LE CHATEAU DE MALESTROIT
et qui^ ne pouvant soutenir ce choc brutal^ s'en vint tomber aux pieds du farouche capitaine.
C'était un jeune garçon à peine sorti de Tenfance. Il portait le costume des paysans de la haute Bretagne^ mais sa longue veste et son haut-de-chausses de toile feutrée dessinaient sa taille délicate avec une apparence de coquetterie. Son visage aux traits réguliers et d'une beauté remarquable disparaissait presque derrière les boucles éparses de ses longs cheveux noirs.
Il se releva, croisa ses bras sur sa poitrine, et jeta autour de la chambre un rapide et furtif regard. Tant que dura ce regard, sa physionomie exprima une finesse peu ordinaire. Quand sa paupière se baissa, une apathique et morne indifférence se peignit sur ses traits. Plélan ne prit point garde à tout cela.
— Voilà tout ce que vous avez trouvé? dit-il en s'adressant à ses hommes ; — mort de ma gorge ! ce louveteau sera pendu, — mais quelques-uns de vous lui tiendront compagnie.
Il se fit un craintif et sourd murmure parmi les gens de Rohan. On savait que Guy de Plélan tenait toujours les promesses de ce genre.
—Comment te nommes-tu ? reprit le capitaine en secouant rudement le bras de son prisonnier.
18 LES DBRNIÈRE8 FË88«
— ' Chantepie, répondit ce dernier.'
— Chantepie ! répéta le capitaine avec un gros rire. Hé bien, Chantepie, mon ami, où la pie chante, je vais l'envoyer tout à Pheure... qu'on le pende à mi des arbres de Tavenue !
Les soldats accueillirent ce brutal jeu de mots avec des transports exagérés. Ils étaient bien aises de faire passer la colère du capitaine. Deux hommes d'armes s'avancèrent incontinent pour s'emparer de Chantepie.
— Tout beau, mes maîtres ! dit celui-ci.
Et se penchant rapidement à l'oreille de Plélan, il
— Monseigneur, bien fou le chasseur qui tue son limier au moment de se mettre en quête...
— Que dis-tu ? s'écria vivement le capitaine. Saurais-tu où s'est réfugiée la dame de Halestroit?
Chantepie avait repris son apparente indifférence.
— Si je vous la fais trouver, demanda-t-il, que me donnerez-vous ?
— Ta grâce.
— Et puis ?
— Ce que tu voudras. Plein ton bonnet de nantajs d'argent.
JL'enfaot ôta son bonnet, et le tendit dans tous les sens, comme pour lui donner plus d'ampleur.
LE C9ÀT9AU DB MAtESTROIT. 19
— n faut^ dit-il^ bien des boisseaux de macres (i) pour faire un écu nantais^ et mon bateau commence à faire eau comme un crible... J'accepte.
— Messire^ dît un des soldats à voix basse^ je reconnais maintenant ce jeune drôle. €'est NoêlTorrec, le pécheur de macres. Il passe pour le plus rusé matois du pays... Défiez-vous !
— Il suffit^ dit le capitaine en se rengorgeant^ n'astu pas peur que je m'en laisse conter par ce bambin?... Or çà, Noël Torrec ou Chantepie, pourquoi ne me demandes-tu point ce qui t'atténcl si tu manques à ta promesse?
— Parce que je le sais.
~ A la bonne heure ! Tu n'as donc pas peur de la mort?
— Monseigneur^ une nuit d'hiver j'ai été pris parla glace au milieu des macres. C'était la mort, une mort plus lente et plus cruelle que celle que peut donner le fer ou la corde... J'offris mon cœur à Dieu et je m'endormis, monseigneur.
— Et qu'arriva-t-ii ?
(1) Macres, fruits aquatiques de la foraie d'un tricorne et de saveur laiteuse, qu'on trouve en abondance dans les marais de rOust. Les riverains les font sécher et les mangent cuites à Teau comme des eh&taignes, dont elles ont à p4m pH^le godt.
20 LES DERNIÈRES t^ÉES.
•— Un vent du sud et le dégel.
Cbantepie^ à ces mots^ souleva le broc avec effort et but une toute petite gorgée d^un air fanfaron.
— Voici un petit gaillard intrépide, murmura Plélan. — Ah çà ! qui me répond de toi, puisque tu ne crains pas la mort?
Chantepie montra son bonnet.
— J'aime les écus nantais, dit-il.
— Cest juste... touche là ! le marché est conclu... aboie, basset !
Chantepie regarda le capitaine en dessous, et commença sans se faire prier davantage :
— Le château de Malestroit a de grands souterrains que fit construire madame Ermengarde, — à ce qu'on dit, — pour cacher monsieur son père qui avait pris les armes contre le roi de France. Ces souterrains ont une issue sur la lande. . .
— Et c'est par là qu'elle s'est échappée? interrompit Plélan.
— Si elle s'est échappée, reprit le pêcheur de macres. Moi, je crois qu'elle y est encore...
— Vite î s'écria Plélan, qu'on fouille le souterrain ! Les hommes d'armes inteiTOgèrent Chantepie du
regard.
— Vous voulez savoir par où l'on y pénètre ?.•. 11 y
LE CHATEAU DE MALESTROIT. Si
a plus d'une porte^ et Tune d'elles est plus près de vous que vous ne pensez... Garde à vous^ seigneur sergent ! En prononçant ces mots^ Chantepie IFrappa brusquement du talon un des carreaux de la salle^ et une trappe à bascule joua, presque sous les pieds du sergent qui se recula épouvanté.
— Il y a quelque chose de diabolique là-desous, murmura ce dernier.
— En marche ! commanda impérieusement Guy de Plélan, et qtf on me la ramène morte ou vive !
— Attendez, mes maîtres, attendez, dit Chantepie. Si vous ne la trouvez point dans le souterrain, montez à cheval et galopez sur le chemin de Pontivy... Sqn père est à guerroyer au pays de Cornouailles, ajoutai-il d'un air d'intelligence, en s'adressant à Guy de Plélan; — elle aura voulu^Je rejoindre.
Plélan lui donna une petite tape sur la joue, et sourit bénignement.
•^ Faites tout ce qu'il a dit, vous autres, s'écria-t-il. Ce bambin a de l'esprit comme cent, — c'est-à-dire une fois plus d'esprit que vous tous ensemble.
— Hélas ! monseigneur, murmura Chantepie, que vous ai-je fait pour que vous m'estimiez si bas?
Les hommes d'armes firent la grimace, mais Plélan *éclata de rire. Une minute après, la trappe retombait
sur le dernier soldat^ descendu dans le souterrain. Il ne resta dans la salle que deux sentinelles^ le capitaine et Noël Torrec, dit Chantepie.
Pendant que cela se passait^ deux chevaux courant à toute bride, tournaient le dos à la route de Pontîvy et allaient à travers champs dans la direction des ma^ rais de TOust.
Sur Tun des chevaux était Toussaint Rocher^ qui portait dans ses bras Théritier de Malestroit. Sur Tautre s'asseyait la belle comtesse de Guer.
Toussaint était à son poste au moment où les huguenots avaient attaqué le château; il veillait; mais que peuvent la vigilance et le courage contre le nombre î Une chose d'ailleurs Pavait empêché de combattre jusqu'à la mort: — Marguerite et son fils n'avaient [dus que lui pour protecteur* ^
Aussi, tandis que les derniers soldats de Guer tenaient encore aux murailles, Toussaint, aidé de Noël Torrec, jeune orphelin qu'il aimait comme un fils, avait sellé précipitamment deux chevaux et pris la fuite, par une issue secrète, avec la femme et le fils de son maître.
— Monte en croupe derrière moi, avait-il dit à Noël.
— Non pas, répondit l'enfant; le cheval a dix lieues à fah*e. Les voilà qui entrent d'ailleurs. Dans un in-
stant^ peut-être^ vous allez être poursuivis^ et il ne faut ]ms que cela soit^ mon père Toussaint... Hop !
Frappant les deux chevaux d'une houssine qu'il tenait à la main^ il les poussa dehors et refarma la poterne.
— Noël ! malheureux enfant 1 cria Toussaint qui voulut revenir sur ses pas.
Mais les cris des vainqueurs remplirent à ce moment le château^ et Marguerite^ éperdue^ prononça le nom de son fils.
— Dieu aura pitié du pauvre Noêl^ se dit Toussaint^ et je me dois avant tout au fils de mon maître.
En même temps il piqua des deux^ entraînant la comtesse à sa suite.
Noël Torrec ou Chantepie, comme on Tavait surnommé à cause de son gai caractère^ était le fils d'un ami d'enfance de Toussaint. II demeurant d'ordinaire près de la vieille mère de ce dernier, au petit fief de Gourlft, de l'autre côté des marais. Bien que la dis-
tance de Gourlâ au château de Halestroit fût considérable, Noël montait souvent un bidet pour aller porter des macres, produit de sa pèche, ou mieux de sa moisson, à la dame de Malestroit, si belle et si bonne pour ses vassaux. En ces occasions, il passait la journée avec Toussaint, son Mentor, dont l'esprit simple, grave et un peu timide, s'étonnait parfois en mesurant rintelligence précoce et l'enfantine intrépidité de son élève.
Noël quittait le château vers la brune, il retrouvait son chaland attaché aux saules de la rive, et traversait le marais par la nuit la plu3 noire, comme il l'eût fait en plein jour. Le marais était son domaine ; il eût indiqué, les yeux fermés, la place exacte de chaque basfond et de chaque tournant. Lui seul, peut-être, aurait pu dire, à une brasse près, la distance à laquelle on pouvait s'approcher impunément de ce terrible gouffre de Trémeulé, au-dessus duquel planait ce spectre gigantesque, que les paysans nommaient la Femme Blanche,
Toussaint, tout en galopant sur la route de Redon, avait laissé son esprit à Malestroit. Il pensait douloureusement g^ périls qui menaçaient Noël, demeuré àlamerci dèPlélan, pour qui le meurtre était un passetemps etunplaisb. Marguerite elle-même, préoccupée
qo'elle était par son malheur, songeait parfois à Tintrépide enfant qui s'était dévoué pour la sauver.
— Nous pouvons ralentir notre course, madame, dit enfin Toussaint; Noël Torrec est entre nous et les huguenots. U les empêchera de nous suivre.
— Pauvre jeune homme ! murmura Marguerite. Les gensdeRohan sont impitoyables. . . s'ils allaient le tuer !
Toussaint tressaillit et se sentit pàiir.
— Ils sont impitoyables en effet! murmura-t-il .d'une voix sourde Madame, il faut nous recueillir
et prier au fond du cœur, car Dieu seul peut sauver à présent ce généreux enfant.
Toussaint se découvrit et commença une oraison à voix basse. La dame de Malestroit l'imita. Puis tous deux poursuivirent leur route en silence, au milieu d'iine nuit sans lune, et guidés seulement par la parfaite connaissance que Toussaint avait du pays.
— Monseigneur, dit cependant Chantepie à Guy de Plélan, lorsque les derniers hommes d'armes eurent passé la trappe du souterrain de Malestroit, — la recherche peut être longue. Vous plairait-îl, pour charmer l'ennui de l'attente, vider quelques flacons?
Guy frappa sur le broc qui était à côté de lui sur la table. 4A
— Fi! reprit Noël Torrec en souriant avec mépris.
Ceci est via de vassal. Je connais une cachette où Guibert de Halestroit^ père de messire Amaury^ mettait son vin de Gascogne. Je puis vous fournir à Tinstant un flacon centenaire^ monseigneur.
— Gautier, dit Plélan à Tune des deux sentinelles, prends cet honnête garçon par le bras, et mène-le chercher le flacon qu'il m'annonce... Va, Chantepie, mon ami, je boirai volontiers de ce bon vin à ta santé.
Noël tendit en souriant sa main à la sentinelle. Bien que Plélan Tobservât attentivement, il ne put découvrir aucun signe d'humeur ou de désappointement sur son gai visage.
— Cet enfant est sincère^ se dit Plélan en le suivant du regard. Il m'a donné la vraie piste de madame Marguerite, et je vais enfin tenir cette fière châtelaine en ma puissance... Ah ! Malestroit, Halestroit! toi qui m'as humilié, vaincu, déshonoré, que me donneras-tu pour que je te rende ta femme et ton héritier?
Chantepie rentra en ce moment avec la sentinelle, qui portait un panier de flacons poudreux et humides. L'œil de Plélan s'anima à cette vue.
— Garçon, dit-il, tu es fait pour servir un gentilhomme. Veux-tu être mon page ?
Noël s'inclina respectueusement.
LA UËGEMBK. 97
— Votre page et votre échanson^ monseigneur^ répondit-il en versant à Plélan une ample rasade.
Plélanbut; Chantepie versa de nouveau^ et Plélan but encore. Quand le premier flacon fut vide, Plélan tira son coutelas et brisa le goulot de la seconde bon* teille.
— Oh ! oh! dit-il d'une voix déjà rendue rauquepar un commencement d'ivresse, ce coquin de papiste, Guibert de Malestroit, se connaissait en vins, sur ma parole !•.. Verse, Ganymède... à moi d'abord.- puis à ces braves, tant qu'ils voudront... puis à toi, mon fils... puis au diable, s'il en veut I... Â propos de diable, n'ai-je point vu remuer le portrait de cette sorcière maudite ?
n montrait Ermengarde, dont le sévère et mélancolique visage semblait en effet s'animer aux vacillants reflets des lampes.
— Silence, par pitié pour vous-même ! murmura Noël Torrec, en affectant une subite épouvante.
— Pourquoi âlence? demanda rudement le huguenot.
— N'avez-vous donc jamais entendu parler de la Femme Blanche des marais, monseigneur? demanda Noël à son tour, au lieu de réponcfre.
— Si fait; mais que m'importe cela?
— Ermengarde a trouvé moyen jusqu'ici de protéger sa race, dit Tenfant d'une voix grave, et bien des ossements couvrent le sable au fond du tournant de Trémeule.
Guy de Plélan éclata de rire.
— Mort de ma chair ! s'écria-t-il, je permets à la sorcière de joindre mes ossements à ceux dont tu parles, quand il me viendra fantaisie d'engager avec elle un combat naval. Jusque-là, buvons!... Or çà, Chantepie mon joyeux page, je veux parier que tu sais quelque ballade?
— Je n'en sais qu'une, monseigneur.
— Laquelle.
— Une vieille légende que m'enseigna un serviteur de messire Amaury.
— Que dit-elle, ta légende?
— L'histoire de la Femme Blanche des marais.
— Toujours la Femme Blanche? n'importe I II
me plaît de savoir quelle grimace fera madame Ermengarde en écoutant le récit de ses faits et gestes
Remplis les coupes, et dis-nous ta ballade.
— Que votre volonté soit faite, monseigneur ! Chantepie versa rasade au capitaine et à ses deux
hommes d'armes. Ensuite, sur l'ordre de Plélan, qui craignaittoujours une évasion, il se plaça au milieu
d'eux, et se prit à réciter^ d'une voix lente et monotone^ une prose cadencée et sans rimes^ où quelque poète rustique avait consigné Thistoire de madame Ermengarde de Halestroit.
LÉGEia>E DE LA FEMME BLANCHE.
a Les gens de Malestroit feront dire des messes^ ils prieront à la chapelle^ et ils prieront à Téglise paroissiale tendue de noir^ car madame Ermengarde est morte^ morte au tournant de Trémeulé.
a Hervé^ notre seigneur, est fils d'Alain de Malestroit ; sa fille^ quand elle était encore de ce monde, avait nom Ermengarde.
a n n'y avait point à Nantes, la grande ville du riche duc, il n'y avait point à Rennes, qui est la capitale du pays breton, il n'y avait point ailleurs de dame ni dedamoiselle qui pût disputer le prix de la beauté à la fille de Malestroit.
a Les seigneurs suivaient de loin sa noire haquenée, en disant : a Qui sera son époux ? » Puis ils se regardaient avec des yeux farouches, et leurs gantelets d'acier retentissaient en touchant la poignée de leurs dagues.
a Le duc François mourut; madame Anne eut la
30 LES DERNiiBBS FÉES.
Bretagne en héritage ; on vit des hommes d'armes de France chevaucher sur le pays breton.
a Hervé avait dit : <k Je né veux pas ! o II suspendit à son flanc sa bonne épée^ et ses vassaux se rangèrent autour de lui.
et Ils allèrent, au nombre de cent homm^es portant la lance , jusqu'à la ville de Redon, où coule la rivière de Vilaine. — Il y avait à Redon des hommes d'armes de France^ qui les reçurent vaillamment.
a On combattit. Halestroit fut vaincu. Ce fut la veille de la Chandeleur.
a Ermengarde avait quitté le château et passé les marais. Elle attendait son père au fief de Gourlà. Halestroit revint, suivi de près par les gens du roi de France.
<x -— Seigneur, dit à Hervé le capitaine français, tu es faible, nous sommes forts. Mes aoUkrts ont pris ton château, et je vais forcer ton dernier asile« Donnensioî ta fille, Ermengarde la belle, dont je ferai mon ^use, et mes hommes d'armes r^rendixmt le chemin de Redon ; — et je te rendrai ton château.
a Hervé avait monté sur la muraille du nianoir, pour entendre le capitaine français. Il alla trouver sa fiUe et lui dit: — Le Français t'aime, et il est le plusfoi:^; mais ta volonté sera faîte.
LA LÉGENSO. Si
d Monseigneur^ répondit Ermengarde la belle ^ un homme n^aura point ma main, parce que j'ai donné mon cœur à Dieu. »
a Le Français entra en grande fureur. Il fit une brèche à la faible muraille du manoir et entra. Les serviteurs de Malestroit Coururent , ils moururent jusqu'au dernier.
« Alors Ermengarde saisit le bras de son père et Tentraîna vers les marais.
« Sur le rivage il y avait trois chalands. Hervé monta sur Tun et Ermengarde le poussa du pied au large, malgré son père qui rappelait. Elle monta sur le second et quitta la rive. — Le capitaine et ses hommes, qui accouraient à la poursuite du fugitif, se jetèrent dans le troisième.
« 11 n'y avait ni rame ni perche dans le chaland d'Hervé. Ermengarde les en avait retirées. Le chaland s'en alla à la dérive vers .les bas-fonds du haut marais. La fille de Malestroit envoya à son père un baiser d'adieu, et nagea vers le courant de l'Oust , qui formait une ligne blanche au milieu des eaux vertes du lac
« Les Français restaient indécis. Lequel poursuivre ? Ermepgarde ét^it assise à la poupe de son chal^qd. Elle souriait et semblait appeler le? Français du regard. Le Français fit pousser vers Ermengarde la belle.
a Le sourire d'Ermengarde s'épanouit davantage. Elle donna quelques coups de rame. La proue de sa barque toucha le courant de TOust, et, virant aussitôt, se mit à suivre la rapide rivière. — Ferme sur nos avirons I cria le Français : gagnons, nous aussi, le courant.
a II gagna le courant. Le crépuscule du soir tombait. On entendait au loin un bruit sourd, incessant, inexplicable. — Quel est ce bruit? demanda le Français. Nul, à son bord, ne sut lui répondre.
« Ce bruit, c^était le tournant de Trémeulé, au-dessus duquel ne planait point encore la Fem'me Blanche.
a Le chaland d'Ermengarde la Belle fendait Feau comme une flèche fend Tair. La barque du Français le suivait de près. Le bruit du tournant n'était plus ni sourd, ni lointain : il était éclatant et terrible.
a Tout à coup, le Français vit Ermengarde la Belle se mettre à genoux et prier. Puis, elle fit un signe de croix et demeura immobile. — Ferme sur les avirons! cria le Français,
a Son chaland bondît et toucha presque la barque d'Ermengarde la Belle.
a Hais en ce moment la barque d'Ermengarde la Belle tourbillonna et disparut. Elle avait touché la lèvre du tournant de Trémeulé, dont Técume blanchâtre et
lumineuse entourait déjà les Français. — Arrière ! cria le capitaine.
a II n'était plus temps. Le tournant saisit la barque^ la fit pirouetter une seconde et la précipita, broyée, au fond du gouffre. »
Chantepie s'arrêta. Plus il avançait dans sa ballade, plus sa voix devenait monotone et voilée. Il avait son projet.
Les trois huguenots avaient continué de boifij- e^, complètement ivres, ils avaient mis leurs têtes sur la table. Mais avant de se livrer au sommeil, Plélan, par un dernier éclair de raison, avait ordonné aux deux sentinelles de saisir chacune une main de Noël. Luimême tenait son bras passé dans la ceinture de Tenfant.
Noël, ainsi serré de près, voulut voir jusqu'à quel point était profond le sommeil de ses gardiens. II cessa de parler; mais un grognement de Guy lui prouva que son nouveau maître avait besoin d'être bercé encore, et il reprit aussitôt :
a Voilà pourquoi le^ gens de Malestroit prieront et pleureront dans la chapelle tendue en noir. C'est parce que madame Ermengarde est nf^orte, morte au tournant de Trémeulé.
« Les Français périrent, et messire Hervé fut sauvé.
Digitiz^d by
« Depuis ce jour, — qui ne Ta vu? — madame Ermengarde revient chaque nuit planer au-dessus du gouffre qui fut son^ombeau. Elle revient, parce que sa mort fut volontaire, et qu'elle sauva ainsi son père au moyen d'un péché.
« Elle revient. — Les gens de Malestroit prient depuis bien longtemps pour elle ; mais qui peut dh*e quel temps Dieu a mesuré pour l'expiation de sa faute?
cf-ElIe revient; — et, si un Malestroit se trouve en danger sur les marais, par une nuit de tempête, elle éloigne sa barque du trou de Trémeulé; — mais si un ennemi de sa maison s'approche et ose braver, après le coucher du soleil, son terrible voisinage, elle étend son long bras de brouillard, et attire sa barque avec une force invincible.
a Puis elle la tord comme une poignée de chaume, et jette ses informes débris aux profonds abîmes du tournant.
« Les gens des marais la craignent et saluent de lom sa forme gigantesque. Ceux qui l'ont approchée d'assez près pour toucher sa robe diaphane, étaient des gens hardis et téméraires. Ils n'ont point revu l'herbe verte du rivage et leurs os sont semés comme des cailloux au fond du courant de l'Oust.
c< Ceci est la légende de la Femme Blanche, qui garde, la nuit, le tournant de Trémeulé. »
Depuis quelques minutes, la voix de Noël faiblissait insensiblement. Après ces derniers mots, il continua de faire entendre un murmure indistinct et sans cesse décroissant.
Pendant cette deuxième portion de son récit, le matois enfant n'était point resté oisif. Rapprochant doucement les mains des <]f ux soldats qni le tenaient à droite et à gauche, il avait dégagé les siennes avec des précautions infinies, et mis à leur place les deux mains' de messire Guy lui-même, qui dormait d'un ^mmeîl de plomb. Cela fait; il emprunta le poignard d'un des gardes, et coupa sa ^ceinture qui resta suspendue au bras du capitaine huguenot.
11 était libre, et ne put s'empêcher de |aire un bond de joie ; mais craignant le retour prochain des hommes d'armes engagés dans le souterrain, il réprima toute imprudente manifestation, et descendit aux écuries, où il sella un chevaÇ pour partir bientôt au galop.
Quand Guy de Plélan s'éveilla le lendemain matin, il fut fort i^pris de sentir ses deux mains serrées comnlé dans un étau. Ses deux hommes d'armes, de leur côté, ne furent pas médiocrement étonnés de se retrouver face à face avec leur chef, devant une dou-
zaine de flacons décapités. Leurs idées^ vagues et inàécises comme toujours le lendemain d^une orgie, résistaient obstinément à tout effort tenté pour les mettre en ordre. Ils se regardaient tous les trois ébahis. Enfin Guy de Plélan reprit souvenir de ce qui s'était passé la veille.
— Qu*avez-vous fait de Chantepie î demanda-t-il tout à coup, à •
Ce fut pour.les soldats un trait de lumière. Ds parcoururent la salle du regard et baissèrent la tète.
— Mort de mes os ! cria Plélan, le drôle nous a échappé. Je devine tout maintenant. Il était d'accord avec la dapfie de MalestrQil^ et nds hommes d'armes vont reveuj^^les mains vides...
' Le jour commençait à poindre, lorsque Toussaint
et Marguerite de Guer atteignirent les bords des ma-
raïs de TOust. Leurs "Chevaux, rendus de fatigue, se couchèrent épuisés sur Therbe humide.
La dame de Malestroit, en mettant pied à terre, S'élança vers son fils que^ Toussaint tenait toujours dans ses bras, et le pressai pa^ionoémeDt sur son cœur.
— Que pourra faire Amaury cfe Malefetroit. pour
payer votre dévouement, Toussaint? dit-elle, en adressant au fidèle serviteur un regard de reconnaissance.
Vous avez sauvé tout ce qui lui est cher en ce monde.
— Sauvé... répéta Toussaint avec un air de doute et d^hésitation ; Dieu le veuille !
Il se courba et approcha de terre son oreille...
— C'est le pas d'un cheval î murmHra-t-il. Dans dix minutes il nous aura rejoints.
— Que dites-vous? s'écria Mai»gi]|frite épouvantée.
— Il faut que nous nous embarquions sur-le-champ. Madame. Quand nous serons sur l'autre bord, et que j'aurai fermé sur vous la porte de la chambre secret^ de Gourlâ, vous pourrez dire que je vous ai sanvée... pas avant!
Il fit une centaine de pas le long du rivage, et découvrit bientôt un chaland amarré aux saules. Le bateau était vieux et semblait hors d'usage ; l'eau filtrait à travers les ais mal joints. Toussaint hésita un moment, mais les pas du cheval étaient maintenant bien distincts et s'^rpprochaient rapidement. Toussaint sauta dans le chaland, vida l'eau tant bien que mal, et com-* mança à percher (1) de toute sa force, après avoir embarqué Marguerite et son enfant.
A peine avaient-ils quitté le rivage, que le cheval déboucha du chemin pierreux qui conduisait au bord
(I) On se sert de ce mot dans les marais, pour exprimer raction de conduire un chaland avec une perche.
de Teau^ et courut siiencieusement sur Tépaisse pelouse^ qui étouffa soudain le bruit de ses pas. Le jour était encore bien faible. Toussaint vit confusément cheval et cavalier glisser rapidement dans Tombre, en suivant les sinuosités du rivage^ puis tout disparut derrière un bouquet de saules.
Marguerite de Çuer poussa un long soupir de soulagement. Toussaint secoua tristement la tête.
Ils avançaient lentement. Le chaland était lourd et faisait eau de toutes parts. Toussaint se demandait si Teau ne le gagnerait pas avant de toucher l'autre bord.
La partie des marais où s'étaient embarqués nos fugitifs est la plus difficile à traverser, à cause des langues de terre et des prolongements qu'il faut doubler. 11 y avait une grande demi-heure que Toussaint per* ckait sans relâche, et la sombre ligne, que formait la rive droite qu'il venait de quitter, semblait à peine éloignée d'un millier de pas. D'un autre côté , le jour ne s'éclaircissait point. Au loin , dans la direction du large, la forme colossale de la Femme Blanche se distinguait comme en pleine nuit, mais l'ombre restait trop épaisse pour qu'on pût reconnaître le cours de l'Oust.
Bien des années s'étaient passées depuis que Toussaint avait quitté les marais pour devenir l'un des ser-
viteups du château. Pourtant il n'avait pu entièrement oublier les signes caractéristiques et frappaïits qui annoncent la venue des brouillards d'automne. Il vit avec effroi des flocons de vapeur blanchâtre et cotonneuse courir le long des bords de son chaland^ disparaître^ puis revenir plus denses et plus ondes. En même temps, les étoiles qui brillaient encore au firmament semblèrent grandir et prirent une teinte blafarde. Le vent cessa tout à conp. La Femme Blanche élargit en tout sens ses proportions d'une façon démesurée y et voila en un clin d'œil une moitié de l'horizon. .
Toussaint cessa de percher et croisa ses bras sur sa poitrine.
— Que faites-vous? s'écria Marguerite. Pensez-vous qu'il soit prudent...?
— Audace et prudence nous sont également inutiles désormais. Madame, interrompit Toussaint, dont le regard exprimait un morne désespoir. Le ciel m'est témoin que je donnerais de bon cœur tout mon sang pour vous sauver; mais il appartient à Dieu seul maintenant de vous venir en aide.
La dame de Malestroitleva sur lui son œil plein d'étonnement. L'eau du marais était calme et polie comme un miroir.
40 LES DBRNIÈRE8 FÉES.
— Quel danger nouveau peut donc nous menacer ? demanda-t-elle.
Toussaint étendit la naain versTendroit où se dessinait naguère la forme de la Femme Blanche.
— Regardez, dit-il.
Marguerite regarda et se prit à sourire.
— Je ne vois rien, répondit-elle , si ce n'est un rideau de brouillard, qui, selon le proverbe, nous promet une journée de beau soleil.
Toussaint tressaillit et baissa les yeux. La confiance de sa maîtresse, en ce moment suprême , lui serra le cœur.
— Hélas ! Madame, dit-il seulement et à demi-voix, ce beau soleil tardera trop à venir pour que nous puissions le voir.
— Est-il possible? s'écria la pauvre mère, passant subitement de la sécurité à Tépouvante. Mon fils ! ne pouvons-nous au moins sauver mon fils?
Toussaint ne répondit point ; mais , jetant là sa perche, il se mit à vider Teau du chaland avec son chapeau de paille.
Pendant qu'il se livrait à cette occupation, la muraille de brouillard approchait. Bientôt le bateau fut entouré d'un voile épais qui cachait à la fois Teau, la terre et le ciel.
— Je comprends, je comprends à présent, s'écria Marguerite de Guer en pressant convulsivement son fils entre ses bras.
Toussaint vidait le bateau sans relâche ; mais de nouvelles fissures se déclaraient à chaque instant , et Ton pouvait, en quelque sorte, calculer le moment où le chaland serait inévitablement submergé.
— Tout est fini ! murmura enfin Toussaint en tombant épuisé.
Tant que Marguerite de Guer avait vu travailler son fidèle vassal, elle avait conservé un reste d'espoir. Ce dernier mot fut pour elle comme un arrêt de mort.
Elle se mit à genoux et pria.
Puis, regardant son fils , qui dormait paisiblement sur son sein, elle dit:
— Mon Dieu ! J'étais une heureuse femme et une heureuse mère... Que votre volonté soit faite !
Puis encore elle ferma les yeux et attendit la mort.
Toussaint, lui, affolé par le danger de sa maîtresse, contemplait d'un œil morne Teau du marais , qui ef-* fleurait déjà le plat-bord du chaland.
Ace moment, une voix claire et enfantine, — peutêtre la voix d'un pâtre paissant ses brebis sur la rive, — perça le brouillard , et apporta aux malheureux agonisants les notes joyeuses d'un naïf refrain du pays.
GHANTBPIE.
La voix chantait ainsi ;
Qu'il fasse chaud ou froid, Qu'il tonne ou bien qu'il vente Sur le bas-fond étroit, Je suis la macre errante; Et si quelqu'un parfoi Dans la tempête chante, C'est moi î
Toussaint avait retenu sa respiration pour écouter mieux. Son âme entière semblait s'être concentrée dans son ouïe.
— C'est Noél! s'écria-t-il enjoignant les mains. Je reconnais sa chanson.
Marguerite releva lentement la tête. Elle n'osait se livrer à Tespoir.
Toussaint cependant se fit un porte-voix de ses deux mains et appela.
Noël n'entendit pas, sans doute, car la voix reprit :
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Il ne faut qu'un bateau, An petit Ghanlepie, Car il voit sans envie Les pompes du château.
Vivant toujours sur Peau, Il nargue la pépie, Et ne veut voir la vie Qu'en beau !
— Noël ! Noël ! criait encore Toussaint.
La voix commença un troisième couplet. Elle semblait s'être considérablement éloignée, car les paroles arrivaient maintenant indistinctes et pareilles à un murmure confus.
— Mon Dieu 1 mon Dieu ! sanglota Marguerite de Guer, n'aurez-vous donc point pitié ?
Toussaint rassembla ses forces et poussa un dernier cri, prolongé, déchirant, plein de désespoir, puis il s'affaissa sur un des bancs du bateau.
Cette fois, le chant cessa tout à coup. Toussaint prêta avidement Poreille, et un cri lointain lui arriva au travers du brouillard.
Le bon serviteur répondit aussitôt, et, fou de joie, il se mit à genoux devant sa maîtresse, dont il baisa les mains avec transpoii.
Quelques minutes après, le chaland de Chantepie, conduit par la main exercée du jeune pêcheur, appa-
rut à travers la brume. Il glissait sur Veau^ rapide et léger^ comme un traîneau sur la glace. Marguerite et Toussaint montèrent dans le bateau de Noël.
— Si la pie n'avait point chanté^ murmura ce dernier^ votre vieille mère aurait pleuré ce soir^ mon père Toussaint.
— - Noël, Noël ! s'écria le fidèle vassal, agenouilletoi et remercie Dieu^ enfant : car tu as été par deux fois le sauveur du plus cher trésor de ton maître.
Noël obéit, et toucha de ses lèvres la main de Marguerite de Guer. Celle-ci se pencha, lui mit un baiser au front, et découvrit le visage de son fils endormi afin que Noël le baisât à son tour.
— Noël, Noël ! dit Toussaint émerveillé, tu as gagné, mon fils, une glorieuse et noble récompense. Maintenant tu peux, sans que je m'étonne, devenir gentilhomme et chausser les éperons dorés.
Noël voulut sourire, mais il avait des larmes dans les yeux.
— Merci, madame et maîtresse, murmura-t-il. Quelque jour, s'il plaît à Dieu, je donnerai tout mon sang pour vous.
Les marais de rOust, formés par la réunion de divers cours d'eau, divergents et d'inégale importance, s'étendent sur une longueur de quatre ou cinq lieues,
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entre deux amphithéâtres de verdure que couronnent d'un côté les grands arbres de la Forêt-Neuve et de la forêt de Rieux, de Tautre la lande de Saint-Vincent, rampe aride, où perce à chaque pas la tête grise et moussue du roc.
Ils courent de Fest à Touest. En été, lorsque les eaux sont basses, le bassin des marais est une vaste prairie, coupée par d'innombrables ruisseaux. Mais, dès les premiers jours de l'automne, chaque ruisseau s'enfle tout à coup, déborde et mêle ses eaux à celles de l'Oust subitement accrue. La prairie se fait lac ; on jette répervier et l'on darde la fouine à l'endroit où passaient naguère, pêle-mêle et de bonne amitié, comme au temps de l'âge d'or, les chevaux du châtelain, les vaches de M. le maire et les moutons nains du pauvre locataire de la loge couverte en chaume.
Au seizième siècle, il n'y avait point encore de maire, mais on connaissait déjà les moutons. Quand venait la crue des eaux, tous ces troupeaux disséminés sur la superficie des marais gagnaient insensiblement le bas des deux rampes et se resserraient partout où restait à sec une mince bande de verdure. On eût dit de loin, et cela se voit encore à pareille époque, deux interminables rubans de toile écrue qu'on aurait mis sécher et blanchir au soleil.
Pendant la crue des eaux^ comme les journées sont chaudes encore et que la gelée blanche est fréquente durant les matinées^ Teau des marais^ échauffée par le soleil de la veille^ se prend à fumer parfois vers la fin de la nuit. Sans doute^ d'autres circonstances, que nous ne saurions indiquer^ favorisent ce dégagement subit de vapeurs ; car le lac entier se couvre en quelques minutes d'un voile épais^ blanc^ presque compacte^ et dont le mot brouillard ne pourrait donner qu'une faible idée aux habitants des villes. C'est une sorte de nuit éclairée. Ce voile opaque^ mais rayonnant une lumière qui lui est propre^ illumine vivement les objets qui se trouvent à portée de vos mains et cache complètement tout le reste. Vous voyez, par exemple, un grand arbre aux rameaux duquel scintillent les prismes diamantés du givre ; vous en voyez une branche, deux branches ; — la troisième disparaît sous la brume, et il vous faudra avancer d'un pied pour l'apercevoir.
Ce brouillard, en cette saison, est dangereux et occasionne de fréquents naufrages. Il faut, en effet, un phare quelconque pour se diriger sur ce lac tranquille en appi^rence, mais coupé par des courants sans nombre. Le jour, on nage droit vers les c6tes ; la nuit, le spectre colossal de la Femme Blanche, qui