UN CHEVALIER^ UN ÉCUYER ET UN CHIEN
— Mon père est occupé, répondit l'héritière du procureur, qui jeta un coup d'oeil furtif sur les mains de maître Luc pour voir s'il ne lui apportait point un ruban de velours.
— A cela ne tienne!... entre compères, on ne se gêne pas.
Lintendant écarta sans façon la grande fille et entra. Le réduit de maître Roch Requin, éclairé par une seule fenêtre dont les carreaux poudreux ne laissaient point passer beaucoup de lumière, jouissait d'un demijour qui eût admirablement convenu au boudoir d'une coquette émérite. Au milieu de la chambre, on voyait , assez distinctement les objets; mais, dans les angles et à l'ombre des meubles massifs de chêne noir, on ne voyait rien du tout. Cette circonstance fut cause que maître Luc n'aperçut point en entrant deux hommes et un chien qui se collèrent à la muraille, abrités contre le jour par la saillie d'un. bahut séculaire.
-— A bas, Pluto ! murmura sourdement un de ces hommes.
Le chien s'affaissa sur ses pattes, mit son museau dans la poussière, et demeura immobile, inanimé.
— Eh ! bonjour, compère ! s'écrièrent en même temps maître Roch Requin et maître Luc Morfil.
Us s'embrassèrent avec une satisfaction passionnée.
%%% LBS DERraiatBg FÉE».
comme font les gens qui ne te peuvent point souffrir.
— Compère, ajouta maître Luc, vous êtes invité à vous rendre ce soir au château de Coquerel.
— Pourquoi faire?
— Pour uclieter le manoir, compère, s'il plaît à Dieu, et avec Taide du bienheui^eux évangéliste» moB saint patron^
— Diabto 1.». Diable.!... dit maître Roch.
Maître Luc pirouetta sur lui-même, et fit mine de vouloir commencer une promenade autbur de la chambre, ce qui l'eût amené, sans aucun doute, à découvrir les yeux cachés derrière le bahut.
— Compère l s'écria le procureur en retenant dans aa maiïh eroebae le pourpoint de l'intendant, restez en place^ ai vous voulez que nous raisonnions ensemble, l'ai le système nerveux délicat, et tombe du haut mal qjoand on rem^ie trop autour de moi. .
Maître Luc piit un siège et s'assit.
-— Vous disiez donc, coajtinua Requin avec un soulagement évident, que vous aviez fait hier un heureux voyage?
— Je ne parlais point de cela, compère. Je disais : IL faut (|tte vous veniez ce soir au château.
— A bien réfléchir, je n'y vois pas d'empêchement, compare... Vous tiendrez les mille écus prêts?
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— Sans doute. '
— Et vous épouserez ma fille?
— Avec plaisir.
— C'est un trésor que je vous donne là, compère .
— Vous meTavez déjà dit! murmura Fintendant avec humeur... Au revoir, maître Roch, et ne vous faites point attendre.
Tandis qu'il se dirigeait vers la porte, maître Roch le suivit d'un regard narquois et vainqueur.
Dès qu'il fut parti, Pluto secoua les longues soies de son cou et se redressa. Les deux hommes sortirent de leur cachette.
— Vous voyez, Monseigneur, dit maître Roch à l'un d'eux, que je ne vous avais point trompé... J'espère que la franchise de mon aveu protégera ma tête.
— Il me faut pour ce soir deux bons chevaux, un habit complet de gentilhomme, et un masque de velours, dit le jeune seigneur qui semblait rêver.
— Vous les aurez.
— Il me faut, pour mon compagnon, un masque aussi et un habit d'écuyer.
— Je serai trop heureux de vous les offrir,
— Tu seras payé plus tard, maître. .. Que les chevaux soient de bon sang et les habits magnifiques»
— Maître Roch sortit pour obéir. Les deux hommes
t54 LES DERNIÈRES *FÉES.
ratiendirent en silence : le chien s'étendit à leurs pieds.
Quand vint le soir^ le joli château s'illumina du sol au faite. Plougaz n'avait point perdu son temps pendant que ses gens couraient les chemins. Une table splendidement couverte de mets de toute sorte était dressée dans la grande salle. Les lustres et girandoles étaient allumés. Sur chaque marche du perron^ un homme d'armes^ porteur 4'une torche enflammée^ éclairait la cour.
Bientôt ofi entendit un bruit de cavalcade. Le pas ferme et vif des nobles chevaux battait au loin la lande. Ensuite le bruit s'étouffa sur le gazon de l'avenue; puis il retentit plus sec et plus éclatant sur le pavé de la, cour.
C'étaient les invités de Plougaz qui se rendaient à son appel. Maître Luc, retiré dans un coin obscur, en compta trente, et mesura de l'œil trente épées, dont la plus courte lui sembla d'une longueur extraordinaire.
ils arrivaient l'unaprès l'autre; leurs chevaux exercés s'arrêtaient court au bas du perron. Us jetaient la bride à leure écuyers, et sautant sur le sol, faisaient sonner les molettes d'or de leure éperons.' C'était, en vérité un beau spectacle de voir la mine fière de tous ces nobles hommes. Leurs visages, éclairés par la rouge
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lumière des torches^ semblaient plus hautains^ leurs costumes plus pittoresques. Le vent du soir faisait onduler doucement les longues plumes de leurs feutres^ tandis qu'ils montaient les miches du perron. Le prieur de Saint-Pierre-en-Plesguen ne vint pas.
La cuisine aussi avait son air de fête. Un véritable incendie brûlait dans Tâtre^ et c'est à peine si la vieille Anne^ au milieu des vases de toute sorte et des broches superposées^ pouvait trouver assez de place pour brûler à Taise ses orteils insensibles^ et tourner le manche de de son rouet. Elle restait morne et silencieuse au milieu du fracas et du mouvement. L'odeur des viandes ne semblait point affecter son odorat; le bruit n'arrivait point jusqu'à son oreille. Peut-être son esprit voyageaitil dans ces espaces mystérieux qui sont le monde des sorciers. Peut-être, tandis que ses pieds touchaient encore la terre des vivants, son âme essayait-elle déjà les sentiers inconnus du domaine des morts.
Les gens de Coquerel avaient oublié leurs terreurs. Cette nuit de répit que Satan avait donnée au château pouvait être un commencement de paix définitive. Les plus poltrons retrouvaient courage. C'était un mouvement général, une activité universelle, une joie contagieuse et bruyante. Il n'y avait d'insensible que la
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vieille Anne^ et Yvonne la fiancée de Yaumi^ qui se cachait pour verser des larmes.
M. de Plougaz^ debout au milieu de son salon, recevait ses hôtes avec respect^ cordialité ou condescendance^ suivant qu'ils étaient ses supérieurs^ ses égaux ou ses inférieurs ; mais il gardait toujours^ envers tous^ une grave et irréprochable courtoisie^ parce que^ en dehors des distinctions accidentelles ou natives^ il y avait entre tous une égalité fondamentale : il était entouré de ses pairs. Quand le dernier invité fut entré, on ferma la porte extérieure et le festin commença.
Il est à peine besoin de dire que les convives s^acquittèrent comme il faut de leur joyeux devoir. Les mets disparaissaient ; les coupes s'entrechoquaient sans relâche, et l'esprit breton, peu délicat de sa nature, mais susceptible néanmoins de produire, — de temps à autre, — un bon mot douteux, une pointe émoussée, ou un coq-à-l'âne renouvelé des Troyens, l'esprit breton, disons-nous, faisait ce soir-là merveilles. M. de Plougaz, lui seul, fit soixante-quatorze calembourgs, au dire de la chronique où nous puisons cette histoire. Il lança tant de sarcasmes à Judicaël Trévesron, chevalier, seigneur de Gonantruiltz, riche capitaliste, que ledit chevalier tira trois ou quatre fois à moitié son épée de deux aunes. Il faut faire observer ici que