LA COUR DE PORTUGAL
Mademoiselle de Savoie partit donc pour le Portug^jl, où le, marquis de Sande la ramena en triomphe.
Lorsqu'elle débarqua à Lisbonne, il y avait sur la jetéQ. pour la recevoir, un brillant et nombreux cortège.
Ce fut le prince infant dom Pierre qui lui donna la main. L'infant était alors à peine sorti de Tadolescence. En voyant la jeune reine si belle, il envia le sort de son frère. Sa bouche brûlait lorsqu'il baisa la main d'Isabelle, au seuil du palais royal.
Mademoiselle de Savoie ne s'apercevait point de ce trouble. Son regard perçait avidement la foule des cou;rtisans; elle semblait guetter un visage connu sur cette terre étrangère; mais si loin que pussent voir ses yeux, elle ne découvrait point ce qu'elle cherchait. "
Il y eut à Lisbonne de grandes fêtes pour l'entrée de la reine, mais la reine était bien triste. En venant à Lisbonne, elle avait suivi un de ces impérieux caprices qui traversent les jeunes amours. Elle ne s'était point rendu compte de son but; un vague espoir de revoir Vasconcellos l'avait en- Iraîçée. Maintenant, elle se voyait seule. De tous côtés, autour d'elle, des visages fnconnus, à ses oreilles un murmure de voix étrangères. Plus d'amies pour la consoler, et quand elle se sentait trembler au milieu de (cette vie nouvelle, plus de protection, plus de serviteurs aux livrées paternelles, plus de patrie I
" C'est à peine si au départ elle avait songé aux motifs sérieux de son voyage. Un romanesque espoir l'avait élcctrisée; Vasconcellos saurait bien se mettre entre elle et son royal fiancé. Mais à présent cette folle idée avait fui.
Isabelle était venue chercher tin époux, un maître; ce maître, quand elle le vit, lui fit horreur et dégoût. Il était trop tard.
La pompe nuptiale était préparée,; les tapisseries pendaient aux murailles de la cathédrale, des^ guirlandes de fleurs émaillaient la voûte^ et les ^cierges étaient allumés sur Tautel.
Un instant elle voulut se révolter contre une nécessité odieuse. Elle se vit seule et courba la tête.
Oh l comme elle regretta, dès lors tous ces vaillants gentilshomn^es qui s^ pressaient naguère autour d'elle, mendiant un regard de ses yeux, et ne demandant pas mieux que de donner leur vie pour Tamour d'elle. Plus tard, elle devait les regretter davantage.
Alfonse parut enchanté d'abord. A la vue de mademoiselle de Savoie, il fit éclater des transports de joie tels, qu'on eût dit qu'il s'agissait pour le moins d'une douzaine de taureaux d'Espagne ou d'un dogue de race. Il oublia sa chasse royale pendant trois jours, et menaça Castelmelhor de le faire pendre, parce que ce dernier avait parlé à Isabelle sans mettre un genou en terre.
Castelmelhor se prosterna, mais il jura dans son cœur une haine mortelle à la jeune reine.
Le troisième jour, eut lieu la cérémonie du mariage. Isabelle, pâle, presque mourante, traversa d'un pas chancelant la grande nef de la cathédrale. Elle s'appuyait sur le bras de l'infant doih Piçrre, qui, pâle aussi, semblait également courbé sous le poids d'une cruelle souffrance morale. ^
Arrivée au milieu de la cathédrale, Isabelle poussa un cri étouffé et sentit ses genoux fléchir. Elle venait d'apercevoir, âans l'ombre d'un pilier, le morne et sombre visage de Vascon celles. Elle mit la main sur son cœur pour retenir sa force défaillante, et son regard s'élança de nouveau, perçant et plein d'un indicible espoir. Vasconcellos avait disparu.
Alors, le tœur d'Isabelle se brisa. Son bras s'appuya, inerte et lourd, sur le bras de l'infant. Quand elle arriva
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devant Tautel, sêB genoux plièrent machinalement; elle tomba, appuyée^sur la tablelte du prie-Dieu. \
Le reste de la cérémonie fut pour elle comme un songe pénible et plein d*angoisse; Elle désirait le réveil : elle se . réveilla reine et femme d'un être misérable, qui triait le sceptre d'une tbain capable à peine de jouer avec un h(^ chet d'enfant.
L'infant s'était mis à l'écart, et dévorait des yeux Isabelle. C'était un noble jeune homme auquel les conseils ambitieux et perfides n'avaient point fait faute, mais qui avait toujours rejeté loin de lui toute idée de rébellion. En cet instant, pour la première fois, il désira une couronne ; car^ se dit-il, si j'étais roi, je serais agenouillé près d'Isabelle; ce serait ma main qui toucherait sa main, ce serait à moi qu'elle donnerait sa vie et son amour.
Près de l'infant, un homme enveloppé dans un vaste manteau et cachant soigneusement son visage, contemplait, lui aussi, la jeune reine. • ^
Cétait Vasconcellos qui avait voulu, une fois encore, voir celle dont l'aspect avait naguère contre-balancé le souvenir d'Inès. Il avait aimé Inès d'un ardent et profond amour; c'était encore elle qu'il avait un instant adorée dans la personne de mademoiselle de Savoie.
Maintenant il craignait celle-ci doublement, car elle était la reine, et nous savons quel chevaleresque dévouement il professait pour le roi ; il la craignait jparce qu'il avait deviné son amour, et que remplir^ce coeur qui appartenait à son souverain lui semblait félonie; il la craignait encore parce qu'il se sentait faible contre elle, et que son âme, loyale outre mesure, se révoltait à l'idée de trahir la mémoire d'Inès.
Mais l'amour est adroit à combattre les scrupules; U se transforme et vient, sous un autre nom, prendre d'assaut la place qui lui fut vertueusement refusée.
Tout en rejetant loin de lui toute pensée de tendresse, Vasconcellos se prit de pitié pour cette pauvre femme qu il voyait affaissée par la douleur. 11 se souvint de l'avoir vue si brillante, il la retrouvait si malheureuse I Mieux que per-
sonne, il prévoyait le sort qui attendait la reine, au milieu de cette cour inféodée au favori, lequel était Tcnnemi naturel de tous ceux qui avaient à l'affection du roi des droits naturels et légitimes. Il savait de quels outrages avait été abreuvé Tinfant, auquel on refusait tous les avantages inhérents à sa royale naissance; il devinait les humiliations et les mépris qui menaçaient Isabelle, et qui devaient l'accabler dès que serait passé l'éphémère caprice d'Alfonse. Protéger n'fest point aimer ; dom Simon pensa qu'il avait le droit de protéger, puis il raisonna mieux et se dit que cette protection était un rigoureux devoir.
Pour concilier ce devoir avec ses scrupules, il résolut d'éviter la présence de la reine et de veiller sur elle de loin. Ce rôle de mystérieux protecteur n'avait point de dangers; la reine ne le voyant plus, l'oublierait, et si quelqu'un avait à souffrir, ce serait lui tout seul. ,
Le mariage accompli, la reine sortit, tête baissée, 4© 1'^ glise. Son regard ne cherchait plus Vasconcellos. A quoi bon ? C'en était fait, il n'y avait plus d'espoir.
Elle monta dans le carrosse royal au milieu des acclamations de la multitude, qui la trouvait belle et qui l'applaudissait ; là, elle se trouva en tôle à tête avec son époux.
— Madame Isabelle, lui dit le roi avec tendresse, lequel préférez-vouSj je vous prie, d'une danse d'ours ou d'un combat de taureaux sauvages de Lenox.
Isabelle ne répondit point, parce qu^elle n'avait pas entendu.
— Vous aimez bien les deux, n'est-ce pas, madame ma reine ? reprit le pauvre Alfonse ; par la sainte croix ! vous allez être ici une heureuse femme ! Nous avons des bouffons d'Italie qui avalent des sabres. empoisonnés et dansent im menuet sur un fil de laiton, à quinze toises du sol... Je vous donne ma foi royale qu'il en esi; ainsi que je vous le dis, madame.
Isabelle mit sa tête entre ses mains.
— Ne vous cachez point pour sourire, ma souveraine, reprit encore Alfonse ; vos souhaits seront ma joie... Mal de Deos I nous avons bien d'autres choses, allez I Des bala-
dins de France qui marchent sur leurs mains et se courbent en arrière de façon qu'ils baisent leurs talons... Je ne vous mens point, Isabelle ! Des histrions .qui chantent comme ces poissons de la fable, qu'on nommait, je pense... Qu'importe leur nom ? Ils avaient, je m'en souviens, des visages de femme... Ëntendîtes-vous parler de cela^ Isabelle?
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre fenune.
— Je conçois cela, ma reine! s'écria Alfonse; vous avez grande hâte de voir toutes mes merveilles. Patience, nous ne vous refuserons point ce plaisir. D'ailleurs, vos volontés seront notre loi, madame... Mais je ne vous ai point tout dit encore : nous avons un singe africain qui gambade comme jamais créature de Dieu n'a su le faire, et dont chaque grimace vaut dix mille réaûx... C'est ce bambin de comte qui a fait l'estimation... Comment trouvez-vous le comte?
Isabelle pensait à la cour de France, â Sa mère, à Yasconcellos; elle se sentait mourir.
— Maï de Deos! s'écria Alfonse en éclatant de rire, nous avons des gladiateurs gallois qui vous feront rire aux lar-^ mes. Ils se battent avec leurs têtes, comme des béliers, madame, et quand leurs têtes se rencontrent, l'une d'elles, parfois toutes les deux, éclatent comme deux pots de terre,,, c'est très-plaisant!... Mais vous souriez en tapinois, ma souveraine, et ne voulez point me montrer vos beaux yeux. Voyons, regardez-moi : on dit que je ressemble à monsieur mon cousin Louis de France...
Ce disant, il usa d'une douce violence pour écarter les mains de la reine, et découvrit ses yeux en pleurs.
— Qu'est cela? demanda-t-il, des pleurs ? les pleurs m'ennuient.
Et il s'étendit" en bâillant au fond du carrosse.
Ce fut le premier et le dernier tôte-à-tôte d' Alfonse avec la reine. Il la rejeta comme un jouet brisé, ou, pour employer son expression favorite en pareille circonstance, comme un taureau malade.
Le soir même, la jélme reine eut un appartement séparé.
Castelmelhor ne comptait pas sur tant de bonheur; il vit qu'il n'aurait môoie pas besoin d'user de son influence acquise pour. anéantir celle de la jeune femme : il était vainqueur sans avoir combattu. Néanmoins, il garda sa haine -, contre Isabelle^ cause innocente de l'outrage public qu'il avait reçu^ et ne perdit jamais aucune occasion de lui nuire et de l'humilier.
Le roi avait repris son premier train de vie. Le peuple de Lisbonne n'était point alors poussé à bout et les chasses royales avaient lieu de nuit fort souvent. Le jour, c'étaient des luttes, des assauts d'armes, des tours de baladins et des combats d'animaux.
Nous ne pouvons nous empocher de remarquer en passant que ce malheureux Alfonse avait tous les goûts de notre populace parisienne, ce qui donnerait à penser que ladite populace ferait un assez triste souverain, si jamais l'âge d'or rêvé par les prédicateurs humanitaires se réalifiait par hasard. Encore peut-on dire à la décharge d' Alfonse qu^il était fou, ou à pau de chose près, tandis que nos badauds parisiens jouissent du plein exercice de leurs facultés intellectuelles, et composent une notable partie du peuple le plus spirituel de l'univers.
Outre ces passe-temps que nous venons d'énumérer, Alfonse en avait d'autres qu'il nous convient de passer sous silence. Plongé jusqu'au cou dans cette vie brutale ^t souillée, il se souvenait rarement qu'il avait une compagne. Quand il s'en souvenait, c'était une terrible épreuve pour la pauvre Isabelle. Alfonse, comme tous les esprits viciés, était impitoyable. Il fprçait Isabelle à trôner près de lui au ch:*què; il la traînait aux théâtres de pugilat ; plus d'une fois môme il la contraignit à présider ses orgies.
Et comme les courtisans se modèlent sur le maître, et qu'il y avait deux maîtres à la cour de Lisbonne, Alfonse et Castelmelhor, dont l'un traitait la reine en esclave et l'autre la haïssait profondément, toute cette tourbe plébéienne en habits nobles qui entourait le roi, se croyait obligée de mépriser Isabelle et de le lui laisser voir. Elle n'avait à la
Gopgle
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cour d'autre rôle que celui de servir deplâstrôû auî grossiers sarcasmes des compagnons d'Alfonse.
EUe dépérissait lentement. Autour de ses grands yeux, un cercle azuré gardait la trace de ses larmes. Ses joues s'étaient amaigries, et les nombreux rivaux qui se disputaient autrefois ses bonnes grâces n'eussent certes point reconnu la reine de beauté des salons de Versaillesi
Mais ce n'était point dans ces mépris grossiers, dans ces humiliations de chaque jour qu'on eût trouvé la cauée de U douleur qui empoisonnait sa vie.
Isabelle aimait, et le temps n'avait point miné sa pas* sion. DeuK ans s'étaient écoulés depuis le jour de son ma*riage, et pendant' ces deux ans, elle n'avait pas, vu une seule fois Vasconcellos. Qu'était-il devenu ? Elle ne savait. Vasconcellos était sa pensée unique, incessante 5 elle ne vivait qu'en lui. Sa vue seule eût été un baume souverain pour sa détresse.
Il y avait bien à la cour un homme dont la tendresse res* pectueuse et dévouée s'efforçai* d'apporter à Isabelle consolations et repos. L'infant la protégeait de tout son pouvoir, mais son pouvoir était si faible I Castelmelhor prolongeait au delà de toutes bornes la prétendue adolescence de dotfi Pierre, qui restait soumis à une sorte de tutelle. La reine, d'ailleurs, habitait le palais d'Alfonse, et il n'était permis à l'infant de s'y introduire qu'en de rares occasions. Pourtant le dévouement du jeune prince était pour Isabelle un pré* cieux soulagement; elle se prît à l'aimer comme un frère; lui, l'aimait d'une autre manière, mais timide et retenu par le lien qui l'unissait à la femme présumée de son frère, il n'avait point osé lui avouer son amour.
Sur ces entrefaites une catastrophe advint qui changea subitement la position d'Isabelle.
Un jour de Noël, il prît fantaisie à Alfonse de faire une grande débauche dans l'intérieur de son palais. Pour que la fête fût complète, il ordonna à la reine de revêtir ses plus beaux habits et de présider au banquet. — La reine obéit. —Vers le milieu du repas, au moment où les têtes éclatent au feu de l'ivresse, Castelmelhor Stoleva :
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— Il manque quelque chose au festin, dit-il. Une clameur universelle accueillit cette hérésie.
— Il manque quelque chose, vous dis-je ! répéta Castelmelhor d'une voix de tonnerre.
— Comte, tu es ivre, dit le roi.
— Je ne fais en cela, repartit Castelmelhor, que mon devoir de sujet fidèle : j'imite le bon exemple que nous donne Votre Majesté... Mais il manque ici quelque chose!
— Encore! $*écria le roi dont la colère s*allumait; que manque-t-il?
—Il manque au vin d*étre versé par une main de femme.
— Bien dit ! hurla l'assemblée en chœur ; le comte a raison.
— A cela ue tienne, reprit Alfonse. Comte, tu vas être satisfait... Madame, poursuivit-il en s'adressant à la reine, qui semblait une blanche statue de marbre de Paros au milieu de tous ces visages enluminés par l'orgie y madame, il vous faut prendre ce flacon et verser à boire à ces bons seigneurs qui ont soif.
Isabelle prit le flac;on san&mot dire et commença le tour de la table.
Si par hasard il se fût trouvé à la table du roi, ce jourlà, un homme qui eût conservé une étincelle d'honneur au fond de l'toe, il se fût certes pris d'une respectueuse commisération pour cette femme au cœur de reine, fière encore, et digne et admirable sous l'humibation que lui infligeait son époux. Mais le hasard, si puissant qu'il soit, ne peut créer l'impossible. Chaque fois qu'Isabelle i^emplissait une coupe, un éclat de rire s'élevait. .
Castelmelhor tendit son gobelet le dernier. Au moment où la reine approchait le flacon, il se leva subitement et mit ses lèvres sur sa joue.
Alfonse poussa un rugissement de joie.
La reine devint si pâle, que ses veines parurent comme un réseau bleuâtre sur son front. Elle était douce, faible^ même, mais il y avait en elle un peu de ce fougueux sang de frondeur qui mit Mazarin si près du précipice.
Elle fit un pcs en arrière, et redressant son front tout à coup :
tSft LES FAZIFÂEONS bU ROI
. — Seigneur, dit-elle, vous êtes un lâche^ Si Dieu^ m'eût donné un homme pour époux, je ne lui demanderais point votre vie, mais, afin que vous fussiez traité suivant vos mérites, le bourreau vous fouetterait par les rues' de Lis* bonne ! ,
A ces mots elle se retira lentement
— Comte, dit le roi, tu es touché!
— Et Votre Majesté est publiquement outragée I répondit Gastelmelhor, qui cachait sous un air enjoué Tardeur de son ressentiment.
— Toi... fouetté... par le bourreau!... c'est très-plaisant I
— Si Dieu lui eût donné un homme pour époux !... murmura Gastelmelhor.
— Mai de Deos! c'est vrai, elle a dit cela! s'écria le roi: je suis un homme !... Par le sang ! par la mort! je suis un homme, et... malheur à elle !... Qu'on me l'amène!
MADEMOISSrXE DE SAVOIE-NEMOUBS*
Et comme tout le mondé restait immobile, le roi répéta avec un redoublement de fureur :
— Qu'on mé l'amène ! vous dis-je ; qu'on la traîne ici à l'instant !
— Pourquoi faire? demanda froidement Gastelmelhor.
— Pour que je lui prouve que je suis un homme! s'écria le roi, dont la prunelle nageait dans le sang.
En môme temps il tira son poignard en grinçant des dents et le ficha si rudement dans la table, que l'épaisse planche de chêne fut percée de part en part.
Mais cet effort le brisa, et il tomba épuisé sur son fauteuil.
— Gastelmelhor, dit-il, va dans sa chambre et tue-la.
— Seigneurs , dit Gastelmelhor au lieu d'obéir, veuillez nous laisser seuls ; Sa Majesté a désir de m'entretenir en particulier.
L'assemblée jeta un regard de regret sur les coupes à
moitié vides; mais ce n'était pas le roi qui avait parlé, c'était Castelmelhor, il fallait obéir.
— Sire, reprit le comte, dès que la foule se fut écoulée. Votre Majesté va trop loin , s*il m'est permis de le dire... Le' marquis de Sande est â Lisbonne , et avec lui est venu un Français, qui sans doute est chargé des pouvoirs de son souverain. Le Portugal n'est point de taille à se mesurer avec la France.
— 11 y avait longtemps que tu ne nii'avais ennuyé l s'écria le roi en bâillant.
— Sire, mon devoir..^
— Petit comte, va chercher les serviteurs de mes bassets royaux, et ne reviens pas : tu n'es pas en veine aujourd'hui.
— Encore un mot, sire...
— Penh l fit le roi avec ennui.
•»- Me donnez-vous carte blanche?
— Sans doute; à quel sujet?
— La reine...
— La reine I interrompit le roi , qui avait déjà oublié la scène du dîner ; que me parles-tu de la reine?
— Elle a insulté Votre Majesté.
— Vraiment ? Au fait... c'est possible. Eh bien, prends-la, fais- en ce que tu voudras, et va-t'en.
Castelmelhor sortit aussitôt.
Depuis qu'il était maître de l'oreille du roi, il avait déjà considérablement affaibli la' puissance des chevaliers du Firmament, qu'il avait même éloignés du palais et casernes dans un hôtel ; mais il se croyait néanmoins sûr de leurs services à cause d'Ascanio Macarone, qu'il avait fait capitaine des Fanfarons ou cavaliers, et qui affectait pour sa seigneurie un dévouement sans bornes.
Ce fut près du beau Padouan qu'il se rendit en quittant le roi.
Macarone reçut ordre de choisir dix Fanfarons parmi les moins scrupuleux, ce qui était énormément dire. Ces dix hommes devaient se poster à une heure après minuit dans la rue de la Conception^ qui longe le couvent de ce
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noin, où la reine avait coutume d'accomjilir ses deToirs religieux.
C'était, comme nous Tavons dit, la Teflle. de Noël; la reine devait, suivant toute apparence, se rendre à la messe de minuit. Castelmelhor, qui avait un puissant intérêt à éloigner cette princesse de la cour, saisissait avec ardeur cette occasion de conmiencer Texéçûtion du plan qui devait rélever au but de ses désirs. /
Macàrone était un homme d'ordre; 11 se fit répéter par deux fois ses instructions et se pénétra bieti de son rôle. — Son rôle consistait à enlever la reine et à la transporter au château fort de Spure, dans la province de Tra-os- Hontes.
La reine , sans défiance et ayant besoin ce jour-là plus que jamais des consolations de la religion , sortit du palais à minuit et gagna en carrosse le couvent de la Conception, Vers une heure la messe finit; la reine remonta en carrosse.
Au bruit des roues , une dizaine d*hommes qui occupaient le milieu de la rue se. jetèrent dans Tombre des maisons. Le carrosse avançait toujours.
— Taïaut, mes bellots! dit Macàrone à demi-voit.
' Les dix Fanfarons du roi s*élancèrent à la tête des chevaux. Macàrone avança la tête et regarda à Tintérieur.
— Très-illustre dame, dit-il en faisant une exquise salutation , je suis chargé de vous conduire à votre maison des champs* Vous plaît-il de partir seule, ou désirez-vous conserver la compagnie de ces deux charmantes demoiselles qui sont là devant vous, et dont je me déclare le soumis serviteur?
La reine voulut demahder à ses femmes ce que signifiait cet étrange discours, mais elle n'en eut pas le temps.
Quelqu'un veillait sur elle, et ce quelqu'un avait sans doute des ^intelligences ft l'hôtel des ohevaUers du Firmament. Au moment où Macàrone terminait sa harangue par un second salut^ aussi suave que le premier, des pas de chevaux se firent entendre à l'autre bout de la rue.
^ En route I cria le beau cavalier de Padoue en changeant subitement de toOé
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— Qui ôtes-vous ? où me conduisez-vous? dit la reîpe. Les chevaux s'étaient rapidement approchés. Il n*y avait
que deux cavaliers, ce qui rassura Macarone ; mais Fun de ces deux cavaliers, monté sur uU puissant andalous , res^ semblait au géant Goliath sur sa colossale monture, ce qui fit réfléchir le mômeMacaronei
— Qu'est-ce à dire ? demanda d'une voix brève et hau* taine le plus petit des deux cavaliers, dont le riche costumé brillait à la lueur des torches des vialets de la reine. Pour^ quoi arrêtez-vous ce carrosse, drôles 7
Le plus grand des deux cavaliers, qui portait une livrée de couleur sombre, ne dit rien, mais il dégaina une rapièfô qui avait bien quatre coudées de longueur. ^
A la voix du premier cavalier, la reine avait vivement , tressailli.Elle mit la tête à la portière, joignit les mains et demeura comme en. extase.
— Passez votre chemin, seigneur, répondit 1& Padouan^ et ne vous mêlez point des affaires d'autrui.
Le cavalier ne répondit pas, mais il porta la main à son flanc, son épée glissa hors du fourreau et une gerbe de fugitifs éclairs passa devant les yeux du Padouan. En même temps le nouveau venu poussa son cheval, passa sur le ventre d'Ascanio et attaqua le gros de Tembuscade. Le géant qui l'accompagnait ne resta pas en arrière. Il leva cinq ou six fois sa lourde, épée, après quoi il là remit au fourreau, parce qu'il n'y avait plus d'ennemis à combattre*
Le Padouan seul restait et faisait le mort, pour tâcher de savoir à qui il avait affaire ; mais le géant ayant falUmine de vouloir le, fouler aux pieds de son massif cheval, notre pauvre ami, au risque de fahre rougir dans leurs tombeaut, ses glorieux ascendants, prit la ftiite à toutes jambes. Les deux cavaliers étant ainsi restés seuls sur le champ de ba« (aille, le valet se tint à Técari et le maître s'approcha de la portière.
— Madame, dii*-il, vous ne pouvez retourner au palais du roi. Peut-être ne vous fierez-vous point à un inconnu.
— Je vous connais, seigneur, interrompit la reine, dont la vo|x tremblait d'émotion.
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Puis elle ajouta d*un ton si bas , qu'il fallait le silence d'une nuit solitaire pour que ses paroles fussent entendues :
— Et je nie fie à vous plus qu'à tout autre en ce monde, dom Simon de Vasconcellos.
Le cavalier s'inclina en signe de reconnaissance.
— Alors , madame , dit-il y que Votre Majesté daigne me suivre. Je vous donnerai pour cette nuit rhospitalité que peut offrir un pauvre gentilhomme, et demain vous aurez une retraite au-dessus de laquelle planera Une puissante et terrible protection.
Le carrosse se remit en marche, escorté par Vasconcellos et Baltazar.