‹ Les dernières années de Marie-Antoinette [microform]Chapitre 71 sur 105 · LA LOGE DU LOGOGRAPHE · texte numérisé non relu

LA LOGE DU LOGOGRAPHE

queterie et d'artillerie se fit entendre. Les députés de la gauche pâlirent d'effroi et de colère; ils se croyaient trahis. Jetant sur le faible monarque des regards inquiets et indignés, ils l'accusaient d'avoir donné l'ordre du massacre, et disaient qu'ils étaient perdus. Un otîicier de la garde nationale accourait en criant : «On nous poursuit, nous sommes forcés. > Les tribunes, effarées, s'imaginaient à chaque instant que les Suisses arrivaient. L'émotion était à son comble. Moment sinistre, imposant, redoutable î Heure solennelle où la monarchie, dans un épouvantable orage, ressemblait au chêne séculaire que va frapper la foudre, où la terreur, la colère, la pitié, se disputaient les âmes, et où le roi, déjà captif, assistait, comme Charles-Quint, à ses propres funérailles. Marie-Antoinette avait tressailli. Au bruit du canon, ses joues s'enflammaient, et ses yeux lançaient des éclairs. Une vague espérance l'animait. Peut-être, se disait-elle dans son for intérieur, peut-être la monarchie va-t-elle enfin être vengée; peut-être les Suisses vont-ils donnera l'insurrection une leçon dont elle se souviendra ; peut-être Louis XVI rentrcra-t-il en triomphe dans le palais de ses aïeux. La fille des Césars priait Dieu en silence, et le suppliait de donner la victoire aux défenseurs du trône.

Chimères! Vaines espérances ! Louis XVI n'avait plus qu'une idée, rejeter loin de lui la responsabilité des événements. Il ramassa, pour ainsi dire, le peu d'autorité qui lui restait encore, pour écrire à la hâte, au crayon, le dernier ordre qu'il devait .signer, l'ordre de cesser le feu. Il se flattait que la défense de tirer le justifierait pleinement aux yeux de l'Assemblée nationale, et la déterminerait à le traiter avec plus d'égards. Mais il se demandait avec anxiété qui serait assez hardi pour porter l'ordre jusqu'au château. Une mission aussi périlleuse ne devait-elle pas intimider même les plus braves ? M. d'Hervilly, qui, à ce moment, se trouvait dans la loge du Logographe^ se dévoua. Comme le roi et la reine refusaient tout d'abord d'accepter son otfre, et lui représentaient tout le péril d'une telle mission : « Je supplie Leurs Majestés, s'écria-t-il, de ne pas penser à mes dangers; mon devoir est de tout braver

pour leur service; ma place est aux coups de fusil, et si je les craignais, je serais indigne de l'habit militaire que je porte. > Ces paroles décidèrent Louis XVI à remettre l'ordre signé de sa main à M. d'Hervilly; le vaillant gentilhomme, porteur de cet ordre, qui allait avoir des conséquences si déplorables pour les défenseurs du château, sortit précipitamment de la salle des séances, et s'avança jusqu'aux Tuileries, au milieu des balles et de la mitraille.

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Que s'était-il passé aux Tuileries depuis le départ de la famille royale pour l'Assemblée ? Au moment même où elle abandonnait ce château, qu'elle ne devait plus revoir, les Marseillais, avantgarde de l'insurrection, frappaient, à coups redoublés, à la porte de la principale cour, furieux de ne pouvoir encore la forcer. Quelques instants après, la colonne du faubourg Saint-Antoine, après avoir suivi la rue Saint-Honoré, débouchait sur le Carrousel. Elle était commandée parle Polonais Lazouski et parWestermann, qui se dirigea vers la porte de la cour Royale. Les Marseillais n'ayant pas encore obtenu que cette porte fût ouverte, Westermann la ht enfoncer. Alors les canonniers qui devaient défendre le château se prononcèrent pour l'émeute, et tournèrent leurs pièces contre les Tuileries. 11 ne restait plus dans le palais, outre la domesticité, que sept cent cinquante Suisses, une centaine de gardes nationaux et quelques gentilshommes. Pour toute consigne, les Suisses avaient écouté cette parole du vieux maréchal de Mailly : « Ne vous laissez pas forcer. > Louis XVI, en s'éloignant, n'avait absolument rien dit, et son départ décourageait ses plus fidèles serviteurs. Ajoutons que les cartouches des Suisses étaient en nombre

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insuffisant. Quel allait être le sort de ce beau ré-iment, de ce corps d'élite, qui partout et toujours avait donne l'exemple de la discipline et de l'honneur militaire, qui, depuis le début de la Révolution, avait repoussé tièrement toutes les tentatives d'embauchage, et qui, rien que par l'aspect de ses uniformes rouges, frappait d'etfroi la populace? Ces braves soldats gardaient respectueusement les traditions de leurs aïeux, qui, à la célèbre retraite de Meaux, sauvèrent Charles IX. « Sans mes bons compères les Suisses, disait ce prince, ma vie et ma liberté étaient en grand branle. » Ce que les Suisses du seizième siècle avaient fait pour un roi de France, les Suisses du dix-huitième l'auraient fait pour son successeur. Ils eussent sauvé Louis XVI, si Louis XVI avait voulu être sauvé.

Un maréchal de camp qui était resté aux Tuileries, jugeant qu'avec si peu de monde il ne pourrait conserver les cours, cria : < Messieurs, retirez-vous au château! > « Il fallut laisser six pièces de canon au pouvoir de Tennemi, et abandonner les cours. On aurait dû prévoir qu'il faudrait les reprendre, sous peine d'être brûlé dans le palais; de simples soldats le disaient très haut. Cependant, on obéit et Ton prit les dispositions que le temps et les localités pouvaient permettre ; on garnit de soldats les escaliers et les croisées du château. » (Récit du colonel Pfyffer d'Altishotlen, publié à Lucerne en 1819.)

Un poste occupait la chapelle, un autre le vestibule et le grand escalier. Il y avait aussi des Suisses aux fenêtres donnant sur les cours. € A bas les Suisses ! » criaient les Marseillais; < à bas ! à bas ! rendez vos armes ! » Cependant le combat ne commençait pas encore. L'intervalle qui s'écoula entre l'envahissement de la cour Royale et le premier feu fut d'environ de quinze minutes. Les Marseillais brandissaient leurs piques et leurs fusils, mais non sans Lnquiétude, car tout d'abord ils n'osaient s'avancer que jusqu'à la moitié de la cour. Les Suisses et les gardes nationaux qui étaient aux fenêtres faisaient des gestes de la main, pour engager la populace à s'apaiser et à se retirer. La foule des insurgés grossis-

sait de minute en minute. Ils venaient de placer leurs canons en batterie contre le château. Les Suisses songeaient surtout à défendre le grand escalier pour empêcher l'envahissement des appartements du premier étage. Le grand escalier, détruit depuis, était alors au milieu du vestibule du pavillon de l'Horloge. La chapelle, qui depuis fut aussi changée de place, était à la hauteur du premier repos de l'escalier, et l'on montait de ce palier, par deux autres rampes symétriques en retour de la première, jusqu'à la salle dite desCent-Suisses (la future salle des Maréchaux). Westermann, plus hardi que les autres insurgés, s'était avancé, avec quelques Marseillais, jusqu'au vestibule. Il se mit à parlementer avec les soldats, et à essayer de les exciter contre leurs chefs, dans l'espoir de les décider à rendre leurs armes. Le sergent Blazer répondit à Westermann : < Nous sommes Suisses, et les Suisses n'abandonnent leurs armes qu'avec la vie. >

Les olïiciers firent alors construire avec quelques pièces de bois une barricade sur le palier, en haut de la première rampe, pour empêcher que de nouvelles députations ne vinssent débaucher leurs soldats. Les Marseillais tentèrent d'emporter cette barricade de vive force. Quelques-uns portaient de vieilles hallebardes à crochet. Ils les poussaient par-dessus la barricade, tâchant d'accrocher les hommes qui la défendaient. Ils entraînèrent ainsi un adjudant, et le dépouillèrent. Au bas de l'escalier, € ils saisirent le premier factionnaire suisse, et successivement cinq autres. Ils s'en emparaient au moyen des piques à crochet. Ils les dardaient dans leurs habits, les attiraient à eux, et les désarmaient aussitôt de leur sabre, fusil et giberne, en poussant de grands éclats de rire. Encouragés par le succès de ses premiers enfants perdus, la masse entière se porta au pied du grand escalier, et l'on y massacra à coups de massue les cinq Suisses déjà saisis et désarmés. > (Relation de M. Peltier.) Alors on entendit un coup de pistolet. De quel coté fut-il tiré? Étaient-ce les Marseillais qui provoquaient le combat? Étaient-ce les Suisses qui voulaient venger les factionnaires, leurs camarades ? Quoi

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qu'il en soit, ce coup de pistolet fut lesi-nal du combat, qui commença vers dix heures et demie du matin.

L'avantage fut d'abord pour les Suisses. Tous leurs coups, qui partaient des fenêtres du château, portaient. Dans les gens qui encombraient les cours, beaucoup étaient venus, non pour se battre, mais par simple curiosité. Pâles d'épouvante, ils s'enfuirent vers le Carrousel, par la porte de la cour Royale, qui fut en un instant jonchée de fusils, de piques et de gibernes. Des insurgés se couchaient ventre à terre, contrefaisant les morts, se relevaient de temps en temps, et, se glissant le long des murailles de côté, gagnaient comme ils pouvaient les guérites des sentinelles à cheval. La plupart des canonniers eux-mêmes abandonnèrent leurs canons, et s'enfuirent comme les autres. Kn un instant les cours se trouvèrent vides. Aussitôt deux olliciers suisses, MM. de Durler et de Pfytler, firent une sortie à la lête de cent vimit soldats, prirent quatre pièces de canon, et redevinrent maîtres de la porte de la cour Royale. Vn détachement de soixante hommes se mit en bataillon carré devant cette porte, et lit un feu roulant sur les factieux qui se trouvaient au Carrousel, jusqu'à ce que la place fût complètement balayée. En même temps, du côte du jardin, un autre détachement de Suisses, que le comte de Salis dirigeait, s'emparait de trois canons, à la porte de la cour du Manège, et les amenait jusqu'à la grille du château, < Les Suisses, a dit Napoléon, qui, de loin, assistait au combat, servirent vigoureusement l'artillerie; en dix minutes les xMarseillais furent chassés jusqu'à la rue de l'Échelle, et ils ne revinrent que lorsque les Suisses se furent retirés par ordre du roi. »

C'est alors, en effet, qu'arriva M. d'Hervilly, sans armes, sans chapeau, à travers la fusillade et la mitraille. On voulait lui montrer les dispositions qu'on venait de prendre du côté du jardin. « Il ne sVigit pas de cela, dit-il, il faut vous porter à l'Assemblée, c'est l'ordre du roi. > Les malheureux soldats se tîattèrent de l'espérance de pouvoir être encore utiles. « Oui, braves Suisses, leur criait le baron de Vicmesnil, allez trouver le roi. Vos ancêtres

Font fait plus d'une fois. > Ils obéirent. Malgré tout leur chagrin d'abandonner le champ de bataille dont ils venaient de se rendre maitrcN, ils n'cureiu plus qu'une idée: se rendre à cette Assemblée nationiile, où les attendait une humiliation suprême. Les olliciers lirent battre le rappel, et, en dépit de la grêle de balles qui tombaient de toute part, ils parvinrent à ranger les soldats, comme à un jour de parade, devant le château, en face du jardin. Le signal du départ lut donné, l'n péril imprévu était réservé à ces braves. Les bataillons de garde nationale qui occupaient la porte du Pont-Royal, celle de la cour du Manège et le commencement de la terrasse des T'euillanis, étaient restés immobiles, l'arme au pied, dejHiis le début de la lutte. Mais à peine les Suisses s'engagerent-ils dans la grande allée que de ces bataillons d'abord neutres se détachèrent un certain nombre d'individus qui s'embusquèrent derrière les arbres, et tirèrent presque à bout portant sur la troupe. ArriNcs au milieu de la grande allée, les Suisses, qui daignaient à peine repondre à ce feu, se divisèrent en deux colonnes. La première, tournant à droite sous les arbres, se dirigea vers le perron de la terrasse des Feuillants, qui conduisait à l'Assemblée. La seconde, qui suivait à quelque distance, et servait d'arrièregarde, continua sa route jusqu'à la place Louis XV, où se trouvait la gendarmerie à cheval. Si cette cavalerie avait fait son devoir, elle se serait jointe aux Suisses. Mais, au lieu de les aider, elle se j^rononça j^our l'insurrection, et les sabra. On dit que les olliciers et les soldats tues dcuis la retraite à travers le jardin furent enterres au pied du lameux marronnier auquel sa précocité exceptionnelle a valu le surnom d'arbre du 20 Mars. Ainsi l'arbre bona]^artiste de la tradition p(;pulaire ne devrait son étonnante force de végétation qu'à l'engrais humain fourni par les cadavres des derniers défenseurs de la rovauté.

La {M-emière colonne, celle qui se rendait à l'Assemblée, se présenta résolument devant la terrasse des Feuillants encombrée par la loule. La populace qui s'y était amassée prit la fuite, et les Suisses pénétrèrent dans les corridors de rAssembléc. l-'mpôrlé par

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son ardeur, un de leurs officiers le baron de Salis, entra dans la salle des séances, répce nue à la main. La gauche poussa un cri d'effroi. Un député vint ordonner au commandant, le baron de Durler, de faire mettre bas les armes à sa troupe. M. de Durler ayant refusé, on le conduisit auprès du roi. < Sire, dit-il avec une indignation douloureuse, on veut que je mette bas les armes. > Louis XVI lui répondit : « Posez-les entre les mains de la garde nationale; je ne veux pas que de braves gens comme vous périssent. > Rendre les armes ! Louis XVI sentait-il bien que pour de pareils soldats un tel outrage était cent fois pire que la mort ? La parole du roi retentit à leurs oreilles comme un coup de foudre. Ils pleuraient de rage. « Mais, disaient-ils, même si nous n'avons plus de cartouches, nous pouvons encore nous défendre à la baïonnette! > Tant de dévouement, tant décourage, tant de discipline, tant d'héroïsme pour aboutir à un tel résultat ! Va cependant les malheureux Suisses se résignèrent, la mort dans 1" âme, à ce dernier sacrifice que leur maître exigeait de leur fidélité : ils mirent bas les armes, et on les enferma dans l'ancienne église des Feuillants au nombre d'environ deux cent cinquante hommes. C'est là tout ce qui restait de ce magnifique régiment. Les autres avaient été tués dans le jardin, ou égorgés dans le château, et la plupart des survivants devaient être assassinés lors des massacres de Septembre.

« Ainsi finit le régiment des gardes suisses du roi de France, comme l'un de ces chênes robustes dont l'existence séculaire a affronté tant d'orages, et qu'un tremblement de terre a pu seul déraciner. Il est tombé le jour même où Tantique monarchie française s'est écroulée. Il comptait un siècle et demi de services fidèles rendus à la France. Pour détruire ce corps respectable, il a fallu la réunion d'une foule d'événements malheureux ; il a fallu que les Suisses fussent privés de leur artillerie, de leurs munitions, de leur état-major, de la présence du roi ; il a fallu les affaiblir cinq jours avant le combat, en leur enlevant un détachement de trois cents hommes ; il a fallu que les deux cents hommes qui

accompagnaient le roi à l'Assemblée ne pussent pas tirer un coup de fusil ; qu'au moment de l'attaque un ordre mal calculé rendît inutiles les sages dispositions de MM. de Maillardoz et de Bachmann, et qu'au moment d'une victoire dont on devait poursuivre les avantages, M. d'Hervilly vînt diviser et affaiblir la défense. > (Relation du colonel Pfylfer d'Altishoffen.)

La Suisse républicaine a honoré le courage de ces enfants morts pour un roi. Aux portes de Lucerne, dans le liane d'un rocher, on a creusé une grotte, où apparaît un colossal lion de pierre, sculpté par f horwaldsen, le fameux sculpteur danois. Ce lion, frappé d'une lance, est représenté couché, expirant, serrant entre ses griffes l'écusson royal sur un bouclier fleurdelisé. Au-dessous du lion sont gravés les noms des officiers et soldats suisses morts le 10 août et le 2 septembre 1792. Au-dessus on lit cette inscription gravée dans le roc :

llcîrctiorum fuiei ac virtuti...

A la tidclitc et au courage des Suisses.

Louis XVI dut cruellement se repentir de sa faiblesse. L'infortuné monarque touchait enlin le fond de l'abîme où conduit la pente des concessions, et, pour avoir voulu épargner le sang de quelques coupables, il allait voir verser par torrents celui de ses plus loyaux, de ses plus fidèles serviteurs. On dit que Napoléon, qui assistait de loin au combat, s'écria plusieurs fois, en parlant de Louis XVI : < Mais comment, malheureux, tu n'as donc pas de canons pour balayer cette populace ! > Derrière le peuple du 10 août apparaissait déjà comme un dompteur l'homme de Brumaire.

Agitez-vous donc, insurgés! Ce jeune homme inconnu, ce < Corse aux cheveux plats > perdu dans la foule sera votre maître à tous ! Il brisera la Révolution, il s'installera tout-puissant dans ce château des Tuileries où l'émeute trône en ce moment ! Et après lui, le frère de ce roi que vous insultez aujourd'hui, que vous tuerez demain, le comte de Provence, cet émii^ré objet de

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toutes VOS haines, entrera en triomphe dans le palais de ses aïeux ! Et chacun à leur tour, le gentilhomme corse et le frère du roi Louis XVI, seront accueillis avec les mêmes transports dans ce château fatal, qui est maintenant rouge du sang des Suisses ! Quelle serait la surprise des peuples s'ils pouvaient entrevoir ce que Tavenir leur réserve ! Dans ces démagogues effrénés, dans ces révolutionnaires à outrance, dans ces Marseillais échevelés, la lèvre noircie par la poudre et la carmagnole toute sanglante, combien n*y aura-t-il pas d'admirateurs et de soldats fanatiques d'un César! Quelle énigme, quel mystère pour l'homme que l'homme lui-même !

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Les suites du combat furent, à l'Assemblée, le décret de suspension, ou plutôt le décret de déchéance; aux Tuileries, la dévastation, le massacre, l'incendie. Du moment où il ordonnait à ses derniers défenseurs de déposer les armes, Louis XVI n'était plus rien qu'un fantôme de roi.

Pendant la liUte, Robespierre était resté caché; Marat n'avait point quitté le fond d'une cave. L"homme de Taudace, Danton lui-même, ne s'ctait montré qu'après le dernier coup de fusil. Mais maintenant que le sort venait de se prononcer pour la Révolution, ceux-là qui, tout à Theure, hésitaient et tremblaient, étaient ceux qui parlaient le plus haut et le plus fort. Louis XVI, qu'on redoutait encore quelques minutes auparavant, était insulté et bafoué. L'Assemblée nationale, royaliste le matin, était devenue dans la journée la complice des républicains. Elle s'apercevait, au surplus, que le lo août était dirigé contre elle non moins que contre le trône, et que son agonie à elle-même avait lieu en même tjmps que l'agonie de la royauté.

Huguenin, le président de la nouvelle Commune, se présenta fièrement à la barre, et dit aux députés : < Le peuple est votre souverain comme il est le nôtre 1 > Un autre individu, également

à la barre, s'écria d'un ton menaçant : « Le peuple, depuis longtemps, vous demande la déchéance, et vous n'avez pas même encore prononcé la suspension ! Apprenez que le feu est aux Tuileries, et que nous ne l'arrêterons qu'après que la vengeance du peuple aura été satisfaite ! > Vergniaud, qui, le matin, promettait au ro! l'appui de l'Assemblée, n'essaya même plus de lutter contre le flot révolutionnaire. Il descendit de son fauteuil de président et alla rédiger dans les bureaux le décret qui donnait une forme législative aux volontés de l'insurrection. En vertu de ce décret, dont Vergniaud donna lecture à la tribune, et qui fut adopté à l'unanimité, le pouvoir royal était suspendu et une Convention nationale convoquée. C'était là, en réalité, une véritable déchéance, et pourtant l'Assemblée hésitait encore à donner une dernière secousse, pour le déraciner, à cet arbre royal qui avait abrité sous son ombre tant de générations fidèles. Elle déclarait qu'à défaut de liste civile, un traitement serait accordé au roi pendant sa suspension ; que Louis XVI et sa famille auraient pour résidence un palais, le Luxembourg, et qu'il serait nommé un gouverneur au prince royal.

M-"' de Staël en a f^iit la remarque dans ses Considérations sur les principaux cvénemcnts de la Révolution française: € L'ambition du pouvoir se mêlait à l'enthousiasme des principes chez les républicains de 1792, et quelques-uns d'entre eux offrirent de maintenir la royauté, si toutes les places du ministère étaient données à leurs amis... Le trône qu'ils attaquaiem leur servait d'abri, et ce ne fut qu'après avoir triomphé qu'ils se trouvèrent à découvert devant le peuple. > Ce que les Girondms voulaient, ce n'était qu'un changement de ministère, ce n'était pas une révolution. Vergniaud se sentait débordé. Quand il lut l'acte de déchéance, le son de sa voix était triste, son attitude morne, son geste abattu. Prévoyait-il que le roi et lui-même mourraient sur la même place, sur le même échafaud, à neuf mois de distance ': Louis XVI entendit sans changer de couleur les invectives lancées contre lui et le décret qui lui enlevait le pouvoir royal.

LES SUITES DU COMBAT

Au moment même du vote, il se pencha vers le député Coustard, qui siégeait à côté de la loge du Logographe, et lui dit avec le plus grand calme : < Ce que vous faites là n'est pas très constitutionnel. > Impassible, et parlant de lui-même comme d'un roi qui aurait vécu mille ans auparavant, il était accoudé sur le devant de la loge, assistant, comme un spectateur désintéressé, au spectacle lugubre qui se déroulait devant lui.

Marie-Antoinette, au contraire, frémissait. Tant que le combat avait duré, un secret espoir la faisait tressaillir. Mais quand elle vit apporter à l'Assemblée, sur le bureau, les écrins, les bijoux, les portefeuilles que les insurgés venaient de prendre dans sa chambre à coucher aux Tuileries, quand elle entendit les cris de victoire de l'émeute, quand la voix de Vergniaud retentit à son oreille comme un glas funèbre, elle eut peine à contenir sa douleur et son indignation. Un instant elle ferma les yeux. Mais bientôt elle releva fièreinent la tête.

Le flot montait, montait sans cesse. Les pétitionnaires demandaient tantôt la déchéance, tantôt la mort du roi. On entendait ce dialogue entre le peintre David et Merlin de Thionville, qui parlaient ensemble de Louis XVI : < Le croirais-tu ? il m'a demandé tout à l'heure, comme je passais devant la loge, si j'aurais bientôt fini son portrait. — Bah ! et que lui as-tu répondu ? — Que je ne ferais désormais le portrait d'un tyran que quand j'aurais sa tête dans mon chapeau. —Admirable'. Je ne connais pas de réponse plus sublime, même dans l'antiquité. >

Les exii^ences de la Révolution s'accroissaient de minute en minute. Dans le décret de déchéance qui venait d'être voté sur la proposition de Vergniaud, il était stipulé que les ministres continueraient l'exercice de leurs fonctions. Quelques instants après, Brissot faisait décréter qu'ils avaient perdu la confiance de la nation. Un nouveau cabinet fut nommé séance tenante. Les trois ministres renvoyés avant le 20 juin, Roland, Clavière et Servan, furent réintégrés par acclamation dans les ministères de l'intérieur, des finances et de la guerre. Les trois autres ministres

LES SUITES DU COMBAT

furent choisis au scrutin : Danton fut nommé à la justice par 282 voix, Monge à la marine par i5o, Lebrun-Tondu aux affaires étrangères par 100. Ce scrutin constata qu'il n'y avait que 284 membres présents sur les 749 dont se composait l'Assemblée. L'avant-veille 680 avaient pris part au vote concernant La Fayette, et, au moment de la crise suprême, il ne s'en trouvait plus que 284 ! Tous les autres avaient disparu, par peur, ou par dégoût. La Révolution était faite par une Assemblée ainsi réduite et une Commune dont les membres s'étaient nommés eux-mêmes Mane-Antoinette, dans sa fierté. de reine, ne pouvait se faire à l'idée qu'il y eût quelque chose de sérieux dans un pareil gouvernement. Au moment où l'on proclamait la nomination de Lebrun- fondu, elle se pencha du côté de Bigot de Sainte-Croix et lui dit à I oreille : . J'espère bien que vous ne vous en croyez pas moins ministre des affaires étrangères. >

L'infortunée famille royale continuait à rester captive dans l'étroite loge du Logographc. La chaleur y était horrible ; le soleil brûlait les murs blancs de- cette fournaise, d où les prisonniers entendaient, comme dans un lieu de supplice, les insultes les plus ignobles, les menaces les plus sanguinaires.

A sept heures du soir, le comte François de La Rochefoucauld put s'approcher de la loge du Logographc, Il a Jccrit de la manière suivante f aspect qu'elle offrait à cette heure : . Je m'approchai de la tribune du roi ; elle n'était gardée que par quelques misérables, qui étaient ivres, et ne firent aucune attention à moi de sorte que j'entr\)uvris la porte. Je vis le roi avec un visa^^e abattu et fatigué; il était assis sur le devant de la tribune, observaut froidement avec sa lunette les scélérats qui parlaient, tant/.t les uns après les autres, tantôt tous ensemble. Près de lui était la reine, dont les larmes et la sueur avaieit entièrement mouille le fichu et le mouchoir. Elle avait sur ses genoux le dauphin qui

dormait, etqui reposait sur ceuxdeM-defourzel. Mesdames Flisabeth, de Lamballe, et Madame, tille du roi, étaient au fond^ie la tribune. J'offris mes services au roi, qui me dit qu'il serau trop

dangereux de chercher à le revoir, et ajouta qu'il irait, le soir au Luxembourg. La reine me demanda un mouchoir; je n'en avais pas ; le mien avait servi à panser les blessures du vicomte de Maillé, que j'avais tiré des mains des gens à piques. Je sortis pour chercher un mouchoir; j'en empruntai un au maître du café de la buvette ; mais, comme je le portais à la reine, les sentinelles étaient relevées et je me trouvai dans l'impossibilité d'approcher

de la tribune. »

Nous venons de voir ce qui s'était passé à fAssemblée depuis la fin du combat. Jetons un coup d œil sur les Tuileries. Quelles scènes horribles, quels cris de douleur, que de blessés, que de mourants, que de morts, quels flots de sang ! Que sont devenus ceux des Suisses, qui, soit par suite de leurs blessures, soit pour tout autre motif, avaient été obligés de rester au château ? Quatrevingts d'entre eux ont défendu héroïquement le grand escalier contre une populace innombrable, et tous sont morts après des prodiges de valeur. Dix-sept Suisses, qui occupaient le poste de la chapelle, et qui depuis le commencement de l'action n'avaient pas tiré un seul coup de fusil, espéraient qu'en déposant leurs armes ils auraient la vie sauve. i:rrcur 1 ils ont été égorgés comme les autres. Deux huissiers de la chambre du roi, MM. Pallas et de Marchais, devant les agresseurs, ont dit, le chapeau enfoncé sur la tète et Tépée à la main : « Nous ne voulons plus vivre, c'est ici notre poste ; nous devons y mourir ! > et ils ont été tués à la porte de la chambre de leur maître.

M. Dieu est mort de la même manière, sur le seuil de la chambre à coucher de la reine. Fn certain nombre de gentilshommes, qui n'avaient pas suivi le roi à l'Assemblée, sont parvenus à se soustraire aux coups des meurtriers. Se dirigeant de plain-pied, par les grands appartements, vers la galerie du Lou\ re, ils y ont rallié quelques soldats chargés de garder une coupure pratiquée dans le plancher de la galerie, pour empêcher les assaillants de pénétrer par cette voie. Ils ont traversé la coupure sur des planches, ont atteint, sans encombre, l'extrémité de la

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