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LE SÂLON DE SOUZA

Bientôt la i^eine put mettre pied à terre dans la cour d'honneur de l'hôtel de Souza.

— Il y a bien longtemps, dit Vasconcellos avec tristesse, que cet hôtel, qui porte le nom de mes pères, n'a été habité. Mon frère demeure dans un palais; moi, je me cache dans une humble demeure.. Entrez, madame, j'ai le droit de dire que cette maison est un asile de loyauté, car elle a vu quinze générations de Souza, et Castelmelhor n'y a point mis les pieds depuis qu'on le flétrit du nom de favori.

Isabelle descendit de son caiTosse, et traversa, appuyée sur le bras de Vasconcellos, la cour, dont les larges pavés se cachaient sous l'herbe. Elle tremblait; sa respiration était pénible et oppressée. Vasconcellos marchait d'un pas ferme et grave. Arrivé sur la dernière marche du perron, il s'arrêta :

— Madame, dit-il, sf Votre Majesté daigne le permettre, je lui ferai' les honneurs de l'hôtel ; sinon je resterai au seuil afin do. veiller jusqu'au jour.

— Venez^ murmura la reine.

Ils passèrent le seuil et traversèrent une longue enfilade

de pièces avsgit d'arriver au salon, où jadis nous avons vu Ja famille de Souza rassemblée. Rien n'avait changé ; tout était comme autrefois : les portraits d'ancêtres, le fauteuil armorié où s'asseyait feu la comtesse, et la chaise à long dossier d'ébène où s'appuyait l£^ blaoche épaule d'Inès de Cadaval.

Yasconcellos passa la main sur son front, comme pour chasser d'accablants souvenirs.

Il poussa le bouton d'une porte, et montra une chambre aux meubles antiques et d'une richesse extrême, où se trouvait un lit carré, à baldaquin, dont les rideaux de velours rouge portaient, brodée en or, la crdîx de Bragance.

— Au temps où l'écusson de Souza était pur de toute tache, dit-il, des rois ont dormi dans cette retraite. Ce sera, pour cette nuit, la chambre de Votre Majesté... Dormez^ madame : je veillerai sur votre sommeiL v

11 s'inclina, et fit un pas vers la porte pour quitter le salon.

— Restez, dit la reine.

Yasconcellos devint pâle ; mais il s'arrêta aussitôt.

— Senoras, reprit la reine en s'adressant à ses femmes, qui l'avaient si^jvie, laissez-nous.

Les deux Portugaises se retirèrent. La reine et Yasconcellos demeurèrent seuls.

11 n'y avait qu'une seule lampe allumée dans le salon. Sa faible lumière rendait à peine les ténèbres visibles, et laissait dans l'obscurité les poi-traits pendus aux lambris et les sombres sculptures des lointains panneaux. On voyait seulement çà et là briller dans l'ombre un miroir à com« partiments, les cristaux biseautés d'une girandole , ou l'or pâli d'un écusson.

La reine était debout auprès de la porte de la chambre à coucher, Yasconcellos, profondément incliné et les yeux à terre, restait au^ milieu du salon.

La reine demeura un instant indécise et combattue; son sein se soulevait par bonds précipités ; sa joue> tour à tour blanche ou empourprée, changeait rapidement de couleur.

IM LKS tANTARONS M^OI

Mais elle se remit totit à coup, redressa scm front et regarda en face Vasconcellos.

— Seigneur, dit-elle, veuillez m*avancer un siège./. Approchez-Youa, écoutez-moi... Vous sou|^ent-il de votre séjour à la cour du roi Louis de France 7

— Il m'en souvient, répondit Vasconcellos.

— Voui étiez malheureux, seigneur 5 moi... ôh I j*étais bien heureuse!... Je vous vis; ma première ^^ouffrance vint de vous, car je vous aimai... Ne m'interrompez pas, aeigneur... Ce fut pour vous revoir que je vins en Portugal. Que m'importait un trône? Je croyais,— j'étais folle l - Je croyais avoir lu votre amour dans un seul de tos regards ; j'espérais !... Seigneur, c'est moi qui ai brisé ma vie, mais je l'ai brisée pour vous I

Vasconcellos s'agenouilla et se couvrit le visage de ses mains.

La reine avait parlé d'une voix ferme, mais basse et tomme sufiToquée. Sou visage etprimait le calme du dés- ' espoir. v

-— Je suis venue, reprit-elle ; au lieu des hommages pi-omis, j*ai trouvé l'insulte et le dédain \ moi dont la vie n'avait été qu'une longue fête, je me suils habituée aux larmes; j'ai désiré la solitude, afin de pouvoir prier Dieu, mais on m'a traînée, moi, fethme et reine, au milieu des repoussantes orgies qu'un fou mène avec ses valets ; et personne pour me consoler I personne pour me défendre !

— Madame, s'écria Vasconcellos, ayez pitié de moi I

— Pitié de vous, seigneur l répéta la reine dqpt l'œil, grand ouvert, renvoyait, terne et rougefttre, la lointaine lueur de la lampe. Parfois, en effet, j'ai eu pitié de vous, car vous m'aimez : il ^ a longtemps que je le sais.

— Madame... voulut interrompre Vasconcellos.

— Ohi je puis vous parler ainsi, dit Isabelle avec un triste sourire; vous m'aimez, je le ms, mais je sais aussi qu'un insurmontable obstacle est devant vous, un obstacle mystérieux pour moi, mais invincible, que vous ne pouvez pas, que vous ne voulez pas franchir peut-^tre... Vasconcellos, vous croyiez être bien caché, n'est-ce pas, quand

LÉS ï^ANFAtim^ m; R<M in

vous veilliez isur moi, de loin, dans l'ombr*e, quand voua preniez pour remplir un devoir les mômes précautions qu'on prend pour commettre un crime ? Mais je vous voyais, moi, je \ous devinais, et si je ne suis pas moirte au milieu de cette" cour honteuse, c'est que je vous sentais près de moi, c'est que je voulais vivre pour vous remercie^ un jour, et pour vous dire, avant de quitter pour jamais lô monde s Je vous ai aimé, dom Simon, je vous aime, et,. ^ aptes vous, je n'aimerai que Dieu I

Yasconcellos mit sa main sur son coeur et poussa un sourd gémissement.

îsabelle ne s'était point trompée, il Taimait de toute la violence d'une passion sans cesse combattue : c'était un . amour sans but, une adoration sans espoir, un culte.

En ce moment, il eût donné sa vieen ce monde et dans l'éternité pour la faire heureuse ] mais ces paroles lui brûlaient le cœur ; il souffrait ; il aurait voulu fuir.

— Madame, murmura-t-il en joignant les mains; merci!...' merci, mais pitié I Vous ne savez pas laxhaîne qui me lie. le suis au roi , madame , corps et ftnae... et vous êtes la reine.

Isabelle se leva.

— Je ne suis pas la femme du roi, dit-elle avec sim* plicîté.

Elle ne rougit point en prononçant ceà mots ; elle no baissa point les yeux. Mais il y avait dans son geste et dans sa voix cette dignité calme et noble, qui vaut bien la dis* graéleuse grimace, hiéroglyphe bizarre, à l'aide duquel peintres et Joëtes ont pris la coutume de représenter la i>\ideur.

i Yasconcellos, à son tour, se leva, et ne prit point soud de cacher son profond étonnement*

— Je suis, continua Isabelle, ici comme à Versailles, aujourd'hui comme jadis, mademoiselle de Savoie-Nemours*

~ Est-il possible ! s'écria Vasconcellos.

Isabelle lui tendit la main, qu'il baisa avec transport.

— Et maintenant, reprit*elle encore, éloignez-vous, dom Bimon ; ma main est à moi, mon cœur est à vous, mais ma vie est à Dieu... C'est dans le silence d'un cloitre que

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je veux prier pour tous qui, avez été mon boa ange et mou mauvais génie.

Elle retrouva son mainti^i de reine et montra la porte d'un geste.

Yasconcellos, éperdu, demeura un instant immobile aa Heu d*obéir. Il tendit les bras et flécbit à demi le genou, comme s'il allait se prosterner*

Mais à ce moment, la lampe, près de s'éteindre, jeta une dernière et rouge lueur. Le regard de VasconceQos tomba sur la cbaise à long dossier d'ébène où , tant de fois, il avait vu Inès attentive et rougissant à sa voii.

Il se redressa et sortit, tête baissée, sans prononcer une parole.

La reine le suivit du regard jusqu'au seuil.

— Mon Dieu! murmura-t-eUe , donnez-moi la force de ne plus l'aimer.

Le lendemain , la promesse de Vasconcellos s'accomplit» Isabelle de Savoie eut une terrible et puissante protection.

Dès le matin, le carrosse du marquis de Sande stationna à la porte de l'hôtel de Souza. Un bomme en descendit qui portait le cordon des ordres du roi de France. C'était M. le vicomte de Fosseuse, chargé des dépêches du roi Louis XiV pour la cour de Portugal, et nanti de pouvoirs afin de représenter le roi à Lisbonne. Le vicomte eut une courte conférence avec la reine et se rendit aussitôt auprès d'Alfonse VI.

L'injure faite à la reine était flagrante; on n'essaya point de la nier. Les demandes du Français furent justes et sa façon de les poser péremptoire; on ne tenta point de les repousser.

A midi, la reine quitta l'hôtel de Souza, et se rendit, escortée du marquis de Sande et de M. de Fosseuse, au palais de Xabrégas , qu'on avait disposé pour la recevoir. Au-dessus de la principale porte du palais, un drapeau blanc, au centre duquel tranchait Fécusson d'azur aux trois fleurs de lis d'or, livrait ses plis flottants à la brise.

— Voici désormais votre égide , madame, dit M. de Fosseuse; •*- vous êtes sous la protection de la France.

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Isabelle eut un mouvement d'orgueil et de joie en voyant ce blanc étendard que suivait partout la victoire. Elle se sentit à l'abri derrière le graiid nom de sa patrie.

Mais ses pensées reprirent bientôt lem* cours. Depuis le matin elle cherchait Vasconcellos, qui ne se montrait point. La veille , elle avait voulu l'entretenir, pour lui dire un dernier adieu; maintenant, elle eût voulu le voir encore ain de lui rendre grâce, car elle devinait que ce soulagement inespéré était son ouvrage.

Vasconcellos n'avait garde de paraître. Dans un moment d'entrsdnement, il s'était réjoui de voir la reine libre et exempte de tous liens, il s'était réjoui de retrouver en elle mademoiselle de Savoie, pensant, dans son enthousiasme irréfléchi, qu'entre eux désormais le principal obstacle avait disparu. Mais la réflexion l'avait détrompé. Il avait reconnu qu'en définitive sa position n'était point changée. Pour tout autre, Isabelle pouvait être libre; pour lui, elle était toujours la femme qui avait j^ris pl«ce sur le trône d*Alfonse.

Vasconcellos était au roi, il n'avait- pas oublié un seul instant le serment fait au lit de mort de son père, et il exécutait sa promesse avec d'autant plus de rigueur que son frère l'avait méconnue. Aimer la reine, c'était vouloir unir son sort au sien, car l'idée ne lui pouvait venir d'en faire sa n^aîtrèsse. Or, épouser la reine, n'était-ce pas reconnaître implicitement les torts du roi, son incapacité, sa misère ! n'était-ce pas se proclamer hautement son ennemi !

Isabelle l'aimait, elle le lui avait dit. Maintenant que tout danger était passé pour elle, cette idée de finir ses jours dans un cloître devait tomber de soi-même. Vasconcellos était homme. La scène de la veille avait épuisé ses forces. Il ne se sentait point capable de résister souvent à un pareil danger. Redoutant sa faiblesse, il préféra fuir et résolut de ne plus voir la reine.

Pendant la nuit, il alla prévenir M. de Fosseuse et le marquis de Sande, qu'il savait particulièrement dévoué à Isabelle; ensuite il ne reparut point à l'hôtel.

M. de Fosseuse installa la reine au palais de Xabf égas. ,

A la suite d'une entrevue où furent appelés le marqui^ de San de, quelques grands de Portugal, ennemis de la cour, et plusieurs prélats, un exprès partit, chargé de dépêches pour Sa Sainteté le pape Clément IX.

Ce messager devait être suivi de près par le P. Vieira da Silva, confesseur de la reine; Louis de Souaa, député de rinquisition , et Emmanuel de Magalhaens de Meneses, archidiacre de Téglise métropolitaine de Porto, chargés As pleins pouvoirs d'Isabelle de Savoie, à cette fin de requérir -la décIaiBtion apostolique de la nullité du mariage de cette princesse avec le roi Alfonse VL

Dès lors, la position d'Isabelle s'améliora sensiblement. Elle eut un parti dans l'État. La haute noblesse mécontente et le clergé se firent un drapeau de son nom ; mais elle ne voulut point se mêler d'intrigues politiques, et resta confinée dans son palais, heureufte de n'avoir plus à su^ les honteittes fansaisies d'Alfonse.

En quittant Usbonne, M. de Fôsseuse lui promit de loi envoyer deux demoiselles d'honneur françaises. Bientôt, en effet, elle vit arriver deux charmantes sœurs, Marie et Gabriellé de Saulnes, filles d'un vieux gentilhonmie de TOrléanais. Ces deux jeûnes filles lui tinrent fidèle compagnie. Elles l'aimèrent parce qu'elle était malheureuse et bonoe. Leur nstïf entretien lui fit souvent passer de douces beàres de repos. ,

L'infant dom Pierre lui faisait maintenant de fréquentes visites. C'était un beau et loyal jeune homme, dont le caractère doux et trop malléable peut-être gardait les traces . de la longue tutelle qu'il avait subie. Il était timide auprès d'une femme et intrépide eaface du danger. Les, mauvais traitements de toute sorte qu'il subissait à la cour b'avaient pu altérer son affection pour son frère, mais il haïssait profondément Castelmelhor, qui, une fois, avait osé tirer l'épée contre lui. Comme tous les esprits réservés , il était enclin ^ à la jaloilsie, otnbrageux et capable d'une longue rancune; mais tous ces défaut», rachetés par de-nombreuses qualités, échappaient à la reine, qui le traitait en frère et le faisait son confident

LÉS FANFARONS DO ROt IW

Isabelle ne pouvait ignorer Tamour de l'infant, dont Taveu s'échappait pour ainsi dire par tous ses pores; mais ne pouvant y. répondre, elle feignait de ne le point apercevoir. C'était un amour naïf et respectueux, amour de page pour sa suzeraine, soumis, délicat et pur. Une boucle' de cheveux eût mis dom Pierre en extase. Au temps de la chevalerie, il se fût contenté de la licence de porter les couleurs de sa âùne.

Mais c'était un amour jaloux outre mesuré. La jalousie est perspicace et va droit au nUt. Dom Pierre avait reconnu dès longtemps que le cœur d'Isabelle n'était point libre, et ses soupçons s'étaient dirigés de prime abord en bon lieu. Le nom de Yasconcellos le faisait tressaillir ; il détestait près* que autant Yasconcellos que Castelmelhor.

Simon ne faisait rien pourtant pour justifier cette jalousie. Pendant un an qu'Isabelle resta au palais de Xabrégas, il ne la vit que deux fois, en présence de ses femmes. Encore fallait-il d'importantes et solennelles occasions pour l'amener à la résidence . de la reine. La première fois, il vint afin de la prévenir qu'un misérable, qui était son serviteur, avait proposé de l'empoisonner, ce que le favori avait refusé par un reste d'honneur; la seconde fois, il lui apporta des nouvelles de la cour de Rome où son affaire était en instance ; il lui remit en même temps une dispense provisoire, expédiée par Louis, cardinal de Vendôme (oncle d'Isabelle), légat a latere du saint-père. Il semblait que Yasconcellos eût des moyens d'être instruit avant tous les autres de ce qui concernait Isabelle.

Cependant, il n'habitait point Lisbonne ; du moins , nul ne l'y rencontrait jamais, et son valet, Baltazar, s'était mid au service de lord Richard Fanshowe.

L'infant se dépitait de cett,e complète et profonde côtt- ' naissance que. Yasconcellos semblait avoir des affaires de lA reine; il se désespérait surtout en voyant Timpression produite sur Isabelle par les rares visites de cet homme.* Elle en parlait sans cesse ; tantôt avec des réticences étranges et une sorte de mystérieuse frayeur, ^tantôt avec un enthousiasme imprudent, tantôt avec une mélancolique tendressCè

Aussi dom Pierre voyait en lui un rival; s'il déguisait sa baine, c'est qu'il craignait de déplaire à Isabelle.

Pendant que nous jetions ce coup d'œil rétrospectif et nécessaire sur des événements passés , notre histoii*e n'a point marcbé; le temps ^'est arrêté pour nous laisser du loisir, et si nous n'avons point littéralement renouvelé le tour de force de Josué , c'est que le soleil était coucbé à l'beure où le moine sortit en vainqueur du palais de Castelmelbor.

11 était sept beures du soir environ. La reine était assise sur une haute bergère, dans une cbambre du palais de Xabrégas dont elle avait fait son oratoire. Près d'elle, agenouillées sur des coussins de soie, Marie et Gabrielle de Saulncs passaient négligemment leurs aiguilles dans de délicates broderies. L'infant dom Pierre, assis sur u|i tabouret à quelque distance , tirait d'une grande guitare portugaise d'assez cbétifs sons,, dont il accompagnait un refrain de France qu'il avait appris sans doute pour, plaire à Isabelle. En l'écoutant, elle avait appuyé sa tête sur sa main, elle rêvait.

— Ne connais-tu point cet air? dit tout bas Gabrielle de Saulnes à sa sœur Marie.

Marie avait des larmes dans les yeux.

— Qu'est-ce? demanda la reine.

— C'est un souvenir, répondit la rieuse Gabrielle, s'il plaît à Votre Majesté. Le refrain que chante si i)ien Son Altesse le prince infant est familier aux oreilles de Marie.

Marie devint rose comme une cerise. x

— Oui-da ! dit la reine en souriant; d'où connaît-elle cet air, ma mignonne?

-^ De notre cousin Roger de Luces, madame, qui est cornette des chevau-légers du roi, s'il plaît à Votre Majesté.

— Cela me plaît, ma fille, dit la reine en soupirant : ne pleure pas, Marie, nous te rendrons la France et ton cousin quelque jour... D'autres, ma mie, n'ont point ce doux espoir de revoir les gens qu'ils aiment... Cessez de chanter, je vous prie, monsieur mon frère.

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C'était ainsi que la reine appelait l'infant. Il déposa aussitôt sa guitare et se rapprocha de la reine.

— Auriez-vous reçu de mauvaises nouvelles de Rome, madame? demanda-t-il; vous semblez plus triste encore que de coutume.

Isabelle ne répondit point.

— Elle songe à lui, pensa le prince ; toujours^ toujours à lui,

— Vous ne dites rien, monsieur mon frère I s'écria tout à coup la reine avec un enjouement affecté ;'ne savez-vous donc point quelque oelle histoire qui puisse récréer un peu trois pauvres recluses ?

Les deux demoiselles de Saulnes approchèrent instinctivement leurs coussins pour écouter mieux. Le prince, de son côté, fit un appel désespéré à sa mémoire, mais il ne trouva rien. C*est toujours en ces moments où il faudrait savoir ou se rappeler que le souvenir des gens timides se montre rebelle.

— Prêtez attention, mes chères belles, reprit la reine : monsieur mon frère va nous faire un récit.

Cette recommandation était parfaitement inutilCé Les deux sœurs attachaient déjà sur le visage du prince des regards irrpatients et curieux.

— Hélas I madame, dit l'infant, dont les traits exprimaient une véritable détresse, je ne sais rien, car j'ignore l'art de composer des histoires.

Ce disant, Jl baissa la tête et se prit à rouler son feutre entre ses doigts, ni plus ni moins qu'un galant de village à bout d'éloquence. La douce Marie le regarda et eut pitié de lui, mais Gabrielle ne put retenir un sourire. La reine était retombée dans sa rêverie.

— Et pourtant, reprit l'infant, en se redressant sous le sourire railleur de Gabrielle comme un coursier de race sous l'éperon, il se passe au milieu de nous des choses qui, racontées, auraient l'air de fables inventées à plaisir... Ëntendîtes-vous jamais parler du moine, madame ?

— Le moine ? répéta Isabelle d'un air distrait.

— Le moine ! dirent les deux sœurs en frissonnant.

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^ Le moine, reprît l'infant ; Thomme qu'on désigoe et qu'on reconnaît sous 1^ seul nom du moiw, dans une cité où«il y a cinquante monastères; l'homme dont nul n'a vu le visage ; l'homme dont l'aspect arrête la folie de Sa Ma* jesté mon frère, dont la voix fait tressaillir le traître Castelmelhor, et dont la main répand asses de bienfaits pour retenu: la polère du ci^^ suspendue sur le royaume de Portugal.

*-* C'est la première fois que tous nous parlez de cet homme, monsieur mon frère.

— C'est la première fois, en effet, madame. Pourqud cela ? je ne saurais le dire, car il a droit à mon afifection et à mon respect.

— Quoi 1 s'écria étourdiment Gabrîelle de Saulnes, tous le connaissez donc ?... vous lui avez parlé ?

— Pourquoi cette- question, ma fille? dit la reine* étonnée.

— C'est que le moine est un homme si mystérieux, si redoutable I J'ai entendu parfois Les officiers de Votre Majesté s'entretenh: de lui. Ils tremblaient en prononçant son nom.

Il se fit un silence. L'infant semblait rêver à son tour,

— Une fois, reprit la jeune fille... mais je ne sais si je dois dire cela à Votre Majesté. •

--* Dis toujours, mignonne ; je suis femme et curieuse.

— Une fois, c'était au couvent de l'Espérance, où Votre Majesté) malade, m'avait envoyée entendre la messe, tandis que ma sœur Veillait près de sa personne royale. Au milieu du saint sacrifice, je me sentis toucher le lH*as, et je faillis mourir de frayeur en voyant près de moi un religieux dont les traits disparaissaient sous un capuchon de taille démesurée. Je me rappelai les discours de vos officiers, et je reconnus le moine. ^ '

-- Il t'avait touché le bras par mégarde ?

— Il m'avait louché le bras pour attirer mon attention. « Enfant, me dit-il, le ciel t'a donné une noble tâche. Veiller sur elle y^la consoler, l'aimer I... Tu seras bénie là- haut comme* ici-bas, enfant, si tu accompha ce saint devoir.,. »

IjpiS FANFARONS DU ROI 203

— . 11 t'a dit cela, murmura la reine.

— Puis j'entendis un profond soupir.

— Quand je me retournai, il n'y avait plus personne auprès de moi.

— Voilà qui est étrange, dirent en môme temps Isabelle, et l'infant. "

— Étrange en effet I s'écria Ma«i^ de Sa«lnes. Le lendemain, ma sœur Gabrielle resta près de Votre Majesté; ce fut moi qui me rendis, afin d'entendre la messe, au couvent de l'Espérance...

— Eh bien? fit la reine.

— Ma sœur s'est chargée de conter mon histoire : pareille aventure 'm' arriva.

— Mais je ne connais point cet bonmie, dit la reine; d'où vient cette singulière sollicitude ?

•^Vous êtes bien sûre de ne le point connaître, madame ? demanda l'infant d'un ton grave,

— Sur ma parole, monsieur mon frère, je ne l'ai jamais vnl

— C'est que, à moi aussi, le moine a parlé de Votre Ma^ jesté. Il m'a dit de veiller sur vous... il m'a dit de vous aimer, madame, pom* tous les outrages dont vous avait abreuvée le roi mon frère...

La reine cacha son trouble sous un sourij'e.

— Oui, reprit l'infant d'une voix lente et ponctuée, comme s'il se fût parlé à lui-même, ses conseils furent toujours ceux d'un esprit grave et d'un cœur loyal. Après chaque insulte que j'ai reçue de mon frère, il est venu me consoler et fortifier mon âme contm les tentations de la

"vengeance... Quel qu'il soit, je l'ai dit, je lui dois reconnaissance*., mais le mystère qui l'entoure m'oppresse... je ne puis aimer cet homme. Je crois en lui , je le respecte» mais une voix secrète me dit de ne le point chérir.

L'infant se tut.

Peu à peu, sous 'l'impression de cet entretien mystérieux, la physionomie des quatre personnes qui étaient réunies dans l'oratoire de la reine avait pris une teinte solennelle, uniforme. La nuit était sQmbre : au dehors on entendait

les sanglots du vent dans les arbres dépouillés des jardins; au dedans, les antiques et hautes croisées gémissaient sous Teffort de la bise ; les deux jeunes filles, serrées l'une contre Tautre, avaient peine à dissimuler leur vague effroi.

A ce moment, la porte s'ouvrit, et chacun s'attendit presque à voir paraître le" ténébreux personnage dont on avait é\T)qué le nom.

Mais rhuissier mit un terme à cette crainte en annonçant à haute voix :

— Le seigçeur dom 'Simon de Vasconcellos et Souza !...

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