LE SUPPLICE DU MARQUIS DE FAVRAS
condamne un mnocent. > Il fut pendu en place de Grève, le 19 février 1790. Dès que le peuple l'aperçut sur la charrette, la corde au cou, ayant le bourreau derrière lui, ce fut une ivresse générale, une explosion de joie enthousiaste. Il faisait nuit. Des lampions furent allumes tout autour de la place de Grève. On en mit jusque sur la potence. < Citoyens, s'écria le supplicié, je meurs innocent; priez Dieu pour moi. > S'adressant ensuite au bourreau, il lui dit : « Allons, mon ami, fais ton devoir. > La foule répondit par des battements de mains ironiques, par des rires féroces, par des cris répétés de : «Saute, marquis!» Des que le condamné fut pendu, plusieurs voix, comme pour réclamer d'autres exécutions, crièrent : Bis! La population voulait se jeter sur le cadavre, le mettre en pièces, porter sa tête sanglante au bout d'une pique. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que la garde nationale, la baïonnette au bout du fusil, parvint à empêcher cette scène de cannibales.
Le lendemain, Madame Elisabeth écrivait à la marquise de Bombelïes : « J'ai la tête et le cœur si pleins de la journée d'hier, que je n ai pas trop la possibilité de penser à autre chose. Le pauvre M. de Favras, dont tu as peut-être connu l'affaire par les journaux, a été pendu hier. Je souhaite que son sang ne retombe point sur ses juges. Mais personne (à l'exception du peuple et de cette classe d'êtres auxquels on ne peut pas donner le nom d'hommes, tant ce serait avilir l'humanité-, ne comprend pourquoi il a été condamné. Il a eu l'imprudence de vouloir servir son roi. Voilà son crime. J'espère que cette injuste exécution fera l'effet des persécutions, et que des cendres il renaîtra des gens qui aimeront encore leur patrie, et qui la vengeront des traîtres qui la trompent. J'espère aussi que le Ciel, en faveur du courage qu'il a témoigné pendant quatre heures qu'il a ete à l'Hôtel Je \ lUe avant son exécution, lui aura pardonné ses péchés. Priez pour lui, mon cœur, vous ne pouvez pas faire une plus belle œuvre. »
Ce supplice de M. de Favras était devenu l'idée fixe de Madame Flisabeth. i:ile écrivait encore a M"" de Bombclles, le
MARIE-ANTOINETTE AUX TUILERIES
23 février : < Mon Dieu, ma Bombe, que ta lettre m'a mise en colère î J'avoue que j'avais bien tort. Mais n'importe, il faut que je tedisc pourquoi. J'étais pénétrée de l'injustice delà mort de M. de Favras, de la superbe iin qu'il a faite, de Tamour qu'il a montré à son roi (ce qui est seule cause de sa mort;. 11 y avait deux jours que je ne pensais qu'à cela, que mon cœur, mon esprit, tout mon être n'étaient remplis de cette idée, et je reçois ton épitre, où tu me dis : « Mais aussi de quoi ce malheureux s'avisait-il ? » Tu juges si ta princesse, qui ne se donne pas toujour.^ le temps de la réflexion, s'est mise en colère contre cette pauvre Bombe, qui n'y pouvait rien pourtant, et qui, s'il elle eut ete ici, aurait admiré, comme tout ce qui respire dans Paris, et l'injustice de sa mort et le courage avec lequel il a subi son arrêt. Non, il n'e.^t qu'un Dieu qui puisse le donner. Aussi j'espère bien qu'il en a recula récompense. Le C(L'ur des honnêtes gens lui rend bien l'hommage qu'il mérite. Le peuple lui-même, le peuple qui demandait à grands cris sa mort, le lendemain, et même en revenant de l'exécution, disait: < Mais il a protesté de son innocence sur la potence; c'est pourtant bien mal de ne pas l'avoir pas descendu. >
Le supplice de M. de Favras aîiligeait Marie-Antoinette non moins que Madame Flisabeth elle-même, et le chagrin de la reine était d'autant plus vif qu'elle était obligée de le cacher. Le dimanche qui suivit l'exécution, AL de la Villeurnoy vint le matin chez M'''' (Sampan lui dire qu'il a\'ait l'intention de conduire le jour même la veuve et le lils du marquis de Favras au diner public du roi et de la reme. M"" Campan essaya en vain d'empêcher cette démarche. M'"' de Favras et son lils apparurent en grand deuil au milieu du diner. Mais la reine, qui avait derrière elle le démagogue Santerre, commandant d'un bataillon de garde nationale, n'osa pas dire une seule parole à la veuve et à l'orphelin. Lorsque le repas fut lini, elle se rendit dans la chambre de M'"'' Campan, et, se jetant sur un fauteuil, elle s'écria : < Je viens pleurer avec vous. Il faut périr, ajouta-t-elle, quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les talents à tous