‹ Les dernières féesChapitre 37 sur 43 · HUIT HEURES · texte numérisé non relu

HUIT HEURES

Ce nom de Vasconcellos fit sur nos quatre personnages une impression fort différente.

La reine éprouva une émotion profonde, qu'elle ne prit point la peine de cacher, et qui éclata aussitôt sur son visage. L'infant devint pâle. Il ressentit ce frisson de malaise qui glace le cœur à l'approche d'un ennemi. Quant aux demoiselles de Saulnes, ce nom les rassura tout à coup, et leur rendit leur charmant sourire.

Les cinq années qui avaient passé sur la tête de Vasconcellos n'avaient fait que remplacer par la mâle beauté de l'homme les grâces de l'adolescence. Il ressemblait du reste trait pour trait à son frère Castelmelhor.

Cétait, chez les deux jumeaux, la môme taille, parfaite dans son médiocre développement, la même délicatesse de formes, la même hauteur de regard. Seulement, la noble figure de Vasconcellos n'avait point cette arrière-expression, douteuse, indéfinissable, qui déparait la figure de son frère. Sa franchise, à lui, était le bon aloi 5 son œil, où la passion semblait s'être éteinte dans la douleur, son front calme et résigné disaient assez que ce n'étaient point d'ambitieuses et coupables aspirations qui avaient amené la pâleur à sa joue. v

11 était vêtu d'un brillant costume de courtisan, et por-

tai^ suivant la mode portugaise, les couleurs de sa maison. Ce costume augmentait tellement la ressemblance naturelle qui existait entre lui et son frère, que la reine ne put s'empêcher de rougir en songeant aux indignes outrages de ce dernier. . ..

Quant à l'infant, il reaula de plusieurs pas, afin de se tenir à l'écart

— Ils se ressemblent , pensa-t-il , de cœur comme de visage, sans doute... je le désire... -cela doit être. Je ne sais lequel des deux.je déteste le plus.

Vasconcellos traversa la chambre à pas lents et arriva Jusqu'à la reine, devant laquelle il sinclina profondément. L'infant, qui "ne la perdait pas de vue, remarqua avec un mouvement de colère que ce fut la reine qui présenta sa main d'elle-même. Vasconcellos l'effleura de ses lèvres et se releva aussitôt.

•^ Quel heureux hasard vous amène, seigneur? dit la reine. Vous ne nous avez point habituée à jouir souvent du plaisir de votre présence.

— Madame, répondit Vasconcellos, qui laissa errer sur sa bouche un mélancolique sourire, ma présence vous apporterait bien peu de joie. Ce ne sont point ceux qui souffrent qui peuvent consoler les affligés.. Ma tâche est autre, d'ailleurs : je veille au salut de Votre Majesté. Quand un danger la menace, je déserte un instant mon poste pour la prévenir ou la défendre. Mon aspect est de sinistre augure, car il annonce le péril. .

— Que voulez-vous dire? s'écria l'infant en s'approchant; madame la reine serait-elle menacée ?

— Oh l je suis en sûreté, dit Isabelle. N'ôtes-vous pas là,' près de moi, Vasconcellos, vous qui fûtes mon constant protecteur?

— J'ai fait jusqu'ici de mon mieux, madame, répondit Vasconcellos. .

Puis, saluant l'infant avec respect, il ajouta :

— Son Altesse Royale pourra d'ailleurs vous prêter l'appui de soti épée, car le danger qui vous menace ne vient point d'Alfonse de Portugal.

S06 LES FÀIflFiRONS PU ROI

-*- if y a donc^ réellement un danger l s*éi^ia le prince ; parlez, seigneur, de quoi s'agit-il?

L* horloge du palais sonna ce coup unique et précurseur qui, dans presque toutes les anciennes sonneries, annonçait, deux ou trois ipinutes à Tavance, que l'heure allait se faire'entendre.

— Il était temps I... murmura Vasconcellos. -^ Seigneur, poursuivit-U eu répondant à Tinfant , il s'agit de sauver la reine contre laquelle un iofâme a tramé ua complot qui ya s'exécuter ce soir.

— Quel complot? '

— L'heure presse, seigneur, répondit Simon, et le temps n'est point propice pour une explication... Rassurez-vous, madame , mes mesures sont prises : je réponds de Votre Msye^té.

— Mais, dit l'infant, peut-être il vaudrait mieux fuir?

— Il est trop tard.

On frappa un coup violent à la porte extérieure du palais.

Au même instant l'horloge sonna huit heures.

— » Vous êtes ponctuellement obéi, milord, pensa Vasconcellos, et c'est plaisir de faire la partie d'un joueur de votre force...

— Qu'est-ce là? murmura la reine, dont les craintes s'étaient enfin éveillées.

— Ce sont vingt misérables qui viennent pour enlever Votre Majesté, répondit Vasconcellos,

— Vingt! dites-vous, s'écria l'infant; ils sont vingt !•«• mais vous êtes donc un insensé ou un traître I...

— Silence, monsieur mon frère I dit impérieusement la reine.

Puis elle ajouta en regardant Vasconcellos en face ;

— Seigneur, je mets en vous ma confiance.. Quoi qu'il arrive, je vous proclame incçipable de me trahir.

L'infant retint une exclamation de colère, et se prit à parcourir la chambre à grands pas.

— Merci, madame, dit Vasconcellos.

On entendit un bruit de pas dans l'escalier et 4a voix des valets qui refusaient le passagç.

Les deux jeunes Françaises, accablées d^épouVAnte^ s'é« taient levées et se tenaient immobiles et pftles comme des statues de maibre. Le regard de la reine tomba sur elles.

— Retirez-vous, mes filles, ^dit-elle. Allez dans la chapelle du' palais; là, du moins, vous serez à Tabri.

Les deux scÉurs se prirent par la main, et au lieu d*o- . béir, elles vinrent se mettre à genoux aux pieds de 1» reine.

— A Dieu ne plaise, dit Marie de Saulnes, que nous abandonnions Votre Majesté à l'heure du péril l

— Nous sommes filles de gentilhomme I ajouta Gabrielle en fronçant ses délicats sourcils; nous avons le droit de mourir avec vous, madame.

La reine leur mit à toutes deux un baiser au front. ^ Les pas approchaient rapidement ; on les entendait déjà dans la salle voisine. Vasconcellos fit signe à la reine de rester à sa place, et s'avança vers la porte. LUnfant voulut le suivre.

— Restez, seigneur, dit Vasconcellos, le temps approche où Votre Altesse Royale sera le seul espoir des Portugais, îne compromettez pas inutilement une vie précieuse...

Avant qu'il eût achevé, la porte s'ouvrit. Vasconcellos écarta d'un geste respectueux, mais ferme, Tinfant, qui, Tépée nue, voulait défendre le passage de vive force, et se mit au devant de lui. Il laissa son épée au fourreau.

Les chevaliers du Firmament, jetant de côté le dernier valet qui barrait encore l'entrée, se précipitèrent dans la chambre en tumulte, suivis de sir William, le secrétaire de lord Richard Fanshowe.

Vasconcellos, les bras croisés sur sa poitrine, était placé •entre eux et la lumière ; ils ne Taperçurent point d'abord ; mais Manuel Ântunez, le lieutenant d'Ascanio, ayant voulu passer outre et s'avancer vers la reine, le cadet de Soùza le saisit rudement par l'épaule et le rejeta, meurtri, au i^lieu de ses compagnons.

— Que venez-vous faire en cette demeure, misérables ? dit-il d'tfne voix éclatante.

Les Fanfarons du roi s'étaient arrêtés stupéfai^^^^Les der-

niers arrivés, qui ne pouvaient voir ce qui se passait, avaient tiré leurs épées, mais les autres hésitaient et n'osaient avancer. Sir William lui-môme se tenait à Técart et couvrait du mieux qu'il pouvait sa figure à Taide de son vaste manteau.

Enfin, un nom, prononcé à vdx basse, circula de rang en rang.

— Le comte de Castelmelhor! répétaient Tun après l'autre les Fanfarons du roi.

Et telle était la terreur inspirée par le favori, que les plus rapprochés de la porte commencèrent à, effectuer prudenmienl leur retraite. Nurne savait, en effet , que Vasconcellos était È. Lisbonne. Cet homme, portant les couleurs de Souza, ne pouvait être que Cas,telmelhor.

.Vasconcellos n'avait point compté sur cette méprise. Averti du danger qui menaçait la reine par des moyens que le lecteur ne pourra manquer de connaître plus tard, il avait pris ses mesures en conséquence, et c'était à coup sûr qu'il avait dit à la reintï : « Je réponds de Votre Majest(5. » Mais ce mouvement rétrograde des chevaliers du Firmament lui donna à réfléchir ; le nom de Castelmelhor vint jusqu'à ses oreilles, et il devina la cause de cette panique soudaine.

Son intérêt était d'en profiter, car sa tâche de ce jour n'était point achevée, et la violence eût amené peut-être autour du palais des témoins dont il n'avait que faire.

Il dégaina et fit un pas vers la patrouille du roi, qui recula aussitôt.

— Qui vous a conduits ici? demanda-t-il.

— C'est moi, seigneur comte, répondit piteusement Antuhez, mais je croyais agir d'après les instructions de Votre Excellence, et n'ai fait que suivre les ordres de mon supérieur, le capitaine Ascanio Macarone.

—- Vous serez punis, reprit .VascQncellos de cette voix sèche et brève qu'affectait ordinairement Castelmelhor ; — votre capitaine sera crissé, pour qu'on sache à l'avenir qu'il n'est point prujdent de profaner l'asile de madame la

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reine et de braver le drapeau de France qui flotte au seuil de ce palais.». Retirez-vous.

Tous se hâtèrent d*obéir,

— AiTÔtez, reprit Vasconcellos en se ravisant ; quel est cet homme qui ne porte point Funiforme des Fanfarons du roi ?

Il désignait sir William.

— C'est un Anglais, répondit Antunez.

— Qui l'amène?

Antunez hésita un instant.

— C'est, balbutia-il enfin, le secrétaire de milord ambassadeur,

— Altesse, dit Vasconcellos, en se tournant vers l'infant, j'avais raison de vous dire que cette attaque infâme ne venait point du roi votre frère... Sortez, ajouta-t-il en s'adressant à Antunez... Vous, seigneur Anglais, restez.

Malgré cet ordre, sir William voulut faire retraite ; mais les Fanfarons du roi, sur un signe du prétendu Castelme- Ihor, le saisirent et l'amenèrent de force au milieu de la chambre, après quoi' ils se retirèrent.

La reine et l'infant étaient restés spectateurs muets de cette scène. La reine admirait Vascoticeljos et ne cherchait point à se rendre compte du motif de sa puissance. Elle lui rendait grâce au fond du cœur.

L'infant, au contraire, humilié du rôle passif qu'il venait de jouer, irrité par la supériorité de son rival, roulait dans sa tête des pensées hostiles. Il se demandait quel lien unissait Vasconcellos aux Fanfarons du roi ; il se demandait comment cet homme avait pu prévoir l'attaque et la repousser par la seule force de sa volonté pour ainsi dire, lui qui n'était rien dans l'État, lui qui, depuis sept ans, n'avait paru à Lisbonne qu'en fugitif et en proscrit.

Tandis qu'il réfléchissait ainsi , une autre scène se préparait, qui devait porter au comble son étonnepaient.

Vasconcellos, au lieu de revenir vers la reine, était resté au milieu delà salle en face de sir William, qui se tenait debout et enveloppé dans son manteau. Le cadet de Souza fut quelques secondes avant de reprendre la paiole; enfin,

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lorsqu'on eut entendu les lourds battants du portail extérieur se refermer sur les Fanfarons du roi , il leva lentement le bras, et saisissant le manteau de l'Anglais , il Tarracha violemment de son visage.

—-Altesse, dit-il à l'infant, qu'ordonnez-vous de ce traître, chassé du royaume par sentence royale et qui a rompu son ban 7

— Je ne connais point cet homme... dit l'infant

Mais Vasconcellos ayant traîné William sous la haute lampe suspendue au-dessus du foyer, le prince ajouta en tressaillant :

— Antoine Conti de Vintimille I

La reine leva sur l'ancien favori, dont elle avait entendu raconter souvent la puissance et les hardis méfaits, un regard curieux et surpris. Les deux demoiselles de Saulnes, qui s'étaient réfugiées derrière leur maîtresèe, avancèrent avidement leurs têtes blondes et gracieuses des deux côtés du visage de la reine, .

— Antoine Conti de Vintimille, répéta Vasconcellos avec une amertume profonde, l'homme qui a engagé le Portugal dans cette voie funeste qui mène à un abîme ; le démon qui s'est assis autrefois au chevet de son maître , notre seigneur ; l'impur empoisonneur qui a flétri l'esprit et le cœur de son roi; l'assassin moral de Sa Majesté le roi Alfonse, votre frère, seigneur I

— Est-ce bien à toi de parler ainsi, demanda Conti en relevant la tête, Castelmelhor, toi qui m'as succédé 1

— Regai'dez mieux, seigneur Conti, répondit le cadet de Souza ; je ne suis point Castelmelhor !...

— Est-il possible ? interrompit Vintimille en jetant au« tour de la chambre ses cauteleux regards, conunë s'il cherchait ses acolytes absents.

— Je suis , pour^ivit Vasconcellos, celui qui , au tempt . de votre puissance, vous frappa un jour au visage au milieu de vos infâmes gardes du corps ; je suis celui qui ameuta le peuple pour vous chasser de Lisbonne..,

— ' VasQpncellos 1 murmura Conti en courbaiit le front.

ttê FANFAftORd OU AOI ill

— Vasconcellos qui vous avait dit : Nous noua reverrons, seigneur Ccnti !

L'ancien favori fit Un p^ eu arriére, et alla tomber, éperdu, aux pieds de l'infant. L'infant se recula avec dégoût. Alors Conti, laffolé par la terreur, se traîna Jusqu'aux genoux d'Isabelle.

— Grâce, madame! grâce! murmura-t*il.

— Epargnez-le, seigneur, dit la reine.

Les deux sœurs joignaient leurs mains et imploraient Vasconcellos du iregard.

— Relève-toi 1 dit ce dernier, je t'avais oublié. 'Pour que je me souvinsse de toi^ il ne fallait rien moins que le salut de la reine... Ne regrette pas trop amèrement de m'avoir pris pour Castelmelhor. Sans cette erreur, tu aurais payé cher ton audacieuse trahison... regarde!

11 avait poussé Conti vers une fenêtre. Celui-ci put voii* briller, aux rayons de la lune, derrière un mur en ruine qui longeait une aile du palais, les mousquets d'une trentaine de gens de guerre.

L'infant, à son tour, s'approcha de la fenêtre ; il aperçut les soldats; son étonnement e,t son dépit redoublèrent.

— Va-t'en, valet d'Anglais, reprit Vasconcellos ; retourne vers ton maître. Dis-lui de continuer dans l'ombre ses ténébreuses machinations, jusqu'à ce que soit venue l'heure du châtiment... Mais qu'il ne touche pas à la reine!... quelqu'un dp plus fopt que lui veille sur elle I

Vasconcellos montra la porte. Conti traversa la salle d'un pas rapide et disparut.

— Merci, seigneur, dit la reine d'une voix émue. C'est Dieu, dang sa clémence, qui vous a placé près de moi.

— Recevez aussi mes remcrcîments, seigneur, dit à son tour l'infant d'une voix où l'amertume et le dépit le disputaient à une cérémonieuse courtoisie ; mais voici en un moment bien des merveilles! Je comprends qu'on ait cru voir en vous Louis de Souza, votre frère... je m'y suis souvent trompé moi-môme autrefois... Mais d'où vous vient, je vous prie, cette mystérieuse connaissance des intrigues de l'Angleterre? depuis quand avez-vous le droit

d'entretenir des gens de guerre à votre service? que veut dire ?...

— Que Votre Altesse daigne me pardonner, interrompit Vasconcellos ; l'explication serait longue peut-être, je k juge inutile.,.

> — Moi, je l'exige, seigneur.

Vasconcellos s'inclina avec respect. '

— Auparavant, dit-il, je voudrais parler à la reine.

— Seigneur, reprît l'infant, mes soupçons s'augmentent de votre répugnance, et je veux...

— Veuillez nous laisser, monsieur mon frère, dit la reine avec fermeté.

Mais l'infant avait franchi les bornes de sa timidité ordinaire.

— Madame, s'écria-t-il, je souffre à ne vous point obéir, mais cet homme a des soldats ici près. Il vient de vous sauver, vous le croyez, je veux le croire ; mais quand il s'agit d'une personne précieuse....

— Enfant ombrageux et obstiné, murmura Vasconcellos avec tristesse ; est-ce bien là le roi qu'il faut au Portugal ?

— Répondez, seigneur, reprit le prince; deux mots suffisent...

Vasconcellos prit dans ses tablettes un papier qu'il remit à l'infant.

— Je connaissais Votre Altesse Royale, dit-il, et j'avais prév^ cela ; veuillez hrc ce billet.

Le billet contenait ces mots :

a Votre bonheur dépend de Vasconcellos; fiez-vous à lui.

» Le koinb. »

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