu'autant qu'il les séparerait lui-même. > Quanta Barbaroux, il rêvait, en véritable idéologue, je ne sais quelle insurrection à l'eau de rose. < On n'eût pas pénétré dans les appartements du château, a-t-il dit, mais on les eût bloqués. Si ce plan eût été suivi, le sang des Français et des Suisses, victimes ignorantes des perfidies de la cour, n'eût pas coulé au 10 août, la République eût été fondée sans convulsions, sans massacres, et nous ne serions pas devenus, rongés de la gangrène populaire, Thorreur de toutes les nations. > Les démagogues n'étaient nullement sûrs du succès. Robespierre devait passer la journée du 10 dans les ténèbres discrètes d'une cave. Danton devait attendre prudemment la fm du combat, pour s'armer d'un grand sabre, et marcher à la tête du bataillon de Marseille, comme le héros du jour.

Barbaroux dit, dans ses Mcmnircs, que le r'\ le X, le 7 août, Marai le supi^liaii de rcmmcMicr à Marseille, et que, le () au soir, le mcnic Marai renouvelait plus instamment que jamais celte prière, ajoutant que, pour fuir, il se déguiserait en jockey^

Malgré ses nombreuses défaillances, la majorité de l'Assemblée était encore royaliste et constitutionnelle. La preuve, c'est que, le 8 août, maigre les violentes menaces des tribunes, elle décidait par qoô voix contre 244 qu'il n'y avait pas lieu de mettre en accusation La Fayette, abhorré par les Jacobins. Ce vote poussait au paroxysme le courroux des révolutionnaires. Les députés convervateurs étaient insultés, poursuivis, frappés. Quelque,-,-uns n'échappaient qu'avec peine aux coups des assassins. Les séances devenaient chaque jour plus tumultueuses. Non seulement les vastes tribunes de l'Assemblée re^on2eaient d'une ioule violente, mais le-, cours, les avenues, les corridors en étaient obstrués. Sur l'entablement extérieur des hautes fenêtres beaucoup de spectateurs se tenaient assis ou debout. La partie élevée de la salle, où se plaçaient les Jacobins, recevait aussi un grand nombre d'étrangers, maigre l'opposition souvent réitérée du côté droit. Au-dessous de cette Mouia^nu' se trouvait la partie où siégeaient les hommes du centre, /(.'.s^ Ventrus. File n'était pas assez grande pour les contenir, et ils y étaient entassés d'une manière ridicule. Dans le fond de la salle, presque entièrement déserte, siégeaient les quarante-quatre membres du côté droit. Ils étaient aisément remarqués et comptés par leurs futurs bourreaux, qui les menaçaient de la voix et du geste. Chaque jour, des pétitionnaires, admis aux honneurs de la séance, fuyaient les places vides du C(")té droit, pour aller s'asseoir à la Montagne ou au Centre, ou ils augmentaient encore l'extrême agglomération des députés. Les discussions ressemblaient à de ff)rmidables tempêtes. « L'effet que produisait un tel spectacle, a dit le comte de Vaublanc dans ses Mci)i()ircs\ était plus grand encore sur les personnes qui entraient dans la salle au milieu d'un de ces moments terribles. Jamais l'impression que j'en ai reçue moi-même plusieurs fois ne

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s'effacera de mon esprit, et je cherche en vain des expressions pour la peindre. Loni^temps après, M. de Caux, alors ministre de la guerre, me dit : « Vous avez produit sur moi Tim-

< pression la plus profonde que j'aie reçue de ma vie. J'étais

< jeune alors. J'entrai dans les tribunes à l'instant ou vous

< résistiez aux cris de fureur d'une partie des députés et du peuple

< des tribunes. >

Cependant, le dénouement approchait. Les royalistes fidèles

proposaient encore à Louis XVI des projets d'évasion. Bertrand de Moleville, très malveillant pour M" de Staél, a dit à ce sujet : € Il ny eut pas jusqu'à M"'" de Staél qui, soit dans l'espérance de se faire pardonner le mal qu'elle avait fait au roi par ses intrigues, soit par le besoin d'intriguer encore, n'eût aussi imaginé un plan de départ pour Sa Majesté. » Louis XVI refusa tout. Il voulait ne rien devoir à La Fayette. Il comptait sur l'argent qu'il avait fait donner à Danton et à d'autres démagogues, et il avait Tespoir que les bandes insurrectionnelles pourraient être repoussées par les bataillons royalistes de la garde nationale et le régiment suisse. Le 8 août, dans la soirée, ce beau régiment quittait sa caserne de Courbevoie, et il arrivait le lendemain, à l'aurore, aux Tuileries. On lui avait enlevé, sous de vains prétextes, ses douze pièces de canon, et trois cents hommes en avaient été détachés, avec la mission, vraie ou fausse, de protéger la circulation des grains en Normandie. Il ne restait plus que sept cent cinquante ofiiciers ou soldats ; mais ils avaient tous dit : < Nous nous ferons tuer jusqu'au dernier, plutôt que de manquer à Thonneur et de trahir la sainteté de nos serments ! > Ils devaient être, avec une poignée de gentilshommes, les derniers défenseurs du trône. L'heure fatale approchait. La section des Cordeliers avait décidé que si le g août au soir TAssemblee n'avait pas encore prononcé la déchéance, la générale serait battue à minuit sonnant, et Finsurrection marcherait contre les Tuileries. Les révolutionnaires allaient suivre leur mot d'ordre, et les Suisses tenir leur parole.

LA NUIT DU 9 AU lo AOUT

La nuit était sereine, le ciel limpide, semé d'étoiles. Le calme de la nature contrastait avec le déchaînement des passions révolutionnaires. A cause de la chaleur, toutes les fenêtres des Tuileries étaient restées ouvertes, et l'on apercevait de loin le château illuminé comme pour une fête. Minuit venait de sonner. La Révolution exécutait le programme de la section des Cordeliers. Le tocsin retentissait dans toute la ville. Chacun nommait Teizlise dont il croyait reconnaître la cloche. Les citoyens des faubourgs étaient debout devant leurs maisons. Le tambour se mêlait au tocsin. Les révolutionnaires battaient la générale, et les royalistes le rappel.

Aux Tuileries, on ne dormait pas. Il n'y était plus question d'étiquette. Pour la première fois, la cérémonie du coucher royal se trouvait .^upjvimée. En vain quelques vieux serviteurs, fidèles gardiens des traditions, rappelaient qu'il n'était pas permis de s'asseoir dans les appartements du souverain. Les courtisans de la dernière heure s'asseyaient sur les fauteuils, les tables, les consoles. Louis XVI se tenait tantôt dans sa chambre, tantôt dans son grand cabinet, appelé aussi salle du Conseil, où les ministres réunis recevaient à chaque instant des informations sur ce qui se

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LA NUJT DU «♦ AU lo AOUT

passait au dehors. Le pieux monarque avait fait appeler Tabbé Hébert, son confesseur, et, s'enfermant avec ce vénérable prêtre, il demandait au ciel la résignation, le couragj dont il avait besoin pour traverser la crise suprême. Madame Klisabjth montrait a la fidèle M'"^ Campan l'épingle de cornaline qui attachait son lichu. Sur l'épingle on lisait cette légende, gravée autour d'une tige de lis : Oubli des otfenses, pardon des injures. « Je crains bien, du la vertueuse princesse, que cette maxime ait peu d'intlucnce parmi nos ennemis, mais elle ne doit pas nous être moins chère. > Louis XVI ne portait pas son gilet plastronne. « .l'ai consenti à le mettre le 14 juillet, avait-il dit, parce que, ce jourlà, j'allais simplement à une cérémonie où l'on pouvait craindre le fer d'un assassin. Mais dans un jour où mon parti sera peutêtre forcé de se battre contre les révolutionnaires, je trouverais de la lâcheté à préserver mes jours par un semblable moyen. »

Marie-Antoinette était grave et tranquille dans son héroïsme. Rien d'affecté, rien de théâtral. Ni emportement, ni désespoir, ni esprit de vengeance. Suivant les expressions de Rœderer, qui ne la quitta point, « elle fut femme, mère, épouse en péril, elle craignit, elle espéra, s'affligea, et se rassura. > VMc fut aussi reine et ffUe de Marie-Thérèse. Son inquiétude, sa douleur, furent contenues ou dissimulées par son respect pour son rang, pour sa dignité, pour son nom. Quand elle reparut au milieu des courtisans dans la salle du Conseil, après avoir fondu en larmes dans la chambre de Thierry, la rougeur de ses joues et de ses yeux était effacée. Elle avait Tair sérieux, mais tranquille et même dégagé. Les courtisans disaient entre eux : < Quelle sérénité î Quel

courage : >

La partie pouvait sembler encore douteuse, l^nviron deux cents gentilshommes venus spontanément auprès du roi, neut cent cinquante Suisses, quelques bataillons de garde nationale, neuf cents hommes de gendarmerie à cheval postés aux abords des Tuileries, telles étaient les dernières ressources du chef suprême de Tarmée française. Les Suisses qui, par suite d'une extrême

imprudence, n'avaient pas un nombre suffisant de cartouches,

étaient postés dans les appartements, dans la chapelle, à l'entrée

de la porte Royale. Le baron de Salis, en sa qualité de plus ancien

capitaine du régiment, commandait les postes des escaliers. Une

réserve de trois cents hommes, sous les ordres du capitaine

Durler, stationnait dans la cour des Siu'sses, de\ant le pavillon

de Marsan. Les gardes nationaux appartenant aux sections des

Petits-Pères et des Filles-Saint-Thomas annonçaient les meil-

leurcs dispositions pour le roi; mais il n'en était pas de même

des autres compagnies. Quant aux gendarmes à cheval,

Louis XVI ne pouvait pas compter sur eux, et, malgré tous les

efforts de leurs officiers royalistes, ils devaient, avant la fin de

l'émeute, se joindre aux insurgés. (>'est ce qu'allaient faire aussi

les artilleurs de la garde nationale, chargés de servir les pièces

qui avaient été placées dans les cours et devant les portes du

château, pour en défendre l'entrée.

Comme les Suisses, les deux cents gentilshommes, martyrs du vieil honneur français, étaient tous résolus à se dévouer jusqu'à la mort. Avec leurs habits de soie, leurs épées de salon, ils semblaient être venus pour une fête plutôt que pour un combat. Les serviteurs du château ^"étaient joints à eux. Il y en avait qui portaient des pistolets et des espingoles. Quelques-uns, faute d'autres armes, avaient pris les pincettes des cheminées. Ils plaisantaient entre eux de leur accoutrement. Non, non, ils n'avaient rien de risible, ces champions de l'infortune! C'est le passé qu'ils représentaient, avec sa vieille fidélité à l'autel et au trône. Un grand poète, qui avait le génie de divination, Henri Heine, a écrit, le 12 novembre iiSqo, comme s'il entrevoyait dans l'avenir le 24 février 184S : < La bourgeoisie fera peut-être encore moins de résistance que n'en fit, dans un pareil cas, l'aristocratie. Même dans sa faiblesse la plus pitoyable, dans son énervement par l'immoralité, dans sa dégénération par la courtisanerie, l'ancienne noblesse reste encore animée d'un certain point d'honneur inconnu à notre bourgeoisie, qui est devenue florissante par l'industrie,

mais qui périra également par elle. On prophétise un autre 10 août à cette bourgeoisie; mais je doute que les chevaliers industriels du trône de Juillet se montrent aussi héroïques que les marquis jxnidrés de l'ancien régime, qui, en habits de soie et avec leurs minces épées de parade, s'opposèrent au peuple envahissant des Tuileries. > La plupart de ces gentilshommes, volontaires du dernier combat, étaient des vieillards aux cheveux blancs. Il y avait aussi des enfants jxirmi eux. M. Moriimer-Ternaux, l'auteur de V Histoire de la rcrrciir, en a fait la remarque: € N'était-ce pas le cas de s'écrier avec llacine :

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour la querelle?

€ Qui eût dit à Louis XIV, lorsque au milieu des splendeurs de sa cour il assistait aux représentations à'Athalic, que le poète, par la bouche de Joad, prophétisait le sort réserve à son arrièrepetit-lils? » Les gardes nationaux royalistes, qui étaient dans les appartements, regardaient les gentilshommes volontaires comme des compagnons d'armes. On se donnait mutuellement la main, aux cris de: Vive le roi ! vive la garde nationale î Mais les postes du dehors ne partageaient pas ces sentiments. Jaloux des royalistes rassemblés au château, ils voulaient qu'on les en fit sortir. Ln chef de légion étant venu porter ce vœu à Louis XVI, Marie- Antoinette s'écria : < Rien ne pourra nous séparer de ces messieurs; ce sont nos amis les plus iidèles. Ils partageront les dangers de la garde nationale. Ils nous obéiront. Mettez-les à l'embouchure du canon, ils vous feront voir comment on meurt pour son roi. >

Pendant ce temps, que faisait Pétion, qui, en sa qualité de maire, aurait dû s'occuper de la défense du château ? Mandé aux Tuileries, il y était venu à onze heures du soir. Comme Louis XVI lui disait: « Il paraît qu'il y a beaucoup de mouvement? — Oui, sire, avait-il répondu, la fermentation est grande. > Lt il s'était étendu sur les mesures qu'il disait avoir prises, sur son prétendu zèle à se rendre auprès du roi. En sortant, il s'était trouve ïacc à

LA NUIT DU 9 AU lo AOUT

face avec M. de Mandat, qui, en sa qualité de général en chef de la garde nationale, avait le commandement supérieur de toutes les forces militaires. « Pourquoi, s"écria-t-il, la police refuse-t-elle des cartouches aux gardes nationaux, quand elle en prodigue aux Marseillais ? Mes hommes n'ont que quatre coups de fusil ; quelques-uns même n'en ont qu'un seul. N'importe, je réponds de tout, mes mesures sont prises, pourvu que je sois autorisé, par un ordre signé de vous, à repousser la force par la force. > Pétion, n'osant pas avouer sa complicité avec l'émeute, signa Tordre demandé. Puis il s'esquiva, sous prétexte d'inspecter les jardins, et tomba au milieu des gardes nationaux royalistes, qui lui hrent une sévère admonestation. Il eut alors la crainte d'être retenu aux Tuileries comme otage, pour garantir le château contre les tentatives du peuple, et il se rendit à l'Assemblée, qui, la veille, avait levé la séance à dix heures du soir, et qui, par suite de la crise, venait de la reprendre à deux heures du matin. L'Assemblée connaissait aussi bien que le roi l'extrême gravité du péril ; mais, par une sorte de point d'honneur ridicule ou coupable, elle atfectait de ne point s'en occuper, et consacrait à la lecture d'un rapport sur les colonies des moments qu'elle aurait dû employer à sauver cette Constitution dont elle avait juré le maintien. Pétion ne lit que paraître à la salle du Manège. Mais il se garda bien de retourner aux Tuileries. A trois heures et demie du matin, on entendit au château un roulement de voiture. C'était le carrc^sse du maire qui s'en retournait à vide. Il n'avait pas osé venir le reprendre lui-même, et il n'avait envoyé à son cocher l'ordre de rentrer que quand il s'était trouvé luimême en sûreté à l'hôtel de la mairie, où il était revenu à pied, b^n même temps, une Commune insurrectionnelle, composée d'une centaine d'individus inconnus, se constituait à l'Hôtel de Ville, s'introduisait subrepticement dans une des salles, nommait, de sa propre autorité, des commissaires de sections, cassait l'étatmajor de la garde nationale, qui la gênait, et maintenait en fonctions Manuel comme procureur, Pétion comme maire, (^ette

LA NUIT DU <) AU lo AOUT

nouvelle municipalité, dont on ignorait encore l'existence au château, venait d'apprendre que Mandat, comme [général en chef de la garde nationale, avait en poche l'écrit par lequel l'^étion l'aut(^risait à repousser la force par la force. Cet écrit, on voulait à tout prix le faire disparaître, l/i municifxilité envoya à Mandat l'ordre de se rendre à rH(')tel de Ville, il ne savait pas la révolution qui \enait de s'y opérer. (Cependant il hésita avant d'obéir. Un secret pressentiment s'emparait de son âme. l'jilin, sur les instances de R(eJerer, il se décida, vers cinq heures du matin, à quitter les Tuileries, pour se rendre à cet HiKel de Ville qui allait lui être si fatal. .Arri\é devant la municipalité, il s'étonna d"y voir des visages nouveaux.

On l'accusa d"a\oir projeté de faire disperser « la colonne innocente et patriote du peuple >, et on donna l'ordre de le conduire à l'Abbaye, (/était là un signal de mort. Mandat fut massacré sur les marches de l'Hôtel de 'Ville. Un coup de pistolet le renversa. Des piques et des sabres l'achevèrent. Le corps lut jeté dans la Seine, 'l'el fut le premier exploit de la nou\elle C>)mmune. Klle préludait ainsi aux massacres de Septembre. « I.a mort de Mandat, a dit le comte de Vaublanc dans ses Alcnioircs, fut sans doute la plus grande cause des malheurs de la journée. S'il avait attaqué les rebelles, à mesure que ceux-ci marchaient vers le château, il les aurait facilement dispersés. Ils employèrent beaucoup de temps à se former, à se mettre en marche ; ils s'arrêtèrent souvent, indécis et inquiets. Chaque troupe, marchant de plusiem's points opjiosés dans cette immense ville, ignorait si elle était secondée par les rebelles des autres quartiers, et perdait beaucoup de temps à s'en assurer. » Le second exploit de la Commune fut de consigner lY-tion et de le faire garder par six cents hommes à la mairie. Captif volontaire, ce complice de l'insurrection se réjouissait d'une mesure qui le mettait à l'abri de tout danger. Ainsi que l'a fait observer M. Mortimer-l'ernaux, « Pétion, dans cette nuit fatale où s'accomplit la passion de la royauté, cumula le rôle de Judas et celui de l'once-Pilate. Comme

Judas, il vint, au commenccinent de la soirée, donner le baiser de paix à Louis XVI, en l'assurant de son dévouement ; comme le gouverneur romain, au lever de l'aurore, i! proclama l'impuissance dont il s'était trappe lui-même, et se lava de toLit ce qui allait arriver. >

Quand apparurent au ciel les premiers feux du jour funeste, .\Lirie- Antoinette se sentit profondément émue. Regardant avec mélancolie l'hori/on qui s'illuminait : < Ma sceur, dit-elle à .Nkidame LIisabelh, venez, donc voir le soleil qui se lève. » C'était là le soleil qni allait éclairer l'agonie de la royauté. Présage sinistre, le soleil était rouge comme du sang.

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LA MATINÉE DU lo AOUT

La fatale journée commençait. Il était cinq heures du matin. La reine iit lever ses enfants, dans la crainte que le fer des insurgés ne vînt à les surprendre dans leurs lits. Le dauphin, étonné de ce réveil, qui avait lieu plus tôt que de coutume, regardait avec de grands yeux le spectacle inusité qu'offraient les cours et le jardin. « Maman, dit-il, pourquoi ferait-on du mal à mon père? Il est si bon. > Puis, se tournant du coté d'une petite lille qui était ordinairement la compagne de ses jeux, il lui aJressaccs paroles, qui prouvaient combien, malgré son jeune âge, il avait la conscience du péril : « Tenez, Joséphine, prenez cette boucle de mes cheveux, et promettez-moi de les porter tant que je serai en danger. >

Conduits par leur chef, le maréchal de .Mailly, vieillard de quatre-vingt-six ans, les deux cents gentilshommes, réunis dans la galerie de Diane, delilèrent devant la famille royale avec les gardes nationaux des sections royalistes. « Sire, s'écria le vieux maréchal, tlechissap.t le genou, voilà votre lidèle noblesse qui est accourue pour rétablir Votre Majesté sur le trône de ses ancêtres. — Pour cette fois, répondit Louis XVl, je consens que mes amis me défendent; nou.-^ périrons ou nous nous sauverons ensemble. »

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