MAITRE ROCH REQUIN
aurez comme cela des fantaisies de vous asseoir à ma table, il ne faudra point vous gêner.
— J'espère vous traiter mieux sous peu, compère, répondit maître Luc avec un sourire mystérieux.
— Peste!... ma famille et moi nous serons toujours à vos ordres.
Maître Luc se pencha à son oreille.
— Ne pensez- vous point, dit-il tout bas, que votre fille serait bien belle sous les nobles atours d'une châtelaine ?
— Hein ? fit le procureur stupéfait.
— Chut î J'aimerais à vous parler en particulier, mon compère.
Maître Roch demeura un instant abasourdi. Une foule d'idées bizarres envahirent son cerveau légèrement surexcité par le vin de France. Peut-être le vieux Plougaz avait jeté les yeux sur sa grande fille; peutêtre...
— Hors d'ici, enfants ! s'écria-t-il impatient d'éclaircir ses doutes.
Les marmots répondirent à cet ordre par un concert de lamentations. La grande fille elle-même jeta un regard de détresse sur son assiette à moitié pleine encore, et ne put retenir un gémissement. Néanmoins tout le inonde obéit, parce que maître Roch avait une façon
114 LES DBRNIÉRB8 FÉES.
tout armoricaine d'enseigner la soumission à ses héritiers.
Lorsqu'il fut seul avec l'intendant, ce dernier se leva et ferma la porte à double tour. Ensuite il visita scrupuleusement tous les recoins de la chambre.
— A quoi bon ces précautions, compère? demanda le procureur.
Au lieu de répondre, Horfil versa une ample rasade à son compère, et prit la parole à voix basse. Ce qu'il raconta, le lecteur le sait déjà, ou le saura plus tard, il parla fort longtemps, et avec une certaine éloquence, car maître Roch, Tœil écarquilié, la bouche béante, semblait dévorer chaque mot.
— Diable !.... diable !.... dit celui-ci quand l'intendant eut achevé, voilà une affaire excessivement drôle, mon compère... J'avais deviné que vous aviez besoin de moi.
— Consentez- vous à me servir?
— Je l'aurais parié ! je me suis dit tout de suite : Il a besoin de moi, c'est clair !
— Consentez-vous?...
— C'est une drôle d'affaire... une affaire qui sent la corde, compère.
— Je vous donnerai mille écus.
— C'est un joli dénier, mais. . . en conscience, le tour
est drôle^. et vous êtes un habile coquin^ mon compère... J^ai envie d'aller conter tout ceci à Plougaz. il me donnera plus de mille écus^ lui... qu'en dites-vous? Maître Luc prit sous son pourpoint ce même petit poignard qui avait réduit au silence le pauvre Yaumi^ et le ficha dans la table d'un air indifférent.
— Je ne dis rien, répondit-il.
— Diable ! diable ! murmura Roch Requin en se grattant l'oreille ; vous avez réplique à tout, mon excellent compère vous parlez de mille écus?
— Mille écus.
— Et ma fille?
— Je l'épouserai.
— C'est un trésor, compère ; vous serez un heureux époux. Elle est aussi bonne que belle...
Maître Luc qui, durant cet entretien, n'avait pas perdu un seul instant son sourire, fit à ce mot une grimace équivoque à laquelle le procureur ne voulut point prendre garde.
— Allons! dit ce dernier, touchez là, mon gendre ; je vous promets mon concours.
Ce disant, il se leva et se dirigea vers la porte. Maître Luc l'arrêta.
— Feriaw/an^/ dit-il. Je me suis livré à vous. Il me faut des sûretés.
«16 LES DERNIÈRES FÈBS.
— Des sûretés 1 répéta le procureur avec une répugnance manifese. Dans une affaire où il s^agit de la potence, on n'écrit points mon compère J'ai grande
confiance en vous, mais je ne connais personne à qui je pusse volontiers donner ma tête à garder.
— Il faut pourtant écrire^ maître Roch ! dit Horfil d'un ton ferme.
Le vieux procureur jeta autour de lui un regard cauteleux. Il n'y avait nulle issue.
— Soit! reprit-il avec une feinte résignation ; j'écrirai tout ce qu'il vous plaira, mon gendre... Allons quérir tout ce qu'il nous faut pour cela.
Une fois dehors, qui sait si maître Roch Requin n'eût point changé d'avis?
Malheureusement pour lui, le Normand avait tout prévu. Il tira de sa poche une feuille de parchemin^ et rétui d'argent qu'il avait acheté.
— Ne vous dérangez pas, beau-père, dit-il en choisissant son meilleur sourire. Voici une écrrtoire que vous conserverez, s'il vous plaît, en souvenir de moi*
Le procureur baissa la tête. Il était vaincu.
Maître Luc lui dicta un acte par lequel lui, Roch Requin, s'engageait, moyennant une somme de mille écus, à acheter en son nom, le cas échéant, le château de Coquerel, pour ensuite rendre ledit château à
MAITRE ROGO RISQUIN. «17
Luc Morfil, véritable acquéreur. Roch Requin écrivît, fort à coi^e-cœur, et signa de mauvaise grâce.
— Comme cela, mon compère, dit Luc en mettant Facte dans sa poche, vous ne serez point tenté de vendre mon secret, car nous partagerions la corde en bons amis que nous sommes... Au revoir, maître Roch Requin!
— Au revoir, maître LucMorfil ! repartit dolemment la procureur.
lEIn sortant, l^intendant de Plougaz se montra beaucoup moins galant que le matin. Il ne dit point à là gsaûde fille qiie ses yeiix gris étaient noirs, et passa sans regarder les nombreux marmots qui attendaient son accolade.
— J['aurais parfé qu'il 'avait besoin de moi! jgrommela le procureui*. Diable ! diable ! au lieu de le tenir, je me suis laissé prendre, et c'est lui qui me tient..; Quel dommage !
Quand maître Luc enfourcha sa mule, le soleil baissait à Fhorizon. De Dinan à Coquerel, il y avaii trois grandes lieues. L'intendant mit sa monture au tarot, et récapitula joyeusement les événements de la jcMirnée. Tout lui avait réussi. Plougaz consentait enfin à vendre ison château, et l'acquéreur était trouvé dV vance. (?était au mieux. En définitive, maître Luc
tiS LES DERNIÈRES FÉES.
s'était rendu coupable de vol, d'imposture, de meuiv tre, etc. ; mais au moins il allait toucher le prix de ses méfaits. Or, il espérait bien imposer silence à ses souvenirs, une fois qu'il serait maître du joli châ teau.
Avant qu'il eût fait deux lieues sur la route, le soleil se cacha derrière les vertes montagnes qui côtoienfla rivière de Rance. Le crépuscule tomba. La moitié du ciel se voila d'un crêpe noir, tandis que le couchant restait éclairé par un sombre reflet de feu. Maître Luc fouetta sa mule à tour de bras et chercha dans sa mémoire un refrain normand pour tromper la frayeur dont il ressentait déjà les approches. Quand sa chanson fut terminée, il faisait nuit. Une bande rouge marquait seulement, à l'occident, la place où le soleil avait disparu.
Maître Luc fouetta sa mule derechef; mais sa mule était vieille, lasse et obstinée. Elle continua son trot paisible sans tenir compte le moins du monde de l'impatience de son cavalier. Celui-ci avait le cœur serré par une vague angoisse. Hardi scélérat le jour, il était, la nuit, un coquin poltron et superstitieux. Chaque arbre du chemin prenait, pour son imagination épouvantée, des formes terribles ; son oreille entendait des bruits étranges, et plus d'une fois il crut fîf
HAITRE ROCH REQUIN. 219
Cûlt dans le lointain le grincement lugubre de la
brouette de la mort. (1).
— Je suis un bon chrétien 1 murmurait-il comme
pour tromper le ciel. Je ferai dire une messe... dix messes... J'ai de quoi payer...
Puis il essayait de réciter les versets oubliés du De profundis. Mais il s'interrompait bientôt, et tressaillait violemment. Quelque chevreuil effarouché avait traversé la route ; le vent lui avait apporté les notes funèbres du chant d'un hibou caché dans le feuillage. Il avait peur. Tous ses membres tremblaient. Une mate pâleur avait remplacé les rubicondes couleurs de sa joue.
Une heure se passa. Il était à une demi lieue de Coquerel. La lunemontait à l'horizon', mais son croissant
(1) La nuit, quand il n'y a point de lune au ciel et que le paysan breton chemine seul sur une route déserte, il entend et voit bien des choses que des yeux ou des oreilles de citadin ne sauraient point saisir. 11 entend, entre autres choses, le bruit néfaste produit par l'essieu de la brouette des morts^ frottant ses roues, que le diable a négligé de graisser. Personne n'a jamais vu cette brouette, mais elle affecte de passer en criant sur son axe, devant la porte des mourants. Sa rencontre est d'un fort mauvais présage. Les gens prudents, lorsqu'ils l'ont entendue passer, font dire une messe ou récitent ^n De pro fondis, suivant leurs moyens. Quelques rares esprits forts nient son existence et s'en moquent, mais ils meurent tôt ou tard , ce qui prouve surabondamment qu'il ne faut point parler à la légère de la brouette de la mort.
a«0 LES DBRIflÈRES FÉES.
caché par des nuages ne donnait aux objets que cette lueur incertaine qui change Faspect de la nature morte^ et parsème les campagnes d'étranges fantômes. Mattre Luc^ engagé dans un chemin creux que bordaient de chaque côté de hauts talus^ couronnés de haies épais ses^ se faisait petit sur sa mule^ et promettait un cierge à Notre-Dame de Gévezé pour se concilier &a puissante protection. Il se repentait amèrement^ le pauvre faonir me, d'avoir prolongé si tard son repas ; il était si accablé que la pensée d'acheter Coquerel n'avait plus le don de le ranimer.
Ses yeux restaient cloués au sol afin de ne point voir les spectres qui, sans doute, faisaient sabbat en ^ l'air. Il était en train de s'applaudir de ce naïf stratagème, lorsque sa monture s'arrêta tout-à-coup. Maî* tre Luc leva instinctivement son regard et demeura pétrifié.
Au beau milieu de la route une forme noire et gigantesque se tenait debout. Maître Luc fit un signe de croix et demanda pardon à Dieu du fond du cœur, pour se préparer à mourir. Ses forces défaillaient, il sentait sa dernière heure.
La mule cependant ne bougeait point, non plus que la forme noire. Maître Luc prit le courage de presser le flanc de sa monture, qui fit quelques pas en avant
MAITRE ROGH REQUIN. 32!
et s'arrêta de nouveau. Maître Luc était alors si près ûe la forme noire qu'il aurait pu la toucher de la main^ laais il n'eut garde.
Cependant l'immobilité de cet effrayant fantôme le rassura quelque peu. il leva furtivement les yeux et poussa bientôt la témérité jusqu'à regarder le fantôme en face. La lune, momentanément débarrassée des vapeurs qui l'entouraient, tombait d'aplomb sur le spectre, dans lequel maître Luc reconnut le poteau servant de limite au domaine de Coquerel. '
— Poltron de mulet î s'écria-t-il en frappant à tour de bras sur sa béte ; avoir peur d'un poteau ! . . . marche donc, lâche animal.
Le mulet de maître Luc ne méritait point cette accusation de couardise. Il s'était arrêté devant le po* teau, suivant sa coutume, pour attendre les ordres de son cavalier, parce que la route se bifurquait en cet endroit. Le Normand seul avait eu peur; mais maintenant qu'il reconnaissait son chemin et se sentait près de Coquerel, il oubliait ses transes et cherchait à se tromper Jui-noéme. Encore cinq minutes et il allait voir les fenêtres du manoir éclairées comme il convientaux fenêtres d'une demeure hospitalière ; comment se fùtil avoué qu'il avait failli trépasser d'épouvante ?
Il se tenait droit en ce moment sur sa selle et sifQo-
2t2 LES DBRNIÈBES FÉES.
tait Pair d'un refrain à boire. La nuit n'avait plus pour lui de terreurs. Les chênes redevenaient des chênes malgré leurs longues branches dépouillées qui ressemblaient de loin à des bras sans chair ; les poteaux redevenaient des poteaux.. La brouette de la mort ne criait plus sous le couvert^ et maître Luc était si brave qu'il répondait au cri du hibou en parodiant plaisamment sa funèbre plainte.
— Hou-hou ! hou-hou ! disait-il en riant de bon cœur. Hibou^ mon ami^ je chante aussi bien que toi, et j'ai souvent répété ta gamme au chevet du jeune H.Arthur...
Son rire cessa. Au moment où il prononçait ce dernier mot, un hurlement sourd et prolongé se fit entendre auprès de lui, et Pluto, traînant sa chaîne brisée, traversa le chemin. Deux hommes suivaient Pluto. Quand ils passèrent devant l'intendant, la lune éclaira leurs visages pâles, leurs joues creuses et leurs orbites où il n'y avait point d'yeux.
Ils étaient vêtus de longs suaires blancs comme la neige. Le premier, dont le linceul avait la forme d*ime robe de pèlerin, montrait sa poitrine percée de part en part par une flèche sarrasine. L'autre, dont le suaire ressemblait à la souqueniile d'un vilain, avait une tache sanglante à la place du cœur.
t'ÉLtXIR. 22 S
Maître Luc perdit les arçons et tomba lourdement à la renverse sur la poussière du chemin.
— Arthur de Plougazî... Yaumi! murmura-t-il d'une voix étranglée. Pitié ! miséricorde 1
Pluto hurla. Les deux hommes, vêtus de blanc glissèrent comme deux flocons de vapeur poussés par la brise du soir. La mule dressa les oreilles et renifla bruyamment, tandis que ses flancs frémissaient. Hattre Luc voulut se relever, mais ses jambes fléchirent, et il retomba privé de sentiment.
L^ÉLIXm.
H. de Plougaz avait passé toute cette journée tristement enfermé dans son appartement. Le pauvre seigneur regrettait^ amèrement son joli château de Coquerel. Il songeait à toutes les belles fêtes qu'il avait données dans la grande salle, à tous les bons repas qu'il avait faits sur la vaste table du salon à manger; il songeait à ses magnifiques écuries, où cent cheveaux dormaient à Taise; à son chenil, renommé dans toute la contrée, où cent couples de chiens de toutes tailles, de
tt4 LES DERNIÈftllS FÉES.
touspoils^ de toutes races^ s'ébattaient et faisaient vacarme au soleil levant. Il songeait à tout cela^ et^ conune la tristesse rend Vkme bonne^ il songeait aussi à son fils Arthur qu'il n'avait point vu depuis dix ans.
, -*- Hélas ! hélas ! disait-il; mon Arthur et mon Coquerel^ mon pauvre fils et mon pauvre château!.... Le vieux Plougaz n'a plus ni manoir ni famille I
Et il se reprochait d'avoir laissé si aisément partir Funique héritier de son nom.
Ce n'était pas la première fois que M. de Plougaz se souvenait d'Arthur. A diverses reprises, il avait chargé maître Luc d'envoyer d'assez fortes sommes aux chevaliershospitaliers de Saint-Jean, pour qu'elles parvinssent aii jeune homme. Nous savons quel emploi maître Li^c avait fait de ces sommes.
Et tout en donnant son cœur à ces sombres pensées, le vieux seigneur arpentait d'un pas saccadé le parquet desaphambre, La fièvre lui montait au cerveau. Une pouvait point tenir en place et trouvait cbaque heure aussi longue qu'une semaine. Vers le soir, il sortit de son appartement pour voir si maître Luc n'était point revenu de son voyage. Le disque du soleil, rougi par les vapeurs terrestres, touchait la ligne de l'horizon, et inondait de ses derniers rayons les galeries et les salons de Coquerel. Le joli château resplendissait. Les vitraux
L'iUXlR. tu
eoiorés des fenêtres^ décomposant au passage cette aidente lainière^ teignaient de pourpre ou d'azur les panneaux historiés des lambris. On voyait s'allamer^ comme autant de brillantes étoiles^ lès dorures de la TDÛte^ Facier poli des trophés d^armes^ et les cristaux dia^mantés des lustres. H. dePlougazsemblait voir pour la première fois ces merveilles^ tant il les admirait de bon cœur. Et {dus il admirait^ plus il gémissait^ le malheureux vieillard. Toutes ces belles choses n'allaientelles point changer bientôt de maître î Combien de fois pourrait^!! vob encore le soleil se coucher à travers les vitraux des hautes fenêtres de Coquerel?
G^était là un affreux sacrifice. Hais c^était un sacrifice nécessaire; car, pour un noble, pour un simple chrétien même, mieux vaut vivre dans un taudis que de partager sa demeure avec Satan.
Tandis que M. de Plougaz se promenait ainsi de salle en salle, de corridor en galerie, comme une âme en peine, il se passait d'étranges choses dans son manoir.
Vers une heure af^ès midi, un homme, portant la robe blanche des pèlerins d'outre-mer, avait soulevé le marteau de la grande porte et demandé Thospitalité. Il n^y avait point d'exemple qu'on eût jamais refusé pareille.requéte à Coquerel. Le mendiant fut introduit. C'était un personnage de haute taille^ dont les traits
SSe LES DERNIÈRES FÉES.
hâves et fatigués révélaient de longues années de souffrance. Sa robe était poudreuse et tombait en lambeaux.
Au moment où il traversait la cour^ Pluto^ retenu par sa chaîne^ dormait au soleil devant l'ouverture de saloge. Son sommeil parut subitement agité. Ses larges naseaux se dilatèrent. Il jappa doucement et remua la queue comme font les chiens à la vue d'une personne connue. Puis^ quand rétranger passa devant lui, il s'éveilla en sursaut et bondit.
— Â bas^Plutol ditFrancin qui remplissait l'office dMntroducteur. Ne vous effrayez pas^ mon maître. La chaîne est bonne.
—7 Je ne m'effraie point, répondit l'étranger, d'un ton grave.
. — Hé hé! sire pèlerin, il y a pourtant de quoi, je vous jure. Pluto est une méchante béte, et, sans la chaîne, vous n'auriez pas beau jeu... Hais que faitesvous î Arrêtez !
L'étranger s'était avancé vers Pluto, et sans tenir ^iompte de l'avertissement du vassal, il avait appuyé sa main sur la tête dû redoutable chien.
Francin fit un geste de terreur. Il crut que le pèlerin allait être dévoré, mais Pluto se recoucha. Son grand ^il rouge devint doux et humide. Tout son corps se
L'ÉLIXm* 227
prit à frémir^ et il n'ouvrit la gueule que pour lécher les sandales poudreuses de Tétranger.
— Dieu nous protège ! grommela Francin qm regarda dès lors rétranger avec un respect mêlé de défiance. — Nous vivons dans un temps de malheur ! Le diable là nuit^ des sorciers le jour...
n n*acheva points mais il se signa à la dérobée.
L'étranger revint vers son guide, qui le fit entrer dans la cuisine où la vieille Anne Parker, seule et plongée dans sa somnolence habituelle, faisait mine de filer sa quenouille absente, auprès du foyer presque éteint.
— Mon maître, dit Francin, chaufifez-vous et reposez vos membres en attendant le repas. Excusez-moi si je ne vous tiens point compagnie, mais vous êtes arrivé au château de Coquerel dans un triste moment. On veille un mort, à Theure qu'il est, dans la chapelle. Mon pauvre camarade Yaumi viendrait longtemps pleurer à mon chevet, durant les nuits d'hiver, si je ne faisais pas ce que peut un chrétien pour abréger son temps de purgatoire.
— Y a-t-il un prêtre pour mener la veillée? demanda l'étranger. '
— Hélas! répondit Francin, depuis bien des années nul prêtre n'a franchi le seuil de Coquerel.
— Le mort a-t-il reçu les secours d'un médecin?
MB LES DBBliliBBS FÉBS.
— Les médecins sont rare8,sire pèlerin ; et d Villears^ il y a des maladies que ne sait point guérir Tart des hommes... Un coup de poignard au cœur.
— La science peut tout ! interrompit sévèrement Fétranger, Va ! je te rejoindrai» — Un hpmme qui a vécu cinq ans parmi les infidèles et surpris leurs plus merveilleux secrets^ ajouta-t-il presque à voix basse^ a le droit de se dire maître en Tart de guérir : je remplirai Toffice de médecin.
Francin secoua la tète.
— Va, te dis-je, reprit le pèlerin. S11 est mort, je {U'ierai Dieu pour son âme ; s'il reste une étincelle de vie en lui, je le guérirai.
— Ainsi soit-il ! murmura Francin d'un air inorédule.
U sortit. L'étranger s'assit sur une escabelle, et remua les cendres pour ranimer le feu.
— Dame, dit-il en s'adressant à la vieille Anne, Luc Morfil est-il toujours intendant de Plougaz?
La centenaire tressaillit à cette voix. Ses doigts, mus par une ardeur machinale et subite, poussèrent activement sa besogne imaginaire. Elle ne répondit point.
L'étranger répéta sa question d^un ton bref et impérieux.
Alors Anne laissa son rouet, remua, sans produire
aucun son^ seslèvr^ desséchéesy.etleva son regard fixe^nxprne sur l'étranger. Elle le regarda longtemps âmsi.'Son'çeil^ terne comme uni cristal dépoli^ ne reflétait point ce qui se passait au dedans d'elle; mais les rides, de ses joueç se mouvaient et s'entrechoquaient ; ^es doigts étendus semblaient vouloir repousser une vision.
. — Ne voulez-vous point me dire, dame, reprit encoi;e le pèlerin, comment se nomme l'intendant de Plougaz?
— Simon Troarec, répondit enfin la voix cassée de la centenaire. — Mais il a un autre nom... up nom qu'il ne faut pas répéter, un nom que nul ne connaît... Je le sais, moi, parce que j'ai passé la nuit à la tour du Diable:.. Il s'appelle Satan.
L'étranger se leva et prit le chemin de la porte, CToyant ne pouvoir rien tirer de cette pauvre insensée. Anne se tourna lentement et tout d'une pièce afin de le suivre du regard. Puis elle répéta en souriant d'un air mystérieux.
. -T^ Il s'appelle Satan. Le château est à lui, .. et moi, je sqissa fiancée.
Le pèlerin, comm^ s'il eût parfaitement connu les êtres de la maison, traversa sans hésiter les corridors et arriva au seuil de la chapelle. C'était un vieil édifice
dont le style s'harmoniait avec celui du château; mais qui^ délaissé par la négligence des derniers seigneurs de Plougaz^ gardait un aspect triste et désolé. Le sol disparaissait sous une épaisse couche de poussière humide. L'autel était nu ; de longues toiles dVaignées pendaient aux voûtes^ et le vent pénétrait de toutes parts à travers les vitraux brisés des fenêtres saxonnes.
On avait étendu le pauvre Yaumi sur une table recouverte d'un drap, au milieu de la nef. Aux quatre coins de ce rustique catafalque brûlaient^ en guise de cierges^ quatre résines soudées au sol. Tout autour^ les gens de Coquerel étaient assis sur des bancs. Les uns priaient^ les autres faisaient semblant de prier; ceux qui étaient bavards causaient; la fiancée de Yaumi pleurait.
Le soleil^ caché sous des nuages opaques laissait l'intérieur de cette chapelle ruinée dans un sombre demijour^ que rendait plus mélancolique la rouge et vacillante clarté des résines. La décoration allait merveilleusement à cette scène mortuaire^ dont les acteurs^ comme tous les paysans de Bretagne^ étaient plus que d'autres disposés^ par la pente de leur nature^ à sentir lalugubre poésie. Le Breton en effet aime ce qui attriste et ce qui effraie. Quand il chante^ ce sont de mystiques et lamentables refrains ; quand il raconte, ce sont de terribles histobes. Ses récits ont pour personnages
L^ÉLIXIR. aSi
le Démon et la Mort, pour lieu de scène un cimetière ou le chauve sommet d'une montagne hantée par les maudits; on y entend le siffiement de la tempête, le cri du chat-huant, etdans le lointain les vagues vibrations d^un glas funèbre.
Une dernière circonstance portait au comble Tinquiet recueillement de la majeure partie de rassemblée. Francin n'avait pas manqué de parler du pèlerin, dont le regard avait dompté Pluto, et qui se vantait de posséder les secrets des docteurs païens. Chacun se sentait ému d'une curiosité mêlée de crainte. On attendait avec impatience l'arrivée de ce personnage extraordinaire, et la pensée d'un miracle possible se glissait dans tous les esprits.
L'étranger parut enfin sur le seuil, et un frémissementsubitparcourutlesraingsdes serviteurs de Plougaz. Ceux qui priaient furent distraits ; ceux qui causaient se turent; la fiancée de Yaumi elle-même essuya ses yeux et regarda.
Le pèlerin traversa la chapelle d'un pas lent et grave. Il s'arrêta devant la table où était couché Yaumi, et appuya sa main sur la poitrine du cadavre. Durant me minute il demeura ainsi immobile et profondément attentif. Puis il secoua la tête :
— Jesuis venu trop tard, dit-il; cet homme est mort.
%l% LES DpiNIÈRBS FÉES.
Un sanglot déchirant souleva la poitrine de la fianeée d^ Yaumi. L'étranger leva les yeu^ sur elle et parut touché de sa douleur. Il prit dans son sein un flacon de métal qu'il ouvrit aveo effort. Un parfum ftcre et saisissant emplit aussitôt la chapelle. L'étranger fit couler une goutte du contenu de son flacon sur la lèvre de Yaumi, et replaça sa main sur le cœur du gars.
Cette fois, il attendit longtemps. Au bout de quelques minutes, un sourire satisf mt releva sa fine moustache noire. Yvonne, la fiancée de Yaumi, se sentit venir à Tâme un vague espoir. Les. autres serviteurs de Plougaz ouvrirent les yeux et les oreilles.
— Son cœur bat, dit le pèlerin d'une voix si faible qu'on avait peine à Pentendre. Il est suspendu entre la vie et le trépas... Il faut beaucoup pour le sauver ; pour le perdre, il ne faut qu'un souffle. Retirez-vous, bonnes gens, et priez lïîeu dévotement; car Dieu seul peut donner à un homme le pouvoir d'opérer semblable cure.
Ce disant, l'étranger se mit à genoux. Les gens de Plougaz s'éloignèrent sans bruit. Yvonne seule sayança vers le pèlerin et lui présenta une petite croix d'or qui ornait sa poitrine;
— Je n'ai que cela, murmura-t-elle. Si j'avais un beau château comme Coquerel je vous le donnerais.
L'ÉLIXm. S8$
yétranger lui imposa silence d'un geste impérieux, et la pauvre fille sortit à son tour.
Une fois seul, le pèlerin releva les manches traînantes de sa robe, et se mit en besogne. Il n'avait ni trousse ni pharmacopée, mais il avait ses mains blanches comme Tivoire et des yeux qui brillaient, semblables à deux flammes. Il s'en servit si bien que Yaumi reprit vie et s'agita sur sa couche de pierre. Ses plaies, il faut Ici dire, étaient peu de chose; le poignard de maître Luc Ii'avait touché- aucune partie vitale, mais le froid de la nuit,jointà une énorme perle de sang, avait si bien engourdi le tondeur de landes, que ses camarades n'avaient pu voir en lui qu'un cadavre.
Quand il eut recouvré ses sens, il se trouva fort surpris de la pompe mortuaire qui l'entourait, et voulut depiand^r des explications. Hais ce n'était point le compte de l'étranger, qui, après lui avoir fait bohre ipielques gouttes d'un cordial dont la recette est restée ^n secret entre lui et les païens de Palestine, lui or- 4o»nna de rester immobile.
Quatre ou cinq heures se passèrent ainsi, pendant lesi|uelles Yaumi goûta un bienfaisant repos. Les gens de Plougaz venaient de temps à autre regarder par la porte entrebâillée; mais la mine sévère et hautaine du pèlerin les retenut toujours à distance.
284 LES DERmÈRES FÉES.
n faisait nuit lorsque Yaumi se réveilla. Le somn^eil lui avait donné des forces. II se dressa sans trop d'efforts et s'assit sur la table.
— Yaumi, dit l'étranger, tu es le frère de lait de runjque héritier de Plougaz?
— Que Dieu ait Tâme du pauvre jeune seigneur ! répondit le gars en se signant : c'est la vérité.
— Le reconnaîtrais-tu ? poursuivit le pèlerin.
— Il y a douze ans que mes yeux ne l'ont vu, mais ses traits sont là (il montrait son cœur), i- Je le reconnaîtrais.
L'étranger rejeta en arrière ses longs cheveux, et approcha une résine de son visage. Yaumi le contempla une seconde d'un air de doute; puis, appuyant sa main à un pilier, il essaya de fléchir le genou.
— Monseigneur, murmura-t-il, je bénis Dieu qui vous a ramené sain et sauf au joli château de CoquereL
Arthur de Plougaz tendit sa main, que son frère de lait baisa avec une respectueuse affection ; ensuite, il y eut entre le maître et le serviteur une longue conversation. Arthur apprit ce qu'il avait vainement demandé à la vieille Anne Parker, savoir que maître Luc Morfil était toujom*s intendant de CoquereL II entendit, sans manifester trop de surprise, le récit de ce qui était arrivé à Yaumi dans la tour du Diable. Une seule
l'ÉUXIR. 285
chose parut Tintéfesser vivement, c'est Pexîstence de la porte masquée et de Tescalier secret qui conduisait de la cour à la chambre que lui-même habitait jadis.
— C'est parla qu'il venait, le misérable ! pensa-t-il. Hé bien î cette route peut servir à deux fins : c'est par là qu'il s'en ira, s'il plaît à Dieu!... Je savais tout cela, mon homme, ajouta-t-il à voix haute, ou du moins je m'en doutais depuis hier. Après bien des traverses, je suis arrivé hier à Dinan. Là, j'ai appris que le château de mon père était hanté par les esprits mauvais... Or, j'avais souvenir de)certains tours diaboliques qui furent cause autrefois de mon départ pour la Terre-Sainte... De par Dieu! mon homme, ce traître valet ne sera jamais seigneur de Coquerel !
— Moi aussi, je suis son débiteur, dit Yaumi d'une voix sombre.
— Tant mieux ! Tu ne m'en serviras qu'avec plus de zèle... Peux-tu marcher?..
Yaumi fit quelques pas en chancelant.
— Encore une goutte de mon élixh»! poursuivit Arthur.
Yaumi but et sentit une vigueur nouvelle circuler dans tous ses membres.
— Par saint Guillaume, mon patron! s'écria-t-il émerveillé, si vous n'étiez pas noble autant que les
s 86 LES BEBNiiRES FÉES.
Valois de France, je vous croirais sOTcier, Monseigneur. La nuit était tout à fait tombée. Les gens de Coquerel, rassemblés comme d'habitude autour du foyer, regardaient fumer deux ou trois troncs d'arbres humides dans la cheminée. La vieille Anne Parker était à son poste, marmottant et filant. Il ne manquait là que Yaumi et Pluto.
La veillée était plus triste encore que fe soir précédent. Un morne silence régnait autour de Tâtre, et n'était guère interrompu que par les sanglots étouffés d'Yvonne. A tour de rôle, tin des gars se levait pour aller voir ce qui se passait dans la chapelle. Le gardeurd'oies, qui s'était acquitté le dernier de ce soin, était revenu en disant que Yaumi était toujours couché sur la table.
L'enfant mentait. La peur l'avait pris dans les sombres corridors. Il n'avait point osé aller jusqu'à la chapelle.
— Mes garçons, dit Marthe, le pauvre jeune homme est mort... bien mort ! N'a-t-on pas vu le cierge, hier?
— Ça, c'est vrai, dit tristement l'assemblée.
— Le mieux que nous puissions faire, c'est de réciter un De Profundis pour le repos de son âme.
Cettepropositîonparutassezconvenable.Leshommes ôtèrent leurs bonnets de laine; les filles prirent leurs
L'ÈLIXm. 287
chapelets^ et dame Marthe commença le premier verset de Fhymne funèbre.
Hais^ à ce moment^ Anne Parker s^agita sur son escabelleet poussa un strident éclat de rire^ auquel succéda un morne silence.
Lorsque, après le premier moment de stupeur, dame Marthe voulut continuer sa prière, la vieille Anne se reprit à rire :
— Hé hé hé ! dit-elle, Simon Troarec a beau dire... Plougaz est revenu... je Tai vu.
— Que dit-elle ! s'écrièrent plusieurs voix.
— Paix, dame Anne, dit Marthe. Laissez-nous prier pour Içs morts !
— Pour les morts?.. Simon et toi, ma mie, vous mentez... Il est vivant, bien vivant... hé hé hé hé !
Son rire sec et saccadé se prolongea une seconde, puis s^éteignit.
Marthe recommença son De Profundis.
— Qiut! dit la centenah^e; tu ne sais pas chanter, ma mie... Écoute!
Et elle entonna, de sa voix chevrotante et cassée, une ronde du pays :
C'est aux forêts de Bretagne Qu'on fait de jolis sabots :
Tenez vos petits pieds chauds,
S88 LES DEBNIÈRES FÉES.
Ma belle brune.
Et TOUS, gars à marier, Ghercbez fortune !
— Silence^ dame! s'écria Marthe indignée. Il faut être damnée d'avance pour chanter dans un pareil moment.
La vieille reprit : '
Les rocbers y sont de pierre, De pierre du haut en bas :
Le soleil ne les fond pas,
Non plus la lune...
Et vous, gars à marier,
Cherchez fortune !
Ce chant frivole^ qui interrompait si mal à propos la prière des morts, glaça d'une sorte d'horreur l'assemblée des gens de Plougaz. Ils se regardaient entre eux d'un air inquiet et indécis.
— On a perdu des fagots à brûler des sorcières qui valaient mieux qu'elle, grommela dame Marthe avec colère.
La vieille lui jeta un regard hébété, puis elle poursuivit en frappant ses mains ridées l'une contre l'autre :
Le soir, on danse sur Taire, ' Sur l'aire à battre le blé :
Ah ! c'est qu'il fait bon sauter,
l'ÈLIXIR. S89
Quand Tient la brune...
Et TOUS, gars à marier, Cherchez fortune (1).
Tandis qu'elle chantait ce dernier couplet^ sa voix . devenait de plus en plus rauque et voilée. En terminant^ elle poussa un profond soupir et laissa tomber ses bras.
— Ha ! ha! murmura-t-elle, je suis contente d'avoir vu Plougaz avant de mourir... mais je ne sais si je mourrai, parce que je suis la fiancée de Simon Troarec... qui est le Diable.
Elle s'adossa au manteau de la cheminée et demeura immobile.
L'assemblée fut quelque temps à secouer l'impression causée par cet incident bizarre. Enfin^ Francin se leva et annonça qu'il allait voir ce qui se passait dans la chapelle. Pendant cela^ dame Marthe^ qui était une femme persévérante, entreprit d'achever son De Profundis.
Mais il était écrit que^ ce soh*-là^elle échouerait dans son pieux dessein. A peine, en effet, avait-elle pro-
(1) Chanson morbihannaise <iui a plus de cent couplets. Les paroles sont généralement vives et bizarres connue celles de tous les pots-pourris, mais Tair est lent et remarquablement mélancoliqcke.
nonce les premiers mots latins^ que Francin revint^ les traits bouleversés et la pâleur au front.
— Qu^y a-t-il ? s'écria-t-on de toutes parts.
— Plus rien ! balbutia Francin^ à qui l'effroi coupait la parole; »- plus rien dans la chapelle !..
Yvonne s'élança vers lui et saisit son bras qu'elle pressa fortement.
— Que dis-tu? murmura-t-elle ; serait-il guéri? Francin la regarda d'un air étonné.
— Réponds donc? cria-t-elle avec impatience; le pèlerin a-t-il tenu sa promesse?
— Hélas-Dieu ! dit le gars^ dans quel temps vivons* nous!... Le sorcier maudit n'avait du pèlerin que l'habit... Pauvre Yaumi !... Le sorcier s'c^st enfui avec son cadavre.
Yvonne poussa un cri d'horreur^ et tous les gens de Plougaz se précipitèrent en tumulte vers la c^iapelle^ pour vérifier le rapport de Francin. Celui-ci avait dit vrai. A la lueur des résines expirantes on, aperçut la table sur laquelle il n'y avait plus ni piort ni linceul.
Une porte latérale de la chapelle restait ouverte. C'était par là qu'avait dû fuir le faux pèlerin. Les gens de Plougaz sortirent. Arrivés dans la cour^ ils reconnurent que Pluto n'était plus dans sa loge. Un bout de
m CHEVALIER^ UN ÉGUTER BT UN CHIEN. 241
diaine brisée pendait seul à Tanneaû de fer scellé dans la paroi de la cabane.
— Que Notre-Dame ait pitié de nous! murmurèrent les gens de Plougaz, et que Dieu nous protège ccmtre les attaques du matin» esprit!...
Unhurlement lointain de Pluto répondit à cette invocation, et la voix, chevrotante d'Anne Parjcer lança son gai refrain à travers les fenêtres ouvertes de la cuisine :
Ab ! c'est qu'il fait bon sauter, -
Quand vient la brune...
Et vous, gars à marier,
Cherchez fortune.
Un chevalier, un éguter et un chien.
Cette nuit-là, il ne se passa rien d'extraordinaire au joli château de Coquerel. La tour du nord demeura sombre et muette. On ne vit point de fantastiques lueurs de meurtrières en meurtrières. On n'entendit point le* fracas des chaînes, les gémissements, les clameurs, et tous ces bruits, d'outre-tombe qui effrayaient tant les serviteurs de Plougaz. Chacun dormit d'un sommeil paisible, comme s'il n'y eût point eu à Coquerel une tour du diable.
S4S LES DERNIÈRES FÈBS.
Nos lecteurs ne s'étonneront point de cette circonstance sMls veulent bien se rappeler que maître Luc Morfil était tombé sans mouvement^ vers dix heures du soîr^ au beau milieu de la route. Qand il s'éveilla^ il était plus de minuit; Tbeure de faire sabbat était passée, et le brave intendant connaissait trop bien Tétiquette infernale pour s'aviser démettre en branle ses résines et ses ferrailles à une heure du matin. D'ailleurs^ il n'était point trop en train de se mettre en besogne. Le froid de la nuit avait perclus son corps ; la terreur avait paralysé son esprit. Quand il reprit ëes sens^ son premier soin fut de jeter autour de lui son regard effrayé. La lune^ parvenue à son plus haut degré d'élévation, jetait à flots sur les campagnes sa blanche et limpide lumière. Maître Luc ne vit plus le spectre du jeune M. Arthur, ni celui de Yaumi, ni celui de Pluto. Il n'y avait là près de lui que sa mule fidèle qui l'attendait en dormant debout sur ses quatre jambes.
Maître Luc fit quelques pas sur le chemin pour rendre à ses membres un peu d'élasticité; puis, mon* tant sur sa béte, il se hâta de regagner son gite.
— J'aurai rêvé, se disait-il. Dieu merci, les morts ne reviennent pomt, et la chaîne de Pluto est en bon fer... J'aurai rêvé.
En traversant la cour de Coquerel il sififia Pluto, qui
UN GHBVALIBR^ UN ÉGUTBR ET UN GHIEN. 248
n'eut garde de répondre. Alors il s'approcha de la loge «t vit que le chien avait réellement disparu.
— Le Diable s'en mêlerait-il pour tout debon?grommela-t-il avec inquiétude.
Maître Luc eut grand'peine à s'endormir. Le lendemain matin il appritrenlèvement du cadavre de Yaumi^ ce qui acheva de le convaincre qu'il n'avait point rêvé la nuit précédente. Malgré les terreurs nouvelles que faisait naître en lui cette série d'événements extraordinaires^ il se raidit dans ses projets spoliateurs^ et résolut de lutter avec l'enfer, s'il le fallait, plutôt que de renoncer au joli château.
H. de Plougaz, au contraire, s'éveilla fort gaillard. Il y avait longtemps que le bon seigneur n'avait dormi si tranquillement. En se levant, il demanda, pour son . déjeuner, un râble de lièvre, cinq cailles, deux perdrix et un poulet gras de la Guerche, cité presque aussi célèbre que le Mans pour ses chapons. Pour son (.essert, il mangea trois galettes de blé noir, dont une seule aurait satisfait l'appétit d'un Auvergnat moderne. Mais^ en ces temps héroïques, l'estomac de l'homme était dans toute sa vigueur; ses facultés ne se pourraient point comparer aux faibles capacités de nos organes dégénérés.
Quand M. de Plougaz eut arrosé son repas du ma-
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tin à Faide d'un pot de vin clairet; il se renversa sur son grand fauteuil à dossier blasonné^ et, au lieu de se curer] les 4ent$, comme ferait un gourmand contemporain, il se demanda ce à quoi il emploierait sa journée.
La chasse Tamusait fort, mais il commençait à n'être plus fort ingambe, et la goutte livrait à ses orteils de fréquents et victorieux combats. La pêche est un fade plaisir; M. de Plougaz d'ailleurs trouvait que c'était 1^ un passe-temps de vilain. Il eût bien employé quelques heures à feuilleter la demi-douzaine de bouquins qui formait la bibliothèque de Coquerel, mais il ne savait point lire. Que faire donc?
Comme il s'adressait cette question, maître Luc Horfil, pâle et portant sur son visage les piteuses traces de sa mauvaise nuit, entra dans la salle à manger.
— Dieu. vous garde. Monseigneur, dit-il en saluant profondément.
— Merci, Luc, merci, mon ami, répondit M. de Plougaz. Tu viens fort à propos. J'étais dans un grand embarras.
. — Monseigneur sait que je suis à ses ordres.
— Sans doute^ Luc. Je te paie pour cela... Dismoi... que ferai-je bien aujourd'hui pour me distraire?
Maître Luc ne put retenu* une grimace. Cette liberté
UN CHEVALIER^ UN ÉGUTEK ET UN GHIEN. fflf
d'esprit de son seigneur Iqi semblait d'im fort nninrais augure pour ses projets. Avait-il done suffi d'une nuit de repos pour rendre à Plougaz toute sa sérénité î ne songeait-il pliis à la tour du diable et aux terribles apparitions qui avaient mis en émoi naguère le château deCoquerel?
— Eh bien ? dit M. de Plougaz.
— Monseigneur veut-il que je lui rende compte de mes démarches d'hier ?
H. de Plougaz haussa les épaules d'un air mécontent.
— Au diable tes comptes et tes démarches ! s'écriat-îl. Penses-tu me divertir en me parlant ainsi?... Allez-vous-en, maître, et envoyez-moi mon veneur.
L'intendant obéit aussitôt. Mais lé coup était porté, n avait suffi d'un seul mot pour ramener le vieux gentilhomme à ses sombres pensées. Quand le veneur se présenta, M. de Plougaz le regarda de travers, et l'accueillit assez médiocrement.
— Je n'ai que faire de tes services, maraud, lui ditil; va-t-en, et envoie-moi mon intendant.
Maître Luc Morfil montra bientôt pour la deuxième f(Ms, à la porte entrebâillée, sa mine rougeaude, souriante et pateline. Il s'avança en faisant, de trois en trois pas, une courbette, et se tint debout devant Plougaz.
t46 LES DERNliRBS FÉES.
— Maître Luc, dit celui-ci, qu'avez-vous fait hier? ^
— J'ai exécuté vos ordres. Monseigneur.
— Quels ordres?
— Monseigneur m'a ordonné de faire crier la vente prochaine de Coquerel...
— J'ai ordonné cela ?
^ Oui, Monseigneur. . . Et de chercher des acheteurs.
— Étes-vous bien sûr, maître Luc, que j'aie ordonné cela?
L'intendant répondit encore : — Oui, Monseigneur.
— Eh bien, maître Luc, reprît Plougaz, je croîs que vous avez raison. J'ai souvenir de quelque chose de semblable. . . Et j'espère qu'on n'a point encore pu crier la vente?
— Si fait. Monseigneur.
— Du moins vous n'avez pas trouvé d'acheteur?
— Si fait.
Plougaz se leva et fit denx fois le tour de la salle ^n sifflant l'air d'une vieille fanfare. Ensuite il s'accouda sur l'appui d'une fenêtre, et regarda les nuages gris qui couraient au ciel. Maître ^uc le suivait de l'œil conune un chat qui guette sa proie.
— Tu as beau faire, pensait*îl, tu es pris par le cou. plus tu te démèneras, plus vite tu seras étranglé.