‹ Les dernières féesChapitre 38 sur 43 · MINUIT · texte numérisé non relu

MINUIT

L'infant lut et relut le billet à plusieurs reprises. Ensuite il leva sur Vasconcellos un regard scrutateur, que celui-Hà soutint avec cahue et dignité.

LES FÀNFAKONS DO EOI 213

— C'est bien récriture du moine^ murmura-t-il en hésitant; mais en quoi mon bonheur peut-il dépendre...

— Ceci est un secret entre le moine et moi, répliqua froidement Vasconcellos.

— Je me retire, dit le prince après avoir réfléchi quelques secondes encore ; je ne puis dire que j'aie foi en vous, seigneur, malgré la recommandation de cet homme, que j'honore, qui m'a prouvé son dévouement... mais dont un secret instinct m'éloigne; je me retire, non pas pour obéir à ses ordretf mystérieux, mais pour ne point braver plus longtemps le bon plaisir de Sa Majesté.

La reine répondit avec distraction au salut profond qui suivit ces paroles. Elle avait peine à dissimuler son impatience.

—Allez, mes chères belles, dit-elle aux deux jeunes filles, loi-sque dom Pierre fut sorti ; vous reviendrez quand je vous appellerai.

^ Dites à Son Altesse Royale le prince infant, ajouta Vasconcellos, que Sa Majesté le prie de ne point sortir du palais. Elle aura sous peu d'instants besoin de l'entretenir.

Vasconcellos et la reine restèrent seuls.

C'était la première fois qu'il en était ainsi depuis la scène nocturne de l'hôtel de Souza. Isabelle se sentait émue, oppressée. Comme Vasconcellos tardait à prendre la parole, et que ce long silence redoublait son embarras, elle le rompit la première.

— Qu'avezitvous à me dire, dom Simon? dit-elle d'une voix dont la douce et tremblante inflexion laissait percer sa secrète espérance.

— Madame, répondit Vasconcellos, je viens plaider près de vous une grande chose... Et d'abord, qu'il me soit permis d'adresser une question à Votre Majesté : Vous avez perdu, j'espère, depuis qu'une brutale tyrannie ne pèse plus sur vous, l'idée d'ensevelir votre jeunesse dans un cloître? *.

— Je ne sais... j'hésite encore... Le monde me crut l'épouse d'un Voi, que peut-on être après cela, quand la voix du coeur

914 LES PikNFAROIlS DU ROI

o'a point le droit d*6tre écoutée, sinon Thumble et solitaire

épouse de Dieu?

— On, peut changer, non pas- descendre, madame; on a vu des reines garder leur place au trône après la déchéance de leur époux.

— Je ne vous comprends pas, dom Simon.

— A mon tom', j'hésite, madame, reprit VasGOncellôs avec effort; j'hésite, car en ce moment je déserte une route longtemps et fidèlement suivie... et il me semble qu'en changeant de chemin je trahis un devoir conmie je mets en oubli un serment; et puis encore. •• écoutez-moi... ma* dame,., oh l e*t forlifiez^moi I... je vous aime.

Ce mot sortit rauque et contenu de la bouche de Vasconcellos. 11 se tut aussitôt après Tavoii* prononcé. 11 eût voulu le retenir au prix de sa vie.

— Vous m'aimez! répéta Isabelle, dont l'œil jeta un éClair de joie.

Mais cet élan fut subitement glacé par le regard froid et sévère que Vasconcellos laissa tomber sur elle.

— il est des instants, dit-il, où la passion devient démence, et alors toute une vie de courage, de dévouement, d'abnégation se ternit et se déshonore par un seul mot

Vasconcellos fit une pause et reprit à voix basse :

— Ce mot, je l'ai prononcé, madame. Je vous ai laissé voir ce qu'il fallait vous cacher sous pein^ de me mépriser moi-môme et d'être un lâche à mes propres yeux.

— Quoil s'écria Isabelle, est-ce donc un crjme...

— Ayez pitié, madame I interrompit le cadet de Souza. Pour vous, j'aurais rompu avec le souvenir des seuls jours

. de bonheur qu'ail connus' ma jeunesse 1... Pour vous, j'au- !rais trahi ]a mémoire de mon premier, de mon unique amour, car un amour plus puissant avait envahi mon cœur. 'Mais l'honneur I Je suis seul, madame, seul pour soutenir ce lourd fardeau que lègue à ses descendants une longue suite d'ancêtres dont la loyauté fut saris tache. Mou frère est une branche moi-te d'un noble tronc... En moi, en moi seul repose désormais la gloire de SouzaI Quoi que je fasse

aujourd'hui, je serai fatalement parjure... que je ne sois pas, du moins, criminel I

Isabelle écoutait Vasconcellos sans comprendre. Elle de-, vinait seulement qu'entre elle et lui allait surgi^r un obstacle plus insurmontable que tous ceux qu'elle avait redoutés.

— Un jour, reprit Simon, qui suivait involontairement la pente de ses idées, un jour, on vint me dire : Ton père se meurt... Cétait un noble vieillard que mon père, pui\ saint e,t fort... Je courus. Il était assis... je le vois encore sur le fauteuil antique où nous nous couchons pour mourir, nous autres fils de Souza. Il était calme; soti front avait cette pâleur sereine qui n'appartient point à ce monde, et que Dieu fait descendre au visage du juste expirant. Nous nous agenouillâmes, car je n'étais pas seul : Castehnelhor était près de moi.

11 étendit sur nos têtes sa grande main blanche et décbarnée; son tell mourant scruta notre âme. Je pleurais; dom Louis, mon frère, pleurait aussi : depuis ce temps je ne crois plus aux larmes.

Il nous dit : — Enfants, aimez le roi; souffrez pour lui ; mourez pour lui I

Et il nous fit faire un serment.

Dom Louis jura le premier; moi, je mis la main sur mon cœur, qui battait bien fort, et je dis : Puisse Dieu me mettre à même de remplir bientôt mon serment !

J'étais sincère, madame. Oh! croyez-moi : j'ai aimé le roi, j'ai souffert pour le roi, j'aurais voulu mourir pour le roi! Mais n'y a-t-il pas un devoir plus sacré que le serment fait au lit de paort de son père ?

Dom Simon prononça cette question , qu'il semblait s'adresser à lui-môme, d'un air de doute pénible et douloureux. La reine écoutait toujours et se sentait venir à l'âme un frisson. En même temps elle avait pitié, car il y avait un accablement profond dans la voix de Vasconcellos.

— Il ne faut point que le Portugal périsse, reprit encore ce dernier ; il faut que le Portugal ait un roi I... un roi sain do cœur et de corps, dont rintelllgence puisse aider

le bras, et dont le bras soit de force à soutenir le poids d'un sceptre... Moi, je serai parjure... Mais dom Juan, mon père, me pardonnera, et le Portugal sera sauvé I

Il leva les yeux sur Isabelle, qui l'interrogeait d'un regard inquiet*

— J'ai longtemps hésité, continua-t-il; longtemps, dans le silence de mes nuits sans sonmieil, j'ai demandé conseil à Dieu... Dieu m'a conseillé, madame, et me voici venu vers vous, afin que vous me prêtiez votre aide.

— Disposez de moi, dit vivement la reine; je serai fière, seigneur, de contribuer à Taccomplissement de vos nobles desseins... Que faut^il faire ?

— Devenir la fenmie de dom Pedro de Bragance, infant de Portugal.

Isabelle demeura la bouche demi-ouverte, l'œil fixe, et ne put trouver la force de répondre.

— La haute noblesse vous aime, poursuivit Simon ; elle se ralliera à votre époux, et quand le moment sera venu, — il approche, madame ! — les traîtres qui minent le trône d'Alphonse trouveront dernière ses débris un autre trône qui sera encore un trône légitime.

Isabelle gardait toujours le silence ; Yasconcellos mit on genou à terre.

La reine alors parut se réveiller tout à coup; son œii s'alluma, son sein battit avec force; un sourire amer plissa ses lèvres.

— Relevez-vous l dit-elle avec violence, et pas un mot de plus, seigneur... Ahl je suis donc tombée bien bas pour qu'on veuille faire de moi un instrument passif ou le prix d'un marché politique!... Seigneur l seigneur! en France, ma patrie, insulter à la faiblesse d'une femme est un acte indigne et déshonore aussi l'écusson d'un gentilhomme... Fi ! gardien de la gloire de Souza, vous avez forfait à votre tâche, vous avez profité de ma folie, et parce qu'un jour ma bouche a prononcé des paroles... que je désavoue, seigneur, entendez-vous I... vous vous croyez le droit de disposer de moi!... Suis-je donc votre vassale?... Etes-vous devenu mon seigneur et maître pour m'avoir octroyé une

protection que je n'avais point réclamée! Fi! lîncore unefois, honte sur vous et sur votre maison, où la lâcheté semble un héritage!... Je vous défends de paraître jamais devant mes yeux I

Elle se leva et voulut se retirer, mais ses forces Tabandonnèrent ; elle retomba demi-pâmée sur son siège : la violence* de son émotion Tavait brisée.

Vasconcellos, plus pâle qu'elle, restait immobile, les bras croisés, la tête penchée sur sa poitrine. Une angoisse indicible lui torturait le cœur.

Cette femme, si admirablement , belle dans sa douleur, et dont le courroux prouvait tant d'amour, celte femme qui avait essayé de l'outrager, mais dont chaque insulte était un aveu' nouveau, un reproche tout plein de tendresse passionnée, cette femme, il lui fallait la jeter aux bras d'un autre, malgré elle et malgré lui ! ^t il n'avait point le loisir de se plaindre ou de se reposer un instant dans sa souffrance. Son devoir, suprême agonie ! était de dresser le bûcher où devaient se consumer ensemble leurs comniuns espoirs; sa tâche était de hâter le sacrifice.

Il était homme : sa volonté fléchit en môme temps que la force de son corps. Il se laissa choir sur les coussins où s'asseyaient naguère les demoiselles de Saulnes, et se prit à contempler Isabelle avec désespoir. Elle était sans mouvement ; ses yeux s'étaient fermés.

— Mon Dieu ! ^fnon Dieu I murmura Vasconcellos en pressant à deux mains sa poitrine que soulevaient de convulsifs sanglots; elle m'aimait presque autant que je l'aime 1

Ce mot sembla galvaniser Isabelle, qui redressa lentement sa taille affaissée et mit ses deux mains sur les épaules de Vasconcellos; ses grands yeux' noirs, éteints et voilés, souriaient et pleuraient.

— Ne pourrai-je point mourir ainsi I dit-elle en laissant aller sa tête sur le sein de dom Simon.

Je vous ai bien entendu, reprit-elle de cette voix étrange et changée qu'ont les somnambules ou ceux qui rêvent tout haut dans leur sommeil; vous m'avez dit que vous

m^aîmiez... c'est vrai... je le sais... mais vous voulez me tuer, me tuer par un long et cruel supplice... Pourquoi? je suis bien jeune et j*aidéjà bien souffert!,..^

Elle se releva tout à coup et passa sa main sur son front, où tombaient éparses quelques boucles de ses tjeaux cheveux. Puis elle regarda Yasconcellos avec étonnement et le repoussa, effrayée.

— Que faites-vous ici, seigneur V dit-elle.

Gomme il ne répondait pas, vaincu qu'il était par son martyre, elle ajouta :

— Je me souviens!... Nous sommes bien malhcureuxt Deux larmes jaillirent des yeux de Simon et tombèrent,

brûlantes, sur la main d'Isabelle.

— Ne pleure pas... ne pleure pas ! murmura-t-elle, affolée. Tu m'aimes 1 ainsi je suis à toi..* Diâ-moi : Je veux... j'obéirai.

Alors ce fut une scène déchirante et qu'il faut renoncer à décrire. La reine, soutenue par son exaltation, attendait son arrêt. Yasconcellos réunissait ses forces; il fermait r oreille aux cris de son âme navrée.

Longtemps il combattit en vain. Sa bouche se refusait à , briser d'un mot l'avenir de bonheur que lui montrait son imagination délirajite. Mais enfin une rougeur soudaine empourpra sa joue, et il dit avec effort :

— Je le veux I

La reine lui rendit sa main, qu*ella tenait dans lés siennes.

— Seigneur, dit-elle, votre volonté sera faite...

Vers minuit, la chapelle du couvent majeur des Bénédictins-de Lisbonne était brillamment éclairée. Vis-à-vis de l'autel, un double prie-Dieu avait été disposé. C'était un mariage qui allait être célébré.-

Ruy de Souza de Macedo attendait les époux en personne, et s'était revêtu de tous les insignes de sa haute dignité ecclésiastique.

Bientôt deux carrosses sans armoiries s'arrêtèrent à la porte du couvent. La reine descendit du premier^ escortée de

ses deux demoiselles d'honneur; le prince infant sortit du second : il était seul..

Au seuil de la chapelle, le mystérieux personnage que nous connaissons sous le nom du moine se préserfta pour assister l'infant.

Celui-ci avait peine à contenir sa jcfie et ne pouvait croire

. à tant de bonheur. Vasconcellos, qu'il regardait comme son

rival, avait mis la main d'Isabelle dans la sienne; il allait

$lre l'époux de la femme qu'il aimait, lui qui jamais n'avait

osé avouer son amour!...

La cérémonie fut courte et sans pompe. Il n'y avait de spectateurs que les deux demoiselles de Saulnes et le moine. Isabelle produisit par-devant Ruy de Souza la dispense du cardinal de Vendôme, et l'on passa outre sur-le-champ à la célébration du mariage.

La reine chercha des yeux Vasconcellos, afin de puiser du courage dans son regard; mais la nef était solitaire.

— Isabelle de Savoie-Nemours, demanda l'abbé majeur, consentez- vous à prendre pour époux très-haut et trèspuissant prince dom Pierre de Bragance, infant de Portugal?

La réponse tarda; Isabelle sentait son courage défaillir. Mais à ce moment, il lui sembla entendre la voix de Vasconcellos qui murmurait à son oreille :

— Je le veux I

— Oui, dit-elle d'une voix faible.

Et elle se retourna pour voir Vasconcellos. Il n'y avait là - que le moine immobile et agenouillé sur la pierre de la chapelle.

Le.prince, à ce. mot, tressaillit d'orgueil et de joie. C'en était fait : Isabelle était à lui. Lorsqu'il remonta dans son carrosse, il ne remarqua point la mortelle tristesse de l'infante : le bonheur est égoïste et n'a de pensée que pour soi-même.

Le moine les avait suivis jusqu'au seuil du couvent.

— Soyez heureux I dit-il d'une voix étouffée. '

Puis il regagna sa cellule. La nuit était fort avancée, ai pourtant la journée du moine n'était point finieé

22a LES FANFARONS DU ROT

11 se promena quelque temps dans sa cellule, réfléchissant et semblant combiner un plan ardu et compliqué. *

— Il |e faut, murmura-t-il enfin. Chaque jour augmente la détresse du Portugal; attendre serait un crime.

Il agita une sonnette, et un valet parut.

— Rends-toi au palais Castelmelhor... dit-il; non. Et il ajouta à part soi :

— Tentons du moins d'épargner -ce crime à la main d'un Souzal... Rends-toi à l'hôtel de Sa Seigneurie lord Richard Fanshowe : demande son secrétaire William et dislui qu'il fasse part à son maître sur-le-champ d'une grande nouvelle : l'infant vient d'épouser la reine... Val

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