LA PETITE TOUR DU TEMPLE
des constructions qu'il renfermait prit le nom de Ville-Neuve du Temple et devint une très importante forteresse. Le roi Philippe- Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses revenus. Saint Louis y logea le roi d'Angleterre Henri lll, Philippe le Bel y chercha un refuge contre la sédition. Les richesses que les Templiers y avaient accumulées furent la principale cause de leur ruine. Le i3 octobre iSoy, Philippe le liel se transporta au Temple avec ses gen-, de loi et ses archers, mit la main sur le grand maître Jacques de Alolay, et s'empara du trésor de Tordre. Le même jour et à la même heure, tous les Templiers furent arrêtés dans le royaume. Alors commença ce procès mystérieux qui finit d'une manière si tragique et laissa dans l'imagination populaire une si profonde empreinte. Aux Templiers succédèrent les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, en i53o, se transformèrent en chevaliers de .\Lilte. Le Temple devint une de leurs maisons provinciales, la maison du grand prieuré de France, et la grosse tour renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de l'ordre. En 1667, le grand prieur Jacques deSouvré fit détruire les murailles crénelées de l'enclos, restaurer l'église, embellir les jardins, et fit élever, en avant du donjon, un hôtel qui s'appela le palais du grand prieur, et qui a été démoli en i853. Ce fut le théâtre des plaisirs de son successeur, le prieur Philippe de Vendôme, célèbre par ses soupers, par son scepticisme, par sa société épicurienne, par ses goûts anacréontiqucs. Le grand prieuré passa ensuite au prince de Conti qui, en 1765, y donna asile à Jean- Jacques Rousseau, les lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée. Le Temple rappelait donc à la fois les souvenirs lugubres du quatorzième siècle et les souvenirs voluptueux du dix-huitième, la sombre légende des Templiers et les vers licencieux du sémillant abbé de Chaulieu ou de son ami le marquis de la Fare. Le dernier titulaire du grand prieuré fut le duc d'Angoulème, fils de Charles X.
Examinons l'enclos du Temple, tel qu'il est en 1792. Il n'a plus son ancienne étendue, mais il forme encore une sorte de petite
ville à part, dont les portes se ferment tous les soirs, et qui n'a plus guère que cent toises sur sa plus grande longueur, et autant à peu près sur sa plus grande largeur. Du côté où l'enclos est borné par la rue du Temple, il y a une porte qui conduit au palais du grand j^rieur par une cour. Ce palais, ou pour parler plus exactement, cet hôtel fait face à la porte d'entrée de feiulos, et ferme dans toute sa largeur la première cour. Une seconde cour est derrière l'hôtel. Puis on voit apparaître l'immense donjon du Temple qui se compose de deux tours, la petite qui est à gauche, du côté du nord, la grosse qui est à droite, du côté du midi. Ces deux tours sont juxtaposées, et bien que, malgré leur contiguïté, elles n'aient pas de communication intérieure, elles ne forment qu'un seul édilice. L'aspect en est sombre et grandiose. La grosse tour est un donjon quadrangulaire, dont la hauteur dépasse cent cinquante pieds, et dont les murs ont neuf pieds d'épaisseur. 11 est lîanqué de quatre tourelles rondes aux toits aigus que domine le pignon également aigu du donjon. La petite tour, adossée à la grosse, est non seulement moins grande, mais moins élevée. Elle forme un carre long, lîanqué de deux tourelles qui sont, comme celles de la grosse tour, surmontées de toits aigus.
La petite tour, habitation du roi depuis le i3 août jusqu'au 29 septembre, et de sa famille depuis le i3 août jusqu'au 26 octobre, se compose de trois étages et d'un rez-de-chaussée. La porte d'entrée, précédée de quatre marches extérieures, s'ouvre sur un palier, d'où part un escalier taillé en colimaçon. Il y a au rezde-chaussée une grande pièce servant d'entrepôt aux archives de l'ordre de Malte et une cuisine dont on ne se sert plus; au premier étage une antichambre, une salle à manger et une bibliothèque. L'escalier large, à son point de départ et jusqu'au premier étage, se rétrécit en montant du premier au second qui se compose d'une antichambre, de deux chambres et de deux cabinets. C'est là que logent la reine, ses deux enfants et M"" l'îlisabeth. La chambre de Marie-Antoinette, qui a sa vue sur le jardin, est un peu moins triste que les autres, et la famille royale y passe la plus grande
partie de la journée. Le troisième étage, ou loge le roi, est la répétition du second. La chambre de Louis XVI est éclairée par une fenêtre donnant sur la Rotonde, cette grande bâtisse ovale élevée en 1781, dans l'enceinte du Temple. La petite pièce comprise dans la tourelle sert au roi de cabinet de lecture. C'est au troisième étage que la famille royale prend ses repas.
11 y a encore, dans ce séjour, quelques lueurs d'espoir. Mais ces lueurs s'éteindront bien vite dans la nuit profonde des tombeaux. Les chaînes vont devenir chaque jour plus pesantes. Les geôliers, comme par une sorte de raffinement, graduent lesupplice. C'est un crescendo d'angoisses et de douleurs. Au début de la captivité, on trouvait encore çà et la quelques marques de bienveillance et de respect. A l'heure de la promenade dans le jardin, r.n distinguait parfois aux fenêtres des maisons voisines, de Tautre coté de l'enclos, des figures sympathiques, attendries. Quelquefois même des fleurs tombaient dans le jardin, où une main pieuse les avait jetées. Parfois aussi quelque mendiant jouait sur la vielle un air royaliste, écho lointain, mélancolique de la prospérité à jamais évanouie. Mais la haine qui veille aux barrières du Temple a pris ses précautions. Les âmes compatissantes n'osent plus se montrer aux fenêtres du voisinage. Personne ne se hasarde plus à jouer ouàchanter les refrains royalistes, telsque \c Pauvre Jacques, ou Henri, bon Henri, ton fils est prisonnier, ces refrains qui, fredonnés la nuit, parquelque passant attardé, avaient quelque chose de si plaintif et de si attendrissant. Le donjon du Temple n'était pas encore assez lugubre. Il a fallu ajouter de nouveaux ouvrages, de nouveaux verrous à cette citadelle de désolation et de terreur. Le maçon ambitieux qui s'est fait un piédestal des débris de la Bastille, et qui s'intitule prétentieusement le patriote Palloy, s'est chargé de démolitions et de constructions qui ont pour but de rendre plus étroite la captivité de la famille royale. Ses ouvriers ont envahi Tenclos du Temple. Ils ont démoli les murs et bâtiments qui étaient contigus au massif de la tour. Ils ont abattu les arbres les plus voisins. Ils ont augmenté le nombre
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et la solidité des portes et des serrures. Le donjon, qu'ils ont entoure d'un second mur d'enceinte, apparaît désormais dans sa nudité sépulcnilc. avec ce je ne saisquoi de sinistre qui convient à la sombre légende des Templiers et à la douloureuse agonie delà royauté. Marie-Antoinette, dans ses beaux jours, n'avait-elle pas comme un pressentiment lor^qu'elle parlait de sa répulsion instinctive pour ce gigantesque fant.une de pierre, la tour du Temple ?
Nous venons de regarder la prison, contemplons maintenant les prisonniers.
LES phison\ii:rs
Au moment où commence ce récit, c'est-à-dire le 21 septembre 1792, jour de la proclamation de la république, Louis XVI a trentehuit ans, depuis le 25 août; Marie-Antoinette en aura trente-sept le 2 novembre ; M""' Elisabeth a vingt-huit ans, depuis le 3 mai ; le dauphin a eu sept ans le 27 mars, et sa sœur, iM"" Royale, la future duchesse d'Angoulême, en aura quatorze le K) décembre.
Louis X\\ a grandi par l'adversité. A l'heure où ses ennemis s'imaginent détruire la majesté du roi, la majesté de l'homme s'allermit et se consolide. Le prince qui paraissait timide, irrésolu, au milieu de ses courtisans, est plein de fermeté et de noblesse au milieu de ses geôliers. Lui qui, aux jours prospères, manquait peut-être sinon de dignité, du moins d'ascendant, il puise, dans l'infortune chrétiennement supportée, un prestige tout nouveau. Les petites aspérités de son caractère se sont toutes effacées. Sa bonhomie un peu rude s'est transformée en sensibilité profonde. 11 est plus doux, plus généreux, plus humain que jamais. Sa mansuétude contraste avec les violences de ses persécuteurs. Sa prison l'ennoblit ; l'approche du supplice le consacre. Le roi pouvait être critiqué, l'homme est irréprochable. Ce n'était pas le type du souverain, c'est le modèle du père, de l'époux et du frère. 11
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avait dit, à Reims, à propos de sa couronne : < Elle me gêne ; > son front sans diadème nen est que plus auguste. Le monarque disparaît devant le martyr. C'est un des plus célèbres écrivains de l'école démocratique, c'est Edgar Ouinet qui l'a dit : < Jamais plus grande paix au milieu d'une plus grande tragédie : ce calme, qu'on ne pouvait concevoir, ajoutait à la haine. Était-ce un sage, un prêtre, un instituteur ? Le dernier homme du peuple peut apprendre de ce roi à bien mourir. >
Il y a dans le cœur féminin un tel fonds de générosité que telle femme qui n'avait eu pour un homme heureux et adulé que de l'estime, conçoit pour le même homme malheureux et persécuté un véritable amour. Tel fut le sentiment de Marie-Antoinette, k l'égard de Louis XVI détrôné. Le fils de saint Louis, plus grand au Temple qu'à Versailles, était devenu imposant,' magnanime. Son calvaire était un triomphe. Comme son divin Maître, qui semble plus adorable encore dans le supplice, sur un gibet, qu'au milieu de Tovation des Rameaux, il arrachait par sa patience et sa résignation des larmes à ses ennemis eux-mêmes. 11 y en a qui, en le martyrisant, le vénéraient. C'est ainsi que l'agonie d^un roi ressemblait à la passion du Christ. Marie- Antoinette regardait ce spectacle sublime avec une émotion profonde.'Son âme si tendre, si délicate, n'avait plus qu'une pensée ; adoucir cette grande infortune, donner à cet époux des trésors de tendresse qui lui fissent trouver du bonheur même au sein de l'adversité la plus cruelle. Elle se souvint que le rôle de la femme ici-bas est celui d'une consolatrice, consolatrice de Tenfant qui pleure, consolatrice de l'homme qui souffre, de l'homme qui est persécuté. Sainte mission que la noble reine était plus que toute autre capable de comprendre et de remplir. Louis XVI avait tout perdu : ses armées, ses richesses, son trône, sa liberté. Il allait perdre la vie, et cependant il ne pouvait se plaindre. Au fond de l'abîme où la fureur de ses ennemis l'avait précipité, il lui restait un bien suprême, un bien qui peut-être ne lui avait pas appartenu aux jours de la prospérité : l'amour de Marie-Antoinette.
Marie-Antoinette, elle aussi, grandit par le malheur. Le monde n'est plus rien pour elle; toutes les frivolités ont disparu. La reine a perdu jusqu'au souvenir du luxe, des élégances, des joies de la terre. Le chagrin a blanchi ses cheveux, sa physionomie a pris quelque chose de triste, de réfléchi, d'austère ; ses anciens courtisans la reconnaîtraient à peine, tant sa mise, son maintien, son visage ont changé. Cette femme, qui travaillait avec sa couturière, M"' P>ertin, comme avec un ministre, n'a plus même le strict nécessaire en fait de linge et de vêtements. Cette souveraine qui, dans le prestige d'un rayonnement incomparable, apparaissait, au milieu de la galerie des glaces de Versailles, comme une sorte de déesse sur les nues, a maintenant l'aspect et le costume d'une femme de pauvre. Cette sirène, qui causait avec tant d'esprit, tant d'entrain, tant de gaieté de toutes les nouvelles, tous les amusements, toutes les futilités de la cour et de la ville, n'a plus maintenant que des paroles graves, des réflexions évangéliques, des conversations édifiantes comme la vie des saints. L'héroïne des bals de Versailles, des courses en traîneaux, des pastorales de Trianon, des entrées solennelles à Paris, des représentations de gala à l'Opéra, la femme la plus élégante de l'Europe, la reine de la mode, l'enchanteresse, est maintenant la femme du devoir, du sacrifice. Cette transformation physique et morale, loin d'*ibaisscr la fille des Césars d'Allemagne, la relève. Son malheur est un piédestal, sa pauvreté est une richesse, et ses soullrances sont un trésor; son âme s'épure et se fortifie ; la femme mondaine devient une sainte. Les ténèbres du cachot la rapprochent de la lumière du paradis.
Comme elle sera le type de la veuve, la fille sera le type de l'orpheline. Entrée au Temple avant d'avoir quatorze ans, M™' Royale en sortira le jour où elle en aura dix-sept. C'est la période décisive de sa vie, celle où, façonnée au malheur, elle prendra cette empreinte austère qui caractérisera sa carrière longue et douloureuse. En 1792, elle n'est plus une enfant, elle n'est pas encore une jeune fille. Il est facile de comprendre l'effet
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que doivent produire sur une fraîche et naïve imagination de si épouvantables cata.trojhcs. Le sang se glace dans les veines. La jeune plante qui devait fleurir au soleil se dessèche au souffle du malheur. La future duchesse d'AngouIéme écrira elle-même dans sa prison l'histoire de sa captivité et des événements arrivés au Temple, depuis le jour où elle y entra jusqu'au jour où y mourut son frère, et, ainsi que Ta dit Sainte-Reuve, € elle le fera d'un stvie simple, correct, précis, sans un mot de trop, sans une phrase, comme il sied à un cœur profond et à un esprit juste, parlant en toute sincérité des douleurs vraies, de ces douleurs véritablement ineffables, et qui surpassent tout ce qu'on peut dire. Elle s'y oublie elle-même, et sans affectation, le plus qu'elle peut. Tout esprit de parti se désarme et expire en lisant ce récit, et il n'y a place qu'à une compassion et à une admiration profondes. La douceur, la piété, la pudeur, animent ces pages de la jeune fille froissée. > Sa physionomie, autrefois souriante, est devenue prcmaturément grave. Il y a dans ce printemps des tristesses d'hiver, dans cette aurore des ténèbres. Toute trace de bonheur, de gaieté a disparu de ce jeune visage, sur lequel on ne voit plus que la mélancolie et la résignation dans la douleur.
Le dauphin est un enfant d'une beauté remarquable. Avec ses yeux d'azur, son teint diaphane, ses cheveux d'un blond cendré qui bouclent naturellement, il a quelque chose d'angélique. Au moral, il est aimable, attachant, plus sensible que les enfants de son âge. Suivant les expressions de Lamartine, il est prccoce comme le fruit d'un arbre blessé; il semble devancer, de l'intelligence et de l'âme, les enseignements de la pensée et les délicatesses du sentiment. La souffrance a mûri son âme. Ses yeux mêmes sont graves, et ses sourires sont tristes. C'est un enfant par l'âge, et c'est presque un homme par la douleur. Les traits de son visage rappellent à la fois et la grâce de Louis XV, son aïeul, et la noblesse de sa grand'mère, Marie-Thérèse. Toute la beauté'de sa double race semble refleurir en lui. A peine au sortir du berceau, le petit prince avait déjà dans sa personne je ne sais quelle
poésie attendrie et attendrissante. Un soir à Saint-Cloud, sa mère chantait en s'accompagnant cette romance de Berquin, romance véritablement prophétique:
Dors, mon enfant, clos ta paupière, Tes cris me déchirent le cœur; Dors, mon enfant, ta pauvre mère, A bien assez de sa douleur.
Le petit prince, immobile, écoutait à côté du clavecin. < Ah 1 le voilà qui dort, > s'écria M"" Elisabeth. Alors l'enfant, levant soudain la tête, répliqua: « Oh 1 ma chère tante, peut-on dormir, quand on entend maman reine? On lui avait donné des leçons de lecture dans un ouvrage du marquis de Pompignan, qui était l'éloge du frère aîné de Louis XVI, le duc de Bourgogne, mort à l'âge de neuf ans, après avoir supporté avec un étonnant courage les plus cruelles souffrances. Louis XVI avait appris l'anglais en traduisant une vie de Charles V\ Louis XVII avait appris à lire déins un livre consacré à la mémoire d'un enfant supplicié par la maladie, comme il devait l'être lui-même par la persécution. Comment faisait-il donc, mon petit oncle, disait-il, pour être déjà si sage ? « Ceux qui écoutaient cette réflexion étaient émus. Que nauraient-ils pas éprouvé, s'ils avaient pu apercevoir* dans la brume de l'avenir le savetier Simon! L'enfance est déjà si attendrissante par elle-même ! combien ne touche-t-elle pas les âmes quand à son charme s'unit l'adversité ? Quel spectacle que celui d'un enfant malheureux, d'un enfant dont le front innocent s'assombrit, dont les yeux d'azur sont pleins de larmes, d'un petit être plaintif et doux, trop faible pour pouvoir lutter contre l'infortune !
Le dauphin et sa sœur ont, au Temple, deux mères, l'une par le sang, l'autre par adoption, Marie-Antoinette et M"""^^ Elisabeth. Ces deux femmes se sont habituées à rivaliser de dévouement et de courage. Dans la journée du 20 juin, quand mille piques étaient menaçantes dans l'intérieur du château des Tuileries, quand la
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