LA LETTRE
La lettre de Fanshowe était ahasi conçue :
« Mon cher lord, » J*ai reçu avec une satisfaction que je renonce à vous décrire la missive qu'il vous a plu de m'expédier par le
patron Smith. C'est œuvre charitable que de songer ainsi aux pauvres exilés. Je vous remercie,
» D'après ce que vous me dites, sa très-gracieuse Majesté le roi Charles est satisfaite de mes service «n ce pays reculé. J'en suis content et chagrin à la fois. Content, parce que ma seule passion en ce monde est de mériter les bonnes grâces de notre aimé souverain ; chagrin, parce que celte disposition prolonge mon séjour ici, et que je soupire et me dessèche de regrets, mon cher lord, loin de ce paradis qu'on appelle Londres, ciel brillant dont Votre Grâce est la plus brillante étoile, et dont sa très-gracieuse Majesté le roi Charles est le soleil...
» Buckingham, ne vous est-il point venu parfois désir d'être le premier quelque part, après avoir été le second à Londres? En l'absence' du roi des astres, l'étoile se fait soleil. Lisbonne aussi est une ville souveraine. Le trône va devenir vacant; vous seriez bien sur un trône, Buckin-gham. Mais peut-être vous ne daigneriez pas. Que ferîezvous'en effet, privé des chants de notre cher Wilmot et des enc|iantements de Nell, notre reine à tous?
» Moi, si vous ne vouliez pas quitter Londre, et si un plus digne ne se présentait point, je me dévouerais, mon cher lord. Je renoncerais en pleurant ^ l'espoir de revoir notre joyeuse Angleterre, Je m'enterrerais tout vif au palais d'Alcantara, au palais de Xabregas, ou dans toute autre masure décorée d'un nom interminable, regrettant Saint-James, regrettant Windsor, et me contentant du titre de vice-roi. »
— Cet homme est fou, murmura le moine, en interrompant sa lecture.
Baltazar qui se tenait devant lui, debout et découvert, ne se permit point de répondre.
Le moine reprit la lettre.
»... Voici ce qui se passe, continuait Fanshowe; le roi dom Alfonse est assis sur son trône, en^équilibre, pour ainsi dire, entre les partis qui Tenlourent. Le premier qui soufflera dessus le renversera.
ï) Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher lord, que
celui-là ne sera point votre ami et serviteur, Richard Fanshowe. Fi donc, à quoi bon? Sa Seigneurie, le comte de Castélmelhor, bilieux^ poitugais qui a le mauvais goût de haïr la noble Angleterre, se chargera de tirer les marrons du feu. Ce comte, parce qu'il a, dit-il, un atome de^ sang royal dans les veines se croit destiné au trône, à Texclusion du frère d'Alfonse, un jeune troubadour qui se meurt d'amour pour la Française... a
-- La reine, sans doute? dit le moine en regardant Baltazar.
Baltazar s'inclina.
» ... Ce petit dom Pedro, reprit le moine en continuant sa lecture, est un chevalier des anciens jours. Son ûère le maltraite, mais il ne veut pas détrôner son frère. Je l'approuve; et vous, cher lord?
» Reste la Française. Celle-ci a pour elle la noblesse, et derrière elle la France, cette nation odieuse et sans cesse rivale. »
— Anglais! dit ici le moine du ton dont on prononce une injure, U a déjà oublié que la France a fait l'aumône naguère à son très-gracieux souverain le roi Charles l
» ... Mais, continuait la lettre, la Française est femme et n'a point de conseillers; nous trouverons moyen delà renvoyer à M. son frère.
» Suivez bien, milord : le comte jettera bas le roi. Tous les autres partis se rueront sur le comte, qui tombera; c'est alors que votre humble ami et serviteur se mettra de la partie. .
» J'ai, de par Lisbonne, un ténébreux auxiliaire qui me coûte fort cher à entretenir, mais qu'on ne saurait trop payer. 11 n'a point de nom et se fait appeler le Moine. Je soupçonne que c'est quelque haut dignitaire de l'Eglise, qui veut se venger du mépris où Alfonse laisse la religion. En tous cas, il est à moi, à nous, milord, parce qu'il se, croit sûr d'obtenir la supprématic ecclésiastique en Portugal, le jour où le Portugal sera Anglais. A l'aide de cet homme, je tiens le peuple. Un geste de ma main peut révolutionner Lisbonne. Une fois Alfonse terrassé, que la
lutte s'engage, et j'anéantirai le vainqueur. Alors : God sate the king I n
— J'en sais assez I s'écria le moine en froissant le papier, et je bénis Dieu de m' avoir inspiré là pensée de combattre cet homme avec ses propres armes ? Les Anglais maîtres du Portugal! Obi non, tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines!
Il prononça ces derniers mots avec énergie, mais bientôt sa tête s'affaissa sur sa poitrine.
— God save the kingl murmura-t-il. Fatale devise, qui est aussi la mienne depuis sept années. Sauver le roi î oui,^ quand un roi juste lutte vaillamment contre la trahison, c'est là un noble rôle î Entre Stuart mourant et Cromwell vainqueur, j'aurais jeté avec joie mon cœur et mon épée. Mais avant le roi, n'y a-t-il pas la patrie? Est-ce démence ou héroïsme que de laisser périr son pays pour soutenir un enfant maudit et déshérité du ciel?
Il pressa son front brûlant entre ses mains et tomba à genoux devant un crucifix pendu au mur de sa cellule.
— Mon Dieu I dit-il avec passion, éclairez-moi ou donnez-moi la force d'assister, sans devenir parjure, à la ruine du Portugal I
Baltazat était resté immobile à la môme place. Il contemplait le moine avec un respect mêlé de tristesse.
Le moine demeura longtemps prosterné devant le crucifix. 11 se passait sans doute en lui une lutte cruelle et acharnée, car^out son corps frémissait parfois, tandis que sa joue pâle se colorait d'une subite et fugitive rougeur.
Quand il se releva, un long soupir de soulagement ou de regret souleva sa poitrine. Son visage avait repris son calme ordinaire. Il joignit les mains, leva les yeux au ciel, et dit d'une voix lente et gra.ve :
— Dieu sauve le Portugal I Moi, j'ai fait un serment, et ma vje est au roi.
Baltazar avait espéré un autre résultat, sans doute, car fl laissa échapper un geste de désappointement.
— Seigneur, dit-il, vous n'avez pas tout lu.
Et, ramassant la lettre que le moine avait jetée à terre , il rouvrit et la tendit à ce dernier.
Le nroine jeta son regard distrait sur le post-scriptnm, mais à peine eut-il parcouru les premiei-s mots que ses sourcils se froncèrent violemment.
— Madame Isabelle I s'écria-t-il, de par Weu, cela ne sera pas I
Il se prit à parcourir la^ cellule à grands pas* Toute son incertitude semblait revenue. Mais cette fois, la lutte fut courte. Un autre sentiment venait en aide au patriotisme et lui donnait la victoire.
— Cela ne sera pas, répéta-t-il avec agitation. La guerre va commencer... seul contre tous, il me faut un drapeau... Bragance et Portugall Qu'importe un homme quand il s'agit d'une nation? ,
• 11 s'arrêta devant Baltazar.
— Qui doit enlever la reine? demanda-t4L.
— Les Fanfarons du roi.
— Je devine. J'ai cru reconnaître ce bouffon de Padoue dans l'antichambre de Fanshowe.
— Le Padouan est resté en otage chez milord... Un autre guidera la patrouille.
— Quel est cet autre?
— Le secrétaire de milord.
Un sourire amer plissa la lèvre du moine.
— Sir William? dit-il. £t tu es bien sûr que c'est un nom d'emprunt sous lequel se cache... ,
— J'en suis sûr.
Le moine s'assit et prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit :
« Je requiers les ministres, de Sa Majesté le roi d'Angleterre d'opérer le rappel de lord Richard Fanshowe, lequel s'est rendu coupable de trahison envers le roi notre maître, en donnant asile et cachant dans sa demeure un criminel banni du royaume par sentence royale,
)) Fait au palais d'Alcantara, etc.
» Le premier ministre dé dom Pierre, roi. »
IiE8 FANFARONS DU ROI 159
Le moine plia le papier et renfefma dans Tenveloppe qui contenait naguère la missive de Fansbowe. Ensuite il exa*' mina l'adresse qu'il ne trouva pas opportun de changer, et scella Tenveloppe de son sceau.
Pendant cette expédition, Baltazar était toujours impassible.
— - Tu peux porter tout cela au capitaine Smith, lui dit le moine.
Baltazar s'inclina et sortit avec Tobéissance muette et absolue d'un esclave du sérail.
Une fois seul, le moine relut la lettre et la serra; puis il se dirigea vers la porte de sa cellule. Avant de sortir, il se ravisa, et, ouvrant de nouveau la lettre, il déchira le post* scriptum, qui avait rapport à Isabelle.
— Ceci est entre niilord, sir William et moi, murmurat-il en souriant sous son épaisse barbe blanche ; le comte de Castelmelhor n'a pas besoin de connaître nos secrets.
11 prit à son chevet un court poignard castillan, hoir, aigu comme un dard d'abeille, et portant à ses trois faces trois profondes rainures. Il cacha cette arme sous son froc et sortit.
Louis de Souza, comte de Castelmelhor, était alors à l'apogée de sa puissance. Alfonsô s'était littéralement fait son escJave ^t n'agissait que par sa volonté. Depuis sept ans il en était ainsi, Castelmelhor avait brusqué cette conquête royale. Dès le premier jour, pour ainsi dire, il lui avait imposé un sacrifice honteux et cruel : la ratiQcation par lettres-patentes du bannissement de Conti Vintiniille, chassé de Lisbonne par le peuple. Cette épreuve pouvait le tuer, mais une fois faite, elle fondait d'un seul coup son pouvoir. Alfonse, qui n'aimait rien, signa, sans sourciller, là sentence d'exil de son ancien favori, tout en jurant que ce bambin de comte avait de bizarres fantaisies.
Ce point emporté, le comte se sentit fort et ne craignit point d'abuser de sa force : il régna.
Son hôtel, ou plutôt son palais, ancienne demeure royale qu'il avait fait restaurer à grands frais, s'élevait sur la place de Campo-Grande, L'intérieur dépassait de beaucoup en
magnificence les palais d*Alfonse, et c'était la coutume à Lisbonne de dire que Castelmelhor avait voulu surpasser les splendeurs de Paris et donner à sa demeure une renommée qui fit oublier celle du fameux palais Cardinal.
Une foule de courtisans se pressait à toute heure dans ce 8omptueux.édifîce. Alfonse était le premier et le plus as* Bidu de ces courtisans. Il avait ses appartements à ThOtel Castelmelhor, et une chambre, la plus belle après celle du comte^ portait le nom de Chambre du roi.
Le même jour où se passaient les événements que nous avons racontés, et à l'heure où le moine quittait son couvent, Iç roi donnait audience à l'hôtel Castelmelhor. La cour tout entière y était rassemblée.
On voyait là Richard Fanshowe et don César de Odiz, marquis de Ronda, Espagnol ; les Alarcaon, Sébastien de Menesès et quelques gentilshommes qui s'étaient ralliés à Castelmelhor. Puis venaient des roturiers tenait charges nobles, ^ar, en cela, le comte, malgré son orgueil, avait été obligé de suivre les traces de Conti.
Parmi tous ces seigneurs et gens en place , quelques-uns à peine osaient porter à leur toque demi -cachée et réduite à une petitesse microscopique l'étoile des Chevalière du Firmament. Cet ordre n'avait point les bonnes grâces du comte ; ses beaux jours semblaient passés.
Alfonse, au contraire, demeurait héroïquement fidèle à cette marotte. Il regrettait dolemment et à tout propos ces belles chasses à courre qu'il menait nuitamment jadis dans sa bonne ville de Lisbonne, et tourmentait continuellement son favori afin qu'il lui donnât ce plaisir.
Castelmelhor éludait cette prière sous différents prétextes. Il savait, d'une part, que la patrouille du roi lui gardait rancune, et il ne voulait point faire revivre son influence. D'autre part, il n'ignorait pas l'effervescence sourde et menaçante qui régnait parmi le peuple. Une étincelle pouvait mettre le feu à cet incendie qui couvait dans l'ombre. Qui sait si, dans l'état actuel des choses, les hurlements de la révolte, d'une révolte générale, invincible, n'eussent point répondu aux joyeux cris de la meute royale ?
Alfonse n'avait point gagilé à prendre de Tâgc. Loin de là, sa santé s'était affaiblie, en mOiue temps que sa pauvre intelligence se voilait de plus en plus. Il pouvait à peine faire un pas, en boitant , bors de son carrosse , et c'était grande compassion que (Je voir cet ôtre misérable se présenter seul pour champion de la patrie, en face d'une multitude de factions égoïstes ou perfidement dévouées à l'étranger.
On rencontre paf fois, dit-on, dans les gorges des Cévennes, de, pauvres enfants, fils d'une caste courbée ^ous la main de Dieu. Ils sont chétifs, ils sont lépreux; leur nom,jeté à la face d'un homme, devient une sanglante injure. Par un dernier coup de cette mystérieuse vengeance qui souffle le malheur sur leur berceau, et éloigne le voyageur de leur tombe solitaire, ils naissent souvent iaveugles et, plus tard, le vent des montagnes leur ravit le sens de l'ouïe. Vous les voyez alors errer par les sentiers déserts; la bise soulève les lambeaux qui les couvrent et montre leur effrayante maigreur ; leurs pieds saignent, déchirés par les cailloux du chemin; leur main tâtonne et saisit avidement les feuilles des arbres, pour satisfaire une faim qui n'a point de trêve. Ils n'ont ni toit ni famille. Leur père est mort ; ses ossements blanchissent au fond de quelque ravin. Leurs frères ne les connaissent plus. Eh bien I ces victimes de la créatioft, portent en elles un baume consolateur : l'insouciance. Elles ne regrettent point le soleil qu'elles n'ont jamais vu ; leur ouïe ne leur servait qu'à entendre le rugissement du vent dans la montagne; elles aimaient mieux ne point entendre. On les voit descendre, en chantant un refrain monotone, la rampe rocheuse de quelque pic; s'jls s'arrêtent, c'est pour tourner sur eux-mêmes et danser une danse incroyable et sans nom. Ils tournent, ils tournent, jusqu'à ce que le souffle leur manque ou que leur pied, guidé par la clémence divine, trouve, au lieu du sol, le vide d'un précipice sans fond, où finit leur martyre...
Ainsi était Alfonse. Sa folie lui sauvait le malheur. Il chantait et dansait sur le bord du précipice.
16f UÈ FANFARONS Dt ROI
Ce Jottr-là surtout, il était de fort joyeuse humeur. Ses souffrances physiques lui donnaient un peu de repos, et il tâchait d^utilîscr de son mieux ce bien-être.
Gastelmeibor qui se montrait parfois bon prince, avait consenti à se prêter au caprice royal, qui était de faire graode réception à Thôtel. Tout ce qui avait entrée à la cour avait donc été convoqué.
Alfonse était assis sur une manière de trône, ayant à sé^ pieds deux jeunes dogues, petits-fils de ce fameux Rodrigo, qui a joué un rôle dans la première partie de cette |||^oire« Auprès de lui, Castelmelhor était nonchalemmenf ëkndu dans un fauteuil.
Chacun vint à son tour faire sa cour au roi. L*£spagaoI fut accueilli par un gracieux sourire.
— Dom César, lui dit Alfonse, je donnerais rEstrama* dure, voire les Alganes, pour votre domaine d'Andalousie. Quels taureaux 1 dom César, quels taureaux I
— Il m'en reste encore, répondit TEspagnol, et tous, jusqu'au dernier, sont au service de Votre Majesté.
— C'est bien, dit le roi; en récompense, je vous ferai, moi, chevalier du Firmament.
, Dom César fit la grimace et se retira. Ce fut Fanshowe qui vint après lui. ^
— Je vous dispense' du baise-m^in, milord, s'écria de loin Alfonse ; Mai de Deôs I cyouta-t-il à demi^Voix, ce dogue d'Anglais boite à faire frémir I Je me pendrais si je boitais ainsi I... Milord, comment se porte notre sœur Catherine?
— Sa Majesté la reine d'Angleterre est en bonne santé, sire.
— Et ce pendard de Chai*les,' notre beau-frère?
— Sa Majesté le roi,— si c'est lui que Votre Majesté désigne par ces paroles, — se porte comme il faut pour le bonheur de l'Angleterre.
— Oui-dàl dit Alfonse; eh bien, milord, cela m'est égal... Dites-moi, y a-t-il en i^ngleterre beaucoup de bossus ausft laids que vous?
La face de l'Anglais devint livide.
— Votre Majesté, dit-il en essayant de sourire, me fait
us FANFARONS DU ROI 163
bonneur en me traitant ayec cette précieuse familiarité... J'ai peur de faire ici des jaloux.
Alfonse bâilla et fit un geste de fatigue.
Au moment où l'Anglais se retournait pour regagner son siège, il se trouva face à face avec le moine, qui venait d'entrer.
— Quelles nouvelles? dit Fanshowe à voix basse.
— Chut! fit le moine; je vous répondrai demain, milord ambassadeur... Et qui sait quel titre il faudra vous donner demain?...
Le front de Fanshoyve se dérida; son sourire narquois et cauteleux reparut sous les poils durs de sa moustacbe.
ABME DE MOINE.
Le moine s'avança lentement, la tôte haute, mais le capuchon soigneusement rabattu sur son visage, et traversa le flot de courtisans, qui s'écartèrent avec un respect mêlé de crainte, pour lui livrer passage.
Arrivé devant le roi, il «'arrêta et croisa les bras sur sa poitrine.
— Que Dieu bénisse Voire Majesté I dit-il.
^ Seigneur moine, répondit Alphonse, je vous rends votre souhait de bon cœur : que Dieu bénisse Votre Révérence l
Pour la centième fois peut-être, les courtisans s'interrogèrent du regard et se demandèrent ;
— Quel est cet homme?
— Tous firent la question ; aucun ne sut y répondre.
-^ Ami, dit Alfonse en se penchant du côté de Castelmelhor, n'aimerais-tu pas à savoir quel visage se cache sous le capuchon du révérend père ?
L'œil de Castelmelhor brilla de désir. Il se contint pourtant et répondit avec une apparente froideur :
— Les secrets du' révérend père ne m'importent point.
Mais pour peu que cela plaise à Votre Majesté, je lui ordonnerai de se découvrir.
— Ce palais est à vous, seigneur, répondit le moine ; mais cette salle porte le nom du roi ; je suis ici sous sa protection... Si vous ordonniez, je n'obéirais pas.
— Et si le roi lui-môme vous ordonnait, commença fièredient le favori.
Le moine darda son regard sur Alfonse qui tressaillit et perdit contenance comme un enfant sous Toeil sévère d'un mentor.
— Sa Majesté n'ordonnera pas, dit-il d'une voix basse et pénétrante.
Castelmelhor se mordit la lèvre; le moine salua et alla s'asseoir sur un banc écarté, derrière le favori.
— Messieurs, s'écria le roi qui se sentait mal à l'aise sons le regard récent du moine, on ne respire pas ici. Parcourons les jardins de l'hôteL.. Donne-moi ton bras, Mello, et parlons î ,
* Le roi descendit en boitant les degrés qui conduisaient i son fauteuil, et traversa la salie.
— Milord, dit-il en passant près de Fanshowe, nous vous avons parlé de votre bosse avec une légèreté blâmable... Ce qui nous console, c'est que nous n'avons rien dit de vos jambes. Vous nous tiendrez compte de notre retenue, j'espère, milord.
— Pardieu, milord I s'écria dom César de Odiz en caressant d'un regard moqueur les tibias de Fanshowe, Sa Majesté vous en veut!
— Votre Excellence, répondit Fanshowe , entendit-elle parler jamais d'un malotru de l'antiquité qui se nommait Esope?
— Non, milord.
— Votre Excellence ne me surprend pas, cet Esope était un bossu de Thrace, qui vivait à la cour du roi Crésus, où il y avait de fort beaux garçons dont quelques-uns étaient ambassadeurs.
— Que m'importe cela ? demanda dom César.
— C'est une histoire que je vous conte^ seigneur. •• Esope
était très-laid. Les beaux garçons, dont quelques-uns étaient ambassjadeurs, se moquaient de lui.
— En vérité ?
— Oui, seigneur... Pour se venger, il leur faisait entendre, à l'aide de fables ingénieuses, qu'ils étaient des sots... Je parle des beaux garçons . de la cour de Crésus , dont quelques-uns étaient ambassadeurs.
— Qu'est-ce à dire?... s*écria dom César qui devina la conclusion de l'histoire.
En même temps, il toucha sa longue épée de Tolède ; mais Fanshowe lui envoya de loin un sourire railleur et disparut. '
Tout le monde était sorti de la salle sur les pas du roi. Castelmelhor seul n'avait point bougé. Il était resté assis à ^ la môme place, et, involontairement, sa tête s'était penchée sur sa poitrine.
11 demeura ainsi longtemps, absorbé, dans une méditation profonde et chagrine.
Tout à coup, il releva le front ; son œil était brillant de colère. ' .
— Je ne vous obéirais pas, murmura-t-il en frappant violemment son pied contre terre ; qui donc ose me parler ainsi dans ma propre maison... . en présence du roi... devant* toute la cour assemblée?... quel est cet homme?... J'ai vu quelque part l'éclair .qui jaillit de son œil... j'ai souvenir, un souvenir confus, d'avoir entendu sa voix autrefois.
A ces derniers mots, Castelmelhor tressaillit et se retourna. , . Une main s'appuyait sur son épaule : c'était la main du moine.
— Vos souvenirs ne vous trompent pas, seigneur comte, dit-il. Vous m'avez vu, vous m'avez entendu autrefois.
— Qui ôtes-vous ? s'écria Castelmelhor.
— C'est mon secret, seigneur.
— Êtes-vous mon ami ? ôtes-vous mon ennemi ?
— Ni l'un, ni l'autre.
Le moine se tut. Castehnelhor, de son côté^ garda, le si-
166 LES FANFÀR(»fS DU ROI
lence. lU restèrent ainsi, face à face, immobiles, comme deux lutteurs qui se mesurent de Tœil avant de commencer le combat.
La jeunesse de Castelmelbor tenait tout ce qu'avait promis son adolescence. Il était beau, et le splendide costume qui recouvrait ses formes irréprochables emj)runtait une magnificence nouvelle à la fière façon dont il était porté : son aspect imposait ; son sourire séduisait, son regard hautain ou caressant, inspirai la crainte ou la tendresse.
C'était un courtisan , l'idéal du courtisan ; mais c'était plus encore, c'était un grand seigneur.
* Pourtant, si on le regardait de près, on trouvait efi lui quelque chose d'équivoque et d'indéfinissable qui faisait naître une mystérieuse répulsion. Son sourire était franc, son front ouvert; toute sa physionomiei respirait la noblesse, mais il y avait derrière cette physionomie, pour ainsi dire, un Isecond visage qui grimaçait et mentait. Sous sa fran- , chise, on découvrait la fatigue d'un rôle appris et péniblement joué ; sous sa noble aisance perçait le calcul. H y avait de l'astuce dans son sourire.
Enfant, nous nous sommes approché une fois d'une belle touff'e de roses qui jetaient à la brise des soirs leurs déli* cieux parfums. C'était merveille de les voir se balancer sur leur tige mousseuse ; elles oscillaient gracieusement, pré* sentant tour à tour aux quatre points du ciel leurs corolles doucement veloutées. Nous restions devant elles, les nari^ nés gonflées, l'œil avide,. mais nous n'ooions point les cueillir. Enfin, nous avançâmes la main...
Mais, du sein de la touffe de roses, entre les deux plus belles, une tête verdâtre s'élança, dardant une langue aiguë et bifurquée. 11 y avait un serpent sous ces fleurs.
11 y avait, sous le masque brillant du favori, l'égoïsmc odieux et glacial.
J De loin ce n'étaient que channes, grâces, parfums ; de près, entre deux sourires, on voyait apparaître la pointe empoisonnée du dard.
Le visage du moine disparaissait entièrement sous son froc, mais on pouvait Ihrc, dans son attitude, une fierté
pour le iDoins égale à celle de Castelmelhor, et un calme de beaucoup supérieur.
Tous deux étaient de taille au-dessous de la moyenne, comme Id^ plupart des Portugais, mais toute la personne de Castelmelbor eût pu servir de modèle à un peintre d'académie, et TallBre ferme du moine donnait à penser que son froc recouvrait agilité et vigueur.
De sorte que si un combat corps à corps eût été cbose p08« sible entre un serviteur de TEglise et un gentilhomme, les chances n'auraient point semblé trop inégales.
Ce fut le moine qui rompit le premier le silence.
— Seigneur, dit-il, j'ai vu dans vos paroles au roi un défi, j'y ai répondu; mais en entrant dans ce palais, mes intentions étaient pacifiques. Je venais réclamer de vous un instant d'audience; vous plait-il de m' écouter ?.
Le comte avait fait sur lui-môme un subit effort, et recouvré son aisanc;^ accoutumée.
— Que Votre Révérence me pardonne, dlt-il en souriant; j'ai agi coàime un enfant boudeur, qui se fâche lorsqu'on lui refuse l'objet de son caprice. J'ai eu tort, je le confesse, et j'espère que Votre Révérence voudra bien m'excuser.
Le moine s'inclina^
— On dit, reprit Gastelmelhor, dont la voix se lit douce et légèrement railleuse, que mon respectable oncle, Ruy de Souza de Macedo, abbér majeur des bénédictions de Lis^ bonne, vous donne asile à bon escient, — que vous soyez moine ou non, — et connaît le mystère de votre vie. Cela me suffit, et je ne veux voir en Votre Révérence qu'un homme^ ami de son pays, et qui m'a donné parfois de pré» cieux renseignements sur les traîtres qui complotent secrètement la ruine du Portugal*
Le moine s'inclina de nouveau.
— De quelle manière vous vous procurez ces renseignements, reprit encore le favori, je l'ignore; mais qiie m'inn porte?... Parlez, seigneur moine, je vous écoute.'
Gastelmelhor avança deux sièges, offrit l'un au moine d'un geste plein d'élégance, et s'assit lui-môme sur l'autre» Le moine resta debout*
— Seigneur, dit-il, mes instants sont comptés, et je n'ai point le loisir de m'asseoir.
£n même temps, il ti/a de son sein la lettre de TAnglais et la tetidit au favori.
Castelmelbor la prit et la déplia lentement, en affectant une parfaite indifférence.
— Votre Révérence désire que je lise cet écrit? dit-il, je suis À ses ordres.
Il jeta un nonchalant coup d*œil sur la missive. En dépit de tous ses efforts pour garder une contenance tranquille, son sourcil se fronça dès les premières lignes.
— Milord, murmura-l-il, se croit-il sûr de son coup? Quand il arriva au passage qui le concernait, un éclair de
fureur jaillit de son œil.
— Par le sang de Souza, misérable marchand de Londres, s'écria-t-il, je te prouverai sous peu que tu n*as point menti en disant que je hais ta cupide nation... Le premier acte de ma puissance sera de te chasser comme un lépreux I
— Vous comptez donc vous faire encore plus puissant que vous n'êtes, seigneur comte ? interrompit la voix grave du moine.
Castelmelhor se mordit la lèvrei
— Taurais cru, poursuivit le moine, qu'à moins de vous heurter au trône vous ne pouviez plus monter désormais.
— Vous vous trompiez, seigneur moine, dit sèchement Castelmelhor. L'Anglais et tous ceux |qui m'accusent de convoiter l'héritage de Bragance mentent par la gorge I Je suis prêt à le prouver l'épée au poing.
— A quoi bon l'épée? demanda le moine avec simplicité. Pour prouver qu'on ne veut point monter, seigneur comte, il suffit de rester à sa place.
— Votre Révérence est de bon conseil, répliqua Castelmelhor, dont l'embarras était visible. Souffrez que je poursuive ma lecture.
Le portrait de l'infant, celui de la reine, attirèrent un sourire sur la lèvre du favori; mais ce sourire disparut, lorsque vint le passage relatif au moine.
Castelmelhor le lut fort attentivement et à plusieurs reprises.
— Je pense, dit-il enfin, que c'est de Votre Révérence . que prétend parler lord Fanshowe?
— Vous ne vous trompez pas, seigneur.
— C'est étrange I Et puis-je savoir par quel hasard ce message est tombé entre vos mains?
— Ce n*est point par hasard.
— Trêve de vaines discussions, seigneur moine I prononça durement Castelmelhor. A mon tour, je vous dirai : Je n'ai pas de loisir. Voulez-vous m'apprendre par quel moyen vous vous êtes emparé de cette lettre ?
— Non, répondit le moine.
— A votre aise. Je vous dois un avis en échange de celui que vous m'avez donné tout à Theure. Le voici : nous vivons dans un temps où le froc est une pitoyable armure, seigneur moine.
— Je je sais. ,
— Le capuchon peut cacher un visage, mais pour protéger une vie menacée...
— Contre un homme, interrompit le moine, il faut un bras fort et une arme bien trempée; j'ai l'un et l'aytre. Contre un parti... Priez Dieu, seigneur comte> de n'avoir jamais à lutter contre moi!
Castelmelhor s'était levé. Involontairement dominé par le calme du moine, il voulut cacher son trouble sous une affectation de raillerie.
— Pardieu l dit-il, je n'aurais garde d'attaquer Votre Révérence. La missive de milord me donne la mesure de votre mystérieux pouvoir. Révolutionner Lisbonne...
— Le temps marche, répliqua le moine, et j'ai aujourd'hui plus d'un devoir à remplir. Je vous ai averti, seigneur, parce que dans votre âme, dévastée par l'ambition, un sentiment est resté debout qui ressemble au patriotisme. Vous êtes Souza ! vous mentiriez à votre sang si vous ne détestiez pas l'Angleterre. S'il s'était agi, d'ailleurs, du Portugal seulement, je n'aurais rien dit, sûr de n'être point écouté. Mais il s'agit aussi de vous, et, en vous défendant, vous défen-
dreE le Portugal. J*ai compté sur Totre égoïsme, non pas sur voire générosit,é. Que Dieu vous gardfe!...
Le moine, à ces mots, se dirigea vers la porte.
Castelmelbor était d'abord resté stupéfait de cette brusque sortie; mais au moment où le moine toucbait le seuil, ii t*élança et le retint violemment par le bras.
— Que Votre Révérence me donne une minute encore, dit-il avec une fureur concenti'ée, je puis recevoir des conseils, même quand je ne les ai point demandés ; mais Tinsuite ! Vrai Dieu 1 seigneur moine , vous vous introduises dans ma maison avec une lettre de l'Anglais, une lettre où l'Anglais lui-même vous dénonce comme son complice et son affidé ; une lettre où vous êtes désigné comme un stipendié de l'Angleterre ; et loin de courber le front, vous parlez haut; loin devons disculper, vous outragez!... Aves* vous donc oublié que je suis le premier dignitaire du royaume, et qu'un geste de ma main suffirait pour vau« écraser?... *
— Je n'ai rien oublié, répondit le moine avec une froideur méprisante. Vous êtes le fils de Souza, qui était un, vaillant cœur et un fidèle sujet; mais Jean de Souza, du haut du ciel, vous renie, Castelmelbor l car vous êtes par'jure, car vous êtes traître, car vous serez pent^tre as* sassin.
Le visage du comte était d'une efiPràyante pâleur; l'écume blanchissait ses lèvres convulsivement serrées.-
— Tu mens I s'écria-t-il en tirant son épée.
Le moine s'appuya contre la porte, derrière laquelle on entendait les éclats de rire des courtisans épars dans la galerie.
— Défends'toi ! défends-toi I reprit Castelmelbor en proie à un véritable délire; tu m'as parlé d'une arme, tu as une arme! défends-toi!
Les éclats de rire et les voix des courtisans retentissaieol de plus en plus distincts dans la galerie«
— Vous voulez voir mon arme, seigneur comte ? àe* manda le moine d'un ton plein de raillerie; j'en ai plo* rieurs*
— Dépôche-toi, ou, pjr le diable, je te cloue aux battants de cette porte!
Par un geste rapide comme l'éclair, le moine, se faisant un gant de la manche épaisse et flottante de son froc, 3aiBit répée par là lame et la brisa; de l'autre main il terrassa le comte.
— Voici une de mes armes, dit-il en appuyant sur la gorge de Castelmelhor le petit poignai:d castillan que nous l'avons vu prendre à son chevet; c'est la plus mauvaise»
Au lieu de frapper, il se releva et ouvrit les deux battants de la porte. Castelmelhor, un genou en terre, se trouva ainsi tout à coup en face d'une vingtaine de ge'ntilsbommes, riant et devisant dans la galerie.
— ûu' est-ce cela? s' écrièrent-ils en redoublant leurs éclats de rire.
Le moine se retourna vers Castelmelhor, et figura par trois fois au-dessus de sa tête le signe de la croix,
—Voici mon autre arme, seigneur comte, murmura-t-il, c'est la meilleure.
Puis il prononça d'une voix grave les paroles latines de Ja bénédiction.
Castelmelhor, frémissant de rage,' restait prosterné et comme cloué au sol. Avant qu'M trouvât la force de dire un mot, de faire un geste, le moine sortit comme il était venu, lentement et la tête haute.
tA COUtt DE FBANCK«
Isabelle de Savoie-Nemours était de la maison souveraine de Savoie et tenait aux Bourbons par ses deux oncles, MM. de Vendôme et de Beaufort.
Elle avait dix-huit ans à l'époque où sa main fut demandée pour le roi dom Alfonse de Portugal, par l'entremise du QOarquis de Sande.
C'était alors, en France, l'époque la plus brillante du grand règne de Louis XIV.
La coyrde Versailles, modèle d'élégante et fastueusî grandeur,- étalait aux yeux de l'Europe jalouse ses.gloiies sans rivales, ses- femmes d'historique beauté, ses fabuleuses magnificences. Tout y était giand, pompeux, incomparable : les guerriers se nommaient Turenne ou (TiOndé ; les poètes, Racine ou Molière; les peintres, Lesueur, Mignard, Lebrun; les magistrats, Harlay, d*Aguesseau ; les femmes, Sévigné, la Vallière. C'était la voix de Bossuet qui faisait retentir en chaire les hautes voûtes de Notre-Dame; c'était la suave poésie de Quinault que Lulli mettait en musique; c'était la main de le Nôtre qui dessinait les féeriques parterres de •Versailles. Et tout cela, guerriers, poètes, femmes, artistes, magistrats, formait comme un lumineux et resplendissant faisceau autour d'un centre commun qui était le ROI. Le roi était l'âme; il rayonnait la vie et la lumière; toutes ces grandeurs dérivaient de sa grandeur; toutes ces gloires étaient des reflets de sa gloire.
Près de lui, l'admirt^tion se changeait en culte. On le peignait en demi-dieu ; il fallait des poètes pour écrire son histoire.
Son amour brûlait comme celui de Jupiter. La femme qu'il avait aimée un jour se murait dans une cellule pour vivre des années avec son souvenir.
Son siècle tout entier murmurait à son oreille des chants adulateurs, et le monde tressaillit d'étonnement quand un prôtre lui envoya ces mots du haut de la tribune sacrée : <
— Dieu seul est grandi
Et ce mot pourtant^ tout écrasant qu'il parût, était encore un prodigieux hommage, puisqu'il impliquait une comparaison.
Il' était si grand,, ce roi, qu'après tant d'années écoulées sa mémoire a trouvé des calomniateurs. Il s'est rencontré quelqu'un de ces vulgaires spadassins qur plongent leur épée jusqu'à la garde dans la poussière des tombes, quelqu'un de CCS chacals qui ont appétit de cadavres, et s'en vont fourrant leur museau flétrisseur, tantôt sous les dalles de Saint-Denis, tantôt sous la pierre du Panthéon ; il s'est
rencontré enfin une voix pour apprendre à FunîTers que Louis XIV était un pygmée. Quelle gloire que celle qui peut offusquer ainsi à un siècle et demi de distance !
La France était tranquille. La Fronde s'était évanouie un jour sous un regard de Louis, comme la brume épaisse des matinées s'enfuit devant un rayon de soleil. Le souvenir de cette guerre civile héroï-comique ne vivait plus qu'au fond du cœur de quelques vieux mécontents qui ensevelissaient leurs chagrines bouderies derrière les murailles grises de leurs manoirs. A la cour, toute rancune s'était effacée, parce que le maître avait pardonné. '
Ce n'était à Versailles que chants de fêtes et récits héroïques; puis, à la fin d'un bal, quand les violons du roi s'endormaient sur la finale du dernier menuet, une joyeuse nouvelle courait de salle en salle. Les gentilshommes se parlaient à l'oreille et se serraient la main. Les dames chuchotaient derrière leurs éventails aux miroitants reflets. Des sourires venaient de toutes les bouches, des éclairs à tous les regards.
Le murmure allait grandissant, et bientôt, autant que le permettaient le lieu et les personnages, il se faisait clar meur.
— La guerre ! disait-on de toutes parts.
Cest que la guerre alors, c'était la victoire. L'Angleterre, l'Espagne, la Hollande, l'Autriche fléchissaient tour à tour le genou. ,^
Après la victoire l'ovation; et coomie la victoire avait été éclatante, on faisait le triomphe splendide; on élevait, à l'aide du butin conquis, un arc monumental ou une gigantesque statue. L'histoire s'écrit aussi avec le granit et le ' bronze. ' *
Isabelle avait passé sa première jeunesse au milieu de toutes ces grandeurs. Son père tenait état de prince du sang ; sa mère, Diane de Chevreuse, de la maison de Lorraine, avait. eu les bonnes grâces d'Anne d'Autriche. Belle au point de briller dans cette cour où la beauté n'était qu'un titre vulgaire, ayant la dot d'une reine, et pouvant
iO.
174 LES FANFARONS W BOl
par éventualité devenir héritière de la couronne de Savoie, Isabelle était entourée d'adorations et d'hommage».
De nombreux prétendants sollicitaient sa main ; et quand le marquis de Sande arriva de Portugal, chargé de la demande d'Alfonse, il reçut dés l'abord une réponse tellement froide, qu'il dut croire sa mission terminée. D'un autre côté, Louis XIV se prononça et dit que son bon plaisir était que mademoiselle de Savoie prît pour époux un des seigneurs suivant la cour.
Isabelle ne donna point son avis. Rieuse, légère, amante du plaisir et raffolant des pompes où se passait sa vie, elle confondait dans une ég«ile indifférence les courtisans qu'elle connaissait et le roi Alfonse qu'elle ne connaissait point.
Elle avait bien le temps de songer à ces bagatelles, waimentl Ne fallait-il pas qu'elle présidât aux travaux des cinq ou six femmes qui s'occupaient de sa toilette du soir? Ne fallait-il pas qu'elle apprît le menuet nouveau et la révérence en vogue? Ne fallait-il pas surtout qu'elle songeât un peu à ce bel étranger qui, un soir de danse, avait ramassé son gant de la plus galante façon du monde, et le lui avait rendu sans lever les yeux sur elle?
Il avait de beaux yeux pourtant, de beaux yeux noh^, qui semblaient ne point savoir sourire v Son noble visage n'avait d'autre expression qu'une tristesse profonde et morne. Il paissait au travers de toutes ces joies qui enivraient la foule dorée des appartements royaux, il passait indifférent ^t froid. Son front pâle ne se rougissait point au souffle brûlant de la fête. Beauté, parfums, harmonie s'épandaient autour de lui à flots, mais n'effleuraient ni ses sens ni son âme. Ses sens étaient morts, et son âme était ailleurs.
C'est qu'une douleur imprévue, immense, l'avait frappé naguère au sein d'un bonheur sans mélange. Cet étranger était Portugais et se nommait dom Simon de Vascon celles de ^uza. Inès de Cadaval, sa femme, était morte. • Or, Simon avait mis en elle tous ses espoirs et tout son amour. Cette mort l'anéantit,' il perdit force et courage, il perdit jusqu'au souvenir du^ serment fait è, son père mou*
rant, et partit pour la France, indifférent désormaifl sur le sort d'Alfonse et du Portugal.
Il erra quelque temps dans les provinces, puis il vint à Paris; il vit la cour, ce fut le terme de son voyage.
Certains se complaisent en leur douleur ; ils aiment leg souvenirs et trouvent de douces larmes en songeant à ceux qui ne sont plus. D'autres fuient les lieux témoins d'un bonheur passé; ils luttent violeùiment contre leurs regrets, ils mettent le bruit de la foudre entre eux et leur conscience, ils repoussent avec effroi le souvenir, parce que le souvenir les navre et les tue. Ceux-là seuls sont à plaindre, car les premiers sont de lunatiques rêveurs pour qui le désespoir n'est que matière à élégie. Leur mélancolie a des extases; s'ils s'assoient sûr une tombe, c'est pour rimer d'intenninables strophes comme Young ou comme Hervey.
La douleur qu'on fuit et qui, se cramponnera votre âme comme le noîr souci d'Horace, voilà la seule et vraie douleur.
Celle de Simon était ainsi. Le malheureux se sentait faible contrcson martyre, et voulait y faire trêve. Il voulait, pour employer un mot banal, se distrairPf sinon oublier. Au premier coup d'œil jeté sur la cour de France, il sentit d'instinct que là était le remède, si le remède existait. Il se fit présenter; il fut de toutes les fêtes et se jeta à corps perdu dans le tourbillon.
Mais il avait trop présumé, le remède fut inefficace. Il n'y avait point de fracas qui pût dominer la voix de ses regrets, point de tourbillon qui pût étourdir sa douleur. Elle restait là comme un poids écrasant qu'on ne peut soulever ni secouer.
Isabelle, l'insoucieuse enfant, n'avait jusqu'alors jeté les yeux sur un homme que pour constater la couleur de ses rubans ou le prix de ses dentelles. Elle ne pouvait, d'ailleurs : les regards languide^ de ses soupirants clouaient au sol ses regards; elle aimait mieux suivre les capricieuses arabeèques des tapis ou les lignes tremblantes des mosaïques, que d'affronter l'artillerie d'œillades qui croisaient au passage diacun de ses coups d'œii.
Simon, au contraire, le bel étranger, ayait ramassé son gant sans la regarder. Les rôles changèrent; voyant qu*il baissait les yeux, elle le\a les siens.
Simon était beau, malgré sa tristesse ; peut-être que sa tristesse était un chaime de plus. Isabelle ne vit point ses dentelles ; la couleur de ses rubans lui échappa complètement; mais, le lendemain, à son réveil, elle eût pu faire un minutieux portrait de l'étranger.
En le revoyant,^ elle se sentit rougir; puis, un matin, sans qu'elle sût pourquoi, des larmes vinrent à ses yeux, qui n'avaient jamais pleuré que de dépit, de compassion ou de joie. Elle examina sa conscience et ne put découvrir autour d'elle aucun sujet de chagiin; néanmoins, elle cessa de s'interroger tout à coup, et devint rêveuse. Depuis lors, elle ne regarda plus le bel étranger qu'à la dérobée.
L'aspect de& fêtes de la cour se changea pour elle. Dans ces immenses salons où s'agitait une foule éblouissante d'or, de soie et de velours, elle ne voyait plus qu'un homme. Bien qu'elle fît tous ses efforts pour ne le point regarder, elle sentait son approche ; elle le devinait à travers sa paupière baissée. Quand il passait près d'elle, un tressaillement magnétique faisait trembler tous |es membres ; quand il n'était plus là, une sorte d'affaissement s'emparait d'elle et la plongeait dans une somnolente apathie.
A la longue, son caractère se transforma sous l'effort d'une passion qui grandissait sans cesse. Elle ne riait pins ' guèl*e, la pauvre enfant, elle ne donnait qu'un soin distrait à sa parure, et le reste du temps elle rêvait; elle pensait à lui.
Lui ne pensait point à elle. Sa douleur n'avait pas fléchi. Étranger à ces joies au milieu desquelles se passait sa vie, il ne voyait rien.
Il n'avait pas môme vu le visage d'Isabelle, qui l'aimait. Il ne se souvenait plus d'avoir ramassé son gant. Il ne savait pas qu'elle existait.
Cependant l'amour prenait sur le cœur d'Isabelle un irrésistible empire. Inexpériente et ne sachant point l'art de
liES FANFARONS DU ROI 177
dissimuler, elle ne put cacher longtemps sa préoccupation. Tant de regards intéressés étaient fixés sur elle I
Un, soir, Simon parcourait lentement les salons et luttait, comme d'habitude, contre de cruelles pensées. , Isabelle causait avec un jeune gentilhomme, M, de Carnavalet. Dès qu'elle aperçut Simon, son cœur vola vers lui; elle ne parla plus; elle n'écouta plus. Son œil cherchait Simon dans les groupes > et se voilait d'une vague inquiétude quand il perdait momentanément sa trace.
M. de Carnavalet aimait Isabelle depuis longtemps ; il se croyait des droits. Surpris de son trouble soudain, il suivit son regard et trouva au bout dom Sihion de Vasconcellos.
Quelques minutes après, celui-ci se sentit heurter rudement. 11 ne prit pas garde et poursuivit son chemin. C'était Cafnavçilet qui remplissait son rôle de jaloex. Voyant que sa première tentative était restée sans résultat, il recommença et n'eut point un meilleur succès. Simon, distrait, et ne supposant point qu'on voulût l'insulter, passa encore sans lever les yeux. Alors, Carnavalet, en désespoir de cause^ mit son taïo^ rouge sur l'orteil de Simon, et appuya de son mieux.
— Maladroit I s'écria Vasconcellos avec impatience.
— Chutl fit Carnavalet en touchant sa rapière.
C'est là un langage généralement compris par tous pays. Vasconcellos ne répliqua point et suivit Carnavalet, qui traversa rapidement la foule, descendit le perron, et ne s'arrêta qu'en dehors de la grille du parc.
— Dégainons, dit-il.
Vasconcellos dégaina.
— Pardieu, monsieur I dit Carnavalet en le voyant de si bonne composition, je suis fâché d'être obligé de tuer un galant homme comme vous paraissez l'être. Auparavant, je veux vous dire au moins pourquoi... J'aime~ mademoiselle de Savoie-Nemours.
— Cela m'est égal, répondit Shnon ; il fait froid ici, dépêchons.
— Comment! s'écria Carnavalet, cela vous est égal l... mais vous Taimez, vous aussi, monsieur!
i1% LES FANFARONS DU ROI
»— Je ne la connais pas, dit froidement Simon.
— Vous ne connaissez pas mademoiselle de Savoie 1... Voilà qui est étrange I
Vasconcellos rengaina et se dirigea vers le palais. Carna^ valet courut après lui,
— Monsieur, dit-il, je suis incapable, il faut que vous le sachiez, de vous avoir ainsi dérangé pour rien... D'ailleui*§, si vous ne l'aimez pas, elle vous aimel... Je m'y connais.,, et c'est tout un. En garde, s'il voua plaît...
Vasconcellos prit posture. A la troisième passe, il mit sa rapière dans la poitrine de M. de Carnavalet.
Il ne fallait rien moins que cela pour le faire lever les yeux sur une femme, mais on aime à savoir pour qui l'on s'est battu, et le lendemain il chercha Isabelle, Leurs regards se croisèi^nt. Celui de la jeune fille se baissa aussitôt pour rie plus se relever, mais un^ vive rougeur couvrit sa joue. Simon se sentit venir une angoisse au cœur. Ses yeux le" brûlèrent, comme il arrive aux enfants qui souffrent et ne veulent point pleurer.
. '^ Inèsl murmura't-il en portant la main à sa poitrine.
Et il s'enfuit, loin, bien loin, jusqu'à ce que le grand air et le froid de la nuit eussent glacé la sueur de son front. ^
^ Inès I répétait-il de temps en temps avec de convulsifs sanglots; Inèsl
Soit qu'il existât entre ces deux femmes une ressemblance réelle*, soit que son œil retrouvât partout l'image qui tyran^ nisait son âme, Isabelle lui était apparue coomië l'ombre d'Inès de Cadaval. ,
U l'avait reconnue, non point telle que l'avait faite la suprême souffrance, mais brillante e^ jeune, comme elle était aux premiers jours de leur unio^. Il avait reconnu les molles ondulations de ses cheveux noirs, son front de reine et l'azur foncé de ses grands yeux.
Le regard d'Isabelle lui denveurait comme un poids sur le cœur. Il y avait de l'amour dans ce regard; c'était un ïegard d'Inès,
De telle sorte que, par une mystérieuse substitution, entre
LES FANFARONS m ROI 179
lui et Inès mourante, se drelteait une autre Inès, belle, forte, passionnée. Et cette femme, qui était Isabelle de Savoie, lui dérobait ses souvenirs. Inès fuyait dans le lointain; son pâle visage, demi-voilé par sa chevelure dénouée, apparaissait vaguement ; sa bouche s'ouvrait comme pour murmurer un dernier adieu. Isabelle, au contraire, était là, tout près; elle semblait jouir de sa victoire>et mettait son charmant profil devant le regard de Vasconcellos, qui cherchait Inès.
Vasconcellos se débattait de toute sa force contre ce délire, mais sa fièvre redoublait ; son front ruisselait de sueur; Tobscurité des nuits s'illuminait bizarrement autour de lui; le vent glacial lui semblait être l'atmosphère ardente de la fête, et l'harmonie du bal renaissait pour lui dans le bruissement de la bise à travers les branches dé^ pouillées.
U s'assit sur le gazon tout blanc de givre, et cessa de lultei^ contre le songe qui l'obsédait.
Alors, ce fut un enivrement plein de lassitude et de remords. Sa bouche rencontra la bouch.e d'Isabelle* L'ombro d'Inès se voila.
Au milieu delà nuit, Vasconcellos revint à son hôtel. I^ rêve avait pris itn; la fièvre s'était éteinte, mais l'impres-' sion restait. Son valet, Baltazar, reçut l'ordre de tout préparer pour le départ.
Avant le jour,. Vasconcellos rep^'enait la route de Portugal. Il était venu en France afin de chercher le repos, et il emportait un surcroît de tortures.
Après son départ, tout prit autour d'Isabelle un aspect morne et désolé. La cour étalait vainement à ses yeux ses magnificences : elle ne voyait plus. Le sourire avait déserté sa lèvre, et si parfois encore son œil brillait d'un fugitif éclat, c'était lorsqu'on prononçait par hasard devant elle le mot de PortugaL
Sur ces entrefaites, le marquis de Sande, repoussé une fois déjà, risqua une seconde tentative, et fut de nouveau évincé; mais mademoiselle de Savoie appela de cette déci* sion à la clémence du toi. Elle se jeta à ses genoux.
— Vous voulez donc être reine? lui demanda en souriant Louis XIV.
— Sire, répondit Isabelle, je veux aller en Portugal.