XVII
l'antichambre. ^
Sept années s'étaient écoulées. On était à la fin de l'hiver de Tan 166.. Dans l'antichambre de Sa Seigneurie lord Richard Fanshowe, représentant à Lisbonne Sa Majesté Charles II d'Angleterre, nous retrouvons deux de nos anciennes connaissances, Baltazâr et le beau Padouan, Ascanio Macarone dell' Acquamonda.
Baltazâr n'avait point changé. C'était toujours le môme visage, simple, franc, un peu naïf, supporté par un torse herculéen et des jambes qui ne déparaient point le torse* Il portait une livrée de drap rouge à revers d'azur> ce qui indiquait qu'il appartenait à milord ambassadeuré '
Ascanio, au contraire, avait sensiblement vieilli. Les boucles nonpareilles de ses magnifiques cheveux avaient passé du noir au gris pommelé; ses longues mains blanches s'élaient ridées; un vermillon coupé de veines blanchâtres, à rinstar du marbre des Pyrénées, remplaçait la fraîcheur veloutée de ses joues.
En revanche, il avait gardé son séduisant sourire et l'incomparable agrément de sa tournure. De plus, son costume avait gagné presque autant que son physique avait perdu. Il portait toujours le galant uniforme de la patrouille royale; imais son pourpoint était de velours, ses culottes et son jécharpe (Je la soie la plus fine, et ses bottes molles, à éperons d'argent, disparaissaient presque sous un flot écumeux ► de dentelles. A sa toque brillait l'étoile blanche, signe distinctif des chevaliers au Firmament; mais, au lieu d'ûtre en oripeau, comme jadis, elle jetait des feux ni plus ni moins qu'une étoile véritable, parce qu'elle était formée
de cin^pointes de diamants dont chacune valait bien mille réaux.
C'est que le beau xavalier de Padoue avait monté ea grade. Il n'était maintenant rien moins que le capitaine des Fanfarons du roi, et se vantait à tout venant de posséder l'entière confiance de son illustre patron, Louis de Souza, comte de Gastelmelhor, favori du roi dom Alfonse. Ce prince tenait le sceptre d'une m^in tremblante, et laissait Lisbonne livrée à une effrayante anarchie.
La plupart des charges, qui, en Portugal, sont triennales, étaient remplies par des créatures de Castelmelhor ; mais le peuple était contre lui, et la patrouille royale elle-même, dont il avait considérablement diminué F importance, le voyait de fort mauvais œil. Macarone, dont te lecteur connaît l'excellent caractère, flattait Caslelmelhor, et criait volontiers avec ses camarades : A bas le favori l
Baltazar et lui s'étaient donc rencontrés dans l'antichambre de lord Richard Fanshowe, et Ascanio «ittendait, en se promenant de long en large, qu'il plût à Sa Seigneurie de le recevoir.
— Ami Baltazar, dit-il, j'ai un confus souvenir d'un tour damnable que tu me jouas autrefois... du temps de la feue reine, que Dieu bénisse au ciel, où je la souhaite!... Ce fut, mon camarade, une fort mauvaise plaisanterie; mais je n'ai pt>int de rancune... touche là, mon ami Baltazar I
Baltazar tendit sa lourde main et la referma sur les doigts effilés du Padouan.
— A la bonne heure 1 s'écria ce dernier; point de fiel entre nous!... Dis-moi, est-ce une bonne condition que tu as là chez milord?
— Pas mauvaise.
— Tant mieux i... Je t'ai toujours porté un vif intérêt... Sa. Seigneurie est généreuse?
— Assez.
— - Bravo ! Je suis ravi de te voir content... Ah çà l qui donc est avec elle en ce moment?
— • Le moine.
— Le moine l s* écria Macarone, il vient aussi chez l'Anglais?
— Ouï.
— Et... connaisrtu ce moine, ami Baltazar?
— Non.
— C'est étonnant t... Tu n'es pas plus bavard qu'autrefois... Pas mal, assez, oui, non... ce n'est pas là une conversation, mon camarade... Que diable I après sept ans de séparation, deux bons amis qui se retrouvent... Voyons I assieds-toi là, près de moi, et causons.
Baltazar se laissa entraîner vers un siège et s'assit d'un air profondément indifférent. '
— Pendant ces sept années, reprit le Padouan, tu as dû avoir des aventures. Conte-moi ton histoire.
— J'ai suivi dom Simon au château de Vasconcellos, dit Baltazar. Après cela, je suis revenu à Lisbonne.
— Ton histoire est fort intéressante, mon camarade, et ne contient point de longueurs... Ainsi, tu t'es séparé de dom Simon?
Baltazar fit un signe équivoque.
— Je ne sais s'^l vjt ou s'il est mort, répondit-il.
— En vérité!
— Quand il eut perdu sa jeune épouse, dona Inès de Cadaval, qui mourut il y a trois ans, la même année que la comtesse douairière, le pauvre seigneur pensa devenir fou... et il y avait de quoi, car dona Inès était un ange*., il partit pour la France... je le suivis, mais je revins seul.
— Pourquoi ?
— Peu importe... je revins seul.
— Toujours discret, s'écria Macarone ; mais la discrétion est inutile avec moi, je devine... Dom Simon resta en France aux genoux de la belle Isabelle de Nemours-Savoie, qui est maintenant reine de Portugal.
— Je n'entendis jamais parler de cela.
— A d'autres, mon compère I... Vasconcellos était amoureux de la reine ; s'il vit, il Test encore.
L'observateur le plus attentif n'eût pas vu s'animer un
seul muscle sur le visage de Baltazar^ qui se borna à répondre :
— Dieu veuille qu'il vive encore ! seigneur Ascatiio.
— Amenl dit celui-ci; je n'y mets point d'empêchement..^ Mais parlons de nous. Nous vivons dans un tempsami Baltazar, où un bon garçon comme toi peut faire rapidement son chemin. Moi, qui te parle^ j'ai fait le mien, comme tu vois*
Ce disant^ le Padouan fit ondoyer les plumes de sa toque, et joua négligemment avec la frange d'argent dé sa ceinture.
— Ouï, coiltinua-t-il, maintenant je tnène un train, un train en rapport avec ma noble naissance* Je suis un homme de cour, et le cher cx)mte me, tient en grande amitié.
— Quel comte? demanda Baltazar.
— Le grand comte... Louis de SoUza !... Il n'y a qu'un comte à Lisbonne, de môme qu'il n'y a qu*un moine... Eh bien, mon enfant, il faut suivre toon exemple. Avant qu'il soit un an, tu porteras rapière à garde dorée et pourpoint de velours comme moi.
— Et qu*avez-vous fait pour gagner tout cela?
— J'ai servi l'un, puis l'autre; souvent tout le monde à la fois. Ttt ne comprends pas?... je vais m*expliquer. A Lisbonne, maintenant, tout le monde conspire; botirgeois, î>rôtres^t gentilshommes se donnei|t cet innocent plaisir... Compte sur tes doigts :'il y a le parti de l'infant; celui de la reine. Celui du Comte, ôelul dé l'Angleterre et celui de l'Espagne.
— Cela fait cinq partît, dit Baltazar, et vous en oubliez m èiîiètoe, seigneur.
— Lequel? demanda le Padouan étonné.
— Celui de dom Alfonse de Bragance, roi de Portugal. Macarone éclata de rire.
— On voit bien, s'écHa-t-il, que tu reviens de loin, mon camarade. Le parti du roi L.. En conscience, Tidée est bouffonne, et je réjouirai le comte en lui racontaht cela detttain, à son petit ievet... PoUtsuivons : le parti de la tcine
est nombreux; il se compose de la majeur^ portipn de la noblesse, parce que la reine est belle et que la noblesse est folle. Le parti du prince est faible, ipais certains disent qu'il pourrait bien se confondre avec celui de la reine, et alors il faudrait en tenir compte... Le parti de Castelmelhor est composé de moi et de tous les fonctionnaires j c'est un parti estimable : il dispose des revenus dp TEtat,,, Le parti de TAngleterre se compose de moi et du peuple ; c'est un joli parti : lord Richard ne ménagp pas trop \e^ guinées.., E^pQn, le part; de T Espagne se çomppse 4b moi et de la patrouille royale. Ce parti n'est point à dédaigner, à cause des pistoles 4e Madrid, qui sont largeg, lourdes* et d'un ytre parfait,
— Am\f dit Baltaxar, vous ^eryez trois maîtres à la fois?
-T- C*e?t peu, j'en conviens, répliqua M^carpne avec modestie ; mais la reine et Tinfant n'ont pas un dpublon dan§ leur cassette, ^
— Et pi, par basard, ilmepreaait jsnviè de rapporter cette conversation à milord ?
— Tu ne ferais que me prévenir, mpn excellent ami, dit Ascanio pans se troubler. Je viens ici pouf vendre à milord les deux autres partis qui ont l'bonneur de me posséder dans leur sein... Crois-moi, tu m'ftg trompé une fois, n'essaye pas de recommencer»
— Je n'ai garde, répondit Baltazar; je plaisantai^,
— Tes plaisanteries sont lugubrps, ami} i^'est égal, j'ai besoin dh toi... Veux-tu me prêter tes ^eryices?
— Non.
— Veux-tu me les vendre?
— Oui.,, sauf le cas où Vascoucellos reviendrait et réclamerait mon aide, et en tant que ces service^ ne contrarieront point mes devoirs envers milord,
— Soit. Quant ^ V^concellos, je dépose mon estime sur sa tombe; quant à milord, loin de lui nuire, je prétends faire entrer sous son toit la joie et le bonheur.
Ici, Ascanio frisa sa moustache, arrondit ses bras, se dandina sur uu pied et prit uu w sentimeutal.
— 0 toi, dit-il, heureux Baltazar, qui respire le même air qu^elle, ne me comprends-tu point?
— Non, dit encore Paitazar.
— Arriére les froids calculs de la politique! s*écria Macarone en s* échauffant; lâchons pour un moment le timon de TEtat, et parlons de ce suaye sentiment qui est la joie des inmiortels dans leurs palais dû mont Olympe !
— J*y suis, interrompit Baltazar : vous êtes amoureux de la camériste de miss Fanshowe,
— Fi donc! épris d'une camériste... moi! Les illustres Macaroni qui sont morts en Palestine au chevaleresque temps des croisades en frémiraient dans leurs tombeaux I.,. Mais il y a dans ce que tu dis quelque chose de vrai, cependant... Je suis amoureux... entends -tu? amoureux.
— J'entends.
— Moi, l'invincible Ascanio; moi, dont le cœur semblait cuirassé d'un triple airain, j'ai senti la puissance du carquois de ce jeune espiègle qui.^ En un mot, mon camarade, continua Macarone en se calmant connue par magie, je songe à m' établir. ^
— C'est une idée louable, seigneur Ascanio.
— Et j'ai jeté les yeux sur miss Arabelle Fanshowe.
— La fille de milord 1
— La ravissante fille de milord I Baltazar ne put s'empêcher de sourire.
— Ce serait, pensa-t-il, un couple bien assorti.
— Eh bien f fit Ascanio.
— Eh bien? répéta baltazar.
— Qu'en dis-tu î
— Rien. ,
— Ta réserve est éloquente... Tu m'approuves et tu consens à me servir?
— Que faut-il fake? ,
— Chut! fit le Padouiin, qui se leva et fit le tour de l'antichambre sur la pointe des pieds, pour s'assurer que les portes étaient bien closes, et que nulle oreille indiscrète ne se tenait aux écoutes.
Ce devoir d'un amant délicat étant accompli, il revint
vers Baltazar, et tira de la poche de son pourpoint un billet délicatement plié et attaché par un fil de soie rose. Avant de le remettre à Baltazar, il le baisa sur les deux côtés.
— Ami, dit-il, je te confie le bonheur de ma vie.
— Il est en bonnes mains, ' seigneur Ascanio, dit Baltazar.
Il prit la missive amoureuse et la serra. Puis^ se ravisant, il ajouta :
— Peut-être vous plairait-il qu'elle fût remise sur-lechamp ?
— Tout de suite. Voilà une pensée qui t'honore, Baltazar; et, SOIS tranquille, tu n'auras pas obligé un ingrat.
Baltazar sortit pour s'acquitter de son galant message.
A peine avait-il tourné les talons, que Macarone se précipita vers la porte du cabinet de lord Fanshowe. Il colla d'abord son oreille à la serrure, mais il n'entendit rien. Changeant alors "de tactique, il mit son œil à la place de son oreille.
— Le moine, murmura-t-il, c'est bien le moine I... Et toujours son capuchon sur les yeux... Pas possible de voir son visage... Cet homme doit avoir un bien grand intérêt à se cacher.
Il se releva et croisa ses bras sur sa poitrine. Son front était plissé, ses sourcils se rapprochaient de plus en plus. Tous ses traits exprimaient le travail intérieur d'un homme qui tend son esprit afin de deviner une énigme.
— Sous un secret, i;eprit-il, il y a toujours de l'argent... de l'argent pour celui qui découvre... Il y a parfois aussi des coups de poignard; mais bahl il faudra que je dé* couvre le secret de ce révérend père.
Il remit l'œil à la serrure.
— C'est étrange! il garde son capuchon même en pré-, sence de milord l Ce personnage m'intrigue au dernier point. Je donnerais dix pistoles pour lui arracher ce masque qui le couvre sans cesse... Partout je le rencontre : chez le roi... chez l'infant... chez le comte lui-même... et chez milord aussi; cela passe les bornes. Pour avoir ainsi des rap-
IM WS FAlfFARONS PU WI
ports avec des hommes de partis si hostiles, il faut qu'il ^ît un intérêt Me ferait-il concurrence ?
Gomme il se retirait, il entendit un bruit argentia do l'autre côté 4e la porte, et se hâta de coller une troisième fois son œil curieux au trou de la serrure.
— De Tor l s'écria-t-il en serrant ses deux mains l'une contre l'autre,
L'Anglais avait ouvert un coffre placé en face de 1^ porte. Il y plongea la m^in 4 plusieurs reprises, et la retira chaque fois pleine de larges pièces d'or. Le moine restait immobile. Quand Richard Fanshowe eut puisé une sonmie suffisante, il prit la peine de la, compter lui-même, et renfermant dans une riche et large bourse, il la remit au moine en s'inclinant.
— Il le salue par-dessus le niarché, grommela Macarone, Qui sait? il va peut-être lui dire : — Votre Révérence est bien bonne de me débarrasser de mes guinées, et je la remercie du fond de Tâme. '
Lord Richard et le moine s'avancèrent en ce moment vers la porte. Le Padouan n'eut que le temps de se jeter vivement do côté.
La porte s'ouvrit.
' — Je suis fort obligé à Votre Révérence, dit Richard Fansbowe, et je la prie d*agréer me^ sincères remercîmentp.
r«T- A demain, dit le moine.
— Quand il plaira à Votre Révérence... je suis à ses or^ dres,
he^ nnoine sortit. Richard Fansbowe se frotta les maina d'un air satinait, Quant au beau cavalier de Padoue, il dor meura ébahi.
— Il y avait au moins cmq cents guinées, pensM-il, et il le remeççie,,»
I£S FÂNFABONS DU ROI t39
LE Ci^BINET.
Lord Richard Fanshowe rentra dans sou cabinet ^ans apercevoir le Padouan, qui se faisait petit dans un coin,
— II ^ Tair bien joyeux, se dit Macarone; il est clair qu*il y a ici une intrigue dont je n'ai pas le fil... Est-ce un sixième parti qui se forme?
En ce moment Baltazar reparut,
— Eh bien? s'écria vivement le Padon^q,
— J'ai remis la lettre,
— A-t-on daigné..,
— Sans doute.
•— Quoi! la charmante Arabelle a lu c^s car^ct^r^ traoég par la main du plus humble do 3es @sçl^ves?
— Elle a fait mieux,
— Qu'entends-je ! s'écria Macarone en se levant} dbis-JQ espérer tant de bonheur? Aurait-elle condescendu à faire une réponse?
— Mieux que cela, dit encore Baltazar. .
Le beau cavalier de Padoue prit une attitude théâtrale, -^ Baltajsar, soup}ra-t-il, parle vite, qu mon pauvre cœuy va se briser!...
— Miss Arabelle vous accorde un rendça-VQUs, seigneur Ascanio.
— Un rendez-vous I délices du paradis terrestre l félici* tés du cieU Où? quand? réponds donc l
— Den^aii) çoir, dans les jardins de Thôtel, et voici la clef de la grille,
— N'est-ce nas un songe? Il paraît vraiment certain que je vaig m'étabîir, s'écria Macarone en saisissant la clef»
— De la discrétion, dit PaUa?ar,
— Muet comme la tombe, répondit Asca nio en posant la main sur son cœur.
Puis il ajouta très-froidement :
— Baltazar, mon digne camarade, je n*ai pas de fonds, mais je me proclame ton débiteur pour la somme de cinquante réaux (1). Maintenant, un mot sur un autre sujet : le moine est parti.
— C'est bien ; je vais annoncer Votre Seigneurie.
— Attends donc. Ce moine m'intrigue, Baltazar; ne pourrais-tu savoir qui il est ?
— Peut-être.
— Et ce qu'il vient faire chez milord? continua Macarone.
— Cela n'est pas possible.
~ Je te récompenserai royalement, Baltazar, songe à cela, et introduis-moi.
Lord Richard Fanshowe était un vieillard à la physionomie pâle, insignifiante et connue effacée. Ses cheveux rares et presque blancs étaient plantés sur le derrière de la tête, et laissaient découvert un front démesurément haut, mais étroit et fuyant. Sa barbe, soigneusement taillée suivant la mode de l'époque, avait, ainsi que sa moustache tordue, conservé sa couleur naturelle, qui était un blond ardent et tirant sur le roux. Il avait un menton pointu, des lèvres minces et pâles ; la distance de son nez à sa bouche était hors de toute proportion avec le cadre de son visage. De petits yeux gris, à vue courte et sans cesse demi-clos, lançaient de cauteleux regards du fond de leijr orbite profondément cave, et dont la saillie était dépourvue de sourcils.
Cet ensemble de traits était complété par un nez planté droit et se relevaCnt perpendiculairement au plan de sa lèvre supérieure. Ce nez, britannique au premier chef, était un véritable nez de diplomate. Que l'œil sourît, que la bouche se fronçât, que la couleur blafarde de ses joues se changeât en vermillon par l'efTet de la joie ou de la colère, le nez restait immol^ile et blanc comme un membre mort, mais parfaitement conservé. On a vu des nez indiscrets osciller ou s'épanouir, de manière à trahir la pensée secrète
(1) Nous employons dans tout le cours de ce récit les monnaies MpagnoleSf qui ont eu cours en Portugal longtemps après la restauration.
de leur maître, mais le nez de lord Richard n'avait garde; vous l'eussiez pincé sans 1* émouvoir, vous l'eussiez broyé avant de le faire rougir.
Aussi lord Richard y tenait-il beaucoup, ce que le lecteur comprendra, s'il veut faire réflexion que ledit lord l'avait acheté trois guinées chez un chirurgien d'York, sa viUe natale.
Le nez éiait en carton doublé d'argent, et si merveilleusement conditionné, que Fanshowe s'applaudissait tous les jours d'avoir égaré celui que la nature lui avait primitivement imposé.
Le reste de la personne de lord Ricïiard était à l'avenant. Il n'était bossu qu'aux yeux des gens qui ne l'aimaient point, et pour voir qu'il boitait il fallait d'abord ne pas être ébloui par le cordon de l'ordre de la Jarretière qui entourait son microscopique gras de jambe.
Les Anglais sont beaux d'ordinaire, bien faits et irréprochables au point de vue de la forme ; pourtant ils ne sont point agréables à voir. Il y a toujours dans leur physionomie une manière de repoussoir qui déplaît et chagrine; sous leur teint frais, sous le duvet incolore de leur fine barbe, perce l'égoïsme antipathique et brutal qui est au fond de leur nature.
Don Juan ne songea jamais à introduire son âme éternellement renaissante dans un fourreau britannique : il lui faut, pour séduire, un masque allemand, rêveur et fatal, un visage italien, vif et passionné, le regai'd ardent qui brûle sous le front basané de l'Espagnol, ou tout au moins le franc et spirituel sourire du Français de bonne race. Soys la peau d'un Anglais, — d'un de ces beaux Anglais qui semblent modelés en cire et portent la tôte d'une poupée sur le corps de l'Apollon du Belvédère, — don Juan parlerait du nez en disant : —Je t'aime,— et mourrait de la jaunisse ou du spleen avant d'avoir fléchi les rigueurs d'une douairière.
N'étant pas séduisant quand il est beau, l'Anglais est odieux quand il est laid, ce qui forme compensation. Sa roideur devient alors grotesque; à chacun de ses mouve-
U% Vf,fi FANFABONS DU B0|
roents se révèle un ridicule nouveau, si bien que de pos jours, sur les boulevards, quand les enfants du peuple avisent une tournure bouffonne, surmontée d'un masque blafard ou d*une fîgure apoplectique» ils battent des maius^ et crient dans leur naïveté in^pitoyable :
— C'est un milordl
LordFansbowe n*écbappait point à ce privilège de sa natioiï. Soq aspect inspirait l'aversion et h dépftoce. On devinait, derrière son disgracieux sourire, le mepj^onge et la dissimulation passés à l'état cl^ronique. Poqr ^'babituer & Texpression cauteleuse de son regard, il fallait du t§mps 4 l'esprit le plus candide.
Bien pénétré pourtant de la maxime fondameptajp, unique, éternelle de la politique anglaise, il faisait un passable diplomate et possédait la confiance d(3 3uQiUi^gbam^ qui lui-même tenait l'oreille de Stuart*
C'est que, pour être bon diplomate dans le seps ^nglfds du niot, il n'est pas besoin de sauvpr les apparences, X quoi bon prendre un m^que bonnôte, quand on est taré depuis des siècles ? En'vabir à tout prix, par tous les moyen? et quand môme : avec ce principe d^ns là tête et de nombreui^ sacs di^ souverain!^ d'or dans ses coffres, on se pa^se du reste.
Au moment où le beau cavalier de pàdoue fut introduit, Fansbowe s'occupait à écrire une lettre. Il fit signe au nouveau Venu de prendre patience, et continua son travail.
Macarone répondit à ce geste par une inclination comme lui seul savait en faire, et se laissa tomber dans un fauteuil avec toute l'aisance d'un élève de M» de Bçsauforii
— Faites, milord, dit-il, faites, pardieu f point de gêne çutre nous. Je serais mortifié si vous faisie? des cérémonie? avec moi,
Fansbowe leva sur lui son œil ^ris, demi-ouvert, et ar« réta un instant sa plume. Son front ^e plissa légèrement. Une ride de dédain^ se creusa derrière sa moustacbe.
Macarone se prit à jouer avec les dentelles de sa mancbette, et adressa à Sa Seigneurie un sourire pl^iu de con- * descendance, qui semblait dire ;
-- Entre amis il n'est pas besoin de façons.
— Ce drôle est fort curieux, pensa Fanshowe. Piiis il se remit à écrire.
En écrivant, il oublia bientôt la jïrésence dtt Padouan, et commença, comme c*est la coutume d'une foule de penseurs, à se dicter sa lettre à haute toiï, * Macarone était tout oreilles, mais il ne put saisir que quelques bribes de phrases, dont le sens lui échappait entièrement. Il comprit seulement que milord s'applaudissait vivement de ta tournure que prenaient les affaires, comptait en arriver sous peu à ses fins.
Quand Fanshotve eut achevé sa lettre, il sontlà, et Bûltazar parut.
— Porte cet écrit à sir William, mon sécirétïtire, dit-il. Quand il l'aura mis au net, tu le rapporteras. Que ptiis-je faire pour Votre Seigneurie? djoiita-t-il éti s'ftdressant à Macarohe.
— Vous pouvez faire beaucoup, milord, répohdit le Padouan, qiti poussa son siège et s'approcha de Fansholi^e; iidus pouvons, vous et moi, faire beaucoup l'un pour Tautfe.
Lôfd Richard tira sa montré.
^-^ Je suis pressé, dit-il.
— C'esi comme moi. Mais il ne s'agit pâS ici de bagatelles} Veuillez me prêter attention. Je me nomme...
-^ Je tous connais, passons.
— Ce m'est un inappréciable bonheur que de m'avoîr dtlifé ratteittion de Votre Grâce. J'ose croire que vous cOti* naissez également dom Louis de Vasconcellos ^ Soù2d, comté de Castelmelhor 7
FanshovVe s'iticlinâ.
— C'est iXÛ fioble Seigneur, reprit Ascdnicf; il e^ ptlissant et pourrait le devenir davantage, car il a de grâildd projets.
— Que m'importe t
— Il vous importe de les déjouer, milord. Je sais, par cœur, voyez-tous, votre politique et celle de mon illustre ami et patron. Vous aVez tous les dettx im ennemi com-^
mun : la reine; mais votre but ne peut être le même. Il vous faut à vous, milord, sur le trône de Portugal, un fantôme de roi, un mannequin : Alfonse VI, par exemple; à Louis de Souza, il faut...
— Que faut-il? demanda vivement Fanshowe.
•^ Pour le savoir, milord, il vous en coûtera mille guindés.
— C'est fort cher, seigneur, pour un secret de comédie.
— Vous le saviez?
— Avant vous... avant Castelmelhor peut-être. Macarone jeta sur le lord un regard incrédule, puis son
œil se tourna, plein de désespoir, vers le coffre-fort où Fanshowe avait puisé les gainées du moine.
— N'avez-vous point autre chose à me dire? demanda l'Anglais.
— Comme confident du noble comte, je suis réduit au silence, milord, dit tristement Ascanio ; mais comme capitaine des Fanfarons du roi...
Fanshowe lui imposa silence d'un geste. Il sonna de nouveau, et ^altazar montra son visage à la porte entre-bâillée.
En môme temps, l'Anglais fit jouer la serrure de son - coffre, qui s'ouvrit et laissa voir, aux yeux éblouis d'Ascanio, un énorme monceau de pièces d'or de toutes tailles.
— Appelez sir William, dit Fanshowe à Baltazar. Ballazar sortit; le lord compta cent guinées sur un coin
de la table. Ascanio, muet de surprise, le regardait faire* Par un mouvement instinctif, sa main s'ouvrait et se refermait, comme pour palper cet or, dont la vue lui montait la tête.
A ce moment le secrétaire parut sur le seuil d'une porte
qui communiquait avec les appartements privés de milord.
Ascanio tourna les yeux de son côté, et demeura fetupé-
.. fait à sa vue. Il allait pousser un cri de surprise, lorsque le
' secrétaire' mit un doigt sur sa bouche.
, — Milord m'a fait appeler? dit-il en s' avançant lentement
vers Fanshowe.
— Asseyez-vous, Sir William, et écrivez au tas de ma missive, en forme de post-scriptum: « Ce soir, Isabelle de
Savoie*Nemour8 disparaîtra, enlevée par des soldats delà patrouille du roi.
» Cette troupe est aux gages de FEspagne. Aucun soup< çon ne planera sur le gouvernement de Sa M^esté le roî Charles, que Dieu tienne en joie çt santé. »
Sir William obéit
— Seigneur capitaine, reprit le lord d'une voix grave, l'Angleterre est une^ nation généreuse parce qu'elle est puissante. Loin de profiter de la fâcheuse situation du royaume de Portugal pour y établir sa domination, elle fait tous ses efforts pour diminuer les embarras de ce malheureux pays. La reine était une pierre d'achoppement au milieu des factions soulevées; la reine retournera en France... à moins que, sur la route, quelque déplorable accident n'advienne... Nous aviserons ensuite aux moyens de parfaire notre œuvre en rendant le calme et le bonheur à ce pauvre pays, pour lequel l'Angleterre a une affection maternelle.
— Et qui enlèvera la reine? di^manda Macarone*
— Ce sera vous, seigneur Capitaine.
— Milord a l'air bien certain de cela.
Fanshowe ne répondit point sur-le-champ.*Il relut atten«* tivement la lettre et le post-scriptum, puis il signa le tout et appela BaltaW, auquel il remit le paquet soigneusement scellé en disant :
— Monte à cheval et porte ceci en toute hâte au capitaine Smith, dont le navire est en partance. Qu'il mette à la voil^ aussitôt, si le vent et la mer le permettent.
Cela dit, il se tourna vers Ascanio.
— Vous voyez, dit-il.
— Je -vois que vous annoncez comme faite une chose qui reste à faire, milord.
Fanshowe caressa la barbe jaune et rigide qui décorait son menton.
— Vous m'avez demandé mille guinées, reprit-il d'un ton bref et impérieux, en voilà cent... Ne les prenez pas encore... Je vous connais, capitaine, et n'ai point en votre bonne foi une confiance illimitée.
— Qu'est-ce à dire! voulut s*écrier Ascaniô, qui fHsa sft moustache d*un geste belliqueux.
— Silence I L'Angleterre est une nation généreuse, mais qui n*aime pas à payer en vain... Gomment se nomme votre lieutenant?
— Manuel Antunez.
Fanshowe prit la plnme^ la trempa dans Técritoire et la tendit au Padouan.
— Ecrivea, dit-il.
— Mais... milord.
— Ecrivez.
Macarone se mit en posture. Fanshowe dicta : « Le seigneur Antunez cl^isira vingt hommes résolus qu'il conduira ce soir, à huit heures, sur la place du palais de Xabregas. Un homme se présentera, dont il recevra et exécutera les volontés comme si j'ordonnais moi-môme. Cet homme répondra au nom de sir William... n
— Quel est ce sir William?... interrompit Maparone. •— C'est moi, dit le secrétaire.
— VousI... s'écria involontairement le Padouan.
Un signe rapide et péremptoire du secrétaire lui coupa la parole.
— Sir William, soit, grommela-t-îl *, après?
-*■ « Il y aura une forte récompense, » dicta t'anshovire. Maintenant, voire signature.
-* J'aurai les c^nt guinées?... demanda le Padouan avant de signer.
Fanshowe poussa la pile d'or jusqu'à Ira*.
Macarone prit et signa. -
— Maintenant, dit Fanshowe, vous êtes notre hôte jusqu'à demain matin... Quant à vous, William, courez à l'hôtel des chevaliers du Firmament.
— William l... murmura Macarone; le diable, plutôt!... Le secrétaire s'enveloppa d'un long manteau qui cachait
la moitié de son visage et disparut.
Sur le seuil de la porte extérieure, il l'encontra Baltazar qui enfourchait son cheval.
Baltazar piqua des deux et partit au grand galop; mais
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au heu de descendre vers le port, il enfila les rues tortueuses de la ville haute et s'arrêta au seuil d*un sombre et vaste bâtiment, à la porte duquel il frappa.
Cet édifice était le couvent des bénédictins de Lisbonne. Le frère portier vint tirer le guichet«
— Le moine 1 dit^ailazar.
La porte du couvent s'ouvrit aussitôt.
Ul CElLULEé
L'honune que jusqu'ici nous avons appelé le moifiê, et qui n'était point connu à Lisbonne sous un autre nom, se trouvait seul dans une pièce de moyenne grandeur et presque nue, qui dépendait de l'appartement de Huy de Souza de Macedo, abbé majeur des bénédictips de Lisbonne.
Par la faveur spéciale du seigneur abbé, il ne menait point la vie des autres religieux. U n'y avait point à la cha* pelle de confessionnal qui portât son nom écrit en lettres gothiques sur le chêne noirci de son étroit frontispice. Jamais on ne l'avait vu célébrer le saint sacrifice de la messe; et quand sonnaient vêpres ou* matines, sa place au chœur restait vide bien souvenu
Il se promenait lentement et de long en large dans sa cellule. Sa bouclie murmurait de temps à autre des mots inarticulés. Etait-ce une prière à Dieu? était-ce le résultat d'une préoccupation mondaine ?
Bien que le mouie fût un bon chrétien et servit Dieu comme il faut, nous penchons pour la seconde hypothèse, et le lecteur sera de notre avis, quand il saura que le rêvé* rend , père, depuis sa visite à Fanshowe, avait rendu ses devoirs au roi, entretenu l'infant, et passé une heure en secrète conférence avec le comte de Castelmelhor.
Chez ces trois personnages, si haut placés, quoique diversemant^ il avait été accueilli avec un égal respect* Lé pauvre
Âlfonse lui-même avait fait trêve à ses imbéciles passetemps pour lui demander sa bénédiction.
En quelque lieu que ce fût, en présence du roi lui-même, le moine gardait l'énorme capuchon qui couvrait entièrement son visage. Nul ne pouvait se vanter d* avoir jamais distingué ses traits. On apercevait seulement, au fond du sombre entonnoir formé par sa cagoule, l'éclair ardent et dominateur de son œil noir et les mèches ondées de sa barbe blanche.
Quand il passait dans les rues, les gentibhommes s'inclinaient, les bourgeois portaient la main à leur feutre, et le peuple baisait le bas de son froc : les gentilshommes le craignaient; il intriguait les bourgeois; sur un geste de sa main, le peuple eût mis le feu à Lisbonne.
Or, le peuple avaif singulièrement crû en force et en audace pendant les sept années qui venaient de s'écouler.
Il était arrivé à Lisbonne ce qui arrive en toute cité aux jours de misère. La noblesse était restée debout ou s'était retirée*dans ses domaines; mais la bourgeoisie, décimée par la détresse, «ivait grandi la masse du peuple. Tel qui naguère faisait Taumône, vivait à présent de bienfaits. La cour, dont les finances étaient au pillage, ne pouvait venir en aide au malheur public. Les innombrables couvents quêtaient beaucoup. et donnaient peu. Les grandes familles avaient peine à soutenir leur rang, et d'ailleurs, la plupart d'entre elles, froissées par le favori et mal en cour qu'elles étaient, avaient intérêt à précipiter le moment de la crise.
Aussi c'était pitié de voir l'état de dénûment absolu où languissaient non-seulement les gens sans aveu, mais les petits marchands et les corps jie métiers. Chacun, parmi ce qui restait de riches bourgeois, a\ait condamné la serrure de son coffre-fort. Lés plus égoïstes, qui se proclamaient les plus prudents, avaient fermé la porte de leur boutique et congédié leurs ouvriers. De ce nombre était, bien entendu, l'honnête Gaspard Orta Vaz, doyen de la corporation des tanneurs, apprôteurs, corroyeurs, peaussiers et niégissiers de Lisbonne. Ses ouvriers, réunis à ceux d'une foule de ses confrères, formaient d'innombrables troupes de vagabonda
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qui étalent de fait les maîtres de la ville. Leur maître^ à eux, était le moine.
Le moine était , le roi de tout ce peuple, parce que tout ce peuple vivait par lui, par lui seul. 11 l'avait acheté. Ses bienfaits de tous les jours remplaçaient la prospérité passée. Ses émissaires, qui étaient nombreux et infatigables, avaient des consolations pour toutes les infortunes, des soulagements pour toutes les misères.
Et quand ils avaient changé les larmes en joie, ils disaient :
— Cet or qui apaise votre faim, qui guérit vos blessures, qui sèche les pleurs de vos femmes, qui couvre la nudité de vos enfants, cet or appartient à notre seigneur, qui est le moine. Soyez reconnaissants et attendez l'heure où il aura besoin de vous.
Et cette populace, sans cesse désespérée et sans cesse rendue à la vie, se prenait d'un fougueux amour pour la main, — toujours la môme, — qui s'ouvrait, bienfaisante, entre elle et le précipice. Elle aimait d'autant plus ici qu'elle haïssait davantage ailleurs, et ne pouvait trouver, si loin que pussent porter ses regards, aucun objet à respecter ou à chérir.
Le roi était fou et cruel dans sa folie ; l'infant, retiré dans son palais, passait pour un noble jeune homme, mais n'avait point su s'entourer de ce prestige que donne d'ordinaire une infortune fièrement supportée. Il gardait un silence chagrin, opposait une froide apathie aux insultes continuelles du favori, et semblait absorbé dans son amour pour la jeune reine.
Cette malheureuse princesse elle-même, si charmante, si accomplie, était peu connue de la multitude. On maudissait Alfonse pour les indignes traitements qu'il lui faisait subir, mais après tout, elle s'était pourvue en cour de Rome pour faire déclai-er nul -son mariage, et les respects de la noblesse avaient de quoi la consoler.
Enfin, Castelmelhor, le favori, était odieux au peuple comme l'est tout tyran subalterne. On avatt oublié sa magnifique naissance; on ne lui tenait point compte de ses
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brillantes qualités; oa ne voyait en lui que le favori, et c'est à peine si Vintimille lui-môme, au temps de sa puis» sance, avait été aussi universellement détesté.
Aussi le peuple attendait, il attendait impatiemment que l'heure fût venue. Et alors, quel que pût être Tordre émané de la bouche du moine, le peuple comptait Texé* cuter.
Cet étrange et absolu pouvoir s'augmentait encore de tout le mystère qui entourait le moine. Nul n'avait vu son visage. Ouand il répandait des bienfaits par lui-môme, il entrait, consolait et disparaissait; on connaissait seulement la forme de son froc; on se souvenait des sons graves et pénétrants de sa voix ; on gravait ses paroles au fond du cœur et on resserrait le pacte mystérieux par un sennent nouveau.
On comprendra que les divers partis qui divisaient le Portugal devaient redouter singulièrement un pareil homme. Cependant aucun de ces partis ne lui était précisément hostile. Quelques-uns mCme servaient, sans s'en douter, son influence.
Nous avons vu Fanshowe lui ouvrir bénévolement sea coffres, et nous pouvons dire tout de suite que l'or de l'Angleterre formait la meilleure part de Ja somme presque in^ croyable qu'il fallait réaliser chaque mois pour nourrir ainsi tout un peuple. Faubhowe avait, comme nous pourrons le voir, une entière confiance da/(s le moine, qu'il Croyait intéressé au succès de l'Angleterre. Castelmelhor, au contraire, qui, reprochable en plusieurs points, avait dii moins le mérite de vouloir, à tout prix, affranchir le Portugal de la domination anglaise, avait ses raisons pour penser que le moine haïssait autant que lui les Anglais. Cette avemon commune les rapprochait.
Quant à l'Espagne, le moine avait de nombreux émissaires parmi les chevaliers du Firmament, et dom César de Odiz, marquis de Ronda, ambassadeur de la cour de Madrid, le tenait, disait-on, en suprôaie estime.
D'ailleurs, on ne connaissait pas plus sa pensée que son Visage, C'était un ^homme de paix, préchant la concorde sans relâche, mais prévoyant la guerre et s'y prépaji;aût de
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longue main. Une fois la guerre allumée entre ces factions rivales, à qui porterait-il son secours? chacun espérait pour soi; mais, en définitive, nul ne le savait.
Un seul m'espérait point en lui : c'était Alfonse de Bragance, qui n'espérait en personne, parce qu'il n'avait garde de se croire* menacé. Ce malheureux prince avait considérablement fléchi depuis quelques années. Sa folie avait pris un caractère de tristesse profonde. S'il se réveillait parfois, c'était pour accomplir quelque extravagance perfidement conseillée. Ses chevaliers du Firmament étaient devenus une sorte de garde prétorienne qui joignait l'insolence à la trahison. Dans l'opinion de tous, il était notoire qu' Alfonse n'avait pas un seul sujet fidèle, disposé à le défendre au jour du péril.
L'opinion se trompait : Alfonse avait un adhérent, un seul, mais celui-là ien valait mille et des milliers : c'était le moine.
Ceux qui auraient été à môme d'observer de près ce mystérieux personnage eussent vu que le lien qui l'attachait au roi ne partait point du cœur et avait toute l'inflexibilité d'un rigoureux devoir. Us auraient découvert en môme temps que ce devoir était sans cesse combattu dans son accomplissement par un sentiment difficile à vaincre, impossible peut-être. La vie du moine était en effet un long combat sans trêve ni relâche. Son cœur, d'accord avec sa raison, battait en brèche sa conscience. Il luttait franchement et de tout son pouvoir, mais désirait à peine remporter la victoire. C'était un dévouement imposé, fatal. On eût dit que, contre son gré, par excès d'honneur,'^ il accomplissait la lettre insensée d'un serment qu'A ne pouvait point mettre en oubli.
Car servir le roi, ce n'était point, à cette triste époque, servir le Portugal. Alfonse avait encouru tous les genres de déchéance : il était fou, et le ciel ne lui avait môme pas laissé ce banal privilège de revivre dans un héritier de sa chair. Incapable de régner par lui-môme, incapable de donner un successeur au trône, nul et stérile pour l'avenir comme pour le présent, Alfonse était un tronc mort, dont le poids inutile écrasait son peuple.
Le moine savait cela; mais il demem'ait ferme dans son silencieux et obstiné dévouement. Il espérait encore peut^ être qu*Alfonse se redresserait quelque jour, et s*appuyant sur lui, chasserait de Lisbonne et du Portugal tous ces factieux qu* encourageait la faiblesse royale. Alors il eût ap* pelé le peuple, son peuple à lui, le peuple qu'il s'était iaféodé par ses bienfaits. Il lui eût montré l'ennemi comme on montre au dogue le sanglier qu'il doit terrasser. II lui eût dit :
-r L'heure est venue, marchez I
Mais à une proposition semblable, Alfonse,le vali'tudinaire enfant, eût frémi de tous ses membres. Il n'avait de courage que contre les femmes, et depuis cinq ans il n'avait parlé haut qu'à la reine.
Le moine savait encore cela ; \\Je savait mieux que toute autre chose; car lorsqu'il venait à songer aux outrages qu'Isabelle de Savoie-Nemours avait reçus, un éclair d'indignation scintillait sous son froc, «t il maudissait en irémissant le fr^in qui le retenait.
Deux choses pouvaient sauver le Portugal : l'avènement au trône de l'infant ou la dictature reconnue de Castelme- Ihor. .Le moine avait songé souvent à réaliser la première hypothèse. 11 voyait alors la reine, débarrassée par la cour de Rome des liens qui l'unissaient à Aifonse, s'asseoir, reine par un nouveau choix, aux côtés de dom Pierre de Portugal.
Cette pensée remplissait son cœur de joie, mais aussi de tristesse, et si la joie l'emportait enfin, c'est qu'^ se disait :
— Elle serait heureuse...
C'étaient là ses réflexions de toutes les heures. Elles l'occupaient encore au moment où nous le retrouvons parcourant à grands pas sa cellule.
Seul, et ne craignant point les regards indiscrets, il avait jeté en arrière sa cagoule.
C'était un jeune homme. La barbe blanche qui couvrait sa lèvre supérieure et son menton contrastait étrangement avec la chevelure noire qui tombait en boucles larges et lustrées sur ses épaules. Il y avait à son front quelques
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rides, mais ce n'étaient point de celles que creuse Tâge, et. le feu tout juvénile de son regard disait assez qu'elles n*ar vaient pour cause que les soucils ou le malheur.
— L'Espagne d'un côté, murmurait-il en précipitant sa promenade; l'Angleterre de l'autre... Au dedans la guerre civile imminente; un roi qui dort; la trahison qui veille... Et la reine I la noble Isabelle jetée hors du trône I...
Cette dernière pensée lui fit brusquement froncer le sourcil. Il ajouta néanmoins, comme pour écraser par un nouvel argument ui^ adversaire imaginaire.
— Qui sait si la France ne voudra point venger un pareil outrage?...
Il allait conclure, lorsque plusieurs voix se firent entendre à la porte de sa cellule. On frappa.
Le moine rejeta vivement son capuchon sur son visage et ouvrit. Une douzaine d'hommes de costumes divers, parmi lesquels se trouvaient quelques uniformes et des livrées aux couleurs de plusieurs nobles maisons, entrèrent.
Tous, en passant le seuil, se découvrirent respectueusement et restèrent rangés près de la porte ; le moine' les salua de la main.
Le premier arrivé s'avança vers lui et lui parla 4 voix basse. Il portait la livrée de Caètelmelhor.
— Le seigneur comte, dit-il, a appris la présence à Lisbonne de son frère dom Simon. Il paraît s'inquiéter beaucoup de ce retour.
— C'est bien, répondit le moine; après?
— Voilà tout.
Le valet de Castelmelhor passa et fut remplacé par un Fanfaron du roi,
-— Seigneur, dit-il, le capitaine Macarone veut se vendre, lui et la patrouille royale, à l'Angleterre.
— Que disent vos camarades?
— lis demandent combien on les payera.
— Rendez-vous de ce pas chez Castelmelhor, dit le moine, et dénoncez-lui ce complot.
— Que me veut Votre Révérence ? dit un autre, qui portait le costume des pays de rMentejo.
Le moine tira la bourse de Funshowe et glissa deux guinées dans la main du rustre.
— Va au Limoïero, lui dit-il; j'ai demandé >et obtenu pour toi la place de concierge,
— Mais, Votre Révérence.,,
— Tu seras là en pays de connaissance. Le géOlier et tous les porte-clefs sont vassaux da Souza... Va,
Le paysan s'inclina et passa. Après lui vinrent, un à un, des valets, des soldats et des bourgeois. Les uns étaient des espions chargés de savoir «ce qui se passait à la cour et dans la ville , les autres des émissaires chargés de distribuer des secours au peuple.
Le moine eut plus d'une fois recours à la bourse de Fanshowe. Quand le dernier de ses agents se fut retiré, la bourse était presque vide,
— Il faudra se décider à agir, pensa-t-il en pesant la bourse désènflée dans le creux de sa main. Mes propres ressources sont épuisées et l'Anglais peut tout découvrir d'un jour à l'autre... Acçomplirai-je mon serment, ou sauverai-je le Portugal?
On frappa de nouveau à la porte* Cette fois, ce fut Baltazar qui entra.
— Quelles nouvelles? demanda le moine, qui ne prit point la peine de se cacher la figure.
Pour toute réponse, Baltazar lui tendit la lettre, scellée aux armes de Fanshowe et adressée à Sa Grâce lord Georges Villiers, duc de Buckingham, à Londres.
Le moine saisit la lettre et fit sauter le cachet.^