LA PETITE TOUR DU TEMPLE
repose sur ses enfants et sur sa femme sa vue attristée par d'horribles spectacles ; lorsqu'il trouve dans l'affection de sa famille une consolation à de si épouvantables catastrophes, il a quelques moments de répit, je dirais presque de bonheur. Dans la soirée, à la clarté d'une pauvre lampe, quand il regarde dormir le dauphin, qui dort d'un si paisible sommeil ; quand il fait la lecture à sa femme, à sa tille et à sa sœur ; quand il oublie qu'il a été roi pour se souvenir qu'il est époux et qu'il est père; quand il implore avec tant de ferveur et de foi la miséricorde divine ; quand son âme si chrétienne est tout entière à l'apaisement, à la douceur, au pardon des injures, il en arrive à ce calme, à cette sérénité qui fait l'admiration de ses persécuteurs eux-mêmes. Mais ensuite l'inquiétude revient, l'inquiétude non pour luimême — il est au-dessus de la crainte — mais pour cette famille qu'il chérit de toute la puissance de son àme. Ah î s'il était sûr de ^'ivre avec elle, même dans l'adversité, même dans la misère, il bénirait encore son sort, il ne regretterait ni les responsabilités du pouvoir, ni les splendeurs du trône, ni le luxe de Versailles, ni les flatteries des courtisans. Mais l'idée qu'il sera séparé peutêtre demain, peut-être même aujourd'hui de cette chère famille, si bonne, si tendre ; l'idée qu'il la laissera dans une détresse profonde ; l'idée qu'elle partagera peut-être son supplice et que lui, lui qui aime tant et qui est tant aimé, il n'arrive qu'à faire le malheur des êtres chéris pour lesquels il donnerait mille fois son sang, ah ! c'est là une torture qu'un chrétien seul peut supporter sans plier sous le fardeau de la douleur !
La famille royale est au Temple depuis le i3 août. Dès qu'elle y est entrée, pamphlets, caricatures, journaux lui ont prodigué les insultes les plus grossières et les plus lâches. L^ne estampe a pour titre : Les animaux rares ou translation de la ménagerie royale au Temple. Louis XVI y est représenté, avec un corps de dindon, s'écriant : « A moi La Fayette, ou sinon on me mènera à la guillotine ! > « Si le bourreau ne guillotinait pas cette famille, a dit un jour le municipal Turlot, je la guillotinerais moi-même. >
Sur les murs et les portes de leur prison, les augustes captifs lisent ces placards écrits en gros caractères : < Madame Veto la dansera. — Nous saurons mettre le gros cochon au régime. — H faut étrangler les petits louveteaux. » La presse parisienne est un vaste égout, débordant d^immondices. I£lle a perdu toute dignité, tout respect d'elle-même, toute pudeur. C'est le langage des halles et des bagnes; ce sont des lazzis de cannibales, des éclats de rire féroces, des plaisanteries de Peaux-Rouges, des ricanements d'enfer. Pour que les prisonniers ne perdent rien de ces ignominies, on les fait traîner exprès sur les meubles de la tour du Temple. Louis XVI lit la réclamation d'un canonnier qui demande < la tète du tyran pour en charger sa pièce et pour l'envoyer à l'ennemi >. Mais c'est surtout la reinequiest l'objet de la lureurdes pamphlétaires. C'est contre elle que s'accumulent les calomnies les plus absurdes, les fables les plus ridicules, les outrages les plus abominables.
Que n'inventerait pas l'imagination des de Sade jacobins? De quoi n'est pas capable leur mélange d'obscénité et de cruauté ? Cette belle reine, jadis si adulée, est maintenant traînée aux gémonies par les mêmes hommes qui, quelques années auparavant, auraient demandé comme un honneur d'être attelés à son char de triomphe. La femme que la foule idolâtre saluait comme un être idéal, surnaturel, presque divin, pour qui prosateurs et poètes entassaient les hyperboles les plus louangeuses, les comparaisons les plus enthousiastes avec toutes les déesses du paganisme, cette admirable,cette charmante Marie-Antoinette est maintenant traitée de Messaline, de Fredégonde, interpellée comme ne le serait pas la plus vile, la plus criminelle des femmes, la plus misérable, la plus abjecte des proslhuùes. L'ombre du Mardi o-ras ou les mascarades de la cour la représentent en Bacchante échevelée, son mari en Bacchus, son fils en Cupidon, « bâtard adultérin légitimé par l'imposture. > On colporte une longue liste de ses prétendus amants, liste qui commence par son beau-frère le comte d'Artois, pour finir par l'acteur Dugazon. Ils pullulent comme des insectes malfaisants,
LA PETITE TOUR Di; TEMPLE
les écrits bizarres et infâmes tels que \cs Soirées amoureuses du général Mottier (La Fayette) par le petit épagueul de l' Autrichienne. Louve, tigresse, furie, voilà comme on appelle la tille des Césars, la reine de France et de Navarre !
Le 21 septembre, au moment où est proclamée la république, il y a déjà trente-neuf jours que la famille royale e.^t enfermée au Temple, et, dans cette période, combien de chagrins, combien d'angoisses ! 11 a fallu se séparer, dans la nuit du 19 au 20 août, de M"" de Tourzel et de sa lille, de la princesse de Lamballe, de M'"*' Thibaud. Basire, Samt-Brice, Navarre. Le 23 acnit, on a enlevé à Louis XVI. au premier des gentilshommes français, son épée, comme si ce n'était pas assez de lui enlever son sceptre. Le 3 septembre, jour de massacres, on voulait que Marie-Antoinette se mît a la croisée pour baiser la tête sanglante de la princesse de Lamballe plantée au bout d'une pique, et le soir,Collot d'Herbois, content de sa journée, n'éprouvait qu'un regret, c'est qu'on ne lût pas parvenu à montrer à la reine les restes de la princesse. «Comment, s'écriait-il avec dépit, lui a-t-on épargné cette impression-là ? Il eût fallu lui servir sur sa table, dans un plat couvert, la tète de sa meilleure amie. >
Avant de faire l'énumeration de toutes les souffrances des prisonniers, jetons un coup d'œil sur la prison. Lors de l'Exposition universelle de 1878. on remarquait dans le pa\illondela Ville de Paris un très curieux plan en relief appartenant à M. le baron de Maynard, et représentant l'enclos du Temple, tel qu'il était à la fin de l'ancien régime. Ce plan fait reparaître de la manière la plus exacte et la plus minutieuse l'extérieur du donjon et l'enceinte dont il se trouvait entouré. Sur l'emplacement de cet enclos, situé près du boulevard des Filles-du-Calvaire et de la place de la Bastille, les moines chevaliers du Temple, défenseurs du Saint- Sépulcre, avaient bâti, vers le milieu du douzième siècle, un grand manoir qui devint le chef-lieu de leur ordre. La grosse tour fut construite par le frère Hubert, mort en 1212. Quand l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, l'ensemble
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