KISS ARABELLA
Le message du moine fut ponctuellement exécuté. Cette nuit-là môme, sir William, secrétaire de Sa Seigneurie le lord ambassadeur, eut connaissance du mariage clandestin. Le premier mouvement de sir William, ou plutôt d'Antoine Conti, qui se cachait sous ce pseudonyme, fut d'éveiller son maître et de le prévenir; mais il se ravisa et alla se mettre au lit, afin de méditer plus à l'aise lin plan de fortune que son esprit fertile venait d'ébaucher.
Conti avait une foi fort mince en l'habileté de Fanshowe. Ignorant et d'esprit grossier, mais fin par nature, l'apcien favori s'était instruit à l'école du malheur. Depuis son exil, il n'avait passé que fort peu de temps à Terceira , d'où il s'était bientôt échappé. Il avait vu le monde et avait appris à ses dépens la science des hommes.
Fanshowe lui semblait être un de ces grotesques trompeurs de comédie, comme il en avait vu à foison sur les théâtres de France. Il ne partageait donc point, en faveur de milord, la prédilection de Bùckiogham, et pensait qu'un
diplomate, fût-il Anglais, devait avant tout avoir les dehors d'un honnête homme.
Son principal désir éts^it de quitter le service de l'Angleterre, dont la lourde et brutale astuce n'allait point à ses habitudes de ruse plus déliée. Trop dépourvu de préjugés pour ne point subordonner toutes rancunes au désir de relever sa fortune, il brûlait de se rallier à Castelmelhor. Ce qui lui manquait, c'était un motif : or, le mariage clandestin et la présence de Vasconcellos chez la reine étaient d'excellents motifs.
Dès le matin, Antoine Conti changea son accoutrement britannique contre un costume portugais, et s'en alla frapper à la porte du palais de Castelmelhor.
Malheureusement, l'algarade du moine avait mis le comte en fort méchante humeur. 11 avait défendu de laisser entrer personne au palais, et le seigneur de Vintimille, après^ne demi-douzainq de rebuffades, dut revenir tristement à l'hôtel de Fanshowe. •
La première personne qu'il rencontra dans l'antichambre fût le beau cavalier de Padoue, auquel on avait rendu sa liberté depuis le mauvais succès de l'entreprise contre la reine, mais qui ne songeait pas à en profiter, retenu qu'il était par un sentimental aimant aux lieux où respirait la charmante Arabella.
Ascanio attendait dans l'antichambre Baltazar, son gigantesque et complaisant Mercure, mais Baltazar ne venait point.
Conti passa, distrait, près de lui et omit de le saluer. Le Padouan n'était pas homme à laisser impuni un pareil solécisme de courtoisie.
Il renfonça gaillardement son feutre sur l'oreille gauche, et.fit sonner sa rapière contre les carreaux^ de l'antichambre.
— Corps de Bacchus! voici un malotru de l'espèce la plus rarel... s'écria-t-il. Eh mais! c'est le seigneur William Conti de Vintimille, auquel je baise les mains avec un contentement tout particulier.
Conti regarda autour de lui avec inquiétude.
— Silence ! murmura-t-il ; ne prononcez point mon nom, geigneur... Ici, je suis sir William.
— Sir William soif, dit Ascanio en s'élevant sur la pointe du pied, pour retomber ensuite bruyamment sur les talons; mais en changeant de nom, vous eussiez dû, archange tombé, changer aussi de manières... Telle est mon opinion... qu'en dites-vous?
Conti ne répondit point; tandis que le Padouan parlait, une idée subite avait paru le frapper.
— Ainsi va le monde I reprit Ascanio, qui se rengorgea et tendit le jarret en maître d'armes ; Votre Seigneurie s'est laissée choir au-dessous de rien... c'est un tort!... Moi, j'ai fini par percer. On a reconnu mon mérite. Grâce à Dieu, mes glorieux ascendants n'ont point à rougir de leur arrièrepetj^-fils!
— Autant qu'il m'en souvienne, dit tout à coup Conti, tu es un ^ drôle adroit.
— Plaît-il 1 interrompit Ascanio en fronçant le sourcil. Conti répéta étourdiment sa phrase.
Ascanio dégaina aussitôt, se mit en garde au milieu de la chambre, battit trois appels, et fit le salut le mieux dessiné qu'ait jamais fouetté maître en fait d'armes, y compris Saint-Georges et mademoiselle d'Eon.
—Allons l... preste l leste I dit-il de sa voix aiguë et flûtée; une, deuxl
Il se fendit en relevant l'épée.
— Que signifie cette comédie? s'écria Conti.
— Ahl vous croyez que je plaisante, abject héritier d'un marchand de bétail!... En garde, vous dis-je, ou, par le sang deTancredi dell'Acquamonda, mon trisaïeul, je vais vous percer à jour comme un crible I
Ce disant, il faisait voltiger son épée autour du visage de Conti avec une rapidité prestigieuse.
Conti, le lecteur s'en souvient, avait fait la conquête d'Alfonse enfant par sa remarquable habileté à tous les exercices du corps. Impatienté de l'obstination du Padouan, il tira enfin sa rapière.
Ascanio remit la sienne au fourreau avec un merveilleux sang-froid.
— Cela vous apprendra, dit-il, mon petit seigneur, à vous ^ conduire comme il faut avec un personnage de ma sorte.
Vous aviez besoin d'une leçon, je vous l'ai donnée. Place au capitaine des Fanfarons du roi !
A ce mot, Conti le regarda mieux, et vit en effet qu'il avait considérablement monté en grade. Cette découverte parut augmenter son désir d'entamer avec lui des négociations pacifiques.
— Seigneur ^scanio, dit-il, je vous prie d'agréer mes excuses. Je, n'avais point vu les insignes de vos nouvelles dignités... Je yous offre la paix.
Il tendit la main au Padouan, qui croisa les siennes derrière son dos.
— J'accepte la paix, répliqua-t-il avec une souveraine impertinence, attendu que mon naturel généreux répugne à répandre le sang... Quant à la main..., n'oublions pas, s'il vous plaît, la distance qui nous sépare... Appelez-moi seigneur dell'Acquamonda; je vous dirai, moi, très-cher o'u mon ami, ce qui indiquera suffisamment la différence de nos positions sociales... Jusqu'au revoir, mon brave.
— Seigneur delFAcquamonda, jusqu'au revoir !
Sur le seuil, Ascanio se retourna et fit un salut plein de gracieuse condescendance.
— Votre Seigneurie, si je puis me permettre une question, reprit Conti, a-t-elle ses entrées au palais Castel- ' melhor?
— Sans doute... savoir : en ma qualité d'officier des chevaliers du Firmament, le matin et le soir; en ma qualité d'intime ami de Son Excellence, à toute heure de la journée et de la nuit.
— C'est un beau privilège I... Eh bien, seigneur, si bas que Je sois tombé, j'ai dans certaine bourse cent louis de
•France qui sont fort à votre service.
En deux bondsj Ascanio fut auprès de Conti.
— Cela vous convient-il? continua ce dernier. Il s'agirait de m'introduire avec vous auprès du comte.
— Eh ! eh l fit Ascanio, cela n'est pas absolument impossible... Je me sens disposé à faire quelque chose pour vous, et...
— Trêve de momeries, mon maître! interrompit sévèrement Conti; je paye et n'aime point qu'on plaisante trop longtemps avec moi. Pouvez-vous me conduire à Theure même?...
La porte du cabinet s'entr'ouvrit et laissa vqjr la tête blanchâtre de milord.
— Sir William, dit Fanshowe, je vous attends depuis une heure.
Et il referma la porte. •■
— Au diable le contre-temps ! s'écria Conti avec humeur. Seigneur Ascanio, il faut remettre l'affaire à ce soir, six heures...
— Impossible!... à six heures je ferai ma toilette pourun galant rendez-vous.
— A sept heures, donc !
— Impraticable!... à sept heures, ivre d'amour, je ser^f* près de celle qui m'est chère...
— Détestable fou! grommela Conti; à quelle heure/ donc?
— Mais... fit Ascanio, très-cher seigneur, puisque vous paraissez tenir à ce qu'on vous donne de la seigneurie pour votre argent, je pense qu'à huit heures... attendez donc!... oui, je pense qu'à huit heures... à moins de circonstances fortuites, je pourrai, suivant toute apparence...
La sonnette de milord se fit entendre.
— Dépêchons, dit Conti»; il me faut une certitude.
— Eh bien, je vous la donne.
— Où nous trouverons-nous? Dites vite, dit Cotili impatienté. ' ,
— Dans le jardin de cet hôtel.
— Qui vous ouvrira la grille?
— C'est mon secret, très-cher seigneur, dit Ascanio en souriant avec fatuité. Que diable! ces choses-là ne se di-* vulguent point... eh! eh! eh!
La sonnette de milord tinta un long et impatient appel ;
nos deux dignes partenaires se séparèrent. En attendant qu'ils se réunissent de nouveau, nous accomplirons un devoir trop longtemps différé, en présentant au lecteur miss Arabella Fanshowe, l'unique héritière de milord. C'est le cas, sans nul doute, de dire : Mieux vaut tard que jamais, • quand il s'agit de faire une agréable connaissance.
Miss Arabella Fanshowe était un type britannique non moins curieux à voir que le lord, son honoré père. C'était une grande personne blanche, blonde, mince, longue et fade. Au temps de sa première jeunesse, elle avait dû faire une très-passable miss; elle avait alors trente-cinq ans, au dire des plus indulgents appréciateurs. La particularité la plus frappante de son visage était la saillie exagérée de sa mâchoire supérieure, qui montrait avec orgueil de larges dents d'une blancheur éclatante dont l'aspect causait une sensation de frayeur aux petits enfants.
Cette beauté est fort commune en Angleterre. Elle se rencontre plus rarement dans les autres contrées, %i ce n'est en Afrique parmi les singes appelés babouins.
A part ce trait caractéristique et national, miss Arabella était fort régulière, comme disent les dames de province. Elle avait de très-grands yeux d'un bleu déteint et vitreux, au-dessus desquels jouait une paupière ornée de cils incolores; son nez était mince, droit et cartilagineux; son cou, long, musculeux et de carnation blafarde, se plantait entre deux épaules effacées outre mesure. Sa taille était fine,' mais plate, et jouissait de toute la roideur désirable. Nous n'avons, du reste, aucun détail sur ses mains, et la mesure authentique de ses pieds n'est point venue jusqu'à nous.
Au moral, miss Arïibella était une de ces nuageuses et romanesques jeunes filles qui croissent sans culture en plein champ, sur le sol fertile de la joyeuse Angleterre. Elle était digne en tout de la patrie du bas bleu et de la femme chartiste, et, de nos jours, elle eût été un membre éminemment distingué du club, que préside miss Mary Anna Walker.
Au dix-huitième siècle, l'émancipation de la femme n'avait encore point fait de fort grands progrès, et les miss
précoces qui s*adonnaienl au passe -temps de rÔvcr à la gloire avalent de très rares et faibles débouchés. Elles ne savaient guère manier la plume, et l'épée est lourde pour une main féminine : elles se bornaient donc, en général, à faire usage des armes de leur sexe, mais elles les dirigeaient vers des buts grandioses.
Judith, au lieu de tuer Holopherne, aurait pu l'épouser et le mettre au pas. C'eût été moins épique et plus spirituel. Miss Fanshowe, dévorée d'un zèle ardent pour les intérêts de sa patrie, avait résolu de jouer le rôle de Judith, rectifié dans le sens que nous venons d*indiquer.
Elle avait fait dessein d'atteler à son char, l'ambitieuse coquette, tous les Portugais de marque, et de les livrer pieds et poings liés à l'Angleterre; elle s'était promis, en quittant Londres, de conquérir le Portugal de compte à demi avec son père : projets louables et qui aboutirent du moij^s à lui donner un épou : d'illustre origine, comme nous pourrons le voir plus tard.
Ce jour-là, par l'entremise de Baltazar, elle avait donné rendez-vous au bel officier des chevaliers du Firmament. L'aurore la trouva à sa toilette, bien que l'entrevue ne dût avoir lieu qu'à la nuit. Sa camériste épuisa tous les secrets de son art pour la faire séduisante : .on doit dire qu'elle y réussit complètement, avec des soms et de la peine : vers ci«q heures, miss Arabella eût pu être prise à distance pour une miss de cire très-bien habillée, et à laquelle il ne manquait, pour faire illusion, que la flexibilité des miss en chair et en os.
— Comment me trouves-tu. Patience? dit-elle â sa car mériste, presbytérienne de nom et de langage.
— Plus belle et plus brillante qu'il ne convient de l'être à une fille d'Adam, mademoiselle, répondit Patience avec un soupir. Ah! si le révérend Jédédiah Drake, qui est mon époux en la chair et mon père suivant l'esprit, savait que la plus choisie entre ses ouailles s'occupe ainsi de choses mondaines!... Mais le livre dit : « Parce que tu as péché, tu serviras les philistins; tu seras pendant longtemps leur esclave 1 »
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— Ainsi, tu me trouves belle! s'écria miss Fanshowe, sans remarquer Jaucunement ce qu'avait de blessant la citation de sa camériste; j'espère qu'il en sera de même de^ cet insolent et présomptueux soldat, qui ose élevev jusqu'à moi son~ regard. Castelmelhor m'aime, ses yeux me l'ont dit... le beau, le puissant Castelmelhor I... Mais il est jeune et timide, il a peur sans doute d'essuyer un refus. Je veux l'encourager par l'entremise de ce soldat italien, dont la lettre n'est vraiment pas mal taurnée.
— Vanité des vanités I murmura Patience.
— Peux-tu parler ainsi I Ne sais-tu pas quelle noble ambition m'anime 1... Abl s'if m'était donné de faire ce superbe favori vassal de mes yeux et de l'Angleterre... Patience, mon nom vivrait dans les siècles futurs !
— La gloire du monde passe! prononça sentencieusement Patience, et le livre dit i « Vous ne mettrez point votre espoir dans les choses de la terre. »
Arabella jeta sur sa suivante un dédaigneux regatd, puis elle se fit servir une gigantesque tranche de bœuf et un flacon de bière forte, afin de renouveler le principe éthéré de sa frôle existence. Quand elle eut dévoré ce qui aurait suffi largement au repas de quatre Françaises, elle s'étendit sur un sofa et donna son âme à une suave rêverie, en attendant l'heure du rendez-vous.
Cette heure tant désirée sonna enfin. Alors Arabella essaya de rougir,* se souvenant à propos que les héroïnes de roman agissent ainsi en semblables circonstances, mais elle eut beau retenir sa respiration, son sang lymphatique et épais refusa de monter à son visage.
Ce que voyant, elle renonça de bonne grâce à ce puéril avantage et descendit tremblante au jardin.
Le jatdin était solitaire. Arabella, pour tromper son impatience, se mit à regarder la lune, qui voguait silencieusement entre les çuages, comme une nef d'argent environnée d'écume. Elle récita deux ou trois odes à cette blanche reine des nuits, dont le teint a quelque chose d'anglais et qui est la source habituelle des élégies britanniques. Jliais Phœbé, peu flattée de cet hommage peut-être, se glissa
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SOUS une nuée et tourna le dos à Tunique héritière de milord ambassadeur.
Arabella en fut réduite à poursuivre à tâtons sa promenade ennuyée. La brise des nuits, en passant sur elle, se chargeait d'un épais parfum de tubéreuse et de jasmin. Le zéphyr voltigeait dans ses cheveux, attiré qu'il était par l'odeur de son épouse mythologique, la rose, dont miss Fanshowe employait l'essence à profusion. Mais le vent des nuits était humide et le zéphyr glacial. Arabella ne leur savait point gré de leurs caresses.
Elle allait, serrée dans sa robe de soie comme dans un étau, recevant en plein le vent froid sur ses épaules nues, et mouillant dans l'herbe humide ses délicat; souliers. Cela dura une demi-heure.
Enfin, au moment où, de guerre lasse, elle allait regagner son appartement, une clef tourna bruyamment dans la serrure rouillée de la grille, qui s'ouvrit^et se referma avec fracas.
— Imprudent l murmura Arabella.
Des pas se firent entendre sur le sable de l'allée principale, et un honmie, tout brillant d'or et de velours, vint tomber comme une bombe aux pieds d'Arabella.
— Qui ôtes-vous? soupira-t-elle.
La lune, <}ui sortit à point nommé de son nuage, se chargea de répondre à cette question en montrant le splendide cavalier de Padoue dans tout le lustre de sa toilette des grands jours.