I.E DERNIER CACHOT DE I.A REINE
iustemcnt l'observation à M. Daumet, architecte du Palais de Justice : . Si cette cliambre qui, en 1793, était en communication avec le cachot de la reine, n'était pas préservée de la destruction, ce heu n'aurait pas le même intérêt historique, attendu que tous les rccit. du temps en font mention, et que c'est en passant par cette pièce que la reine entra dans sa prison, et qu'elle en sortit pour aller à 1 eehafaud. Dès le moment qu'on ne porte pas une mam sacrilège sur cette prison, espérons du moins qu'elle sera conservée, et remise dans l'état où elle se trouvait du temps de la reine. »
La chambre des gendarmes subsiste, mais nous regrettons deux choses: d'abord qu'elle serve de salle de bains pour les détenus; ensuite qu'on n'ait pas rétabli à l'endroit dont on aperçoit encore la trace sur le mur, l'ouverture qui mettait cette pièce en communication avec l'emplacement où était incarcérée la reme. Les Tuileries sont brûlées. 11 ne reste pas une pierre de la salle du Manège, où Louis XVI fLit condamné à mort, pas une pierre de la tour .du Temple. Les sinistres dccors du plus lugubre des drames sont détruits. Entourons donc au moins d'un respect religieux ce pelit cachot, ce sanctuaire, qui a été épargné Dans notre siècle, on oublie trop vite. Souvenons-nous. '
Aujourd'hui l'on entre dans le cachot de la reine par la porte donnant sur le corridor, et dont l'emplacement, comme nous 1 avons dit, avait été muré en septembre 1 703. Cette porte est de ce temps-la. Seulement, elle fut alors placée a un autre endroit, dans la chambre des gendarmes. Dès que vous entrez dans le cachot vous apercevez devant vous une croisée avec un grillade de fer Cette croisée a vue sur la cour des femmes. i:i|. „'e,ait pas pendant la captivité de Maric-.Antoinette, aussi large et au.si haute qu'elle l'est actuellement. On peut se rendre compte de ce qu'elle était autrefois par celle de la chambre voisine, la chambre des gendarmes. Elle avait environ cinquante-cinq centimètres de hauteur sur près dun mètre de largeur, et elle était partagée par seize petits carreaux, huit à chaque rang. C'est sous le règne de
Louis XVIII qu'elle a été agrandie, et qu'elle a pris les dimensions actuelles. Aux murs du cachot sont apposés deux tableaux d'une valeur très médiocre, placés là également par ordre de Louis XVIII. Ils représentent l'un les Adieux du Temple^ l'autre la Cummuniou de la reine. A gauche, tout près de la croisée, sur les barreaux de laquelle il y a un petit vitrail de couleur, se trouNe une sorte d'autel en forme d'étnizère. Au-dcb.sus existe une plaque de marbre noir, où est gravée une in^cri]nion qui lut composée par le roi Louis XVIII, et mise là en 1816. Sur cette espèce d'aut-^l on remarque, entre deux candélabres de bronze, un crucilix, celui de la reine. Sous la croisée est un fauteuil, qui a également appartenu à Marie-Antoinette, l'els sont les seuls objets qui ligurent actuellement dans le cachot.
A droite, près de la croisée, se trouve une ouverture qui n'existait pas en 1793, et qui fut. en 181 (3, percée dans la muraille. Cette ouverture communique avec une petite pièce où fut enfermé Robespierre, quelques heures avant son exécution. Dans le fond de cette pièce, en face de la fenêtre, est un tableau aussi médiocre que ceux du cachot de la reine. Ce tableau y fut mis en 1816. 11 repré.sente Marie-Antoinette debout dans sa prison, et il e.-^t placé au-dessus d'une commode de bois. Le cachot de Robespierre sert maintenant de sacristie à la chapelle.
La chapelle, c'est la grande salle suivante, la salle où furent incarcérés les Girondins, où ils célébrèrent leur fameux banquet, et d'où ils partirent pour aller au supplice. Dans cette salle vaste et haute, qui ne se trouve séparée du cachot de la reine que par celui de Robespierre, les prisonniers, désignés sous le nom de détenus des vingt-quatre heures, assistent, le dimanche, à la messe. De chaque côté il y a des bancs; au fond, dans le haut, une tribune; en face de la tribune, un autel.
En résumé, on retrouve aujourd'hui le cachot de la reine, tel qu'il était pendant sa captivité, à l'exception des modifications suivantes : i" la porte donnant sur le corridor, qui avait été condamnée et bouchée en 179^, a été rétablie; 2° l'ouverture qui
mettait le cachot de la reine en communication avec la chambre des gendarmes, a été murée; 3' la croisée a été agrandie ; 4- une communication a été ouverte entre le cachot de Marie-Antoinette et celui de Robespierre. Pour tout le reste, il n y a point de changement. Ce sont les mêmes murs, le même plafond, le même pavage, composé des mêmes dalles en briques de champ. Si Ton regarde par la croisée, on retrouve la cour des femmes SI bien décrite par le comte Beugnot. Voilà dans cette cour iJ fontaine où venaient chaque matin les prisonnières, qui lavaient blanchissaient, séchaient leur linge avec une émulation turbulente. < Lr. première heure du jour était consacrée par elles à ces soins, dont rien ne les aurait distraites, pas même un acte d'accusation. Richardson a observé que le soin des hardes et la fureur de faire des paquets balançaient, s'ils ne dépassaient, dans l'esprit des femmes, les plus hauts intérêts. > En tête du livre de M. Dauban, les Prisons de Paris sous la Répolution^ il y a une gravure représentant cette cour des femmes, avec la fontaine et la grille qui esta gauche. Derrière cette grille, qui existe encore, se tenaiem les hommes, et parfois, le soir, le long de cette grille,' des chuchotements, des baisers s'entendaient. <Ye soir, dit le comte Beugnot, tout était mis à proiit : les ombres croissantes, la fatigue des guichetiers, la retraite du plus grand nombre des prisonniers, la discrétion des autres, et, dans ce moment de paix qui prélude à la nuit, on a béni plus d'une fois l'imprévoyance de lartiste qui a dessiné la grille. Cependant les êtres capables de cet inexplicable abandon avaient leur arrêt de mort dans la poche. >
Nous venons de jeter un coup d'œil sur le dernier cachot de la reine. Examinons maintenant comment elle y était traitée.
AIAKIE-ANTOINETTE DAXb 5ON DERNII:R CACllO'l
Quand Marie-Antoinette entra dans son dernier cachot, on pouvait lui appliquer, au point Je vue des choses de la terre, le mot de Dante : « \'ous qui entrez, laissez là l'espérance. >
Quelques jours auparavant, il paraît qu'elle avait encore un reste d'illusions. La servante Rosalie Lamorlière raconte avoir entendu dire à la concierge, M"" Richard : « La reine ne s'attend pas à être jugée; elle conserve l'espoir que ses parents vont la réclamer; elle me Ta dit avec une franchise tout à fait charmante. Si elle nous quitte, Rosalie, vous serez sa femme de chambre, elle vous emmènera. >
Après Talfaire de r(EilIet, toute chance de salut s'évanouit. La captivité, déjà si rigoureuse, devint beaucoup plus dure encore. \a-\ venant du l'emple, la reine avait conservé son anneau de mariage et deux jolies bagues de diamants; ces deux brillants étaient, sans qu'elle y pensât, une sorte d'amusetle pour elle. Assise et rêveuse, elle les ôtait, elle les remettait, elle les passait d'une main à l'autre plusieurs fois dans un même moment. On ne lui laissa même plus cette distraction : les deux bagues et l'anneau lui furent arrachés; il y eut défense expresse de mettre, comme autrefois, des fleurs sur sa petite table de bois de chêne. < Après l'affaire de l'Œillet, a dit Rosalie Lamorlière, la reine
me parut inquiète et plus alarmée de beaucoup; elle réfléchissait et soupirait, en allant et venant dans le cachot. >
Le concierge Richard avait été destitué et incarcéré, ainsi que sa femme. On décida que Bault, le nouveau concierge, répondrait sur sa tête de la personne de la reine, et que lui seul aurait à sa disposition la clef du cachot; on lui ordonna de n'y entrer que pour les choses indispensables, et toujours accompagné de l'officier de gendarmerie de service ou du brigadier.
Ce nouveau concierge était, comme Richard, secrètement gagné. Précédemment portier de la prison de la Force, il ctait parvenu à faire échapper plus d'un prisonnier lors des massacres de septembre, sans avoir pour cela inspiré aucun soupçon aux révolutionnaires. 11 avait dîné à Vaugirard avec le chevalier de Rougeville, chez M""^ Dutilleul, et il était entré en rapport avec Michonis. Ayant appris par l'administrateur de police Dangé qu'il était question de mettre à la place de Richard, destitué et emprisonné, Simon, le persécuteur de Louis XVII, il conçut à Tmstant le hardi projet de se proposer lui-même comme candidat au poste de portier de la Conciergerie. M. Hue et Cléry l'y encourageaient secrètement, et, grâce à la protection de Dangé, il fut installé à ce poste le 1 1 septembre.
Lorsqu'il entra pour la première fois dans le cachot de la reine, elle lui dit : « Ah ! vous voilà, monsieur Bault, je suis charmée que ce soit vous qui veniez ici. > Le nouveau concierge n'avait jamais eu l'honneur d'approcher de Sa Majesté; il ne concevait point par quel miracle elle avait pu être instruite d'une négociation qui avait été si prompte et si secrète. La reine et le concierge durent prendre les plus grandes précautions pour que ce mystère ne fût pas trahi et pour le cacher même à Rosalie Lamorlière, qui du service des époux Richard, était passée à celui des époux Bault K
' Récit exact des derniers moments de la captivité de la reine, dejpiiis le II septembre ij^^J jusqu'au lO octobre, par la dame Bault. veuve de son dernier concierge.
Llle suivait le nouveau concierge et portait à la reine le potage ordinaire de son déjeuner, quand il fit sa première visite dans le cachot de la prisonnière, il était vêtu d'un gilct-pantalon, c'est-à-dire d'une carmagnole; le col de sa chemise était ouvert et rebattu; ses clefs à la main, il se rangea près de la porte contre le mur. Marie-Antoinette, ôtant son bonnet de nuit, prit une chaise, et dit d'une voix aimable à la servante :
— Rosalie, vous allez faire aujourd'hui mon chignon.
En entendant ces paroles, le concierge accourut, se saisit du démêloir, et dit tout haut, en repoussant la servante :
— Laissez, laissez, c'est à moi à faire.
— Je vous remercie, reprit la reine, et. se levant, elle ploya ses cheveux- elle-même, et posa son bonnet. Sa coilfure, depuis son entrée à la Conciergerie, était des plus simples. Llle partageait ses cheveux sur le front, après y avoir mi. un peu de poudre embaumée.
Lorsque le concierge fut sorti, il dit à Rosalie Lamorlière : — Je .^uis bien lâche d'avoir contrarié cette pauvre femme, mai. ma position est si difficile, qu'un rien doit me faire trembler! Je ne saurais oublier que Richard, mon camarade, est, ainsi que sa femme, au fond d'un cachot. Au nom de Dieu, Rosalie, ne C(jmmettez aucune imprudence, je serais un homme perdu.
Bauli était obligé de recourir à des subterfuges, pour pouvoir adoucir un peu les rigueur, du traitement de la reine. On avait d'abord décidé qu'elle serait nourrie, comme les autres, de l'ordinaire le plus grossier de la prison. < Je n'entends pas cela, dit Bault, c'est ma prisonnière, j'en réponds sur ma tête ; on pourrait tenter de l'empoisonner, il faut que ce soit moi qui veille à ses aliments ; pas une goutte d'eau n'entrera ici sans ma permission. > On approuva le concierge, et ce lut lui qui fit préparer les repas de la reine par sa femme, sa tille et sa servante. Du temps ou Richard était portier, sa femme allait aux halles ; trois ou quatre marchandes qui la connaissaient lui remettaient parfois les meilleures volailles et les plus beaux fruit.. < Pour notre
reine, > disaient-elles en pleurant. Désormais personne n'alla plus à la provision ; c'étaient les fournisseurs qui venaient eux-mêmes à la Conciergerie, et qui déployaient les vivres pièce à pièce dans le greffe, en présence des gens de la police ou du brigadier. En voyant servir son nouveau diner, la reine s'aperçut facilement que toutes choses, depuis rœillet, étaient changées ; mais jamais elle ne laissa échapper aucune plainte. Rosalie Lamorlière ne lui apportait plus qu\m potage et deux plats (un plat de légumes et de la volaille ou du veau alternativement). Suivant son habitude, clic ne buvait que de Tcau. Les couverts étaient en étain. Une femme de la halle vint un jour apporter à Ikuili un melon < pour sa bonne reine; > une autre offrit des pèches. Tout fut remis à sa destination, mais il fallait user d'adresse pour ne pas s'exposer aux reproches.
L'humidité du cachot était telle que la robe noire de la reine tombait en lambeaux. La tille du concierge y mit une bordure neuve, recueillit les vieux morceaux et les distribua à quelques personnes qui les lui demandèrent avec instance comme des reliques ; elle était sans cesse occupée à raccommoder le linge, les vêtements, les souliers, les bas qui s'usaient complètement. Marie- Antoinette n'avait que trois chemises assez Unes, dont l'une était garnie de dentelle. On les lui donnait alternativement tous les dix jours. Ce service se faisait par le greffe du tribunal révolutionnaire; on n'aurait pas osé dépasser d'un mouchoir le compte strict de la fourniture. La reine s'occupait à écrire sur la muraille, avec une pointe d'épingle, l'état de son linge • elle y avait tracé aussi d'autres caractères, qui, après sa mort, turent effacés par une couche épaisse de couleur. N'ayant ni commode ni armoire, elle rangeait ses etfets dans un carton que lui avait prêté Rosalie Lamorlière, et qu'elle reçut avec autant de satisfaction que si on lui avait cédé le plus beau meuble du monde. La servante lui prêta aussi un petit miroir, qu'elle avait acheté vingt-cinq sous sur les quais. « Je crois le voir encore, a-t-ellc dit, sa bordure était rouge, et des manières de Chmois étaient peints sur les deux
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côtés. La reine agréa ce petit miroir comme une chose d'importance, et Sa Majesté s'en servit jusqu'au dernier jour. » Pensez aux meubles de Boule, au style Louis XV, au style Louis XVI, au mobilier de Versailles et du petit Trianon, à la galerie des Glaces !
Le froid était venu avec le mois d'octobre, et la reine en souffrait autant qu'elle avait souffert de la chaleur au mois d'août; il n'y avait dans le cachot ni cheminée ni poéle ; c'était comme une glacière; Marie-Antoinette grelottait dans .'on lit. La haute chaussée du quai sépare la Conciergerie Je la Seine. L'élévation de cette chaussée au-dessus du niveau des cachots et des cours, et le suintement de la terre imbibée par les eaux, répandent sur les dalles, sur les murs, une humiditc sépulcrale', qui cbrèche le ciment, et tache de plaques de mousse verdàtre les pierres de l'cdilice. Un jour, les membres du Comité de sûreté générale, qui venaient sans cesse inspecter le cachot de la prisonnière, et se disaient entre eux : « Ne pourrait-elle pas s'échapper par ici ou s'échapper par là? > aperçurem, le long de son lit, une vieille tapisserie, que Bault avait mise là pour corriger un peu rhumidite du mur. Ils en témoignèrent leur mécontentement; mais le concierge, recourant à un subterfuge, leur dit : < Ne voyez-vous pas que c'est alin de rompre le bruit et d'empêcher qu'on n'entende rien dans la chambre voisine? — C'est juste, » reprirent-ils. Une autre lois, la reine ayant désiré une couvertu're de coton, Bault se chargea d'en parler à Fouquier-Tinville : < Qu'oses-tu demander r s'écria l'accusateur public en écumant de colère; tu mériterais d'être envoyé à la guillotine. > Les sœurs de charité de Saint-Roch réussirent à faire parvenir a la pauvre reine des bas plus chauds que les siens, et c'est grâce aux fragments de ces bas doublés d'une épaisseur considérable, qu'on ""a pu distinguer dans le cimetière de la Madeleine les ossements de la martyre.
Dans les derniers jour. Je sa vie, elle sonilrait e-alement au physique et au moral. Klle était très maigre et pouvait a peine se
MARIE-ANTOINETTE DANS SON DERNIER CACHOT fiôi
tenir sur ses jambes. A chaque changement de temps, elle avait de fortes douleurs rhumatismales. Klle souffrait aussi beaucoup des yeux. Les gendarmes pénétraient, jour et nuit, jusque dans la partie du cachot qui lui était réservée. Ils ne se trouvaient séparés de la prisonnière que par un paravent de quatre pieds de haut, qui formait un demi-rideau le long de son lit. Un gendarme renonça à fumer, voyant, le matin d'une nuit où il n'avait pas quitté sa pipe, la reine se lever les yeux rouges, et se plaindre doucement d'un grand mal de tête, sans rien lui reprocher. Le chagrin, le mauvais air, le défaut d'exercice, avaient profondément altéré sa santé. Elle eut de grandes hémorragies, et demanda secrètement des linges à Rosalie Lamorlière, La servante coupa ses propres chemises, et en lit des linges, qu'elle plaça sous le traversin.
Maric-Antoincttc, malgré tant de tortures, conservait une extrême douceur. La femme de Bault a dit : i j'ai vu le modèle de la résignation la plus religieuse et de la constance la plus héroïque; mais, il ne faut pas le dissimuler, le ciel a voulu que la reine de France bût jusqu'à la lie le calice de la douleur, et mon regret éternel sera d'avoir fait si peu de chose pour en ad(Hicir l'amertume. > Eh bien, la reine se montrait profondément reconnaissante des moindres marques de sympathie que lui donnait le concierge Bault. Elle avait fini par lui confier le soin de ses cheveux. Il s'en acquittait tous les matins le moins mal possible. « Si l'attention la plus respectueuse, a dit sa femme, eût pu tenir lieu d'adresse, la reine aurait été satisfaite. Elle eut du moins la bonté de le paraître; elle saisissait ce moment pour lui adresser quelques-uns de ces mots obligeants auxquels personne ne savait donner plus de grâce qu'elle. Un jour, elle lui disait, en faisant allusion à son nom : « Je veux vous appeler bon, parce que vous l'êtes, et que cela vaut mieux encore que d'être beau. > l'Aie ne manquait jamais de lui demander des nouvelles de ses enfants et de Madame Elisabeth. Mon mari pouvait lui répondre quelquefois. lorsqu'il avait des informations par M. Hue, qui avait conservé
des correspondances avec le Temple, et ne craignait pas de pénétrer de temps en temps à la Conciergerie. Tant de bonté, de douceur, de sensibilité, unies à tant de courage, nous pénétrait jusqu'aux larmes. Nous étions heureux, lorsque nous pouvions pleurer dans la solitude de notre intérieur; car i! n'eut pas été prudent de paraître attendri devant les farouches satellites de la Commune qui nous obsédaient pendant toute la journée. »
Que de précautions, que de soins pour ne pas se comj^romettre ! Il fallait composer son visage, ses paroles. Un coup d'a^l, un mot, un geste, pouvaient vous faire condamner à mort, ci la reine ne craignait rien tant que d'exposer les personnes qui hn montraient quelque intérêt. Un jour, néanmoins, elle se crui assez adroite pour pouvoir, sans être vue, gli^^er dans la main de P)ault quelque chose qu'elle avait jM-cjxirc en secret. Par malheur, les deux gendarmes s'en aperçurent, et s'élancèrent sur le concierge, en criant : « Qu'est-ce qu'on vient de te remettre ? > Il fut forcé d'ouvrir sa main, et de faire voir ce que la prisonnière y iWiui \m^. C'était une paire de gants et une boucle de cheveux qu'elle destinait .sans doute à ses enfants et à Madame I-:iisabeth. Lafenmie de l>ault ajoute à ce récit : « La reine ne se découragea point, le C(x.nir d'une nicrc est ingénieux, et le malheur double sa lorce. i:ile imagina de tirer quelques fils de la tapisserie attachée à son lit, et d'en tresser une espèce de jarretière, à l'aide de deux cure-dents, seuls instruments Je tra\ail que lui eussent laissés ses misérables persécuteur.-, qui lui avaient refusé ses aiguilles à tricoter. Lorsque l'ouvrage fut achevé, elle le laissa tomber à ses pieds, au moment ou mon mari entrait dans sa chambre. Il devina sur-Ie-clianip la pensée de la reine, et ramassa le tout ensemble. Nous conservâmes religieusement ce tissu j^récieux; je le donnai à M. Hue, qui devait accompagner S. A. H. Madame à "Vienne. Il le ku remit, en la joignant à Hiniingue. >
Les journées étaiciu longues pour la prisonnière. Ne pouvant pas tra\ailler. elle piiait et lisait. Bault lui avau prête quelques livres. Les voyages du capitaine Cook étaient sa lecture favorite.
Ces histoires de sinistres et de tempêtes, ces drames de l'Océan convenaient à sa situation. Mais la plupart du temps, elle était en prière.
Traitée plus sévèrement que toutes les autres détenues, elle restait jour et nuit dans son cachot, sans pouvoir jamais se promener dans cette cour des femmes qu'elle apercevait par la croisée de sa prison. Dans cette cour, il y avait encore des cœurs qui battaient pour des sentiments et des idée, profanes. II y avait des baisers qui se donnaient à travers la grille, des insensés qui se rattachaient avec une délirante ivresse aux dernières émotions de leur vie; des déjeuners ou les hommes, séparés de. femmes par la grille, échangeaient des conversations frivoles. < Là, dit le comte Beugnot, tout en dépêchant des mets que l'appétit assaisonnait en dépit du fournisseur, les propos délicats, les allusions fines, les réparties saillantes se renvoyaient d'un côté à l'autre. On y parlait agréablement de tout, sans s'appesantir sur rien. Là, le malheur était traité comme un enfant méchant dont il ne fallait que rire, et, dans le fait, on y riait très franchement de la divinité de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magistrature de Fouquier, et on semblait dire à cette valetaille ensanglantée : < Vous nous tuerez quand il vous plaira; mais vous ne nous empêcherez pas d'être aimables. >
L'écho de pareilles paroles n'arrivait pas aux oreilles de la rcme. Son âme, sanctifiée par la douleur, aurait dédaigné toute pensée terrestre. ]-:ile regardait le crucifix. . La loi des souffrances, a dit Bossuet, vous semble-t-elle écrite sur notre modèle en des caractères assez visibles ? Jetez, jetez les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi. Regardez-le parmi ses souffrances. Chrétiens, c'est de ses blessures que vous êtes nés; il vous a enfantes à la vie nouvelle parmi ses douleurs immenses, et la grâce qui vous sanctifie, et l'esprit qui vous régénère a coulé sur vous avec son sang de ses veines déchirées. > La reine n'avait plus aucune idée mondaine. Loin de songer aux frivolités de la cour des femmes, elle regardait, par la croisée de son cachot, au-
dessus de celte cour, au premier étage, les fenêtres des chambres occupées par des religieuses. Un jour qu'une d'elles joignait les mains et levait les yeux vers le ciel, en murmurant des prières, la reine dit à la servante : « Rosalie, regardez là-haut cette pauvre religieuse, avec quelle ferveur elle prie le bon Dieu ! > Sans doute, les saintes femmes demandaient au l'out-Puissnnt de donner à l'auguste prisonnière le courage de faire une bonne mort.
On a dit qu'il y eut, de la cour des femmes, des détenues qui insultèrent la reine. Je crois que les insultes, si elles se produisirent, furent rares, et que ses compagnes de captivité, en passant devant la croisée de son cachot, y plongeaient un regard de respectueuse commisération. Deux factionnaires placés devant cette croisée les empêchaient d'approcher. Mais souvent elles parlaient assez liant pour apprendre à la reine les nouvelles. Ce fut ainsi que xMarie-Antoinette sut à l'avance le jour où elle devait paraître devant le tribunal.
Beaucoup de prisonniers avaient pour elle un culte. Un jour, Rosalie Lamorlière brossait dans la cour les souliers de l'auguste captive; les ecclésiastiques et les gentilshommes qui regardaient la servante à travers la grille de séparation, la supplièrent de venir jusqu'à eux, afin de leur laisser voir de près la chaussure de la reine. Ils prirent aussitôt les souliers, et se les passèrent les uns aux autres, en les couvrant de bai.^ers. Une autre fois, Rosalie, qui venait du cachot de Marie-Antoinette, et en rapportait une carafe et un verre, rencontra un créole, M. de Saint-Léger, qui sortait du greffe et allait rentrer au préau des hommes. Remarquant que le verre était à moitié rempli d'eau, il dit à la servante: t L'eau qui manque, est-ce la reine qui l'a bue: > Rosalie répondit affirmativement; alors AL de Saint-Léger se découvrit, et avala le demi-verre d'eau avec respect et avec délices.
Que de types différents dans cette Conciergerie! Au commencement d'octobre, le duc d'Orléans et les Girondins s'y trouvaient en même temps que Marie-Antoinette. Oh! quelles vicissitudes
du sort, quelles leçons de la Providence ! Transférés, dans les premiers jours d octobre, des prisons de FAbbaye et du Luxembourg à la Conciergerie, les Girondins y furent enfermés dans la grande salle située à droite du cachot de Marie-Antoinette. Valazé, celui qui devait se poignarder, après sa condamnation, écrivait, le 7 octobre, à sa femme : < Je suis dans un local très vaste; il y a quatorze lits; mais, vu la grandeur de la chambre, nous ne sommes point tassés, c'est déjà beaucoup. Je suis donc aussi bien qu'on peut être ; il n'y a qu'une chose à laquelle je ne puis pas me faire, c'est que je suis dans le voisinage de la veuve Capet, et que les mêmes verrous nous enferment l'un et l'autre, comme pour indiquer par ce rapprochement une complicité entre elle et moi. C'est peut-être ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ma destinée. >
Edgar Quinet observe que Marie-Antoinette, en marchant au supplice, entraînait après elle les (Girondins, marqués pour une Un semblable. < Cela, dit-il, dut lui paraître un commencement de justice. Elle eût pu voir, en se retournant, tous les principaux acteurs de la révolution monter après elle les mêmes degrés sanglants du même êchafaud. Sa mort en fut plus sereine, n'avantpas même à se défendre du désir de vengeance, car déjà ses ennemis avaient pris soin de la venger de ses ennemis. > Non, non, il n y avait pas de pensées de vengeance dans Fàme de la veuve de Louis XVI. Comme son époux, elle pardonnait ; ce n-étaient point des idées de rancune et de colère qui occupaient son esprit dans ses longues journées, dans ses nuits plus cruelles encore. On ne lui accordait jamais ni lampe ni llambeau, et Rosalie Lamorlière prolongeait autant que possible le petit ménage du soir, alin que la prisonnière fût un peu plus tard dans la solitude et Tobscurite. Elle navait ordinairement, pour entrer dans son lit, que la faible clarté que lui renvoyait, de loin, le réverbère de la cour des femmes. Elle dormait peu, mais, dans ses insomnies, elle se recueillait, et elle priait.
LES PRÉLIMINAIRES DU PROCÈS
Dès le i"" août, Barère, à la tribune de la Convention, avait demandé le renvoi de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire. Les jacobins s'impatientaient de savoir qu'elle vivait encore. Le 3 octobre, Rillaud-Varennes reprenait la motion de Barère : < La femme Capet, disait-il, n'est pas punie, il est temps enlin que la Convention fasse appesantir le glaive delà loi sur cette tête coupable. Déjà la malveillance, abusant de votre silence, fait courir le bruit que Manc-Antoinette. jugée secrètement par le tribunal révolutionnaire et innocentée, a été reconduite au Temple ; comme s'il était possible qu'une femme couverte du sang du peuple français put être blanchie par un tribunal populaire, un tribunal révolutionnaire. >
A la suite du discours de Billaud-\'arennes, la Convention rendit un décret ordonnant «; le prompt jugement de la \euve Capet >.
Le surlendemain, l'accusateur public Fouquier-Tinville écri\-ait la lettre suivante :
« Citoyen président, j'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret rendu par elle le 3 de ce mois, portant que le tribunal révolutionnaire s'occupera sans délai et san^ interruption du ju-
LES PRELIMINAIRES DU PROCÈS
gement de la veuve Capet, m'a été transmis hier soir ; mais, jusqu'à ce jour, il ne m a été transmis aucunes pièces relatives à Marie- Antomette, de sorte que, quelque désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il se trouve dans l'impossibilité d exécuter ce décret tant qu'il n'aura pas de pièces. »
Les pièces manquaient; nous allons voir celles qu'Hébert et ses an.Ks allaient forger. Mais nous n'y jetterons qu'un rapide coup d œ.l ; Il V a des infamies sur lesquelles on ne peut pas s'appesantir. Il faut une sorte de courage pour pouvoir poursuivre ce récit qui saisit l'âme d'un inexprimable sentiment tantôt de colère tantôt de compassion, et qui, à chaque instant, fait monter les larmes dans les yeux. Jusqu'ici, l'on pouvait continuer, mais nous arrivons à de telles abominations, à de telles monstruosités que nous sommes oblige de ne pas entrer dans des détails par 'trop horribles. Nous ne voudrions pas, si une jeune iille devait nous lire, que ses yeux fussent souilles par de pareilles turpitudes. C'est le cas ou jamais de répéter une phrase célèbre, qui, à ^ori^ine, fut SI mal appliquée : < L'histoire a sa pudeur. >
La condamnation à mort de la reine n'est pas si odieuse que les interrogatoires subis par ses enfants et par Madame Elisabeth Les personnes qui voudraient connaître ces éternels monuments d infamie non pour les victimes, mais pour leurs lâches accusateurs les trouveront dans le recueil des documents publiés par M Campardon. Elles verront s'étaler ces choses cyniques, n.fâmes, que nulle imagination, si lubnque, si féroce qu'elle soit, ne saurait inventer. De pareilles ignominies jettent l'âme dans une tristesse où se mêle la stupeur. Elles font voir ce dont sont capables, dans le dehre du mal, des êtres qui s'appellent des hommes. Qu'il nous suffise de dire qu'on résolut de chercher à arracher à des enfants une accusation contre leur mère, pour les faire participer à son arrêt de mort ; qu'on voulut représenter Louis XVII, un enfant de huit ans, comme un nouvel Œdipe, et la reine, une sainte mère comme une nouvelle Joca.ste, qui aurait renouvelé volontairement les involontaires horreurs de la tragédie antique !
Le 6 octobre, Pache et Chaumette arrivèrent à la tour du Temple avec leur escorte. La veille, Simon avait fait jeûner et souffrir de la faim Louis X\"1I : le matin, il l'avait gorgé d'aliments et de liqueurs pour l'abrutir, l'enivrer, lui faire dire et signer tout ce que l'on voudrait. De tous les documents de la révolution, cet interrogatoire est sans contredit le plus odieux. 11 existe encore, et l'on peut voir, à l'écriture toute tremblante de l'enfant qui le signa, que sa main fut conduite par les scélérats qui voulaient transformer la meilleure des mères en Messaline, et son tiU en élève, en complice de ses prétendues débauches.
Mais ce n'était pas encore assez. On voulut souiller également les oreilles de Madame Royale, et forcer la jeune fille à entendre des horreurs qui outrageaient et faisaient frémir la nature. On espérait, grâce à .son innocence, lui arracher quelques mots qu'elle ne comprendrait pas, et dont on abuserait. Ainsi, avant de frapper la pauvre reine, ses bourreaux trempaient dans du poison la hache avec laquelle ils s'apprêtaient à trancher sa tète vénérable et charmante. Ce n'était pas assez de la tuer, ils voulaient la dégrader, l'avilir, la représenter comme une mère infâme, comme un être abject, comme un monstre. Jamais, à aucune époque de l'histoire, la haine et la calomnie n'avaient amalgamé pareil mélange de boue, de liel et de sang.
Mais laissons Madame Royale elle-même, cette jeune fille si naïve, si pure, nous exprimer la sainte indignation que de telles horreurs lui causèrent. Dans ce pathétique récit de la future duchesse d'Angoulême il n'y a peut-être rien de plus émouvant, l'out commentaire atfaiblirait les paroles de la jeune princesse.
Le 7 octobre, au moment ou Madame I^lisabeth et sa nièce, qui n'avaient plus personne pour les servir, faisaient elles-mêmes leurs chambres, Pache, (Chaumette et David, — l'ancien premier peintre du roi, devenu conventionnel et régicide — arrivaient à la tour du lY'inple, avec plusieurs municipaux, et s"y arrêtaient au rezde-chaussée dans la salle du conseil. Puis ils montaient au troisième étage, pour ordonner à Madame Royale de descendre.
< Ma tante, a-t-elle écrit, n^ouvrit que quand elle lut habillée. Pache, se tournant vers moi, me pria de descendre. Matante voulu! me suivre; on le lui refusa. Elle demanda si je remonterais; Chaumette l'en assura, en disant : « Vous pouvez compter sur ki « parole d'un bon républicain ; elle remontera. > J'embrassai ma tante, qui était toute tremblante, et je descendis. J'étais très embarrassée ; c'était la première fois que je me trouvais seule avec des hommes ; j'ignorais ce qu'ils me voulaient ; mais je me recommandai à Dieu. »
La jeune fille descendit un étage, et on la fit entrer dans le logement de Louis XVH. « Arrivée chez mon frère, ajoula-t-elle. je l'embrassai tendrement : mais on l'arracha de mes bras, en me disant de passer dans l'autre chambre. Chaumette m'interrogea ensuite sur mille vilaines choses dont on accusait ma mère et ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur, et si indignée, que, malgré toute la peur que j'éprouvais, je ne pus m'eniV-her de dire que c'était une infamie. Malgré mes larmes, ils insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises, mais ce que je comprenais était si horrible, que je pleurais d 'indignation. >
Ce n'était pas encore assez. On fit revenir Louis XVH, tremblant sous les menaces de Simon, et l'on essaya de mettre aux prises le frère et la sœur sur ces questions abominables.
On interrogea ensuite la jeune lille sur Varennes, et on lui tendit des pièges dom elle se tira, sans compromettre personne. < J'avais toujours, ajoute-t-elle, entendu dire à mes parents qu'il valait mieux mourir que de compromettre qui que ce soit, l^ilin mon interrogatoire iinit à trois heures ; il avait commence à midi' Je demandai avec chaleur à Chaumette d'être réunie à ma mère lui disant avec vérité que je favais demande plus de mille fois ù ma tante.
< — Je n'y puis rien, me dit-il.
< — Quoi! monsieur, vous ne pouvez pas l'obtenir du conseil général ?
LES PRELIMINAIRES DU PROCÈS
« — Je n'y ai aucune autorité.
« il me lit ensuite reconduire chez moi par trois municipaux, en me recommandant de ne rien dire à ma tante, qu'on allait aussi faire descendre. »
Madame Elisabeth tressaillait. C'était la première fois, depuis son arrivée au Temple, qu'elle était séparée de sa nièce. I^lle se demandait avec anxiété si la jeune lille allait revenir, si elle renKHiler.nl cet escalier fatal que Louis X\'l nwul descendu pour aller à fechafaud, et Marie-Antoinette pour aller à la Conciergerie. Cependant Madame Royale remonta, l^n arrivant, elle se jeta dans les bras de sa tante, mais on les sépara tout de suite. Madame Klisabeth descendit à son tour.
Le croirait-on, la plus pieuse, la plus vertueuse des femmes fut accusée, comme Marie-Antoinette, d'avoir donné à Louis XVII des habitudes vicieuses! La défense de la tante fut ce qu'avait été celle de la nièce : simple, pure, énergique. « Ou lui lit les mêmes questions qu'à UKji, dit Madame Royale, sur les personnes qu'on nf avait nommées. Idle dit qu'elle connaissait de nom et de visage les municipaux et autres qu'on lui nommait, mais que nous n'avions eu aucun rapport avec eux. IiUe nia toute correspondance au dehors, et repondit encore avec plus de mépris aux vilaines choses sur lesquelles on l'interrc^gea. Klle remonta à quatre heures. Son interrogatoire n'avait dure qu'une heure, et le mien trois ; c'est que les députés virent qu'ils ne pouvaient pas l'intimider, comme ils avaient espéré faire d'une personne de mon âge ; mais la vie que je menais depuis quatre ans, et l'exemple de mes parents, m'avaient donné plus de force d'âme. >
Enlin ces deux princesses se retrouvaient ensemble, encore épouvantées des images dont on avait souillé leur chaste imagination. < O mon enfant !... .s'écria Madame b^lisabeth, en tendant les bras à sa nièce. Vn silence morne exprima mieux que toutes les paroles les sentiments qu'elles éprouvaient. Pour la première fois, leurs regards évitèrent de se rencontrer. IJilin, leur bouche s'ouvrit pour laisser échapper les mêmes paroles, et elles tom-
bèrent à genoux, comme si c'était à elles d'expier tout ce qu'elles avaient rougi d'écouter 'I >
Cinq jours après, Marie-Antoinette fut interrogée à son tour I. mtcrrogatoire eut lieu le ,2 octobre, à six heures du soir, dan^ la salle d audience du tribunal révolutionnaire. La reine était vêtue d'une robe noire. i;ile s'assit sur une banquette vi.-à-vis de 1 accusateur public. L'immense salle netait éclairée que par deux bougies placées sur la table du greffier en chef Fabricius Malgré l'obscurité, la reme aperçut vaguement dos individus qui semblaient vouloir écouter l'interrogatoire sans être vus par elle Après qu'elle eut vainement essaye de les distinguer, le président Herman lui demanda ses noms, âge, profession, pays etdcmeure.
Elle répondit : < Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, âgée de trente-huit ans, veuve du roi de France. ,
La reine se vieillissait de quelques jours, elle n'aurait eu trente-huit ans que le 2 novembre. Voici quelques-unes de ses réponses :
Dema.ndk. - Vous avez eu avant la révolution des rapports politiques avec le roi de Bohême et de Hongrie, et ces rapports étaient contraires aux intérêts de la France, qui vous comblait de biens ?
RiipoNSE. — Le roi de Bohème était mon frère. Je n'ai eu avec lui que des rapports damitie, et point de politique. Si ,'en avais eu do politique, ces rapports n'auraient été qu'à l'avantage de la France, à laquelle je tenais par la famille que j'avais épousée,
D. - Non contente de dilapider d'une manière effroyable les finances de la France, fruit des sueurs du peuple, pour vos plaisirs et vos intrigues, de concert avec dinlames ministres, vous avez fait passer à l'empereur des millions pour servir contre le peuple qui vous nourrissait ?
R. — Jamais. Je sais que souvent on s'est servi de ce moyen contre moi. J'aimais trop mon époux pour dilapider l'argent de
LES PRÉLIMINAIRES DU PROCÈS
mon pays; mon frère n'avait pas besoin de rari;ent de la France ; et, par les mêmes principes qui m'attachaient à la France, je ne lui en aurais pas donné.
D. — C'est vous qui avez appris à Fouis Capet cet art d'une profonde dissimulation avec laquelle il a trompe trop longtemps le bon peuj^le français, qui ne se doutait pas qu'on pût porter à un tel dcL^re la scélératesse et la perlidie.
l^- — Oui, le peuple a été trompe; il Ta été cruellement, mais ce n'est ni par mon mari ni par moi.
1^- — Vous n'a\e/ jamais cessé lui moment de vouloir détruire la liberté; vous vouliez régner à quelque prix que ce fût, ei remonter au trône sur le cadavre des patriotes.
H. — Nous n'avions pa.s besoin de remouicr sur le trône, nous y étions ; nous n'avons jamais désire que le bonheur de la France ; qu'elle soit heureuse, nous serons toujours contents.
i). — Quel intérêt portez-vous aux armes de la République ?
K- — Fe bonheur de la France est ce que je désire par-dessus tout.
D. — Pensez-vous que le.-, rois soient nécessaires au bonheur du peuple ?
H. — Un individu ne peut pas décider de cette chose.
1). — Vous regrettez sans doute que votre lils ait ju-rdu un trône, sur lequel il eut pu monter, si le peuple, enlin éclaire sur ses droits, n'eut pas brisé ce trône.
H. — Je ne regretterai jamais rien pour mon lils, quand mon pays -sera heureux.
Après cet interrogatoire, qui fut signé par Marie-Antoinette, Herman, l'ouquier-l'inville et l-'abricius, on donna comme avocats d'ollice à la reine Tronson-Ducoudray et Chauveau- Lagarde.
Ce dernier était à la campagne, le 14 octobre, quand on vint l'informer de la mission dont il était charge. Il apprit en même temps que les débats devaient commencer le lendemain même, à huit heures du matin. 11 partit à l'instant pour la Conciergerie,
LA DERNIÈRE ANNÉE DE x\l A R I E- ANTO I N ETTE
tout plein du sentiment d\m devoir aussi sacré. « Il n'est personne, a-t-il dit ', qui, se transportant en idée dans un tel lieu, se mettant à ma place, ne sente ce que je dus éprouver en y voyant Tépouse d'un des plus dignes héritiers de saim Louis, rauguste iiUe des empereurs d'Allemagne, une reine qui, par sa grâce et sa bonté, avait fait les délices de la plus brillante cour de l'Kurope, et qui fut l'idole de la nation française. Kn abordant la reine avec un saint respect, mes genoux tremblaient sous moi; j-avais les yeux humides de pleurs; je ne pus cacher le trouble dont mon âme était agitée, et mon embarras fut tel, que je ne l'eusse éprouvé jamais à ce point, si j'avais eu l'honneur d'être présenté à la reine et de la voir au milieu de sa cour, assise sur un trône, environnée de tout Teclat de la royauté. Elle me reçut avec une majesté si pleine de douceur, qu'elle ne tarda pas à me rassurer par la confiance dont je m'aperçus bientôt qu'elle m'honorait, à mesure que je lui parlais et qu'elle m observait. Je lus avec elle son acte d'accusation... A la lecture de cette œuvre de renfer, moi seul je fus anéanti. La reine, sans s'émouvoir, me fit ses observations. Elle s'aperçut, et je le remarquai, que le gendarme pouvait entendre une partie de ce qu'elle disait. Mais^ en témoignant n'en avoir aucune inquiétude, elle continua de s'expliquer avec la même sécurité. »
Après avoir pris ces premières notes pour la défense, Chauveau-Lagarde monta au greffe, pour y examiner ce qu'on appelait les^ pièces du procès; l'amas en était si confus, si volumineux qu'il lui aurait fallu des semaines entières pour les examiner. Il redescendit dans le cachot de la reine; il lui dit qu'un délai était absolument nécessaire pour procéder à cet examen. « A qui fautil s'adresser pour cela ? > répondit Marie-Antoinette. Ghauveau- Lagarde craignait de s'expliquer, et comme il prononçait à voix basse le nom de la Convention nationale : < Non, s écria la reine en détournant la tète, non, jamais ! > Chauveau-Lagarde insista.'
Paris^^s'V"'' ^' P''^''' "^^ Marie- Antoinette, par M. Chauveau-Lagarde,
LES PRÉLIMINAIRES DU PROCKS
11 J.t que son devoir et celui de Tronson-DacouJray était de ne nen néghger pour confondre ia calomnie; qu'ils étaient détermine a le remphr du mieux quil leur serait possible; que, sans l'examen des prétendues pièces du procès, ils ne pourraient rempHr convenablement leur tache ; que, d'ailleurs, il s'agissait pour Sa Majesté, non point de former en son nom une demande à la Convention, mais d'adresser à cette assemblée, au nom des deux avocats, une plainte co.ure une précipitation qui était, aux termes de la lo,, un véritable déni de justice. Ils avaient à défendre, non pas seulement la reine de France, mais encore la veuve de Louis XVI, la mère des enfants de ce roi et la belle-s,i.>ur des pnnces qui se trouvaient nommément désignes avec elle dans I accusation. < Cette dernière idée réussit, ajoute Chauveau-I agarde, et, à ces mots de sœur, d'épouse et de merc, la nature 1 emporta sur la souveraineté. La reine, sans proférer une seule parole, mais laissant échapper un soupir, pnt la plume et écrivit al Assemblée, en notre nom, deux mots pleins de noblesse et de J.smte, par lesquels, en eltet, elle se plaignait de ce qu'on ne nous avait pas laissé le temps d'examiner les pièces du procès, et réclamait pour nous le délai nécessaire. »
La lettre était ainsi conçue :
< Citoyen président, les citoyens Tronson et Chau veau, que le Tribunal ma donnés pour défenseurs, m'observent qu'ils n'ont cte instruits qu'aujourd'hui de leur mission, et il est impossible de s'instruire, dans un si court délai, des pièces du procès el même den prendre lecture. Je dois à mes enfants de n'omettre aucun moyen nécessaire pour l'entière justilication de leur mère. Aies détenseurs demandent trois jours de délai, j'espère que la Convention les leur accordera, y
La lettre fut transmise à Fouquier-Tinville ; mais, au lieu de 1 envoyer à son adresse, il n'en tint aucun compte, et le lendemain, mardi i5 octobre, les débats co
•mmencerent à liuit licures d
matin.
VI r
LE ^IKIBUNAL HKVOLUTIOXXaIRL:
Le tribunal rcvolmionna.re. devant lequel Maric-Amoinetlè allaucomparunre, avait ete institue le ,o mars tyy.^surla proposinon de Danton, qui, une année plus tard, devait demander pardon a Dieu et auxhommesde rav„ir fait établir. L'article premier du décret de la Convention créant ce tribunal était ainsi conçu • « Il sera établi à Paris un tribunal criminel extraordinaire qui connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, légalité, l'unité, lindivisibilite de la République, la sûreté intérieure et extérieure de l'État, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'egalite et à la souveraineté du peuple, que les accusés soient fonctionnaires civils ou militaires ou simples citoyens. > '
Sous ce titre : Le Tribimal rcrolntwiiiimre dePaiis', M. Campardon a écrit, d'après les documents originaux, une histoire complète et très curieuse de cette juridiction sanglante. « C'est faire trop d'honneur aux jures du tribunal, dit-il dans sa préface, que de leur supposer une conscience, ils étaient tout bonnement
' Deux volumes chez Plo:i.
LE TRIBUNAL RÉVO LUTI ON N A I R K
des assassins. Quant à ses théories politiques, elles étaient nulles. Servile instrument des factions dominantes, on le vit, à la voix du PèreDuchesneetde Chaumette, organes de la Commune de Paris, envoyer les Girondins à l'échafaud ; à la voix de Robespierre et de Camille Desmoulins, condamner quelques mois plus tard le Père Duchesne et Chaumette, à la voix de Saint -Just et de Robespierre, frapper Danton et Camille Desmoulins, et enfin, au 10 thermidor, faire tomber sur Robespierre, Saint-Just et Couthon le glaive de la loi. Reconstitué après la révolution du 9 thermidor, le tribunal révolutionnaire poursuivit les terroristes, et condamna Carrier; subissant encore une nouvelle réorganisation, il fit comparaître devant lui Fouquier-Tinville et ceux de ses anciens membres qui s'étaient le plus signalés par leur cruauté sous la Terreur, et fut enfin supprimé par décret de la Convention, le 3i mai 1795, après vingt-six mois d'existence. >
Le tribunal siégeait au Palais de Justice, dans l'ancienne grande chambre du Parlement de Paris. Construite par saint Louis, cette salle de la grande chambre formait, avec les bâtiments de la Conciergerie, ce qu'on appelait le Petit-Palais. Chambre du roi, à l'origine, le trône y fut bientôt placé. Louis IX y recevait les ambassadeurs, y donnait des audiences publiques, y rendait la justice à ses sujets. Étrange contraste! C'est là, dans cette célèbre, grande chambre du Parlement, où se tenaient les lits de justice, où Louis XIV entra un jour, en habit de chasse, une cravache à la main, c'est là que le tribunal révolutionnaire, depuis sa création jusqu'au 27 juillet 1794, envoya 2,669 victimes à Téchafaud.
Pendant la révolution, il existait encore sous la salle du tribunal révolutionnaire un grand nombre de cachots, qui occupaient l'immense salie ogivale, déblayée aujourd'hui, et désignée par les noms d'Héloïse et d 'A bai lard. Dans son livre, les Prisons de Paris sous la Révolution^ M. Dauban a donné une gravure représentant cette salle ogivale et une autre représentant la rue de Paris qui y aboutissait. On appelle r^/e de Paris cet immense vestibule sombre, en forme de couloir, à Textrémité duquel on aperçoit la
cour des femmes. On descendait des cachots de la salle ogivale au moyen d'cclulles, et Ton était conduit, par un escalier de pierre, situé à l'une des extrémités de la salle, au tribunal révolutionnaire. Il y avait aussi un autre escalier, également particulier à la prison de la Conciergerie et conduisant au tribunal. Il était situé au fond de la salle qui servit de cachot aux Girondins, vaste salle où l'on phuait les accuses, lorsqu'ils devaient aller s'asseoir en grand nombre, pour la menu prévention, sur les gradins de Fouquier-Tinville.
Fouquier-Tinville, c'était l'accusateur public. Né en 1746, et fils d'un riche cultivateur des environs de Saint-Quentin, il avait, dans sa jeunesse, alîiché un grand zèle royaliste. Fn 1783, il adressait à Louis XVI une enthousiaste pièce de vers, où il disait :
Sous l'autoriic paternelle
De ce prince ami Je la pjix, La France a pris une splendeur nouvelle, l--t notre ;imour ct^ale ses bienfaits.
Protégé de (Camille Desmoulins et de Danton, dont il devait faire tomber les tètes, il fut nommé accusateur public. M. Charles Monselet, dans son Histoire anecdotiquc du Tribunal révolutionnaire, en a fait le portrait suivant : « 11 avait la tète ronde, les cheveux très noirs et unis, le front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, faisait baisser tous les yeux. Au moment de parler, il plissait le front et fronçait les sourcils, qu'il avait néanmoins plus noirs que ne le veulent les mélodrames; sa voix était haute, impérieuse ; simplement retors et bourru, au commencement de ses terribles fonctions, il devint dans la suite plus expéditit et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié; il avait Tair de poursuivre une vengeance personnelle. >
Le tribunal qui allait juger la reine se composait ainsi : le
LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
président, quatre juges, l'accusateur public, le greffier en chef quinze lurés. '
Le président s'appelait Herman. C'était un ancien président du r,bunalcnm,neidu Pas-de-Calais. Il fat condamne à mort par le Tr,bttna révolutionnaire le ,7 tloreal an 111. Les quatre ,uges étaient Cothnhal, médecin, qui fut envoyé à l'échafaud le ,8 therm.dor an II; .Maire, ancien avocat au Parlement do Paris- Don.e-Verteuil, qui, avant d'être ,uge, avait été substitut de l'accusateur pubbc; et enfin Deliége, qui avait été tour à tour avocat officer mun.cpal, député à l'Assemblée législative, président au tribunal du district de Sainte-Menehould, et qui comparut, le .9 floréal an 111, au tribunal révolutionnaire, où il fut acquitté. Le greffier en chef se taisait appeler du nom romain de Fabricius. Il se nommait en réalité Paris, mais il avait quitté ce nom pour ne pas être confondu avec la famille de l'homme qui avait' tue Michel Le Peletier.
Toutes les classes de la société figuraient parmi les membres du ,ury. Il y avait le marquis d'Antonelle, ancien militaire, ancien député à l'Assemblée législative ; Kenaudin, ancien luthier officier municipal le ,0 août, qui fut condamné à mort par k tribunal révolutionnaire le 17 floréal an III ; Besnard, administrateur des établissements publics de Paris, guillotiné le ,2 thermidor an II; Chrétien, limonadier; Ganney, perruquier, Trinhard, ancien dragon, Nicolas, imprimeur, Lumière, musicien Desboisseaux, ntembre de la Commune (ces trois derniers monterent a 1 échafaud le même jour, „ thermidor an II); Fiévé rhoumm. Baron, Sambat, Deveze, et enfin Souberbielle, chirurgien, qui voulut se faire récuser, parce qu'il avait donné ses soins a a reine, à la Conciergerie. Le président lui dit alors • < Si quelqu un avait à te récuser, ce serait l'accusation, car tu as donne des^ soins à l'acctisée, et tu aurais pu être touché par la grandeur de l'infortune. > Souberbielle siégea donc
dravl^ 'rn' ""'": '^'^■^^"-^"'--"e étaient Tronson-Ducoudrayet Chauveau-Lagarde. Le premier, né en 1750, était déjà
célèbre comme avocat avant la révolution. Après sa défense de la reine, il attendit dans la retraite la fin de la Terreur. Nommé au Conseil des Ancien.s, li fut, au i8 fructidor, déporte à (Mayenne et mourut à Sinnamari. Quant à Chauveau-Lagarde, né en 1765, il ne mourut qu'en 1844. Ce fut lui qui défendit devant le tribunal révolutionnaire Charlotte Corday, iMarie-Antoinette et Madame Elisabeth. 11 fut avocat au conseil dM-Jat et à la cour de cassation sous l'Empire, et conseiller à la cour de cassation sous le règne de Charles X.
Les témoins étaient au nombre de quarante et un. On les avait tous choisis dans une pensée d'hostilité contre la reine, et Ton s'imaginait que tous seraient des témoins à charge, que tous représenteraient l'accusée comme coupable de tous les crimes, responsable de tous les malheurs. Plusieurs d'entre eux avaient été tirés de prison pour comparaître, et Ton espérait que la crainte de la mort leur dicterait des dépositions contraires à Marie-Antoinette; c'étaient l'amiral d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles en 1789; la Tour du Pin, ancien ministre de la guerre; Manuel, ancien procureur de la Commune; Bailly, ancien maire do Paris; Michonis, arrêté à la suite de i'alFaire de Tœillet, et enfin Valazé, l'un des Girondins promis à Téchafaud. l^ncore quelques jours ils devaient reparaître devant ce même tribunal révolutionnaire, cette fois comme accusés, et non plus comme témoins. Le bourreau les attendait donc à la porte, et la crainte de la mort aurait pu leur souffler des calomnies contre la reine.
A l'exception de Valazé — Valazé qui, condamné à mort, devait se poignarder pour ne pas avoir à monter surl'échafaud — aucun de ces témoins, sortis de prison pour déposer et destinés à y rentrer tout de suite après le procès, n'incrimina la reine. Plusieurs d'entre eux, qui à l'aurore de la révolution, avaient conçu des illusions si généreuses, rélléchissaient avec tristesse sur leurs beaux rêves évanouis. Ils se trouvaient maintenant devant la réalite terrible, inexorable. Ils savaient très bien que le sort de