‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 70 sur 105 · DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

DE LA ROYAUTÉ

Les derniers défenseurs du trône versaient des larmes d'attendnssement et de fidélité. Ils s-agenouilla,ent devant Marie-Anio,nette; ,1s réclamaient l'honneur de lui baiser la main. Jamais la reme n avait paru plus gracieuse et plus majestueuse. Les gardes nationau.x, électrisés, chargeaient leurs armes avec transport La souverame saisissait dans ses bras le dauphin, qu'elle élevait audessus des tètes comme un drapeau vivant. Les jeunes gens cr,a,ent : Vivent le.s rois de nos pères! L. les vieillards criaient ■ Vive le roi de nos enfants !

Aux portes des Tuileries, le flot allait grossir. Avant-garde de 1 msurrection, les Marseillais s'approchaient sans obstacle. La .Tiunicipalité était parvenue à faire retirer les canons qui auraient du défendre l'accès du Pont-Neuf et du Pont-Royal. .Mandat notait plus là pour donner des ordres. Rien ne s'opposait à la marche des faubourgs.

Et, cependant, la ré,sistance aurait été encore possible. C'est Barbarou.x lui-même, le fougueu.x révolutionnaire, qui l'a dit ■ . Toutes les fautes commises par l'insurrection, les mauvaises dispositions de l'attaque, la terreur des uns, l'.ncon.science des au.r . les forces du château, tout assurait la victoire à la cour, s, le roi neut pas quitté son poste. S'il .se fut montré, s'il fût monté a cheval, la très grande majorité du peuple de Paris se fut prononcée pour lui. > Napoléon, qui fut le témoin des événements avait dit, la veille, à Pozzo di Borgo, qu'avec deux bataillons suisses et quelques cavaliers il. se chargeait de donner à lemcule une leçon dont elle se souviendrait. Le soir du ,o août, il écrivait a son frère Joseph : . D'après ce que j'ai vu de l'esprit des groupes du matm, si Louis XVI était monté à cheval, la victoire lui serait restée. > Très peu d'insurgés étaient sérieusement déterminés à la révolte. La plupart marchaient aveuglément, sans savoir, .ans même demander ce qu'ils tai.saient.

Il avait fallu que Westermann menaçât Santerre, et lui mit 1 epee sur la poitrine pour le décider à marcher. Un grand nombre de faubouriens, inquiets des suites de l'entreprise, disaient

Sî^ir'k

LA .\L\11NLE DU lo AOUT

qiLen présence des préparatifs du château il était plus prudent de la remettre à un autre jour. La foule suivait sans armes, par simple curiosité, prête à prendre la fuite au premier coup de fusil D'après le comte de Vaublanc, L*s Suisses, s'ils eussent été conduits, dès quatre heures du matin, par un bon ofticier, auraient suffi pour disperser la multitude, à mesure qu'elle arrivait, et peut-être même sans répandre le sang, ils auraient assuré la victoire au roi. < Ain,^i, le meilleur des princes rendit inutile le courage de ses défenseurs, et, pour épargner le sang de ses ennemis, causa la perte de ses amis. Toutes ses vertus tournèrent contre lui, et amenèrent sa ruine. > C'e^t encore M. de Vaublanc qui le dit dans ses Mcnioircs: « Les révoltés n'étaient pas encore réunis à six heures du matin. Que de temps on avait perdu, que de temps on allait perdre encore ! 11 était trop évident qu'aucune tête militaire n'avait pré.->ide à cet étrange arrangement de troupes, placées dans l'intérieur du château et au dehors sans pouvoir se prêter un mutuel appui ; un militaire connait trop le prix des moindres instants, il sait trop bien comment, avec un petit nombre de vaillants hommes, on jx'ut, en attaquant le tlanc d'une multitude, décider promptement la victoire. Si le roi avait déclaré maître absolu des opérations un des généraux qu'il avait auprès de lui, ce gênerai n'aurait pas sans doute laissé aux révoltés le temps de se réunir... Helas î Louis XVI avait trois fois plus de courage qu'il n'en fallait pour vaincre, mais il ne savait pas se servir de ce courage. > Telle était également l'opinion de AL Thiers, qui a d'il, dans son Histoire de la Résolution française : € 11 faut le repéter, le malheureux prince ne craignait rien pour lui-même. H avait, en ellet, refusé de se revêtir d'un plastron, comme au 14 juillet, disant qu'en un jour de combat il devait être découvert comme le dernier de ses serviteurs. Le courage ne lui manquait donc pas, et depuis il en montra un assez noble, assez élevé; mais il lui manquait l'audace de l'offensive... Il est certain, comme on l'a souvent dit. que, s'il fut monté à cheval et qu'il eut charge à la tête des siens, l'insurrection se serait dissipée. »

Vers six heures du matin, le roi se mit au balcon. Des acclamations le saluèrent. Il descendit alors avec la reine, par le grand escalier, pour inspecter les postes qui se tenaient dans les cours. Comme Ta remarqué un de ses gentilshommes de la chambre, Emmanuel Aubier, « il n'avait jamais tait la guerre en personne pendant son règne ; il n'y avait point eu de guerre sur le continent ; il avait le malheur d'être sans grâces, même gauche, d'avoir l'air plus penseur qu'énergique, ce qui ne plaît pas au militaire français. > Au lieu de revêtir un uniforme et de monter à cheval, U était en habit violet, couleur du deuil des rois, dans ce jour funeste où il allait porter le deuil de la monarchie. Sans éperons, sans bottes, avec une chaussure de salon, des bas de soie blancs, son chapeau sous le bras, ses cheveux mal frisés, mal poudrés, il n'avait rien de martial, rien de royal. A cette heure, où il aurait fallu l'attitude, l'entrain d'un Henri IV, il ressemblait à un bon gentilhomme campagnard s'entretenant avec ses fermiers. Pour inspirer de la confiance, la première condition, c'est d'en avoir soi-même. Louis XVI avait bien plus l'aspect d'une victime que celui d'un souverain. Les cris de: Vive le roi ! qui auraient été enthousiastes devant un prince prêt à se battre pour son droit, et à reconquérir son royaume, l'épée à la main, étaient rares et tristes. Après avoir inspecté les postes des cours, Louis XVI se décida à inspecter ceux du jardin. La reine rentra dans le château, et il continua sa tournée.

Sur la terrasse bordant le palais devant le jardin étaient rangés des gardes nationaux fidèles, les compagnies des Petits- Pères et des Filles-Saint-Thomas. Ils accueillirent le roi d'une manière sympathique, et l'engagèrent à poursuivre son inspection jusqu'à la place Louis XV. Au même moment, un bataillon de garde nationale de la section de Saint-Marceau défila devant lui, en poussant des cris de haine et de fureur. Louis XVI ne se troubla pas. II resta impassible, et quand ce bataillon eut pris position, il alla tranquillement le passer en revue. Il continua ensuite sa marche, et traversa tout le jardin. Le bataillon de la Croix-Rouge, qui se

LA MATINEE DU lo AOUT

tenait sur la terrasse du bord de l'eau, criait de loin : < A bas le Veto 1 A bas le traître ! > De l'autre côté, sur la terrasse des Feuillants, une multitude non moins violente s'agitait et se déchaînait. Le roi, toujours calme, s'avança jusqu'au pont tournant, par lequel on entrait de la place Louis XV dans les Tuileries. Il reçut du poste qui se trouvait là un assez bon accueil. Mais le retour au château ne laissa pas que d'être difficile. Les gardes nationaux de la Croix-Rouge avaient rompu leurs rangs, et, descendant de la terrasse du bord de l'eau dans le jardin, ils se pressaient sur le passage du roi, avec des vociférations et des menaces. L'infortuné souverain ne put rentrer dans le palais, où il avait seulement quelques minutes encore à passer, qu'en se faisant protéger par une double haie de grenadiers fidèles. Les ministres, qui étaient aux fenêtres, s'effrayaient. L'un d"eux, M. du Bouchage, s'écria: « Grand Dieu! c'est le roi qu'on hue. Que diable va-t-il faire là-bas ? Allons vite le chercher. » Et il s'empressa de descendre dans le jardin avec son collègue Bigot de Sainte-Croix, pour aller au-devant de son maître. La reine, qui assistait à ce spectacle, versait des larmes. Les deux ministres ramenèrent Louis XVI. Il rentra tout essoufflé, fatiuué de la chaleur, du mouvement qu'il venait de se donner, mais paraissant du reste fort peu ému. < Tout est perdu, disait la reine. Cette revue a fait plus de mal que de bien. >

A ce moment, les mauvaises nouvelles se succédaient sans interruption. L'on apprenait la formation de la Commune insurrectionnelle, le meurtre de Mandat, la marche des faubourgs, l'arrivée des premières colonnes de l'émeute. Les Marseillais débouchaient sur le Carrousel ; ils envoyaient un parlementaire qui demandait Touverture de la porte de la cour Royale, et, comme cette porte restait fermée, ils frappaient à coups redoublés, pendant que les gardes nationaux disaient : < Nous ne tirerons pas sur nos frères. >

La résistance eùî-elle été encore possible, même à ce moment, c est-à-dire entre sept heures et huit heures du matin • M. de

Vaublanc le croyait. « Je ne sais, a-t-il écrit, à quelle section appartenait cette première bande qui arriva sur le Carrousel, elle était en désordre et mal armée. Si le roi avait marché vers cette troupe, à la tétc d\m bataillon de la garde nationale, s'il avait prononcé ces mots : « Je suis votre roi, je vous ordonne de mettre bas les armes, > le succès eût été décidé. La fuite d'un sjul bataillon de rebelles aurait sufli pour effrayer et disperser les autres, avant même qu'ils se fussent formés. »

Ce fut alors que Rœderer, au lieu de conseiller la résistance, supplia Louis XVI d'aller chercher, avec la famille royale, un asile au sein de l'Assemblée. € Sire, dit-il d'un ton pressant. Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre; il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale. L'opinion du Département est qu'il faut s'y rendre sans délai. Vous n'avez pas dans les cours un nombre d'hommes suflisant j^our la défense du château; leur volonté n'est pas non plus bien disposée. Les canonniers, à la seule recommandation de la défensive, ont déchargé leurs canons. — Mais, dit le roi, je n'ai pas vu beaucoup de monde au Carrousel. — Sire, reprit Rœderer, il y a douze pièces de canon, et il arrive un monde immense des faubourgs. » L'idée d'une fuite devant l'émeute révoltait la fierté de la reine. < Que dites-vous, monsieur? s'écria-t-elle, vous nous proposez de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs ! Jamais ! Jamais ! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente à les quitter ! Mais, monsieur, nous avons des forces. — Madame, tout Paris marche. La résistance est impossible. Voulez-vous faire massacrer le roi, vos enfants, vos serviteurs ? >

Louis XVI hésite encore. Rœderer insiste avec acharnement. « Sire, dit-il, le temps presse; ce n'est plus une prière que nous venons vous faire, ce n'est plus un conseil que nous prenons la liberté de vous donner, nous n'avons qu'un parti à prendre en ce moment, nous vous demandons la permission de vous entraîner. » Le roi regarde fixement son interlocuteur pendant quelques secondes ; puis, se retournant vers la reine, il dit:

LA MATINÉE DU lo AOUT

« Marchons, > et il se lève. ^Madame Elisabeth prend la parole : « Monsieur Rœderer, vous répondez de la vie du roi ? -— Oui, madame, sur la mienne, > répond le procureur-syndic. Et, se tournant du côté du roi: « Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté de ne se faire accompagner de personne de sa cour, de n'avoir d'autre cortège que le département, pas d'autre escorte que la garde nationale. — Oui, reprend le roi, il n'y a qu'à le dire. > Le ministre de la justice s'écrie : « Les ministres suivront le roi. — Oui, ils ont place à l'Assemblée. — Lt M""' de Tourzel, la gouvernante de mes enfants? dit la reine. — Oui, madame, elle vous accompagnera. »

Rœderer sort alors de la chambre du roi, où cette conversation vient d'avoir lieu, et dit à très haute voix aux personnes qui se pressent dans la salle du Conseil : « Le roi et sa famille vont à l'Assemblée, sans autre cortège que le département, les ministres et une garde. » Puis il fait cette question : « L'officier qui commande la garde est-il ici ? » Cet officier se présentant, il lui dit: « 11 laut taire avancer des gardes nationaux qui marcheront sur deux files avec le roi. Le roi le veut ainsi. > L'officier répond : « Cela va être exécuté. > Louis XVI sort de sa chambre avec Na famille. H attend quelques minutes dans la salle du Conseil que la garde soit arrivée, et, parcourant le cercle formé par environ quarante ou cinquante personnes de la cour : < Allons, messieurs, dit-il, il n'y a plus rien à faire ici. > La reine se tourne du côté de M'"^" Campan : « Attendez dans mon appartement, lui dit-elle, je viendrai vous rejoindre, ou je vous enverrai chercher pour aller je ne sais où. » Marie-Antoinette n'emmène avec elle que la princesse de Lamballe et M"^ de Tourzel. La princesse de Tarente et M " de la Roche-Aymon, qui se désolent d'être laissées aux Tuileries, vont descendre, ainsi que toutes les autre.-, dames, au rez-de-chaussée, dans les appartements de la reine.

La Chesnaye qui, par suite de la mort de Mandat, a le commandement en chef de la garde nationale, se met à la tète de

LA MATINÉE DU lo AOUT

l'escorte. Elle est formée par des détachements pris dans les bataillons les plus fidèles, ceux des Petits-Pères, de la Butte des Moulins, des Filles-Saint-Thomas, et renforcée par un détachement d'environ deux cents Suisses, commandés par le colonel du régiment, le marquis de MaiJlardoz, et par le major, le haron de Bachmann. Le cortège gagne le grand escalier, en passant par la salle du Conseil, la chambre du Lit, iCLil-de-Bœuf, la salle des Gardes, et la salle des Cent-Suisses. Louis XV'I, au moment où il traverse la salle de l'Œil-de-Bœuf, prend le chapeau du garde national qui marche à sa droite, et lui met sur la tète le sien, qui est garni de plumes blanches. Le garde, surpris, ôte le chapeau du roi de dessus sa tête, et le met sous son bras.

Lorsque Louis XVI arrive au bas de l'escalier du pavillon de THorloge, sa pensée se porte sur les fidèles serviteurs qui sont venus inutilement se vouer à sa défense, et qu'il laisse aux Tuileries sans direction et sans mot d'ordre : < Que vont devenir, dit-il, toutes les personnes qui sont restées là-haut? — Sire, répond Rœderer, ils sont en habit de couleur, à ce qu'il m'a paru. Ceux qui ont des épées n'auront qu'à les quitter, vous suivre, et sortir par le jardin. — C'est vrai, > reprend Louis XVL Un peu plus loin dans le vestibule, au moment de sortir de ce palais fatal, où la destinée le condamne à ne plus rentrer jamais, il a encore un dernier moment d'hésitation, de scrupule. 11 dit de nouveau : < Mais il n'y a pourtant pas grand monde au Carrousel. — Oui, sire, réplique Rœderer ; mais les faubourgs sont près d'arriver, toutes les sections ont été armées, elles ont été réunies à la municipalité ; et puis il n'y a ici ni un nombre d'hommes suffisant, ni une volonté assez forte pour résister même au rassemblement actuel du Carrousel, qui dispose de douze pièces de canon. >

Le sort en est jeté, Louis XVI abandonne les Tuileries. Le respect seul contient l'indignation et la douleur dans l'àme des soldats suisses et des gentilshommes dont on a refusé les bras et le sang. Du haut des fenêtres, ils regardent le cortège, ou pour

mieux dire le convoi funèbre, le convoi de la royauté. Il est environ sept heures du matin. L'escorte forme deux haies. Les membres du département se mettent en cercle, et entourent le groupe royal. Rœderer marche le premier. Le roi vient ensuite, ayant à son côté Bigot de Sainte-Croix, ministre des affaires étrangères ; puis vient la reine, donnant le bras gauche à M. du Bouchage, ministre de la marine, et tenant, de la main droite, le dauphin, dont M"»" de Tourzel prend l'autre main ; puis Madame Royale et Madame Elisabeth, avec le ministre de la justice, de Joly ; puis le ministre de la guerre, d'Abancourt, conduisant la princesse de Lamballe. Les ministres de l'intérieur et des contributions. Champion de Villeneuve et Le Roux de la Ville, ferment la marche. L'air est pur, la matinée radieuse. Le soleil illumine le jardin, les statues de marbre, les pièces d'eau. Les oiseaux chantent sous les arbres, et la nature sourit à ce jour de deuil, comme si c'était un jour de fête.

Madame Elisabeth dit, en regardant la populace : « Tous ces gens-là sont égarés; je voudrais leur conversion, je ne voudrais pas leur châtiment. » La petite Madame Royale a les larmes aux yeux. La princesse de Lamballe dit avec tristesse : « Nous ne retournerons jamais aux Tuileries ! » Le prince de Poix, le duc de Choiseul, les comtes d'Haussonville, de Vioménil, d'Hervilly, de l^ont-l'Abbé, le marquis de Briges, le chevalier de Fleurieu, le vicomte de Saint-Priest, le marquis de Nantouillet, iVLM. de Fresnes et de Salaignac, écuyers du roi, et Saint-Pardoux, écuyer de Madame Elisabeth, suivent le triste cortège. On parcourt la grande allée sans encombre jusqu'aux parterres, puis on tourne à droite, du côté de l'allée des Marronniers. Là on fait halte quelques minutes pour laisser le temps de prévenir l'Assemblée. Louis XVI jette les yeux sur des feuilles mortes que les jardiniers ont réunies en tas, après un ouragan qui a éclaté la veille. < Voilà bien des feuilles, dit le roi, elles tombent de bonne heure, cette année. > 11 y a quelques jours. Manuel a écrit dans un journal que le roi n'irait pas jusqu'à la chute des feuilles. Louis XVI se rappelle

1 \ M, AT INI' F !M' lo AOUT

pcLit-ùtrc la prophétie Jii rcvolutionnairc, et le Jaiipliin, avec l'assurance de son âge, s'amiisc à pousser du [Mcd Icn feuilles mortes, les feuilles qui sont tombées, comme tombe en ce moment la couronne de son j^ère.

Avant que la famille royale [unsse pénétrer dans la salle des séances, il faut que la démarche du roi soit annoncée aux députes. Le président du département se charge de cette mission. Sur-lechamp, une députation de vingt-quatre membres est envoyée audevant de Louis XVI, et le trouve dans la large allée qui est au bas de la terrasse des Feuillants, à quelques pas du perron qui y monte, et qui conduit jusqu'au couloir par lequel on pénètre dans la salle où siège l'Assemblée nationale. « Sire, dit le chef de la députation, TAssemblée, empressée de concourir à votre sûreté, vous offre, à vous et à votre famille, un asile dans son sein. >

I^endant ce temps, la terrasse, le perron se sont couverts d'une foule furieuse. Un homme, portant à la main une longue perche, crie avec rage: < Non, non, ils n'entreront pas à TAssemblée. Ils sont la cause de tous nos malheurs. 11 faut que cela finisse. A bas 1 A bas ! » Rœderer, sur la quatrième marche du perron, s'écrie : < Citoyens, je vous demande du silence au nom de la loi. Vous paraissez disposés à empêcher Teutrée du roi et de sa famille à l'Assemblée nationale; vous n'êtes pas fondés à y mettre obstacle. Le roi y a sa place en vertu de la Constitution ; et sa famille, qui n'en a point par la loi, vient d'être autorisée par un décret à s'y rendre. Voilà des députés envoyés au-devant du roi ; ils vous attestent que le décret existe. » Les députés confirment ces paroles. La foule cependant hésiteencore à laisser le passage libre. L'homme à la longue perche la brandit toujours, criant conmie un énergumène: « A^bas! A bas! » Hœderer, montant sur la terrasse, saisit la perche, et la jette dans le jardin. La fouleestsi compacte, qu'au milieu de la bagarre on vole à la reine sa montre et sa bourse. Un homme à la figure sinistre s'approche du dauphin, l'enlève à Marie-Antoinette, et le prend dans ses bras. La reine pousse un cri : « N'ayez pas peur, dit l'homme, je ne veux pas

lui faire de mal. » In autre indisidudit à Louis XVI: < Sire, nous sommes de bonnes gens 1 mais nous ne \'oulons pas qu'on nous trahisse davrintage ; soyez un bon citoyen et n'oubliez pas de chasser de chez vous vos calotins et V(nre femme. > Des injures, des menaces retentissent de toutes parts. Ijifin, après une véritable lutte, la famille royale parvient à se frayer un passage, bdle s'engage péniblement dans l'étroit couloir qui regorge de monde, perce la foule, et pénètre dans la salle des séances, (^est là que la royauté, humiliée et vaincue, doit agoniser sous les yeux de ses implacables ennemis.

rf

LA L()(.i: 1)1 iJKiOCÎKAPHl-

La famille royale vient de faire son entrée dans La salle des séances. I^llc y trouvera non point un asile, mais le vestibule de la prison et de l'échafaud. L'homme qui, à la porte de l'Assemblée, a enlevé le dauphin des bras de la reine, le dépose, d'un air triomphant, sur le bureau des secrétaires, et le jeune prince est salué par des applaudissements. Marie-Antoinette s'avance avec dif^nité. Suivant les expressions de Vaublanc, elle n'aurait eu ni une autre démarche, ni une plus auguste sérénité le jour d'une pompe royale. Louis XVI prend place auprès du président. La reine, sa fille, Madame l'Elisabeth, M'"" de 1 ourzel vont s'asseoir sur les bancs des ministres. Dés que le dauphin est laissé à luimême, il s'clance vers sa mère. Une voix crie : < Qu'on le porte au roi! L'Autrichienne est indigne de la confiance du peuple. > Un huissier s'apprête à obéir à cette sommation. Mais l'enfant pleure, on s'attendrit, cl on lui permet de rester auprès de la reine. Kn même temps, quelques gentilshommes armés se montrent à l'extrémité de la salle: < Vous compromettez la sûreté du roi ! » leur crie-î-on, et les gentilshommes se retirent.

Le calme se rétablit. Louis XVi prend la parole. « .le suis venu ici, dit-il, pour éviter un grand crime, et je pense que je

4o8 MARIE-ANTOINF.TXr: ET f/AGONIE DE LA ROYAUTE

ne saurais ctre plus en sûreté qu'au milieu des représentants de la nation. > Hélas! le crime ne sera pas évite, il ne ^era qu'ajourné. C'est Vergniaud qui occupe le fauteuil du président. < Sire, répond-il, vous pouvez compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale. I^lle connaît ses devoirs ; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. >

Ainsi, Ton appelle encore Louis XVI sire, bientôt on ne l'appellera plus que Louis Capet. On le laisse prendre un fauteuil auprès du président ; mais, dans quelques minutes, on trouvera cette place trop bonne pour lui. Vergniaud lui promet en ce moment le concours de l'Assemblée. Lt c'est la voix de ce même Vergniaud qui prononcera dans quelques heures sa déchéance, et dans cinq mois son arrêt de mort.

A peine le malheureux roi s'est-il assis, que Chabot, le capucin défroqué, prétend qu'une clause de la Constitution interdit à l'Assemblée de délibérer en présence du souverain. Sous ce prétexte, on change Louis XVI de place, et oa l'enferme avec toute sa famille dans une tribune de journalistes, qui se nomme la loge du Logographc. Ce misérable réduit, large de douze pieds, haut de six, est de niveau avec les derniers rangs de l'Assemblée, derrière le fauteuil du président et les sièges des secrétaires. Il est ordinairement affecté aux rédacteurs, ou, pour mieux dire, aux sténographes d'un grand journal qui rend compte des séances, et qui, ayant pour titre : le Journal logographique ou le Logotachygraphe, est désigné par abréviation sous le noin de Logograp/ie. Louis XVI s'assied sur le devant de la loge, Marie-Antoinette se cache à demi dans un coin, où elle cherche un peu d'ombre contre tant d'humiliations. Ses enfants et leur gouvernante se placent sur une banquette, avec Madame Elisabeth et la princesse de Lainballe. Derrière se tiennent debout quelques gentilshommes, derniers courtisans du malheur.

Rœderer, qui est à la barre, y fait alors, au nom du département, un rapport dans lequel il explique tout ce qui s'est passé.

LA LOGE nu LOGOGRAIIIE

11 déclare avoir dit aux soldats et aux gardes nationaux chargés de défendre les Tuileries: < Nous ne demandons pas que vous verriez le sang de vos frères, que vous attaquiez vos concitoyens : vos canons sont là pour votre défense, ils ne sont pas là pour l'attaque; mais je la requiers au nom de la loi, cette défense; je la requiers au nom de la Constitution. La loi vous autorise, Ior.,que des violences seront exercées contre vous, à les repousser vigoureusement... Kncore une fois, vous ne serez point assaillants, vous ne serez que sur la défensive, > Rœderer ajoute que les canonnicrs, au lieu de se conformer à ses exhortations pressantes, ont, pour toute réponse, déchargé leurs pièces devant lui, et, après avoir expliqué à quel point la défense était désorganisée, il termine ainsi son rapport : « Nous ne nous sommes plus sentis en état de conserver le dépôt qui nous était confié; ce dépôt était le roi, ce roi est un homme, cet homme est un père. Les enfants nous demandent d'assurer l'existence du père, la loi nous demande d'assurer l'existence du roi de France, l'humanité nous demande l'existence de l'homme. Ne pouvant plus défendre ce dépôt, nous n'avons conçu d'autre idée que de prier le roi de se rendre, avec sa famille, au sein de l'Assemblée nationale... Nous n'avons rien à ajouter à ce que je viens de dire, sinon que notre force étant paralysée, n'existant plus, nous ne pouvons avoir que celle qu'il plaira à l'Assemblée nationale de nous communiquer. Nous sommes prêts à mourir pour l'exécution des ordres qu'elle voudra .bien nous donner. Nous demandons, en les attendant, à restera portée d'elle, étant inutiles partout ailleurs. > L'Assemblée, qui ne se doute pas encore qu'elle frappera si vite Louis XWl de déchéance, applaudit, sans contradiction des tribunes. Le président dit à Kcederer : « L'Assemblée nationale a entendu avec le plus grand intérêt le récit qui lui a été fait ; elle vous invite à assistera sa séance. »

On a beaucoup blâmé le conseil que Rœderer avait donné au roi. I/événement a dû beaucoup influer sur le jugement qu'on en a porté depuis. Si Louis XVI avait trouvé parmi les représen-

tants l'appui sur lequel il avait le droit de compter, les choses seraient envisagées sous un tout autre jour. Le comte de Vaublanc, dans ses Mémoires^ a rendu pleine justice aux intentions loyales du procureur-syndic. « On lui a fait un crime, a dit M. de Vaublanc, du conseil qu'il donna ; je crois que ce reproche est injuste. Il avait jusque-là fait tout ce qui était possible pour exciter à la défense du château. Il devait voir clairement que le roi, ne se défendant pas lui-même, ne pouvait plus être défendu. Si l'on avait attaqué les rebelles, ni M. Rœderer ni personne n'aurait proposé de se rendre dans l'Assemblée, mais dès lors qu'on était sur la défensive, et sans aucun chef déclaré dirigeant la défense, le magistrat pouvait sans doute être frappé d'une seule pensée : Le roi et sa famille vont être massacrés. Le roi termina toutes les irrésolutions en prononçant ces paroles : « Il n'y a plus rien à faire ici. >

Tout d'abord, Louis XVI ne sembla pas se repentir du parti qu'on lui avait fait prendre. Même dans ce triste réduit, la loge du Logographe, il avait, au début, la figure calme et même confiante. Un redoublement de cris s'étant produit à l'extérieur, Vergniaud venait de donner Tordre d'arracher le fer qui séparait cette loge de l'enceinte, pour que le roi pût se réfugier dans la salle, au milieu même des députés, si la populace faisait irruption dans les couloirs. A défaut d'ouvriers et d'outils, les députés les plus rapprochés, ainsi que le duc de Choiseul, le prince de Poix et les ministres, s'étaient mis à arracher la grille, et Louis XVI lui-même, accoutumé aux rudes travaux de la serrurerie, avait joint ses efforts aux leurs. Les scellements du grillage avaient été ainsi brisés, et l'infortuné souverain semblait ne pas douter des sentiments de l'Assemblée nationale. Il montrait au dauphin les députés les plus marquants, causait avec plusieurs d'entre eux, et assistait à la séance comme un simple spectateur dans une loge de théâtre.

La famille royale était depuis environ deux heures à l'Assemblée, quand tout à coup une effroyable décharge de mous-

Page 1