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XXXI

AVANT l'orage»

— Ramasse ces paperasses; petit comte/dit le roi; c'est" une odieuse chose que toutes ces pattes de mouche grimaçant sur un puant parchemin... Quelque jour je me donnerai )» plaisir de mettre le feu aux archives du royaume.., ce sera très-plaisant !

Castelmelhor ne se fit pas répéter Tordre. 11 serra hâtivement les deux actes et reprit son feutre pour sortir.

— Déjà î s'écria Alfonse. Ne vas-tu point me parler de notre chasse? Je veux qu'elle soit belle, dom Louis, entendezvous? Je veux qu'on s'en souvienne à Lisbonne!

— On s'e^ souviendra, sire, répondit Castelmelbor d'un ton si grave qu'Alfonse ne put s'empêcher de tressaillir.

' — Allons, te voilà redevenu morose! dit-il. Tant que je n'ai pas fait ce que tu veux, tu me flattes, méchant traître que tu es!... Dès que j'ai mis mon nom au bas de tes haïssables parchemins, tu ne te contrains plus... Je crois que vous ne m'aimez pas, seigneur comte!

Castelmelhor était au supplice. Chacune des paroles du roi lui déchirait le cœur comme un coup de poignard. Quelque endurcie qu'elle fût, son âme ambitieuse n'avait point jeté bas tout sentiment de délicatesse et d'honneur humain. La vue de ce malheureux prince qui donnait tête baissée dans le piège réveillait en lui des remords depuis longtemps assoupis. Il eût voulu trouver devant lui un obstacle, afin de retremper son courage dans la lutte. '

Mais rien î la victime tendait sa gorge au couteau. De ces actes qu'Alfonse venait de signer sans les lire, l'un était l'ordre d'arrêter, partout où ils se trouveraient, la reine et l'infant, coupables de lèse-majesté.

L'autre était son abdication pure et simple.

De sorte que, quand l'infortuné roi disait que c'étaient là les derniers ordres qu'il signeraft, il Rencontrait l'exacte et terrible réalité. Quand il appelait en riant Castelmelhor méchant et traître, il disait à peinV assez. Qu'était-ce donc lorsqu'il prononça ces mots :

— Je crois que vous ne m'aimez pas, seigneur comte ! Celui-ci voulut répondre, mais telle était la situation

respective de ces deux hommes, que sa réponse devint fatalement une allusion nouvelle.

— Sire, dit-il, il faut que je me retire, afin de décharger Votre Majesté des soins de son gouvernement.

Cette raison devait nécessairement toucher le roi, qui reprit avec douceur :

216 LES FANfAROMS DU ROI

— Tu es la perle des amis, petit comte, va, et songe un peu à tout disposer pour que notre chasse soit la plus belle qu'on ait jamais vue.

Castelmelhor ^balbutia quelques mots de respect et sortit en toute hâte*. Le roi reprit, avec les petits épagneuls qu'il nommait ses levrettes, sa partie interrompue.

Le comte regagna son palais dans une disposition tout autre que celle où nous Tavons vu naguère.' Encore sous l'impression de son entrevue avec Alfonse, sa conduite lui devenait odieuse; il avait honte et dégoût de lui-même. Mais à mesure que le souvenir du roi s'éloignait, son ambition première reprenait le dessus. 11 se voyait, roi fort et redouté, ramenant le Portugal au rang d'où l'avait fait déchoir la triste folie d' Alfonse. Il chassait les Anglais, contenait les Espagnols et rendait au trône tout son lustre antique.

— N'est-ce pas là, se demandait-il ensuite, de quoi se faire pardonner ce crime douteux qu'on appelle usurpation ? Après tout, le pouvoir n'est-il pas de droit au plus digne? Quand la loi politique tombe à ce degré d'absurdité d'assimiler cinq millions d'hommes à un sac d'or et d'en faire un héritage, ne faut-il point réformer violemment la loi?

Quel coupable manqua 'jamais de raisons pour justifier son crime à ses yeux? Castelmelhor avait à peine besoin de plaider sa cause : il était convaincu d'avance.

Antoine Conti fut appelé. Castelmelhor et lui tinrent une longue conférence et réglèrent les opérations du lendemain. La chasse royale d'abord, puis l'arrestation de la reine et de l'infant; puis celle du moine; puis, peut-être, au fond d'un cachot bien sombre, le meurtre de ce personnage redoutable et mystérieux.

La nuit était fort avancée lorsqu'ils se séparèrent.

Conti se rendit, nonobstant cette circonstance, à l'hôtel des Fanfarons du roi, et fit lever le beau cavalier de Padoue, qui chassait le renard en rêve dans le cotnté de Northumberland, Ascanio sauta de son lit en murmurant, et

descendit, afin de voir qn^l était ce fâcheux. qui venait troubler son sommeil. ,

— Eh î très-cher camarade, dit-il en apercevant Conti, ne cesserez-vous donc point d'abuser de ma condescendante bienveillance ? J^ vous ai conduit chez Castelmelhor; c'est tout ce que je puis faire pour vous... je vous souhaito la bonne nuit.

Ce disant, il tourna le dos et ^ulut regagner sa couche encore chaude, mais Conti le retint.

• — Je vous ordonna de rester, dit-il.

— Hein 1... vou^?... ah»I ahl ah! ah I... Vous m'ordonnez ?.,. ' '

Conti, pour toute réponse, lui exhiba Tordre de Castelmelhor qui l'instituait son lieutenant.

Ascanio se frotta les yeux et lut.

— Eh bien I s'écria-t-il, très-honoré seigiieur, ne vous avais-je pas dit que ma pauvre protection vous servirait à quelque chose ?... Vous me voyez ravi de votre subite fortune. Je jn'estime heureux d'être le premier à vous en féliciter.

Le Padouan avait dépouillé toute prétention familière. En débitant ce compliment avec la chaleur convenable, il s'inchnait de virgule en virgule. En guise de point final, il prit la main de Conti, qu'il porta, sans rire, ù ses lèvres.

L'ancien favori, qui avait repris sa morgue d'autrefois, ne se montra point étonné de cet hommage. Il donna brièvement ses ordres à Macarone touchant la chasse royale du lendemain, et lui laissa pressentir qu'une mission importante lui était réservée.

— Je suis dévoué à Votre Seigneurie depuis la plante des pieds jusqu'à l'extrême pointe des cheveux, répondit le Padouan. Je m'estime heureux d'avoir pu lui prouver, au temps de son malheur, quelle était ma profonde et respectueuse sympathie... Puis-je faire quelque chose qui lui soit personnellement agréable ?

— Vous pouvez, répondit sèchement Conti, ne point rap-

peler à ma seigneurie ce que yonî nommez le temps de son malheur.

Ascmiio fit une courbette en signe d'assentiment.

— Que le diable l'emporte 1 grommela-t-il lorsque Conti eut quitté l'hôtel. Jetez uli matou oar la fenêtre, il retombera sur ses pieds. Ces favoris sonf^mme les chats, il faut les couper en quatre morceaux pour être sûr cju'ils sont bien morts.

Après cette réflexion philosophique, il regagna son lit, qui s'était refroidi, et tâcha d,e retrouver son rêve, tout plein de parcs giboyeux et de fermages à recevoir, mais il ne put évoquer que la blafarde image de miss Arabella Fanshowe. Au lieu d'un songe enchanteur, il eut un cauchemar.

A cette même heure, le moine veillait, lui aussi, dans sa cellule solitaire. Le sommeil le fuyait, mais son insomnie n'était point visitée par le remords. En divulguant le mariage secret* de la reine, il avait mis, pour ainsi dire, le feu à la traînée de poudre qui devait faire sauter un trône.

Il le savait ; il ne se repentait point. A mesure que la crise approchait, ses incertitudes se dissipaient, il sentait gi-andir son courage, et sa conscience lui disait qu'il avait accompli un devoir.

Tranquille, et plein de cette fermeté calme qui est la vraie vaillance, il ceignait ses reins pour la lutte qu'il prévoyait devoir être acharnée. Si parfois un nuage venait à son front, c'est qu'il sentait quelle responsabilité immense il avait assumée sur sa tête ; c'est qu'il s'avouait que dans le combat qui allait se livrer, son principal auxiliaire serait le peuple, et qu'il n'avait point grande confiance dans le peuple.

Les premiers rayons du jour, pénétrant à grand'pelne à travers le verre épais et jauni de l'étroite lucarne de sa cellule, le trouvèrent debout encore et méditant profondément.'

Il releva le front et Salua le jour naissant d'un fier regard.

— Sera-CB toi, murmura-t-il^ qui éclaireras le salut du Portugal ?...

Il s'agenouilla devant le crucifix de bois qui pendait à. Tune des parois de la cellule, et adressa au ciel une courte et fervente prière.

Comme il se relevait, des pas retentirent dans le corridor, et presque aussitôt après on frappa à la porte de la cellule*

Les hommes de divers costumes et professions que nous avons TUS déjà venir visiter le moine, entrèrent et saluèrent ^ respectueusepent. Il y en- avait beaucoup plus qu'à l'ordinaire, et la classe du peuple était représentée par de nombreux députés.

— Votre Révérence ne nous a point appelés, dirent ceux-ci ea s' avançant, mais nous sommes malheureux, et le; jour tant de fois promis n'arrive point.

— Mes fils, répondit le moine, le jour approche ; patience seulement jusqu'à demain.

— Demain I répétèrent avec joie les gens du peuple.

Parmi eux, nos lecteurs auraient pu reconnaître quelques-uns de ces ridicules conspirateurs que nous lui avons présentés au commencement de cette histoire, réunis à l'auberge de Miguel Osorio, le tavemier du faubourg d'Alcantara. Mais ils étaient bien changés : la misère avait chauffé leur courage, et une sombre résolution brillait maintenant dans leurs regards. %

— DemaÉi, comme aujourd'hui, nous serons prôts, mon père, dirent-Us en se retirant.

D'autres entrèrent encore. Parmi eux, le moine avisa la grosse' tête de Baltazar, qui dominait toutes celles de ses voisins, comme dans le panorama d'une ville la haute tour de la cathédrale domine les églises vassales. Baltazar portait sur ses épaules une pesante sacoche au ventre rebondi. Le moine l'appela et fit signe aux gens du peuple de demeurer. •

Baltazar et sa sacoche étaient envoyés par milord, qui n'ayant point vu le moine la veille, lui faisait tenir de quoi

fomenter le lèle de la multitude pour les intérêts britanniques.

Le moine en fit usage sur-le-champ. Il distribua aux maïbeureux qui Tentouraient une large aumône pour eux et pour leurs frères absents. Des bénédictions éclatèrent de toutes parts, en ïqéme temps que des promesses sincères. Elles devaient être religieusement tenues.

Les agents du moine s'approchèrent alors l'un après l'autre, et l'informèrent de ce qu'ils avaient appris.

La plupart ne savaient rien. La ville était tranquillç et la cour Semblait plongée dans son apathie habituelle. Un de • ces hommes pourtant, qui cachait sous un vaste manteau le costume de porte-clefs du Limoêiro, fit un rapport qui excita vivement l'attention du moine.

— Seigneur, dit-il, un homme que j'ai cru reconnaître pour l'ancien favori, Antoine Conli de Vintimille, est venu avant le jour à la prison, il a soigneusement examiné tous les postes et mis à quelques-uns des chevaliers du Firmament.

— Comment les nomme-t-on ? demanda le moine d'un air inquiet.

Ce porte-clefs prononça quatre ou cinq noms.

— Lef hasard nous sert ! s'écria le moine. Ces hommes sont à nous. Néanmoins, comme ils ne valent guère mieux que leurs confrères, charge de ma part dom Pio Mata Cerdo, le geôlier, de les surveiller de près... Est-ce tout ?

— Non, seigneur... Antoine a ordonné qu'cjn préparât pour ce soir la chambre royale.

C'était un large cachot situé au centre du Limoëiro, où, suivant la tradition, Jean II avait été retenu prisonnier par ses sujets révoltés. Cette chambre ne servait qu'aux criminels de sang royal.

-— C'est bien, répondit le moine sans manifester aucune surprise.

Après le porte-clefs vint ce valet à la livrée de Souza que nous avons vu déjà dans la cellule.

— Hier, dit-il, Son Excellence a conféré fort avant dans la nuit avec le seigneur Conti de Vintimille. Je n'ai rien pu

surprendre de leur entretien, mais tandis qu'ils traversaient Tantichambre, votre nom a été prononcé.

— Que disait-on de moi?

■ — ^On parlait de violerices... J'ai cru comprendre qu'on faisait dessein d'arl-ôter Votre Révérence.

— Ils n'oseraient, prononça lentement le moine ; et d'ailleurs auront-ils le temps ?

— Prenez garde ! dit le valet en s*en allant.

Il ne restait plus dans la cellule que le moine et Raitazar.

— Prenez garde, répéta ce dernier. Le comte vous craint, seigneur, et vous savez ce dont il est capable. /

— Au Limoêiro comme sur la grande place de Lisbonne, ne suis-je pas le maître ? dit le moine ; qu'on m'arrête, et s\ir un signe de ma main , les verrous tomberont devant moi.

— PrenQz garde î murmura encore Balfazar d'une voix dont l'accent avait quelque chose de prophétique.

Le moine répondit à cette sinistre prédiction par un sourire de confiance.

— A la volonté de Dieu 1 dit-il ; il est trop tard pour reculer.

Baltazar sortit, et le moine le suivit 'bientôt, impatient qu'il était de voir et de s'informer par lui-môme. Tout lui disait que l'instant de la lutte était proche, et il voulait que le premier choc le trouvât sur le champ de bataille.

L'aspect de la ville était morne, mais tranquille. Cependant toutes les boutiques étaient closes comme à la veille d'une grande fête ou d'une grande calamité. Çà et là, sur le pas des portes, des groupes de bourgeois se fornaaient et se dissipaient aussitôt, après avoir échangé quelques paroles d'un air sombre;

Quand par hasard quelque femme se montrait au détour d'une rue, on la voyait se glisser rapide le long des maisons, et regagner hâtivement son gîte, comme un pauvre oiseau cherche son nid à l'approche de la tempête.

Les grandes rues du centre de la ville étaient désertes.

Nulle tête curieuse aux îenôtres, nul bruit de métiers, nul mouvement, nul signe de vie pour rompre cette mort du silence et de la solitude.

Il 7 avait dans tout cola une immense iristesse. Le moine céda peu à peu à la lugubre influence de cette scène. Sa tête se pencha sur sa poitrine. Il sentit son cœur se serrer.

— Prenez garde l murmura-t-il, prononçant involontairement ce mot qui. raisonnait encore à son oreille ; si c'était un pressenlime;it I si, au moment de vaincre... Non l Dieu est juste. Si je dois périr, il ne permettra point que mon œuvre reste inaccomplie.

Il atteignit le bout de la rue Neuve et déboucha sur la grande place, où Conti, sept ans auparavant, avait proclamé à son de trompette Fédit royal qui avait failli être cause d'une révolution. La place était presque aussi pleine de foule que ce jour-là, et les bruyants éclats de voix qui retCTitissaient de toutes parts formaient un singulier contraste avec le silence des rues voisines.

C'était la même loule qu'autrefois, mais ses vêtements s'étaient usés sur les saillies de ses os dépouillés de chair. On ne voyait là que haillons, visages hâves et regards de feu sous de profondes orbites creusées par la maigreur. Cette cohue déguenillée était une vivante et terrible menace.

A la vue du moine, toutes les têtes se découvrirent ; un ardent espoir illumina tous les regards. Un murmure général apporta ces paroles à son oreille :

— Le moment est-il venu ? . ^ Le moine secoua la tête et passa. ^

— Révérend père, dit une voix près de lui, vous êtes bien véritablement le roi de cette multitude. J'admire votre habileté ; je m'incline devant elle... Vous étiez digne de naître Anglais, révérend père.

Le moine se retourna et reconnut lord Richard Fanshowe, qui faisait, lui aussi, incognito, sa petite promenade d'observation.

— Sa très-gracieuse Majesté le roi Charles ne saura trop vous récompenser, reprit l'Anglais. C'est vous qui aurez été

le vrai conquérant du Poilugal... En vérité cette foule est amenée à un poirit merveilleux. Vous lui avez généreusement donné ce qu'il fallait pour ne point périr d'inanition, •mais Bien de. plus, c'est parfait I... Je veux mourir si je regrette les guinées de Sa Majesté. Vous les avez placées comme il faut et à bon intérêt. Révérend père, ne pensez-vous point que nousupprochons du dénoûment?

— Si fait, milord. Nous sommes au dernier acte.

— Pour ma part, dit gaiement l'Anglais, me voilà prêt à ^rier, bravo !

— Vous en avez sujet, milord, plus que vous ne pensez, le ménage à Votre Grâce une surprise pour la péripétie.

— Une surprise ?, dit Fanshowe en dardant sous lé froc du moine un regard soupçonneux.

Avant que ce dernier eût pu répondre, il se fit un grand mouvement dans la foule, qui s'ouvrit et laissa au milieu de la place un large passage.

Un brillant cortège, composé du roi , de la cour et des chevaliers du Firmament en grand costume, débouchait par la rue Neuve.

Le roi marchait entre Castelmelhor et Conti.

— Place, drôles l place à Sa Majesté l criaient les Fanfarons du roi en repoussant la foule.

Bien des mains se glissèrent sous les haillons et serrèrent de longs poignards cachés ; bien des regards interrogèrent de loin te moine ; toute cette multitude n'attendait qu'un mot, qu'un signe pour se précipiter.

Le moine resta immobile.

Quand le roi passa près de lui, il s'inclina respectueusement. ,

-1— Salut à. Votre Révérence , dit gaiement le roi. C'est aujourd'hui fête à notre château d'Alcantara, seigneur moine ; nous vous convions de bon cœur.

— J'accepte, sire, répondit le moine.

xxxn

LA DERNIÈRB CBAS8E DU ROf*

Le temps était froid et sombre. La cavalcade des cbcva^ liers du Firmament poursuivait sa route vers Alcantara. Celte troupe magnifique semblait avoir voulu, ce jour-là, se montrer dans toute sa splendeur : les Fanfarons du roi, montés sur de beaux^hevaux noirs, étalaient sur la route leurs brillants escadrofts, dont chaque cavalier semblait un prince. Derrière eux venaient les Fermes, en bataillons serrés. Tout le long du chemin, les musiciens des deux corps exécutaient de vives et joyeuses fanfares. -

En tête des Fanfarons du roi, le beau cavalier de Padoue se pavanait, voltigeait, caracolait. C'était plaisir de voir Tétoile de sa toque scintiller au loin, malgré Tabsence du soleil, et le brillant azur de son CDstume semblait narguer le manteau grisâtre dont s'était revêtu le ciel.

Malgré toute cette joie extérieure, il y avait sur les visajges une sorte de vague tristesse ; Alfonse seul, tout entier au plaisir du moment, avait une gaieté sans arrière-pensée^

-T- Ami Vintimille, disait-il à Conti, je suis enchanté de

N le revoir ; sans ce bambin de vCpmte, qui fait de moi tout

ce qu'il veut, je t'aurais rappelé il y a longtemps, car je me

siiis souvenu de toi deux ou trois fois pour le moins ; mais

tu es devenu bien laid dans ton ^xil, ami.

— La douleur d'être séparé de Votre Majesté.*, balbutia Contî.

— Je n'y songeais pas..* Sans doute je suis le soleil qui vivifie... As-tu vu mes petits chiens ?

j — Non, sire.

— Eh bien, je te les montrerai... Maï de Deos I tu es fort ennuyeux, ami 1

À ces mots, le roi se retourna vers Çastelraelhor, croyant trouver de ce côté' plus d'amusement. Mais Castelmelhor^ était sombre et pensif. Le roi bâilla et regretta fort de n'a-

voir point amené ses six levrettes pour charmer l'ennui de la route.

La journée se passa au palais d*Alcantara^ comme toutes les journées où le roi donnait fête. Ce furent des pugilats anglais, des tours de magiciens et un combat de taureaux. Rien de remarquable n'eut lieu, si ce n'est l'absence du moine, qui, ayant oublié sans doute sa promesse^ ne se montra point au palais.

En revanche, un intrus se glissa, inaperçu, parmi les chevaliers du Firmament, dont il avait pris le costume, A table, ce nouveau venu demeura taciturne et froîd, se bornant à avaler quelques morceaux dans un coin sombre où il s'était placé. Ses voisins se dirent que si ce n'était point le diable en personne, c'était le seigneur comte lui-môme, qui avait revêtu ce déguisement pour surprendre les secrètes sympathies de la patrouilla du roi.

Mais cette opinion ne .trouva point d'écho, attendu que^ dans une salle voisine, le seigneur comte était assis à la table royale, où Alfonse lui reprochait de minute en minute l'aspect maussade de sa physionomie

Alfonse s'en donnait à cœur joie. Il était d'une gaieté folle et bavait rasade sur rasade pour se préparer convenablement à la chasse qui all^t avoir lieu.

— Petit comte, dit-il vers le nûlieu du repas, ton verre est toujours plein ; c'est trahison, cela, mon ami... Nous t'ordonnons de vider cette coupe à ijolre royale santé.

Castelinelhor voulut obéir, et porta le verre à ses lèvres) msÀs il ne put boire. Son front était d'une pâleur livide; il semblait prêt à défaillir. .

— Eh bien I s'écria le roi en fronçant le sourcil.

— Eh bien 1 répéta à l'oreille de Castelmelhor la voix mordante de Conti.

Le comte fît sur lui-même un violent effort et vida la coupe d'un trajt

— Je bois à votre santé royale, sire, ^balbutia-l-il.

Le roi promena son regard autour de la table et remarqua seulement alors le trouble et la consternation qui se peighaient sar tous les visages.

— Maï (le Deos ! s'écria-t-il, sommes-nous à un enterrement, seigneur ?... Riez I Je veux que chacun rie, et tout de suite, ou, par le sang de Bragance, nous croirons qu*ua complot se trame contre notre personne.

Un rire lugubre et forcé fit le tour de la table.

— A la bonne heure l dit Alfonse ; vous êtes tous de loyaux sujets, et d'ailleurs, si quelqu'un de vous avait de traîtresses pensées, j'ai là, près de moi, une bonne épéc qui ne resterait point au fourreau.

Il frappa sur l'épaule de Castelmelhor, dont chaque trait se contracta en un tressaillement douloureux.

— N'est-ce pas, petit comte, ajouta le roi, que tu me défendrais, toi ?

Castelmelhor ressentit en ce moment cette douleur terrible et poignante que dut éprouver Judas en donnant le baiser de paix au Sauveur. Il restait muet; immobile, et comme frappé de la foudre. Ce fut Conti qui répondit à sa place.

— Son Excellence ferait comme nous tous, sire, et pour arriver jusqu'à votre personne sacrée, il faudrait que l'assassin passât sur nos cadavres.

— Voilà qui est bien dit, ami Vintimille, répliqua le roi tout consolé. Baise notre main et n'en parlons plus I

Le repas se prolongea bien avant dans la soirée. La plupart des courtisans qui entouraient la table, créatures de Castelmelhor, étaient instruits du complot. Les autres s*en doutaient.

Néanmoins le vin avait amené enfin une gaieté bruyante et factice, et lorsqu'on se leva de table, l'état des convives promettait une chasse des plus réjouissantes.

On se remit en marche au son des fanfares. Six chevaliers du Firmament, porteurs de torches enflammées, précédaient le roi. Au dernier rang s'était placé l'inconnu, qui avait partagé le repas de la patrouille^royale. Il était monté sur un fort beau cheval qu'il conduisait en cavalier accompli.

Là distance entre le palais et la ville fut rapidement parcourue, et bientôt la chasse se répandit par les rues,

excitée par les sons du cor et les cris assourdissants des chasseurs. L'office de veneur était occupé par le seigneur Ascanio Macarone deir Acquamonda, qui s'en acquittait à merveille, mais son, habileté n'était point récompensée. On ne révélait aucune piste et nul gibier n'avait été lancé encore. '

Tout à coup, au moment où la chasse passait devant rhôtel de lord Richard Fanshowe, les plus avancés parmi les Fanfarons du roi se prirent à crier : Taïaut I taji'(^ut ! En même temps, chacun put voir, à la lueur des torches, une forme blanche qui s'enfuyait à toutes jambes et au hasard/

— Hardi 1 s'écria le roi en s' élevant sur ses étriers, pour mieux voir; hardi, mes bellotsl

Le beau cavalier de Padoue s'éleva aussi sur ses étriers ; ' mais il retomba aussitôt en poussant un profond gémissement.

Cependant la chasse s* élança rapide, fougueuse, et bientôt le gibier, qui était une pauvre femme demi-morte de frayeur, fut forcé, c'est-à-dire se laissa choir sur la borne d'un carrefour.

Les cors sonnèrent aussitôt l'hallali, et les principaux chasseurs descendirent de cheval. Mais alors se passa une scène à laquelle on ne s'attendait point.

Ascanio Macarone se précipita aux genoux cîu roi avec tous les signes du plus violent désespoir.

— Sire! s'écria-t-il, ayez pitié de moil ayez pitié de cette femme aussi sensible que belle î

— Approchez les torches, dit Aïfonse en éclatant de rire, je veux voir le visage de ce drôle tandis qu'il va nous jouer la comédie*

— Je ne plaisante pas, sire... par les noms réunis de fous mes glorieux ascendants, qui sont au nombre de trenteneuf, je parle sérieusement. Ecoutez-moi... qu'on ne touche point à cette femme... cette femme est...

— Voilà bien le maraud le plus réjouissant que je connaisse ! interrompit le roi, qui contemplait Ascanio avec une sorte d'admiration.

Le beau cavalier de Padoue, désespérant de se faire comprendre, sY'lança comme un trait et arracha la pauvre femme aux mains des chevaliers du Firmament qui l'entraînaient vers le roi.

— Oh I... oh !... ohl... râlait le roi, suffoqué par les convulsions d*un rire homérique.

Les torches qu'on apporta en ce moment éclairèrent le long et blafard visage de miss Arabella Fanshowe, que soutenait à bras-le-corps le malheureux cavalier de Padoue. A la vue de ce groupe, le roi abandonna les rênes de son cheval pour se tenir les flancs.

— Bravo I bravo l disait-il en essuyant ses yeux pleins de larmes.

— Ah l sire, s'écria Macarone d'une voix pathétique, ne me ravissez pas mon trésor.

Alfonse, croyant toujours que le Padouan jouait une comédie concertée à l'avance^ prit sa bourse dans la poche de son pourpoint et la lui jeta sans compter. Ascanio la saisit à la volée.

— Ce n'est point de l'or qu'il me faut, dit-il en ramassant la bourse avec soin; que m'importe votre or!.. Ah! divine Arabella, quelle va être ta destinée î

En ce moment, l'unique héritière de milord ouvrît un œil mourant et jeta autour d'elle des regarda effrayés. .— Où su!s-je? soupira-t-elle.

— Sur mon cœur, répondit Ascanio d'une voix pleine^de sensibilité ; dans mes bras, mon adorée, dans les bras de ton époux.

— C'est celai s'écria le roi; l'idée est bonne l il faut les marier... nous allons faire la noce sur-le-champ.

A cette proposition bouffonne, l'antique esprit des chevaliers du Firmament se réveilla comme par magie. Une immense acclamation répondit aux paroles du roi. Les deux futurs époux furent placés entre les six porteurs de torches, et la chasse, deVenue procession, s'achemina vers la chapelle voisine.

Un prêtre fut éveillé par ordre du roi et dut venir, bon gré mal gré, accomplir la cérémonie.

Miss Fanshowe, à peine remise de son épouyante, prom&« nait ses regards effarés du roi aux chevaliers du Firmament, et de ceux-ci à Macarone.

— Mon céleste trésor, dit celui-ci en se penchant às(m oreille, Téclat de la solennité q\ii se prépare doit vous donner une idée de ma position sociale... Ce petit honmie assez laid qui vient de me parler est mon joyeux compagnon Alfonse, sixième du nom, roi de Portugal et des Algarres, en deçà et au delà de la mer, en Afrique, etc., etc. 11 a voulu, quoi que je fisse, assister à mon mariage... C'est un assez drôle de corps l

' L&& 4eux futurs époux s'agenouillèrent et la cérémonie commença.

Nous ne nous appesantirons point sur cette scène, aux détails comiques de laquelle tous nos efforts ne pourraient enlever leur caractère d'impiété.

Pendant qu'elle avait lieu à l'intérieur de la chapelle, une autre scène d'un genre diamétralement opposé se passait au dehors. ^

Tous les chevaliers du Firmament avaient suivi le roi ; il ne restait dans la rue que trois hommes, dont l'un était l'intrus qui s'était glissé dans la journée parmi les gens de la patrouille. Il se tenait à l'écart et semblait attendre la sortie de la foule pour se joindre de nouveau au cortège.

Les deux autres, qui se croyaient seuls, s'entretenaient à voix basse, sur le seuil môme de la chapelle.

— Votre Excellence, disait l'un d'eux d'un ton de reproche, faiblit au moment d'agir. Relevez -vous, seigneur comte, et songez au but que vous êtes sur le point de toucher.

.— Ce pauvre prince m'aimait î répondit Castehnelhor d'une voix qui accusait un accablement profond ; il avait foi en moi, Conti ! Ma trahison m'apparaît ignominieuse et infâme. Si encore c'était un maître ordinaire, un maître capable dese défendre... un honmae enfin!

—Votre Excellence n'aurait plus pour excuse l'intérêt du Portugal.

— L'intérêt du Portugal I reprit Castelmelhor^ puis-je me

mentir à moi-môme?... Je n*y ai point songé, Contî, car Alfonse a un frère...

— Allons, seigneur, s'écria brusquement Conti, le sort en est jeté ! Ces mélancoliques réflexions sont superflues... Vos ordres sont donnés... le navire est dans le port...

— Démon! munnura le faux chevalier du Firmament; Castelmelhor allait se repentir peut-être.!...

Le favori se redressa tout à coup et secoua brusquement la tête comme pour chasser d'importunes pensées.

— Que son sort s'accomplisse donc ! dit-il.

Le nouveau couple sortit à ce moment de la chapeUe, suivi par les ironiques acclamations de l'assemblée.

— En chasse 1 dit Alfonse.

La course folle reconmiença, mais elle prit subitement un tout autre aspect. Sur un signe de Conti, les torches furent éteintes. En môme temps, les fanfares cessèrent de retentir. 11 se fit un silence soudain et complet. '

— Que signifie cela? demanda le voi.

Nul ne lui répondit. Conti piqua de son poignard la croupe du cheval d' Alfonse, et le malheureux prince, saisi d'une enfantine frayeur, se sentit emporté avec une rapidité prodigieuse le long des rues étroites et noires de la basse ville.

A mesure que le temps passait, le bruit des chevaux qui suivaient ses traces diminuait rapidement. Bientôt , il n'y eut plus derrière lui qu'une jdouzaine d'hommes supérieurement montés. Conti, qui le suivait de près, poussait incessamment son cheval.

— Où me mène-t-on ? disait de tempo en temps h voix tremblante d'Alfonse.

Toujours le môme silence. Les chevaux semblaient dévorer l'espace, et bientôt la taciturne cavalcade atteignit les rives du Tage.

A cet endroit, le faux chevalier du Firmament, qui avait suivi la course, poussa son cheval et le porta aux côtés de celui d'Alfonse. L'obscurité empêcha de remarquer ce mouvement.

On s'arrêta sur le bord du fleuve, et Conti sonna par trois

fois du cor. A ce signal, un éclair sillonna le Tage en sautillant sur les crêtes des petites vagues, et une lanterne apparut, suspendue à la vergue d*un navire à l'ancre dans le port. Quelques minutes après, une barque, montée de quatre rameurs, toucha le rivage.

; — Que veut dire tout cela ? demanda encore le roi. J*ai envie de rentrer au palais, je m'ennuie et... j'ai peur I

Il prononça ce dernier mot en frissonnant, car deux bras vigoureux venaient de l'enlever de la selle. On le déposa à terre et il se sentit entraîné sur la pente de la berge. Puis il fut enlevé de nouveau et placé sur la barque, qui gagna le large aussitôt.

C'était le faux chevalier du Firmament qui avait faif tout cela. Il s'assit près d'AJfonse au fond de la barque et prit sa main qu'il baisa. Le roi, succombant à sa frayeur, avait perdu connaissance.

— Seigneur, dit le faux chevalier au capitaine du navire en lui remettant Alfonse, je vous confie le soin de Sa Majesté. Qu'il soit traité en roi. Vous répondez de sa vie sur votre tête au comte de Castelmelhor.

Ce dernier était resté sur le rivage, attendant impatiemment le retour de la barque. Lorsqu'elle revint, il s'élança vers le chevalier du Firmament, et lui saisit le bras.

— Est-ce fait ? demanda-t-il vivement.

— C'est fait, répondit l'autre en dégageant son bras. Puis,' se retirant à quelques pas, il ajouta d'une voix

haute et menaçante : ^

— Il y a sept ans, je t'avais promis de revenir, Louis de Souza; me voici... Alfonse est mort, car, pour un roi, descendre du trône, c'est mourir. Mais, tu Tas dit tout à l'heure : Alfonse a un frère... Donc, longue vie au sang de Bragance, et Dieu garde le roi dom Pedro I '

Castelmelhor resta pétrifié. 11 avait reconnu la voix de Vasconcellos. Au bout de quelques secondes, retrouvant sa présence d'esprit^ il voulut se précipiter et le saisir, mais Vasconcellos avait disparu.

xxxiir.

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