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DEUX RENDEZ-VOUS

Ascanio avait eu soin de jeter un mouchoir sous son genou, afin de ne point gâter le haut-de-chausses blanc qui dessinait les contours de. sa fine jambe. A part cette précaution, qui dénotait un certain sang-froid, sa conduite fut celle de l'amant le mieux enflammé.

— Divine Arabellel murmura-t-il d'une voix pleine

é'altraits, suis-je encore sur cette terre, demeure abjecte des infortunés mortels, ou ai-je franchi les degrés de Tempyrée?... Quan#ge fais un retour sur moi-môme, je crois être sur terre, car je ne suis Çu'un homme; quand je vqus regarde, je pense être autiW, car vous êtes une divinité l

En terminant ce madrigal, Ascanio voulut saisir la main d'AraÛlle pour y déposer un ardent baiser; mais cette jolie personne s'enfuit, sembfable à une biche effarouchée par un hardi chasseur, et ne s'arrêta qu'à quelques pas.

Le beau cavalier de Padoue ramassa gon mouchdîr, traversa sur la pointe des pieds la distance qui le séparait d'Arabelle, et se reipit à genoux.

— Beauté saunage, dit-il, est-ce ainsi que vous avez pitié de mon martyre?

— Ce soldat est un très-joli homme, pensa miss Fanshovve.

— Ne m'abandonnerez-vous point cette main pour laqirelle je donnerais tous les trésors de l'uniters?... et aux doigts de laquelle je vois briller, ajouta-t-il à part lui, des diamants qui valent bien un millier de pistoles.

— Seigneur, répondit enfin Arabelle, avec une pudeur qui l'honorait infiniment, je... peut-être... l'heure avancée...

— 0 charmes inefiTables des accents d'une voix adorée l soupira le Padouan.

— Je dois vous dire... reprit miss Fanshowe.

— Dites, étoile de ma destinée.1 Parlez, parlez longtemps... encore... toujours 1

— Je dois vous avouer...

— Je vais donc entendre enfin ces paroles qu'on paye au prix de sa vie I...

— Il parle comme je n'entendis jamais parler, se dit Arabelle en poussant un soupir de regret. C'est égal, j'ai ma mission ici-bas, songeons à l'accomplir.

•— Eh bien, ange idolâtré!... dit Ascanio.

— Vous vous méprenez étrangement, seigneur, poursuivit Arabelle; ce n'est pas pour vous que je vous ai fait venir.

230 tu FilNFAROMS BU ROI

Lo Padouan mit incontinent le mouchoir dans sa poc!!o ; et se releva.

— Et pour qui donc, idçl mio?... demanda-t-il avec iiwiie.

— On m'avait dit,.. Vous offaiiserai-je en vous offrant ce brillant, seigneur?

— Eb ! cbarmante miss, s'écria Macarone, vous faîtes là une question à laquelle répondrait un jeune enfant, non encore sevré du lait maternel... Corps de Bacchus î m*offenser, moil... Pourquoi cela? Je porterai cette bague jusqu'à la mort et par delà, divine Arabelle I

11 pesa la bague et fit chatoyer le brillant.

— J'en trouverai cent pistoles, grommela-t-il... Mais où diable veut-elle en venir?

Arabelle était visiblement embarrassée. L'impertinente familiarité du Padouan lui semblait aisance de grand seigneur. A la claMé douteuse de la lune, les ravages du temps disparaissaient sur son visage. Il était beau.

Miss Fanshowe se demanda s'il ne valait pas mieux le laisser agir par lui-même que d'employer seulement son entremise, mais le souvenir de sa mission la décida ; il fallait qu'elle fît, pour l'Angleterre, une importante conquête ; sa gloire était à ce prix.

— Veuillez m'écouter, seigneur, dit-elle; j'ai cru m'a-^ percevoir...

— Je vous écoute, vous qui seriez digne de vous asseoir * sur un trône 1 interrompit Ascanio,

— J'ai cru m'apercevoir, reprit Arabelle, qu'un des premiers gentilshommes de la cour...

— Un de mes bons amis, sans doute... Vous le nonunez?

— Louis de Souza.

— Le cher comte, le bambin de comte ! comme dit Sa Majesté quand je la mets, en belle humeur... Poursuivez, ravisfeante princesse.

— J'ai cru m'apercevoir qu'un jour... je ne l'ai vu qu'une seule fois... son regard s'arrêta sur moi d'une façon...

. -r Eh l eh ! eh 1 fit Ascauio ; nous connaissons cela, nous

autres bourreaux des cœurs... d'une façon.., ehl ehl ehl... poursuivez^ colombe aimable ! ,

— Le comte est jeune; il n'aura point sans doute oié me déclarer ses sentiments...

— Ce n'est pas absolument impossible, povera. Ascanio retint un éclat de rire, et prit un air de sérieuse

componction :

— Charmante Arabelle, dit-il, je comprends le reste. Vous aimez... hélas I Malgré tout l'amour que me font éprouver vos beaux yeux, j'irai vers Castelmelhor, si vous l'exigea, car je suis votre esclave... et pourtant, charmante dame, ce rôle ne convient guère à ma glorieuse naissance, non plus qu'à la haute position que j'occupe à la courl

— Me Berais-je trompée l pensa miss Fanshowe ; serait-ce un véritable courtisan ?... Il en a l'air.., et je l'aimerais mieux que Castelmelhor...

— Et puis, reprit Ascanio en s'échaufîant, ce petit personnage est-il bien digne de l'afTection que vous semolez lui porter ? Basse noblesse, ma toute divine I... influence, cara mia !

— Gomment I s'écria miss Fanshowe; il passe pour l'homme le plus puissant de la cour et pour le meilleur gentilhomme qui soit en Portugal.

Le Padouan éclata de rire avec beaucoup de naturel.

^ Comme on vous fait des réputations ! s'écria-t-iL Corps de Bacchus I s'il est le plus puissant et le meilleur gentilhomme, pour qui me compte-t-on, no^oi, ma tout adorable ?

— Vous, seigneur ! dit Arabelle étonnée.

— Moi-môme, miss, le pauvre Ascanio Macarone delP Acquamonda, qui dispose des milices royales, qui possède trente et quelques châteaux dans l'antique Ltftium, et qui compte un souverain pontife parmi mes glorieux ascendants !

Le beau cavalier de Padoue débita cette tirade avec un aplomb surprenant. Miss Fanshowe le regarda incontinent avec un respect mêlé d'admiration,

232 LES FÂNFAROlfS DU ROI

— Mais on m'avait dit, reprit-elle pourtant, que vous étiez un soldat de fortune.^.

Cette fois, Ascanio se saisit les flancs à deux mains, et se tordit dans un accès de convulsive hilarité.

— Bonne histoire l s*écria-t-il, très-bonne histoire! excellente histoire ! Ah çà I ma toute céleste, qui diable vous a conté cet invraisemblable mensonge ?.,. Un soldat de fortune I moi I Par les quarante-huit quartiers de mon écusson, c*est phénoménal !

— Seigneur, dit Arâbelle avec une timidité croissante, je vous prie d'excuser... Malheureuse que je suis l ajouta-t-elle in petto, je l'ai mécontenté I j'ai manqué mon bonheur, ma gloire I Malheureuse que je suis !

— Eh ! douce âme, que voulez-vous que j'excuse ? répondit Ascanio. Tout ne vous est-il pas permis?... Seulement je voudrais savoir quel est le hardi coquin...

— Baltazar, seigneur, un «valet de mon père.

— Baltazar I... ce nom ne m'est pas inconuu... mais il y a tant de Baltazar l c'est égal, le conte est bon, et je donnerai dix doublons à. ce maraud poui* le mérite de l'invention. Mais revenons à cet heureux friponneau de Castelmelhor. Puisque vous y tenez, cher astre, je lui dirai...

— Ne lui dites rien, seigneur ! s'écria précipitamment Arâbelle.

Le Padouan se campa sur la hanche.

— Nous avons changé d'avis ? demanda-t-il avec une fatuité inimitable.

— Oui, seigneur.

— Eh I eh ! eh I... j'en étais sûr... je n'en fais jamais d'autre... Et puis la beauté est comme Focéàn, changeante et capricieuse... Eh bien , ma tout adorable, m'est-il permis de reprendre notre entretien au point où nous l'avons laissé lorsque le nom de ce petit Castelmelhor est venu mettre lUn terme à nos épanchements ?

Arâbelle ne répondit pas ; mais, si faible que fût la clarté de la lune, Ascanio vit un sourire satisfait épanouir la forte mâchoire de son astre, qui montra une rangée de dents blanches capables de le dévorer tout vif en un seul repas.

A cette vue, qui sans doute le transporta d'amour et d'allégresse, il tira de sa poche le fameux moudloir qu'il étendit à terre, eî se remit à genoux.

Tandis que notre beau chevalier du Firmament s'acquittait de ce soin, qui indiquait un grand ÇJnd d'économie dans le caractère de cet hpmme aimable, la grille du jardin roula doucement sur ses gonds, et une ombre noire se glissa sans bruit le long des bosquets.

— Oh I oh! fit l'ombre en apercevant Âscanid aux genoux d'Ara|)elle; qui avons-nous là?

L'ombre prit son temps et reconnut miss Fanshowe. L'ombre était le seigneur Conti de Vintimille.

— Le drôle n'aura pas mes guinées, pensa-t-il. Je me mets de moitié dans son jeu, et je gagne juste €e^ louis de Frsmce. , ^ , ' ^'

Il s'établit derrière ,ua massif de feuillage d'oA il pouvait tout observer sans être vu, et il se tint coi.

— Donc, cruelle idole, disait Acanio, je reprends le fil de mon discours; j'en étais, autant qu'il m'en souvienne, à ' vous baiser la main, que ^ vous fliô refusiez sous prétexte qu'il y avait méprise.

Conti entendit le bruit d'un baiser. Il était, pargjtraitilfde l'avis de Baltazar, car il murmura :

— Le couple est, ma foi, bien assorti I

— Ce m'est une félicité sans seconde, reprit le Padouan avec emphase, que d'effleurer de ma lèvre cette main plus douce que le velours le plus doux, et, beauté sans rivale, ce m'est un motif d'esférer que vous ne serez point davantage rebelle aux vœux d'un amour aussi délicat que tendre, aussi tendre que dévoué, aussi dévoué que sincère 1

— Seigneur I... balbutia la tremblante Arabeile. Ascanio tira du fin fond de sa poitrine un ^prodigieux

soujpir.

— Que cette voir est musicale I râla-t-il; que son expression est puissante! que son timbre est harmonieux!... Silence, mbn cœur, tu vas briser ma poitrine ! C'est à mon cœur que je parle, miss... Ditei-moi, idol miOy dites-moi

que vous n'êtes point insensible à la fl^iiune qui me consume!...

— Seigneur I... balbutia Téloquente Arabelle.

Ascanio était fatigué sur ses genoux, il se releva et dit :

— Trop charmante étoile de mon cœur, je sollicite for-» mellement votre main.

— Seigneur I

— Qu'eu dites-vous? demanda brusquement Ascanio.

— Mais...

— Bah l un mariage clandestin, tout ce qu'il y a de plus ravissant au monde et de plus à la mode !

— 'C'est vrai, pensa Conti dans son coin.

— Y songez-vous, seigneur?

—^Positivement, mon adorée ; sans cela, je ne vous eli parlerais -point. Eh bien, voilà une aCTaire arrangée; demain... ■

— Mais, seigneur..

— Point de mais, ou je croirais que vous pensez encore à ce petit Castelmelhor.

— Oh I seigneur!... *

— A la bonne heure! Demain soir... quelques habits*. • i quelques bijoux... k moindre chose! Je viendrai vous

-preudre à la grille du jardin, et puis... tu seras à moi, fille céleste! tu t'appelleras la signera Macarone dell'Acquamonda ; et s'il te faut un titre, l'empereur d'Allemagne, pour qui j'ai eu dans le temps des bontés, me donnera celui de prince du saint-empire romain... Et si plus tard il te faut un.trône, nous verrons à arranger cela, mon astre; mes glorieux ascendants m'ont laissé des droits sur Constantinople, qui est actuellement aux mains des impurs sectateurs de Mahomet.

— Un trône... Constatitinople 1 murmura miss Fanshowe dont la folle tête éclatait.

— Oui, ma toute divine; c'est convenu... à demain... Pour le moment, rentrez, afin de ne point donner de soupçons à milord.

Il la fit monter lestement les marches du perron, et la

LES FANFARONS t>Û KOI 235

poussa sans cérémonie dans la maison, dont il fenna la porte sur elle.

— Ouf l dit-il ensuite en s'essuyant le front; voici la plus rude corvée que j'aie jamais fournie de ma vie... Laide, sotte et orgueilleuse... Oui, mais milord a des domaines de prince dans le Northumberlattd ; elle est unique héritière, et j'éprouve le besoin de m*établir.

Quant à miss Fanshowe, elle monta quatre à quatre les escaliers de F hôtel, et vint tomber entre, les bras de Patience, réponse en la chair de révérend Jédédiah Drake.

— Un trône l... Constantinople ! dit-elle; mes vœux sont accomplis ! la postérité saura mon nom.

— Vanité des vanités I répondit à cela Vaustère Patience.

Comme Ascanio descendait, joyeux et vainqueur, le perron de l'hôtel, il vit venir à lui Tombre noire, qui s'arrêta au bas des degrés.

— Seigneur dell' Acquamonda, dit Conti, je n'ai point voulu troubler votre amoureuse entrevue...

— Vous écoutiez? interrompit Ascanio, évidemment satisfait qu'on l'eût surpris en bonne fortune.

— A peu près... Mais dépêchons maintenant, s'il vous plaît.

— Je suis à vos ordres, très-cher... Avez-vous apporté les cent louis que vous savez? -

— Sans doute, répondit Conti, mais je les garde.

— Alors, vous irez tout seul au palais.

— Oui-da? alors demain, au lieu de miss Fanshowe, vous verrez venir au rendez-vous trois ou quatre valets de milord qui rompront les os de Votre Seigneurie.

Ascanio réfléchit un instant. "^

•-Seigneur Conti, dit-il tout à coup, vous êtes un pauvre malheureux et vous avez connu des jours meilleurs; il serait cruel de vous ravir votre petit pécule. Allons 1 le bonheur rend généreux, vous le savez : je consens à vous rendre gratuitement le service que vous réclamez de moi, et à vous aider de mon influence.

— C'est fort beau de votre part! répondit ironiquement Conti. Partons.

936 LES FANFilRONS DU ROI

Il est probable que si Tancien favori n'avait pas eu, lui aussi, son plan de fortune, qui l'absorbait et l'exaltait à la fois, il n'eût point gardé à si bon marché le secret du Padouan ; mais il comptait sur son entrevue avec Castelme- Ihor. Nous verrons bientôt s'il avait fait un faux calcul.

Ils franchirent tous deux la grille du jardin et se dirigèrent à grands pas vers le palais du comte. Leur promenade nocturne fut silencieuse et rapide. Chacun d'eux réfléchissait à ses propres affaires. Gonti se préparait, pesait ses termes d'avance et posait ses conditions. Le beau cayalier de Padoue rêvait moissons jaunissantes, hautes futaies, parcs, manoirs féodaux et gentilles vassales. Il ne se sentait pas de joie, et, s'il eût été seul, il aurait très-positivement dansé un menuet au milieu de la rue en signe de réjouissance.

Ils arrivèrent enfin au seuil du palais. Ascanio était en uniforme; il passa et fit passer Antoine Conti.

Puis un huissier vint les reconnaître, et, ouvrant le cabinet de Son Exellence, prononça le nom du capitaine des chevaliers du Firmament. Macarone passa le premier, et d'un geste protecteur il invita Conti à le suivre.

TROIS COUPLES DE KING's-CHARLES.

En entrant dans le cabinet de Castelmelhor, le beau cavalier de Padoue ne mit point bas cet air vainqueur qui était un de ses principaux charmes. Encore sous l'impression de son récent triomphe, il traversa la pièce d'un pas bruyant, porta négligemment la main à son feutre et fît un salut tel quel au comte, qui ne levait point les yeux sur lui.

— Seigneur, cÛt-îl, je viens présenter à Votre Excellence un pauvre garçon de mes camarades, qui a vu des jours plus heureux, et qui...

— Qu'il s'adresse à mon majordome, dit le comte avec distraction.

LES FANFARONS DU ROI 23t

— Seigneur... voulut ajouter Ascanio.

Mais le comte, sortant de sa rêverie, jeta les yeux sur lui. Le Padouan se découvrit aussitôt, tourna ^s pieds en dehors, et i^amenant ses br^s entre ses jambes, fit la plus humble de toutes les révérences. '

— Ah ! c'est toi... dit le comte. Va-t'en. Et Castelmelhor tourna le dos.

— Son Excellence a la bonté de me traiter avec une flamiliarité excessive, murmura lé Padouan A Toreille de Conti.

— Comte de Castelmelhor, dit ce dernier en s'avançant tout à coup et avec une sorte de dignité, cet homme vous induit en erreur. Je ne suis point son camarade, et il fut un temps où vous teniez à honneur d'être le mien. Je ne m'adresserai pas à votre majordome, parce que c'est à

'VOUS que j'ai désir de parler. Regardez-moi, seigneur. Qe que vous êtes, je l'ai été. Antoine Conti avait le^droit d'espérer un accueil plus courtois de son confrère et successeur,

— Antoine Conti, répéta Castehnellior avec indifférence, c'est* le nom d'un... Que venez-yous faire à Lisbonne?

— Chercher fortune, seigneur.

-^ La fortune ne se trouve pas deux fois, mon maître... Je n'ai point le loisir de vous écouter.

— Tant pis pour moi, seigneur!... tant pis pour vous!.., car c'était de Votre Excellence que j'attendais la fortune, et le moine m'avait donné de quoi la pajer comme il faut.

— Le moine! s'écria Castelmelhor en tressaillant.

— Le moine! répéta Macarone à part lui; je m'étais promis de découvrir le secret de ce révérend personnage, mais l'amour !...

— ^ Je t'avais ordonné de sortir l dit le comte en lui montrant impérieusement la porte. Va-t'en !

Le beau Padouan appela sur ses lèvres le plus gracieux sourire pour accompagner le salùt qu'il envoya à Son Excellence, puis il se hâta d'obéir. Conti fit mine de le suivre*

•—Restez, seigneur de Vintimille, dit Castehnelhor.

Conti revînt et demeura debout devant le comte.

— Que savez-vous du moine? demanda ce dernier après un instant de silence.

— Je sais qu'il est l'agent de lord Richard Fanshowe-

— Vous vous trompez. Est-ce tout ?

— Ce n'est rien... Je sais que ses émissaires emplissent Lisbonne, et que les trois quarts de la ville sont à lui.

— C'est douteux, et mes valets le disent... Sont-ce là vos secrets?

— Non... Je sais une chose qui mettra fin à vos hésitar* tiens, seigneur, et portera malgré vous votre main jusqu'à cette couronne que vous convoitez depuis si longtemps.

— Qu'est-ce à dire? s'écria Castelmeïhor en se levant; m'accuse-t-on?...

— J'ai été secrétaire de milord l'ambassadeur d'Angleterre, Interrompit Conti. Sa Grâce prétendait connaître les intimes projets de Votre Excellence par le moine...

— Encore cet homme ! murmura Castelmeïhor.

• — Vous dirai-je mon secret, seigneur? Il vient du moine, et j'étais chargé de l'apprendre à milord; mais je suis bon Portugais, et j'ai pensé qu'il valait mieux...

— Parlez, dit Castelmeïhor.

— Et puis, poursuivit Conti, j'ai pensé que Votre Excellence me payerait un prix meilleur.

— Que demandez-vous?

— - Rien, tant que vous serez comte de Castelmeïhor ; vos places, vos titres, votre héritage, en un mot, quand vous serez roi de Portugal.

L'aîné de Sou^a réfléchit un instant.

— Vous aurez tout cela, dit-il enfin ; parlez.

— La nuit dernière, reprit Conti, dans la chapelle du couvent majeur des Bénédictins, le prince infant a épousé mademoiselle de Savoie-Nemours, — la reine, si ce titre vous plaît mieux... — et je vous garantis qu'elle espère bien ne le point quitter.

— Mais c'est crime de lèse-majesté I murmura Castelmeïhor; ils sont à moi, tout obstacle disparaît... je suis..*

— OueDieu gvde yotre Majesté très-sacrée! interrompit Conti en s'inclinanl jusqu'à terre.

Un subit éclair de fierté illumina l'œil de Castelmelhor, qui repoussa violemment son siège et fit quelques p^ dans la chambre. *

— Roil pensa-t-il, roi!.., Qu*impdrte un serment violé déjà, quand il s'agit d'une couronne l... J'ai tBop longtemps hésité... A, l'œuvre ! Ce mariage»,célébré au couvent majeur, — qui est la retraite du moine, annonce un complot sur le point d'éclater... Le temps presse, il faut le prévenir.

Il s'arrêta et regarda Conti.

— Je puis compter sur cet homme, poursuivit-il, car il s'attache à moi comme à une demiftre espérance; ilfittend tout de moL

— Quels sont vos ordres, seigneur? dit en ce moment Conti.

— Le moine d'abord I s'écria Castelmelhor avec un éclat de haine ; le moine ! il faut que cet homme .disparaisse I Tant qu'il sera libre, j'aurai derrière moi un ennemi d'autant plus puissant qu'il est insaisissable et inc^onnu... H le ferai saisir.

— Pas au grand jour, seigneur, car vous verriez Lisbonne entier se redresser comme un serpent dont on écrase la queue.

— La nuit, soit ! et en secret.

— Quant à sa prison, je n'en sais point pour lui de sûre, reprit Conti. Au Limoëiro il a de nombreuses intelligences. '

— Je le mettrai dans le donjon réservé aux criminels d'Etal ; un homme à moi sera son geôlier, et d'ailleurs, s'il est trop difficile à garder...

Le comte fit un 'geste significatif, auquel Antoine Conti répondit par un sourire d'approbation.

— Quant aux nouveaux époux, reprit Castelmelhor avec ironie, je me charge de leur faire faire la lune de miel con* veuablement«

Il s'assit de niveau et saisit sur 4»on J)ureau plusieurs feuilles de papier blanc.

^ Vous ôtes à moi, Conti, dit-il tout en écrivant ; votre intérêt me répond de vous. Vous allez commencer votre rôle. Tenez !

Il lui remit un otdre signé de lui portant qu'on eût à obéir au seigneur Conti de Vintimille, son lieutenant, comme à lui-même. \.

Conti put î\ peine retenir sa joie en recevant cet ordre. Son rêve s'accomplissait : cet homme qui le faisait son lieutenant, et pour ainsi dire son premier ministre, allait être roi sous quarante-huit heures.

Castelmelhor prit ensuite deux de ces feuilles de parchemin où l'on écrivait les ordres royaux, et les, remplit avec rapidité.

— Faites atteler, dit-il à Conti, je vais me rendre chez le roi.

Conti sortit aussitôt. Lorsque Castelmelhor fut seul, il pressa son front avec force entre ses mains, comme s'il eût voulu contraindre ses idées à se coordonner en un plan lucide et sûr.

— C'est cela I dit-il enfin. Tout est prévu ! Le but si longtemps et si ardemment souhaité ne peut m'échapper désormais. Arrière, remords I nous verrons si vous trouverez le chemin de mon cœur à travers la pourpre royale.

Il serra les deux feuilles de parchemin dans son portefeuille. A ce moment Conti rentra.

— Seigneur, dit-il, votre carrosse vous attend. —5 Partons alors.

— Un mot encore... Je ne vous ai pas appris tout ce que je sais, a Votre frère, Simon de Vasconcellos, est à Lisbonne.

Castelmelhor s'arrêta. Ses sourcils se froncèrent.

— On me l'avait dit, murraura-t-il. Vous l'avez vu ?

— Je l'ai vu... au palais de Xabrégas... avec l'infant et la reine.

— C'est là sa place 1 répliqua Castelmelhor avec amer-

tume. Dieu veuille que je ne' le trouve pas sur mon chemin flBsayant de me barrer 1# passage ! v *

En prononçant ces derniers mots, ^ voix avait pris une inflexion menaçante. Arrivé au bas des escaliers de son palais, il ajouta : . * -

— Restez ici ; soyez prêt .à toute heure à paraître quand je vous appellerai... V^us chargerez un subalterne... ceïou de Padouan, par exemple... de Tarrestation du moine. Je vous réserve une mission plus importante.

Il sauta dans son cari^osse, et sçs chevaux brûlèrent le pavé jusqu*au palais royal.

Alfonse, en ce moment, était fort gravement occupé, ^on royal beau-^frère, Chçurles II, lui avait envoyé récemment trois couples 'de ces chiens microscopiques que Louis XIV, qui avait des titres pour toutes choses, appelait les levrettes de la chambre, el dont la postérité est encore fort honorée sous le nom de King*s-Charles.

Le roi s'était pris, comme de raison, d'une subite et exclusive passion pour ces charmants petits animaux. Il s'enfermait dans ses appartements pour jouir de leur société plus à son aise, et passait des journées entières à contempler les joyeux combats de cette meute en miniature, ou à lisser avec un petit peigne d'or les poils doux et soyeux de leurs longues oreilles.

11 va sans dire que. le roi, ainsi occupé, ne recevait point, sous quelque prétexte que ce fût, mais Castelmelhor n'était pas de ceux que pouvaient regarder de pareilles me^ sures. Gardes et valets le laissèrent passer sans rien dire, et les huissiers de la chambre ne prirent pas môme la peine de l'annoncer.

Il entra. Le roi était couché tout de son long sur le tapis, et donnait son visage pour jouet aux six levrettes, qui paraissaient prendre goût à ce passe-temps, et se ruaient* à l'envi sur la chevelure royale.

' Alfoiise était si absorbé par ce plaisir d'excentrique espèce qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de Castelmelhor. Il riait, rendait coup de tête pour coup de tête, prenait à belles dents les longues soies des oreill^, et faisait entendre

de sourds grognements de satisfaction, en tout comparables au langage de ses partenaires. •

Caslelmelhor le contempla tm instaBt en silence. Un sourire de profond. méprte vint errer sur sa lèvre.

— Serait-ce un crime, gmrmura-t-il, qu'e de pousser du pied dehors un de ces chiens ?... Or, quelle différence "y a-t-H entre ces chiens et c« roi ?

Mais il n'était pas venu pour faireTdes réflexions physiologiques. Il composa rapidement son visage, de manière él lui imposer uue expression -de bonhomie enjouée, et s*étendant à son tour sur le tapis, il jtaça sa tête au milieu des chiens, qui reculèrent effrayés.

Le roi fronça le sourcil et regarda d*un air triste les levrettes effarouchées et rangées en cercle, à distance, autour de la tête inconnue de Castelmelhor.

— Ne pourrai-je donc avoir un moment de repos ! s'écria-t-il en se levant et en ft-appant du pied avec colère.

Ce mouvement donna une autre direction à Feffroi des levrettes. Elles se réfugièrent derrière la riche chevelure de Caàtelmelhor, et voyant que ce nouveau venu était suffisamment débonnaire, elles se précipitèrent d'un commun accord s\ir lui, et reprirent avec ardeur le cours interrompu de leurs exercices.

Un instant, le roi fut jaloux, tant elles semblaient y aller de bon cœur ; mais bientôt l'aspect étrange de la figure de Castelmelhor, dont les cheveux, dépeignés et mêlés, cou- Traient le visage, changea son humeur. 11 se mit à genoux, trépignant d'aise et excitant la meute lilliputienne, qui n'avait pas besoin de cela. A chaque fois que l'une des levrettes saisissait une boucle de cheveux et tendait ses jarrets pour mieux tirer, c'étaient de bruyants transports de joie. Le roi ne se possédait plus.

Il faut que tout plaisir ait une fin. A bout de forces, AIfonse se leva bientôt en chancelant, et alla tomber deniisuffoqué sur un fauteuil.

— Ahî... ahî... ahî... s*écria-t-il, relève-toi... Tu vas me faire mourir I Ahî... tu es un bon garçon, Louis... C'est très-plaisant... Je ne me suis jamais tant amusé I

Castelmelhor obéit, et rejetant en arrière ses longs cheveux bouclés, il montra son visage souriant.

— ^Par le sang de Bragance! dit Alfonse, pourquoi, bambin de comte, n'es-tu pas aimable comme cela tous les jours? Aujourd'hui, tu vaux' ton pesant d'or, et je ne te donnerais pas pour deux couples de levrettes.

— C'est que je suisjoyeux, sire, répondit Castelmelhor en baisant la main du roi. Dites encore que je chercha à troubler les plaisirs de Votre Majesté!... Je viens de trouver le moyen de la débarrasser à jamais de tous les soins fastidieux qui s'attachent au rang suprême.

Castelmelhor se sentit rougir en prononçant ces mojs, auxquels ses projets d'usui^ation donnaient un sens si perfide. Mais Alfonse ne s'en aperçut point, firappé qu'il mit seulement par l'idée de ne plus s'occuper de jien qui eût l'apparence d'une affaire sérieuse.

— Quel moyen? s*écria-t-il ; dis-nous vite ton moye;i, petit comte, et s'il est quelque chose en ce monde que tu puisses encore désirer, nous te le donnerons, foi de roi!

J^ Je ne veux rien, sire; je suis comblé déjà des bienfaits de Votre Majesté... Mon moyen... vous l'expliquer serait bien long... mais je puis vous donner un exemple. Vous n'aimez point à signer certains actes... [^

— Oh ! non, non, non ! dit par trois fois le roi.

— Eh bien, j'ai fait graver une griffe qui Représente à s'y méprendre la signature.de Votre Majesté.

— C'est charmant, petit comte.

— Et ainsi du re|te, sire.

— De sorte que tu ne me présenteras plus jamais ces vilains parchemins?...

— Jamais, sû-e... et voici les derniers que signera fokre Majesté.

A ces mots, que Castelmelhor dit d'une voix émue, tanti, l'allusion était frappante et crtlelle, il tira de son portefeuille les deux parchemins qu'il avait préparée.

Le roi pûlit à cette vue et recula, comme un enfant auquel on présente une potion amère et nauséabondes-

— C'est trahison , seigneur comte 1 dit-il. Vous me pro-

Ui , LE^ FANFARONS DU ROI '!^

mettez que jp ne signerai plus,; et sur-le-champ vous me présentez...

— Ce sont les derniers, sire,

— Allez au diable 1 O.

Castelmelhor remit ses parchemins en p^che.

— Comme il plaira à Votre Majesté, dit-il; j'avais pensé qu*une chasse royale lui ferait plaisir, mais...

— Une chasse royale 1 s'écria Alfon»^ dont les yeux rayonnèrent dfe joie.

* — Mais, continua Cast^melhor, les chevaliers du Firmament n'obéissent point volontiers à d'autres ordres qu'aux vôtres, et...

— Dis- tu vrai? interroinpit le roi; as-tu vraiment pensé à une chasse royale, et ces ordres la concernent-ils?

— Si \otre iMajesté veut en prendre connaissance... Le roi fît un mouvement de terreur.

— Non, dit-il, mais je veux bien signer... Donne î donne vitel Ohl bambin de comte, que je faimeî...>^ne chasse royale!... donne donci ^ ' ■

La main de Castelmelhor tremblait tellement qu'il ne pouvait ouvrir son portefeuille.

Alfonse, dans sa puérile impatience, le lui arracha des mains, saisit les deux parchemins et y posa les caractères informes qui lui servaient de signature.

Puis il les repoussa loin de lui, comme si la vue de toute écriture lui eût causé une invincible répulsion.

Un long soupir de soulagement souleva la poitrine de Castelmelhor.

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