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CHANTEPIE

Toussaint regarda son pupille avec une naTve admiration.

— Noël, Noël, dit-il, que Dieu te prête vie, mon fils, et tu deviendras grand seigneur.

La dame de Malestroit elle-même ne put s'empêcher d'admirer la sagacité précoce et le dévouement de Noël.

— Quand tu auras Tâge, enfant, dit-elle en souriant, monseigneur Amaury te fera chevalier... Si Dieu permet que je le revoie, ma première parole sera pour toi.

— Moi, chevalier î s'écria Chantepie en éclatant de rire, et qui pécherait, s'il vous plaît, des macres pour le château ?

Ge disant il appuya sa perche contre son épaule, et tl*aversant le chaland dans toute sa longueur, il lui donna une vigoureuse impulsion.

— Le fond cède, murmura-t-il, nous allons entrer dans rOust.

Au même instant, le chaland vira de lui-même, et nos fugitifs se sentirent emporter rapidement par le courant.

— Sommes-nous bien loin du tournant ? demanda Marguerite avec effroi.

— Dans une minute nous allons Tentendre^ mais on l'entend longtemps avant de le voir.

U déposa sa perche et vint mettre un genou en terre devant sa suzeraine.

— Et maintenant, ma noble dame, dit-il, je vous supplie de m'octroyer une grâce.

— Fi ! Noël ! fi! murmura Toussaint.

— Laissez-le parler, dit Marguerite. Je jure par Notre-Dame de Guer de ne lui rien refuser.

— Vous Tavez entendu, mon père Toussaint ! s'écria Noël; — je demande la bague que vous donna messire Amaury de Malestroit, le jour béni de vos fiançailles.

Marguerite de Guer se dressa et prit un visage sévère.

— Vassal, dit-elle, j'ai juré par Notre-Dame, et je tiendrai mon serment quoi qu'il advienne ; mais que prétends-tu faire de mou anneau nuptial ?

— Je prétends en orner mon doigt, ma noble maîtresse...

— Malheureux enfant ! voulut interrompre Toussaint, le veneur.

— Je prétends, reprit Noël le montrer comme gage d'une mission importante, dont je ne suis point

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digne peut-être^ mais que^ avec Taide de Dieu^ je tâcherai de mener à bonne fin.

— Quelle mission ? demandèrent en même temps Marguerite et Toussaint.

— Ne faut-il pas, reprit encore Noël, que.messire Âmaury soit instruit du danger de madame Marguerite et de Fhérilier de Malestroit ?

Le front de Marguerite de Guer se dérida tout à coup.

— N'y a-t-il point de péril à se charger de ce message ? demanda-t-elle, en faisant glisser Tanneau le long de son doigt blanc et délicat.

— Je ne sais, répondit Toussaint, dont Teffroi avait fait place à Tallégresse ; mais mon fils Noël ne craint point le danger quand il s'agit de servir Malestroit.

Et il frappa sur Tépaule de l'enfant avec orgueil. Marguerite de Guer réfléchit un instant.

— Voici mon anneau, dit-elle, et je ne te parle plus de récompense, Noël, car tu as le cœur d'un gentilhomme !

Chantepie prit la bague et se releva gaiement, tandis que Toussaint versait des larmes de joie.

— Écoutez, dit l'enfant ; — voici le ramage de la Femme Blanche, et il est temps de se mettre en besogne.

Le goiiflfre mugissait^ en effet, à peu de distance. Noël saisit sa perche ; mais il ne put trouver le fond et dut avoir recours à ses rames. En un instant, le bateau tourna sur lui-même, et, coupant de biais le courant de rOust, entra bientôt dans une eau tranquille et dormante. Noël reprit alors sa perche, et ne la quitta qu'au moment où le chaland toucha le rivage.

Il n'avait pas hésité une seule fois durant la tiaversée. Nous l'avons dit, le marais était son domaine. Des signes à peine perceptibles, et qui eussent été muets pour tout autre, lui enseignaient son chemin : la couleur de Teau, sa profondeur, la consistance du fond, la direction des courants, tout lui servait à diriger sa barque d'une manière sûre et rapide.

Quand les trois fugitifs débarquèrent sur la rive, le brouillard commençait seulement à se dissiper. On apercevait le disque du soleil, rougeâtre et rapetissé par la réfraction ; mais ses rayons ne perçaient encore ' qu'imparfaitement la masse brumeuse ; et la dame de Malestroit put passer, sans être vue, le seuil de son ffefdeGourlâ.

Guy de Plélan, furieux d'avoir perdu Chantepie, dont il comptait se servir comme d'un limier pour relever la piste de Marguerite de Guer, se prit à réfléchir profondément. En réfléchissant, il s'endormit.

CHANTBnS. 58

Quand il s'éveilla^ le soleil entrait par les hautes fenêtres à vitraux peints du salon de Halestroit. Son premier regard tomba sur le portrait de madame Ermengarde.

— Sorcière infâme! s'écria-t-il avec colère, c'est ton histoire maudite qui est cause de tout ceci. Tiens ! reçois tonsalabe!

Et, saisissant le broc vide, il le lança de toute sa force vers le malheureux portrait, qui en reçut de notables dommages.

Après cette légitime vengeance, te vaillant capitaine se rendit dans la cour du château, où se trouvaient ses hommes d'armes.

— Où sont Gauthier et Corentinî dit-il. C'étaient les noms des deux sentinelles qui avaient

veillé avec lui dans le salon. Gorentin et Gauthier s'avancèrent.

— Gauthier, reprit-il, toi qui as le fiftis long, enfonce-moi dmix clous dans la. traverse de cette porte... deux forts clous... à r;aisonribble distance l'un de l'autre^

Gauthier prit un marteau et enfonça les clous.

— Toi, Gorentin^ continua le huguenot, va me chercher deux cordes de trois ^eds chacune... deux bonnes cordes capables de porter un poids raisonnable.

— C'est fait^ dit bientôt Gauthier en jetant son marteau.

— Voilà ! dit à son tour Corentin en présentant les cordes.

— C'est bien î... Maintenant, mettez-vous à genoux et faites une prière, si vous en savez quelqu'une par hasard.

Les deux hommes d'armes pâlirent ; ils avaient deviné le dessein de Plélan.

— Au nom de la Vierge, pitié I cria Corentin.

— Sur votre salut, miséricorde ! cria Gauthier. Plélan éclata de rire.

— Qui parle ici de la Vierge? dit-il. Ne saurez-vous pas mourir comme de bons calvinistes, sans invoquer les saints ni autres momeries?... Quj^nt à mon salut, mort de mon sa^g ! cela me regarde, et je vous engage à n'y pQÎAt songer plus'que4noi.

Il fit un signe. Les deux cordes, furent solidement nouées, et les deux malheuréWx homme» d'armes, pendus i^le co^ se balappèrent bientôt au-dessus du seuil. '** *' • '. '• '

— Maintenant, reprit Guy de Plélan, quelqu'un de vous est-il clerc, mes camarades?... n'ayez pas peur, je ne pendrai plus personne aujourd'hui... Qui de vous sait écrire ?

GHANTBPIB. 55

Un soldat sortit des rangs. Plélan se fit apporter une feuille de parchemin et dicta ce qui suit :

a Guy, chevalier, seigneur de Plélan, à tous ceux qui les présentes verront, salut 1

c( Il est promis dix écus d^or de trente livres tournois à quiconque ramènera au dit chevalier de Plélan la femme et le fils du papiste Amaury de Halestroit.

« Qu'on se le dise I »

Le vaillant capitaine scella cette pancarte à l'aide du pommeau de son épée, et la fit afficher à la porte de réglise de Malestroit, en ayant soin de poster auprès un de ses hommes d'armes, pour la défendre au besoin, et surtout pour Texpliquer. Ensuite, il chargea son sergent d'un double de cette proclamation, pt lui enjoignit de parcourir les villages environnants, afin que nul n'ignorât ses munifiques intentions.

Satisfait de l'emploi de sa matinée, il s'assit à la table des seigneurs de Malestroit, et se fit servir à déjeuner.

A la première rasade, il rejeta son gobelet loin de lui.

— Pouah î fit-il ; qu'on m'aille chercher de ce vin que Chantepie, — ce jeune drôle, m'a fait goûter hier.

Les quarante-six hommes d'armes restants se mirent à fureter; mais c'était le malheureux Gauthier

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56 LES DIRIHÈRKS FÉES.

qui^ la veille^ avait accompagné Noël dans sa visite aux celliers de Halestroit. Les autres ignoraient la route. ' — Qu'on dépende Gauthier ! s'écria Plélan^ se souvenant tout à coup de cette circonstance. Il était trop tard^ Gauthier ne respirait plus.

— Mort de ma chair ! s'écria Guy de Plélan, le manant aurait pu attendre pour rendre Tâme que nous sussions où ces chiens de papistes mettent leurs vins de choix... Mais il ne fut jamais bon à rien eu sa vie^ et je le cède au diable de grand cœur.

Ce fut là l'oraison funèbre de l'infortunée sentinelle.

Quelquesheures après^ Plélan monta à cheval et abandonna Malestroit dévasté, pour reprendre le chemin de la Roche-Bernard, où était son quartier général.

Marguerite de Guer était dans la chambre secrète de Gourlâ, demi-couchée sur un fauteuil, près de son enfant, qui s'était éveillé et souriait, ignorant les dangers qu'il venait de courir. Autour de ce groupe se tenaient debout Noël, Toussaint et dame Marthe Rocher, la vieille mère du veneur de Malestroit.

— "Ainsi, jeune homme, disait Marguerite, les périls de l'aventure n'effraient point votre courage? Vous êtes déterminé à porter un message à mon époux?

— Il y a loin d'ici Quimper! soupira la vieille Marthe, qui partageait également sa tendresse de mère

GHANTBPIE. 57

entre Toussaint et Noël ; — l'enfant sera mort avant d'arriver.

— Mieux vaudrait peut-être que je partisse moimême, dit Toussaint, le veneur.

— Non, non, non I prononça par trois fois Chantepie; — à^chacun son rôle, mon père Toussaint! Veillez sur le dépôt qui vous fut confié; moi j'irai chercher du secours.... et j'en amènerai.

— C'est un péché que de tenter la Providence, reprit à voix basse Marthe, qui souriait et pleurait à la fois; mais si l'enfant le dit, il le fera.

— Qu'il parte donc, dit Toussaint avec tristesse.

— Pour ça, continuait la vieille en à parte, on ferait bien des lieues avant de trouver son pareil !

Marguerite de Guer semblait combattue ; elle s'était prise de tendresse pour cet enfant, si dévoué, si intelligent, si courageux. Se faisant une idée vague et terrible des périls du voyage, elle hésitait à l'embarquer dans une entreprise devant laquelle un homme dans la force de l'âge aurait peut-être reculé, mais un regard jeté sur son fils mit fin à son irrésolution.

— Qu'il parte ! dit-elle à son tour.

Chautepie n'attendait que ce mot. Il embrassa la vieille Marthe et Toussaint, baisa la main de Marguerite et se dirigea en courant vers la porte.

— Regardez bien, le soir, ce rocher blanc qui tranche au milieu du feuillage de la forêt sur Fautre rive, et quand vous y verrez un feu allumé, venez me chercher dans mon chaland, père Toussaint, J'aurai vu messire Amaury.

Il sortit et Toussaint le suivit. «

La châtelaine et la vassale se penchèrent à la fenêtre. Noël était monté sur un petit cheval et Toussaint marchait près da^lui sa carabine sur l'épaule.

Au lieu de descendre vers le marais, Noël prit un sentier menant dans les terres et disparut bientôt derrière les arbres du chemin.

Marguerite de Guer revint vers le berceau de son enfant, sur le front duquel elle déposa un baiser.

— Puisses-tu lui ressembler un jour ! pensa-t-elle tout haut.

— Amen ! répondit la vieille avec orgueil; — car on ne peut rien souhaiter de mieux.

Il y avait dix minutes à peine que Noël avait quitté le manoir ; Toussaint lui faisait ses derniers adieux et recommandations, sans oublier de glisser dans sa main une bourse assez bien garnie, lorsqu'un homme d'armes se montra au bout du chemin.

Noël ne prit pas garde. Il reçut la dernière acco-

GHANTEPIE. 59

lade du veneur^ et piqua des deux. Toussaint revint sur ses pas.

— Dieu vous garde, messire ! dit Noël en passant près de l'homme d'armes*

Celui-ci leva les yeux. Ils se reconnurent en même temps ; Chantepie tourna bride et le soldat le poursuivit au grand galop.

— Scélérat! lutin maudit! criait ce dernier en piquant son cheval, je te tiens, cette fois ! Tu es cause que deux honnêtes garçons ont été pendus ce matin, et que j'ai passé la nuit, moi, dans une cave humide et sans issue... Par saint Calvin ! tu vas payer tout cela !

Toussaint se retourna au bruit. 11 vit que le soudard, dont le cheval était un fort normand gagnait à chaque instant du terrain. Il vit aussi que le cavalier portait à sa toque lès couleurs de Rohan.

— Au secours! cria Tenfant sur le point d'être atteint.

ToussSint tendit le rouet de sa carabine et cria au soldat de s'arrêter.

Loin d'obéir, celui-ci, près d'atteindre Noël, brandit sa longue épée au-dessus de sa tête. L'enfant fuyait dans la direction de Toussaint, ce qui joint au peu de distance qui séparait les deux cavaliers, ne permettait pas au veneur de tirer.

— Au secours! répéta Noël.

A oe moment^ son cheval broncha ;*le soldat s'éleva sur ses éviers pour frapper. Toussaint aperçut sa tête au-dessus de celle de Noêl^ et pressa la détente de son arme.

Le coup partit. Le soldat^ Noël et le cheval de ce dernier roulèrent dans la poussière.

— Je Tai tué! j'ai tué mon fils Noël! murmura le veneur avec accablement.

— Bien visé, père Toussaint ! répondit Tenfant qui se remit lestement sur ses pieds ; sans vous, je n'aurais pas été loin sur la route de Quimper.

Il essaya de relever son cheval, et, le trotflant gravement blessé aux genoux par les cailloux du chemin, il se tourna vers l'homme d'armes. Celui-ci avait reçu la balle de Toussaint au milieu du front : il était mort.

Cet homme d'armes n'était autre que le sergent de Guy de Plélan, chargé par ce dernier de proclamer dans les bourgs et villages la mise à prix de Morgue-

rite de Guer et de son fils. R a^a^esmait vers Sâi)t«>Vincent pour accomplir sa missiOB^ au moment où la balle de Toussaint Tavait jeté mort à bas de son cheval^ et portait encore à son cou^ suspendue par un fil de soie^ la feuille de parchemin qui contenait promesse de dix écus d'or à quiconque livrerait la dame et l'héritier de Malestroit.

Noël arracha le fil de soie et lut. Dès les premières lignes^ tout son sang reflua vers son cœur. Il froissa convulsivement le parchemin et sauta en selle sur le cheval du soldat^ qui^ bien dressé^ demeurait immobile à la place où était tombé son maître.

— Je Favais deviné I pensa-t-il ; on tentera Judas^ etil faut que je me hâte, si je ne veux arriver trop tard.

Il fit un geste d'adieu et de reconnaissance à Toussaint, qui se hâtait vers lui pour se bien assurer qu'il â'était point blessé, et, faisant sentir l'éperon au fort normand qu'il avait maintenant entre les jambes, il partit ventre à terre.

Toussaint s'arrêta devant le cadavre du sergent, et appuya la main sur son cœur qui ne battait plus. Le bon veneur était pâle, la sueur découlait de son front.

— Cet homme était un chrétien! murmurait-il; et c'est moi qui l'ai tué!

Il se mit à genoux, fit une courte prière, et, par

habitude^ rechargea soigneusement sa carabine.

— J'y penserai lofngtemps ! reprit-il en secouant la tête. Quand il s'agirait de sauver ma propre vie, je ne recommencerais pas. Mais c'était pour mon fils Noêi ! . . .

Au delà des marais qui gardent son nom, TOust, grossie par de nombreux ruisseaux tributaires, coule, rapide et encaissée, entredeux rives escarpées. On aétabli plusieurs ponts le long de son cours; mais, à Tépoque où se passe notre histoire, il ne se trouvait, depuis les marais jusqu'à la Vilaine^ que quelques bacs, affermés féodalement et sujets à des droits de péage. La Vilaine elle-même n'avait de pont qu'à Redon ; mais à Rieux, les seigneurs de ce nom avaient établi un bac de passage, gratuit pour tous ceux qui portaient le harnais de guen*e.

Guy de Plélan, voulant profiter de ce bénéfice, suivait, au pas, le cours de l'Oust, à la tête de ses quafrante-six hommes d'armes. Le jour commençait à baisser déjà. Il avait laissé à sa droite le clocher aigu de Questembert, et pressentait, à l'aspect plat et monotone du paysage, le voisinage de' la Vilaine, pauvre fleuve, auquel la rude franchise bretonne a infligé sans détours le nom qui lui convient.

— Biaise, disait le capitaine à un vieux cavalier, qui, en l'absence du malheureux sergent devenait le

personnage le plus important de la troupe^ as-tu entendu parler ^quelquefois de cette damnée^ que les gens du marais appellent la Femme Blanche?

— Je l'ai vue, répondit Biaise.

— Tu Pas vue?... •

— De ^p près... Ce n'est pas d'aujourd'hui que les gens de Rohan font la guerre à Malestroit. Une nuit que nous étions une soixantaine de bons garçons sur les marais pour surprendre le manoir de Gourlft^ j'entendis tout à coup son ^Rugissement infernal. Je regardai... Sur mon honneur, messbe, je vis son bras blanc et long comme le grand mât d'6ne caravelle s'étendre vers nous et ouvrir sa grifie pour saisir notre bateau.

— Que fis-tu. Biaise ? demanda le capitaine avec une curiosité mêlée de terreur.

-7 Je fermai les yeux, cajpitaine.

— Et qu'advint-il?

— Notre percheur connaissait les marais ; il chanta je ne sais quel charme magique, et la main de la Femme Blanche, en se refermant, ne saisît qu'une poignée de l'écume de notre sillage.

— Ce fut heureux. Biaise, dit Guy de Plélan d'un ton rêveur... Penses-tu qu'une bonne décharge d'ar-

64 LES DESmtalft FÉES.

quebuses ne la ferait point rentrer dans son trou pour toujours î Biaise leva vers lui un regard ébahi.

— Des arquebuses? murmura-t-il ; vertubleu 1 qui donc serait assez hardi pour secouer sa mèche à portée de la Femme Blanche?... Et puis^ sauf meilleur avis^ messire^ on ne tue point facilement les fantômes, parce qu'ils sont morts une fois déjà.

— Ignorant ! grommela le capitaine en haussant les épaules... Or ça^ continua-t-il en s'adressant à la troupe entière^ reconnaî triez-vous bien ce jeune drôle qui nous proposa hier de remettre en nos mains madame Marguerite ?

Les soldats répondirent affirmativement.

— Etc vous souvenez-vous, reprit le capitaine, d'e la récompense généreuse qui lui avait été promise ?

— Plein son bonnet de nantais I s'écria Biaise ; c'est plus que n'en demanderait un honnête soldat pour risquer la potence.

~ Eh bien ! mes fils, reprit encore Plélan, retenez ceci et faites-en profit si vous pouvez : Celui qui me rapportera la tête et le bonnet de Chantepie recevra, en échangé de la tête, plein le bonnet de nantais.

Au moment où Plélan prononçait le nom de Chantepie, une voix fraîche et grêle, que nos lecteurs

eussent sans doute reconnue, se prit à chanter sur Vautre bord. Les quai*ante-six hommes d'armes et leur chef tournèrent à la fois la tête ; mais il ne virent rien : un taillis épais s'étendait en face d'eux à perle de vue.

Guy de Plélan arrêta son cheval^ et^ abaissant sa main sur ses yeux en façon de visière, il tâcha de percer la verdure qui s'interposait entre lui et l'objet de sa curiosité. Ce fut en vain. De guerre lasse, le détachement reprit sa route.

Mais Plélan ne perdait pas de vue l'autre rive et guettait un accident de terrain qui lui permît d'apercevoir le chanteur.

— Si c'est lui, comme je le crois, murmurait-il en fronçant ses sourcils touffus, je vais le fabe forcer à

courre comme un blaireau Mort de ma race I s'é-

cria-t-il tout à coup, il est à cheval !.... Bandez vos arbalètes et tenez-vous prêts !

Les soldats de Plélan étaient armés pour une surprise. Au lieu de l'arquebuse, ils portaient de courtes arbalètes, et n'avaient pour armes que leurs pistolets.

A peine Plélan avait-il prononcé le commandement, que toutes les arbalètes, bandées, furent mises en arrêt. Au même instant, un enfant, monté sur un fort cheval de guerre, sortit, toujours chantant, du taillis, et traversa au trot une petite clairière.

ce LES DERNIÈRES FÉES.

Plélan fit un signe : — quarante-six carreaux franchirent en sifflant la rivière.

Chantepie^ — c'était lui, — tressaillit, et fit prendre le galop à sa monture ; mais il ninterrompit point sa chanson.

— Tirez encore, tirez, criait Guy de Plélan furieux. Les soldats firent une seconde décharge, qui, par

trop de précipitation, resta encore sans résultat.

— Mort de moi-même ! hurla le capitaine, ce démon nous échappera-t-il toujours?

Comme s'il eût voulu porter au comble la rage de ses agresseurs, Chantepie, avant de rentrer dans le taillis, ôta son bonnet et fit, de loin, une ironique salutation.

Plélan, dans sa rage impuissante, montra le poing et se donna au diable, par habitude ; mais Satan ne tint pas compte du cadeau, parce qu'il regardait depuis longtemps le bon capitaine comme sa propriété légitime.

11 faisait nuit noire. Les hommes d'armes de Rohan étaient arrivés depuis une demi-heure au bac de Rieux et s'enrouaient à maudire le batelier du passage qui, endormi sans doute ou faisant la sourde oreille, n'avait point répondu encore à leurs clameurs.

LE DÂFI. «7

— Rohan ! Rohan I criait le capitaine^ à ton devoir^ misérable vassal !

Nulle voix ne répondit à ce dernier appel ; mais on entendit sur l'autre rive un bruit de chaînes annonçant que le bac allait enfin traverser la rivière.

— Tel maître, tels vassaux, grommela Plélan. Les gens de M. de Rieux n'aiment pas plus Rohan que Calvin, et ce va m'être une satisfaction véritable que de frotter les oreilles à ce dormeur qui vient là-bas.

— Sauf respect et meilleur avis, dit Biaise à voix basse, je crois qu'il sera prudent d'attendre pour frotter les oreilles au batelier qu'il nous ait mis sur l'autre bord.

Guy de Plélan sentit la justesse de ce conseil et garda le silence.

— Combien étes-vous, mes maîtres ? dit à ce moment le batelier.

— Quarante-sept, répondit Biaise avec douceur.

— A pied ou à cheval î

— A cheval.

— En ce cas, ce sera six voyages : le bac ne peut porter plus de neuf cavaliers.

Les neuf premiers honmies d'armes entrèrent dans le bac et passèrent.

~ Biaisé, dit le capitaine, je crois que le malin

esprit est dans mes* oreilles. La pensée de ce lutin maudit qui nous a échappé encore, il y a deux heures, me poursuit à tel point, que la voix du batelier m'a semblé être la sienne.

— La voix du batelier, répondit Biaise, est plus grosse et plus enrouée.

— On peut déguiser sa voix...

— Neuf autres cavaliers ! dit en ce moment le passeur en touchant la rive.

Plélan fit un soubresaut sur son cheval.

— Biaise, murmura-t-il, c'est lui ou c'est le diable. Le vieil homme d'armes ne crut point devoir contredire son chef.

— C'est un grand malheur ! pensa-t-il seulement : voici messire Guy devenu fou.

— Neuf autres cavaliers î répéta le batelier, de retour de sa deuxième traversée.

Il fit ce voyage, puis deux autres encore après. La sixième fois, il ne restait plus sur la rive droite que Plélan et Biaise. Quarante-cinq cavaliers les attendaient sur l'autre bord.

Le capitaine et son confident mirent pied à terre à leur tour. Biaise entra le premier. Guy de Plélan, tenant son beau cheval par la bride, mit ensuite le pied sur Je bac. Le batelier était à l'avant, immobile et ap-

LR DEFI. « C9

puyé sur sa perche. En passant près de lui^ Plélan lui jeta un oblique regard; mais la nuit était sombre^ et tout ce qu'il put voir, c'est que le batelier était de petite taille et de bien frêle apparence pour exercer un si rude emploi.

— Une fois de Tautre côté, pensa-t-il en tirant la bride de son cheval, je saurai à quoi m'en tenir.

Guy de Plélan se trompait. Il ne devait point rester si longtemps dans l'incertitude.

Avant que son beau cheval eût quitté le bord, le batelier leva sa perche, et, déchargeant un violent coup sur la bride, il fit lâcher prise au capitaine, qui se sentit en mjkne temps frapper au visage. Ensuite, plus prompt que l'éclair, le batelier sauta sur la rive, et repoussa du pied le bac.

— Guy de Plélan! dit-il sans déguiser sa voix davantage, au nom d'Amaury de Malestroit, mon seigneur, j'ai mis ma main sur ta joue, qui est celle d'un chevalier discourtois et déloyal. Au nom de mondit seigneur, je t'insulte et te provoque, lâche oppresseur de femmes ! Dieu seul peut dire quels seront le jour et le lieu du combat ; mais si Malestroit ne peut ou ne daigne retirer son gage, moi, Noël Torrec, je te tuerai, Guy de Plélan! En attendant, souviens-toi

que madame Marguerite est sous la garde de la

Femme Blanche, et que ni vilain^ ni gentilhomme ne l'attaquera sans péril de mort.

 ces derniers mots^ Chantepie lança un petit paquet dans le bateau qui s'éloignait, et, montant le cheval du capitaine, il partit au grand trot.

Guy de Plélan était resté comme pétrifié. L'étonné- . ment, la fureur, l'épouvante se partageaient son âme et paralysaient sa volonté. Son intelligence, violemment ébranlée, confondait dans ce premier moment la sorcière Ermengarde et Noël Torrec, pour en faire un ennemi fantastique, insaisissable, invincible, toujours prêt à le poursuivre, toujours capable de l'atteindre.

Au bout de quelques secondes, il porta sa main à sa joue, que brûlait encore l'outrage qu'il avait reçu. • — Mort de ma barbe ! dit-il d'un ton dolent ; penses-tu. Biaise, qu'un soufflet du diable puisse déshonorer un gentilhomme ?

— Si c'est le diable, répondit Biaise, il n'est point si méchant qu'on le fait; car il aurait pu nous noyer tous les deux Tenez, messire capitaine, voici quelque chose que, diable ou non, il a jeté dans le bateau.

Guy de Plélan prit l'objet qu'on lui présentait et l'approcha de ses narines, pour voir s'il n'exhalait point une odeur de soufre.

— C^est un gant, dit-il, et quelque chose avec... Pousse le bac. Biaise, ou le courant nous emportera.

Biaise obéit, et bientôt les deux retardataires eurent rejoint les quarante-cinq hommes d'armes qui s'impatientaient sur l'autre bord. Peu à peu Guy de Plélan reprenait son assiette ordinaire, et sentait revenir tout à la fois son insolence et son intrépidité accoutumées.

— Çà, mes fils, dit-il en touchant le sol, le passeur de Rieux est un mécréant de papiste, il vient de nous jouer un tour pendable.... Que pensez-vous qu'il faille lui donner en récompense ?

— La corde ! répondirent les huguenots.

— Fi! s'écria Plélan; nous avons eu déjà ce matin

une pendaison Si bon que soit un mets, on s'en

fatigue... Biaise, mon ami, enfonce la porte du passeur^ mets-lui une pierre au cou, et... Tu m'entends? Dépêche !

Biaise, d'un seul coup de sa lourde botte, jeta à bas la porte vermoulue de la cabane du batelier passeur de Rieux. Une lampe brillait à l'intérieur et deux femmes, à genoux près du lit d'un mourant, pleuraient.

— Où est le passeur? cria-t-il.

Les deux femmes, d'un geste muet, montrèrent le moribond.

— Quel est donc^ reprit Biaise^ lliomme qui nous est venu chercher sur Tautre bord?

— Je rignore, répondit une des femmes. Il est venu demander passage^ et comme il nous a trouvées dans les larmes^ il a pris la clef du bac.

— Tout cela est fort naturel, pensa Biaise^ et le diable n^y est pour rien.

Et afin de laisser mourir en paix le pauvre passeur^ il jeta bruyamment dans la Vilaine une grosse pierre.

— Est-ce fait? demanda de loin Plélan^ qui montait maintenant le cheval d'un de ses hommes.

— C'est fait, répliqua Biaise.

Le détachement se remit en marche et entra dans le bourg de Rieux.

Quand Guy de Plélan se fut installé, auprès d'un bon feu, dans Tunique auberge de l'endroit, il tira de son sein le gant et l'autre objet lancé par Chantej>ie.

— Ventrebleu ! s'écria Biaise, c'est le parchemin ! j'avais bien cru reconnaître là-bas, dans le taillis, le cheval de notre sergent ; mais maintenant, plus de doute !

— Penses-tu qu'on ait osé tuer un sergent de Rohan? demanda le capitaine.

•^ Je ne sais; mais la main d'un sergent de Rohan

ne s^ouvre pour livrer le dépôt qui llii est confié que quand son cœur ne bat plus.

— C'est vrai ! murmura Guy de Piélan qui mit sa tête entre ses mains.

^Puis il répéta^ en se parlant à lui-même^ les der« nières paroles de Noël Torrec :

--^ La Femme Blanche ! . . . Ni vilain ni gentilhomme n'attaquera Marguerite sans péril de mort!

Noël Torrec^ après avoir rencontré les gens de Rohan sur la rive de l'Oust^ avait poussé son cheval afin de gagner de vitesse et d'arriver avant eux aux bacs de Rieux. Nous disons les bacs^ parce qu'il y en avait deux, l'un au-dessus, l'autre au-dessous du confluent de rOust et de la Vilaine, de sorte que, pour traverser cette première rivière, il fallait, pour ainsi dire, faire le tour de son embouchure et passer deux fois la Vilaine.

L'enfant n'avait nullement prémédité l'acte audacieux que nous venons de le voir accomplir; mais l'occasion, l'envie de punir l'odieuse proclamation de Piélan et le désir de se procurer un meilleur cheval pour hâter sa course et diminuer le danger de madame Marguerite, l'avaient* déterminé. Il avait entendu, de la rive gauche, les appels répétés des soldats de Rohan, il s'était mis à la place du passeur agonisant.

74 LES DBRNIÂRBS FÈE8.

Toute cette nuil il courut à franc étrier sur la route de Yaunes^ comptant gagner de là le Port-Louis^ puis Concarneau; puis Quimper^ suivant l'itinéraire que lui avait tracé Toussaint le veneur. Hais^ pour être intelli-^ gent et intrépide, Noël n'en était pas moins un enfant; dans son imprévoyante impatience^ il força son cheval^ et arriva à Vannes à pied^ soutenu par un bâton de houx qu'il avait coupé sur la route.

A Vannes^ il fit la rencontre d'un brave homme auquel il confia qu'il avait besoin d'une monture et qu'il possédait de reste ce qu'il fallait pour l'acheter.

Le brave homme auquel il parlait ainsi se souvint subitement qu'il avait à faire un pieux pèlerinage à Sninte-Anne d'Auray, qui se trouve à moitié chemin de Vannes et du t^ort-Louis, ce qui lui permettrait d'accompagner son jeune maître une partie du voyage.

Chantepie était bavard et aimait fort la compagnie ; il accepta. Le brave homme se procura deux chevaux^ attacha à son côté une longue rapière^ de peur des voleurs, et tous deux partirent pour Auray.

A deux lieues de Vannes, le brave homme se mit en travers du chemin et tira sa longue rapièrCi

— • Que faites-vous? demanda Chantepie.

— Papiste maudit! répondit son camarade, tout moyen est bon pour dépouiller les damnés tels que toi.

J'ai feint un pèlerinage^ parce que ces pauvretés inspirent la confiance à tes pareils; mais je suis de la vache à Colas !... Ta bourse !

Chantepie n'avait qu'un petit poignarJ, et regretta fort les deux longs pistolets qui pendaient aux deux côtés de la selle du capitaine. Il tira SM bourse et la jeta au milieu du chemin.

— Ne bouge pas encore, dit le huguenot, qui descendit aussitôt de cheval et saisit, par précaution, la bride de celui de Noël. — Donne-moi maintenant cette petite croix d'or qui pend à ton cou.

— Elle vient de ma mère, murmura Chantepie les larmes aux yeux; — de ma mère qui est morte I

— C'est touchant, mon jeune n^aître!.... donne toujours.

Noël ôta le cordon qui suspendait à son cou la croix de sa mère, et la remit au bandit.

— A présent, reprit celui-ci, je ne te demande plus qu'une chose : cet anneau qui brille à ton doigt.

C'était l'anneau de la damedeMalestroit.

— Jamais ! s'écria l'enfant avec énergie ; — plutôt mourir mille fois !

Et, tirant son poignard, il prit résolument une attitude de défense.

76 LES DBRNIÈRK8 FÉES.

En voyant Chantepie prendre une pose belliqueuse^ le bandit éclata de rire.

— Penses-tu te mesurer avec moi? dit-il.

Noël se pencba et voulut le frapper de son petit poignard; mais le huguenot le désarma sans effort.

Le pauvre Chantepie n'était point là sur son élément. Au milieu des marais, avec une bonne perche à la main et son bateau neuf sous ses pieds, il n'eût pas craint la longue rapière du bandit ; mais là, sur le grand chemin, monté sur un piètre cheval dont il n'était plus maître, il se sentit gagner par le désespoir, et eut recours à la prière.

— Laissez-moi mon anneau, dit-il; par pitié laissezle-moi.

— Tu tiens donc bien à cet anneau?

— Plus qu'à ma vie.

— Alors il faut qu'il soit précieux, et je prétends l'avoir.

Une lutte s'engagea^ lutte inégale^ et dont Tissue se pouvait Cacilement prévoir. Noël sentit sa main broyée par la main de fer de son antagoniste; mais il ne lâchait point prise^ et continuait de défendre son trésor. *'

Tottt à coup le brigand s'arrêta et tendHJ'oreille.

— Misérable ! s'écria Penfant^ on vient à mon secours.

— On viendra trop tard, répondit le huguenot.

Et voulant mettre fin à la lutte d'un seul coup^ il frappa Noël de son épée.

Le pauvre enfant tomba baigné dans son sang; mais le bandit ne put recueillir le fruit de son lâche assassinat. Une nombreuse cavalcade se montra au détour du chemin^ et il n'eut que le temps de ramasser la bourse et de fuir à toutes jambes.

La cavalcade se composait de bons pèlerins qui allaient faire leurs dévotions à madame sainte Anne. Elle s'arrêta à la vue de Noël qui gisait au milieu du chemin. Chacun mit pied à terre; on s'empressa autour du blessé^ qui fut mis sur un brancard fait à la hâte eX porté jusqu'à la ferme voisine, puis les bons pèlerins déposèrent une ofiTrande entre les mains du maUre de la ferme et continuèrent leur route, heureux d'avon» trouvé à faire une charitable action.

78 LES DERNIËRB8 FÉES.

Lorsque Chantepie reprit ses sens^ après un long évanouissement^ H se trouva couché sur un lit. Le souvenir lui revint. Il souleva sa main.

— Elle y est, murmura-t-il en baisant la bague avec une sorte (te passi<Ht : je ne Tai point perdue !

Épuisé par cet effort, il retomba sur sa couche et s'endormit.

De retour auchâteau de la Roche-Bernard, après son expédition de Malestroit, Guy de Plélan mit ses émissaires en campagne afin de savoir où s'était retirée Marguerite de Guer. Il se regardait désormais comme engagé d'honneur à poursuivre la guerre à mort qu'il avait déclarée à Malestroit. Faible d'esprit, mais possédant cet indomptable courage de l'homme de guen'e qui n'a rien de commun avec l'intrépidité intelligente qui est la bravoure des héros, il se sentait d'autant plus attiré vers cette entreprise qu'elle lui présentait de plus terribles dangers. Il croyait fermement, en effet, que son épée, dans cette circonstance, n'aurait pointa combattre des hommes mortels formés comme lui de chair et d'os. La Femme Blanche des marais se présentait sans cesse à son imagination frappée, et lui laissait deviner dans l'avenir de nouveaux et mystérieux périls.

Or, Guy de Plélan, fanfaron par nature, bravait de

loin ces périls quil nepmprenait points oublieux de la terreur que lui avait inspirée naguère un faible enfant^ quil croyait revêtu d'un pouvoir surnatureU

— Mort de moi ! disait-il, que vienne cette Ermen» garde avec son page Ctiantepie, et je les pourfendra tous deux !

Il disait cela le jour suilout ; — la nuit, quand le vent du nord pleurait dans les jointures des hautes fenêtres de la Roche-Bernard, quand les boiseries gémissaient et craquaient, quand les orfraies jetaient du haut de la toiture leurs cris stridents et funèbres auxquels répondait le grincement de la girouette limant son axe de fer rouillé, le vaillant capitaine appelait près de lui Biaise ou quelque autre homme d'armes, afin d'avoir à qui parler. A ces heures, il jurait moins et buvait davantage, jusqu'à ce que, ayant bu comme il faut, il retrouvât le courage de jurer convenablement.

Souvent il passait ainsi de longues heures avec Biaise. Quoi qu'il pût faire, sa préoccupation finissait toujours par percer, et les noms d'Ermengarde et de Chantepié, qu'il unissait dans sa haine comme dans sa secrète frayeur, sortaient continuellement de sa bouche, accompagnés d'un choix de malédictions dont les blasphémateurs de notre temps n'ont point gardé la recette. Biaise qui était un sceptique, laissait dire

80 LIS nnifiÈuts Pin.

son capitune ou faisait chorus ; mais^ dans son for intérieur^ il était persuadé que Chantepie et la Femme Blanche étaient, l'un, un enfant hardi et bien avisé, l'autre, un peu de poussière au fond d'une tombe«et un peu de brouillard sur les marais.

Quoi qu'il en fût, les recherches de Guy de Plélan demeuraient sans résultat. Il y avait deux mois bientôt qu'il était oisif à la Roche-Bernard, et rien ne lui avait été appris touchant la retraite de la dame de Malestroit et de son fils.

En désespoir de cause, il résolut de chercher par lui-même, et partit un beau matin pour Halestroit^ pensant que Marguerite, si elle n'avait pas rejoint son époux, devait avoir choisi son asile chez quelqu'un de ses vassaux.

— Messire Guy, lui dit Biaise au débotté, il y a dans la cour extérieure un rustre qui prétend posséder d'importants secrets. Il demande à vous entretenir.

— Qu'on me serve à souper 1 répondit le capitaine.

— Et le manant?

— Quel manant ?

— Celui qui demande à vous entretenu*.

— Qu'il aille au diable I... et qu'on me serve à souper.

— Ainsi soit-il, dit Biaise. — Pourtant ce rustre

PAUVRB NOËL. 81

pourrait peut-être savoir où se cache la dame de Halestroit.

Guy de Plélan jeta un regard cauteleux vers le portrait de madame Ermengarde, qu'il avait brutalement mutilé naguère^ lors de sa première visite au château. Ermengarde avait la moitié du visage emportée; mais Tœil unique qui lui restait semblait avoir pris une expression menaçante^ et lançait^ par Tétroite ouverture de sa paupière demi-close^ tant de sinistres éclairs^ que le bon capitaine se sentait frémir et n'avait plus d'espoir que dans le vin pour vaincre sa superstitieuse frayeur.

— Qu'on me serve à souper ! répéta-t-il pour la troisième fois, d'une voix qu'il voulait rendre impérieuse, mais où perçait une secrète détresse.

Biaise se hâta d'obéir.

Resté seul, Guy de Plélan se prit à parcourir la salle à grands pas. Il était pâle ; ses lèvres remuaient convulsivement. Chaque fois qu'il passait devant cette partie de la tapisserie où était répétée l'image d'Ermengarde, il fermait les yeux et pressait le pas. Pourtant, une mystérieuse et invincible attraction semblait l'entraîner vers cette image redoutée : il y revenait toujours. ,

Enfin, son front se couvrit d'une subite rougeur.

8i LES DERNIÈRES FÉES.

- Il saisit un flambeau et s*ayança résolument vers la tapisserie, qu'il regarda en face.

— Voici la légende que me conta ce démon de Chantepie, murmura-t-il : la sorcière sourit et appelle, tandis que le pauvre chevalier français... Mort de mon sang! ajouta-t-il en s'interrompant tout à coup, le Français me ressemble trait pour trait !

Il leva son flambeau, et se mira dans une petite glace à compartiments, suspendue entre deux croisées. Soit quil y eût réellement du rapport entre le Français et lui, soit que son imagination frappée eût troublé sa vue, la glace lui renvoya, au lieu de son image, celle du chevalier représenté sur la tapisserie.

Le flambeau s'échappa de ses mains tremblantes.

— Au secours ! cria-t-il d'une voix étouffée ; — la maudite m'étrangle !... le gouffre va s'ouvrir et se refermer sur mes membres broyés... Au secours !

Le flambeau s'était éteint. Guy, plongé subitement dans l'obscurité et en proie à un véritable délire, tira son épée et engagea, contre son ennemie imaginaire, un combat furieux.

— A toi, sorcière! dit-il enfin, en plongeant 5on épée jusqu'à la garde dans la tapisserie.

La présence de Biaise, qui revint avec un valet chargé

de vîn et de mets, fit tomber à Tinstant le transport du capitaine.

Néanmoins, en retirant son épce fichée dans la tapisserie, ^il vit avec une certaine horreur que, au lieu de percer Ermengarde, il avait traverse le cœur du Français.

— Mort de mes os ! grommela-t-il ; tout ceci est diabolique ; mais il ne sera pas dit que Guy de Plélan a reculé devant un cauchemar... A boire!

II se versa coup sur coup plusieurs gobelets de vin, et reprit bientôt l'attitude hautaine qui convenait à un lieutenant de Rohan.

— Ne m'as-tu point parlé d'un vilain qui demande audience ? dit-il à Biaise ; — - fais qu'on l'introduise.

Biaise sortit et rentra presque aussitôt, suivi par un paysan à mine basse et hypocrite, qui s'avança les yeux baissés, en tortillant dans ses doigts la mèche d'un énorme bonnet de laine. C'était un homme de cinquante ans. Ses cheveux grisonnants, plantés sur le front, et rejoignant presque de gros sourcils hérissés, donnaient à sa physionomie une expression de méchanceté que démentait en vain le complaisant et perpétuel sourire d'une large bouche garnie d'un puissant râtelier«

84 LES DERNIÈRBS FÉES.

Plélan^ qui vidait en ce moment son dixième verre^ avait recouvré sa grossière gaieté.

— Voici un vilain qui n'est pas beau ! s'écria-t-il en éclatant de rire, — comment te nomme-t-on, mon compère î •

— Renot, si ça platt à monseigneur. ^

— Ça me plaît... D'où viens-tu? '

— De Gourlâ, en Saint-Vincent, de Tautre côté des marais.

— Oui-daî... et que veux-tu?

Renot se gratta l'oreille et renforça son sourire.

— On s'est laissé dire là-bas, répondit*il, que»monseigneur donnerait quelque chose de bon pour retrouver madame Marguerite...

— Tu sais où elle est? s'écria vivement Plélan.

— Nenni donc, par ma fk ! répondit le rustre avec ime égale vivacité.

Plélan, qui s'était levé, se rassit d'un air d'humeur.

— Ça, c'est la vérité, reprit le paysan ; qui donc me l'aurait dit?... mais je m'en méfie.

— Tu l'as deviné?

— Nenni donc!... Respect de vous, notre maître, je n'ai pas dit ça... seulement... on barvardait là-bas, et on disait que mon seigneur donnerait plein un bonnet d'écus nantais...

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PACVBK NOËL. 85

— Jef ai promis ; je le tiendrai !

— Plein un bonnet comme ça? demanda Renot, dont rœil gris se releva subitement, brillant d'une extraordinaire et sauvage avidité.

Et il déploya son bonnet, dont la mèche roula jusqu'à terre.

— Vertubleu ! s'écria Biaise ; voici un futé compère ! on mettrait facilement dans son bonnet trois tètes comme la sienne, et, par-dessus le marché, celle de sa monture qui est un baudet.

Plélan lui imposa silence d'un geste.

— Ton bonnet est large et long, mon homme, ditil ; n'importe, je l'emplirai de nantais.

Le rustre fit une gambade, et cligna rapidement de l'œil.

— Parle, continua Plélan, où est la dame de Malestroit?

— Oii elle est 1 répéta Renot d'un air élonné.

— Ne le sais-tu point ?

— Nenni donc, je ne vous mens pas !... mais je m'en méfie.

Guy de Plélan n'était pas plus patient que le commun des batailleurs de son temps. L'astucieuse simplicité de Renot le mit en grande colère, et il sentit venir sur ses lèvres l'ordre de le faire pendre à l'un des

clous qui avaient servi naguère à ses deux hommes d'armes ; mais il se retint, connaissant les façons cauteleuses du paysan de Bretagne vis-à-vis de ses supérieurs, et se borna à dire froidement :

— Ce brave homme n'est point en état de gagner la récompense promise ; qu'on le fasse sortir du château!

Renot s'inclina gauchement et fit quelques pas vers la porte ; mais, avant d'arriver au seuil, il se retourna.

— Si ça plaît à monseigneur, dit-il, nous allons convenir de quelque chose. ^

— Parle ; mais dépêche !

— Voilà ce que c'est/.. Monseigneur placera une* sentinelle sur le bord du marais... de ce côté-ci, bien entendu ; car il ne faut pas effrayer le gibier qu'on veut prendre au piège... Cette sentinelle dormira le jour, si ça lui convient ; mais elle veillera la nuit ; et, quand elle verra un feu briller au haut de la montée de Saint-Vincent, ce sera signe que monseigneur pourra passer l'eau avec ses hommes d'armes, — et ce qu'il faut de nantais pour remplir mon pauvre bonnet.

— Tu me livreras Marguerite ?

— Nenni donc ! mais je voift dirai où elle est. Plélan sourit et fit un signe de tête en manière de

consentement. Renot remonta sur son baudet pour regagner les marais.

Il y avait bien longtemps que Chantepie était parti. Marguerite de Guer vivait, solitaire, en son petit manoir de Gourlâ, et ne quittait point la chambre secrète, car Toussaint le veneur avait eu vent des promesses de Guy de Plélan, Or, il savait les riverains des marais bien pauvres ; en tous pays, la pauvreté conseille le mal : Toussaint craignait et se défiait de tous.

Un homme surtout éveillait ses soupçons. C'était un éterpeur (i) de landes d'assez méchante renommée, qui demeurait au bourg Saint-Vincent. Cet homme, qui n'était autre que Renot, rôdait plus souvent qu'il n'était besoin autour du manoir, et passait parfois des journées entières, sous prétexte d'aiguiser son éterpe, à regarder les fenêtres de Gourlâ. Toussaint l'avait menacé plus d'une fois de sa carabine ; mais Renot, guidé par cet instinct que nous ne saurions comparer qu'au flair d'un limier, se méfiait et cherchait.

— Ne soyez pas dur comme ça pour le pauvre inonde, mon pauvre maître, disait-il à Toussaint ; en ce temps maudit où les hérétiques courent les champs, on aime à se reposer près de la demeure d'un serviteur de la sainte Église Quel mal voyez-vous à

cela?

(I) On ïiovam^ éterpe ou étrèpe, dans le Morbihan, une sorte de hoyau plein et tranchant avec lequel les paysans tondent les landes.

Toassaint hochait la tète. Quelque chose lui disait que ce misérable était un traître^ un espion ; mais^ n'ayant point de preuve, il n'osait le chasser de force, craignant d'exciter quelques soupçons dans le pays.

Pour parer à ce danger qu'il ne pouvait éloigner directement, il redoublait de surveillance auprès de sa maltresse. Marguerite de Guer n'avait point la permission de sortir, si ce n'est parfois, lorsque la nuit était bien obscure. Alors, elle revêtait un habit de paysanne, et appuyée sur le bras du veneur, elle se rendait aux bords du marais. Tous deux regardaient avidement l'autre rivage ; ils regardaient, car d'un instant à l'autre, une flamme brillant au milieu des ténèbres, entre les arbres de la Forêt-Neuve, pouvait lui annoncer que l'heure de la délivrance était venue.

Mais nulle flamme ne paraissait de l'autre côté du marais. Les jours passaient, puis les semaines, puis les mois, et rien n'annonçait la fin de cette captivité pleine de périls.

Qu'était devenu Noël Torrec? Le pauvre enfant aurait-il pu supporter les fatigues et surmonter les périls du voyage? Il était brave, mais il était faible; et, dans ces temps malheureux, il y avait tant d'obstacles, que des hommes dans la force de l'âge ne pouvaient point soulever !

— Pauvre Noël ! pensait la vieille mère Toussaint. n était si beau, si bon, si généreux !

— •* J'aurais dû partir à sa place, se disait le veneur.

— Le malheureux enfant a succombé en voulant me servir! pensait la daine de Halestroit.

Et tous trois répétaient en pleurant :

— Pauvre Noël !

C'était vers la Toussaint qu'était parti le jeune messager, et la fin de Tannée approchait. On était M| jour de la naissance du Sauveur.

Il ne restait plus guère d'espoir de voir l'enfant revenir.

Madame Marguerite ^assa bien tristement ce jour que l'Église célèbre dans l'allégresse comme l'une des plus grandes de ses fêtes. Elle ne pouvait sortir, et ne mêlait point sa voix aux chants des villageois catholiques disant les touanges du Seigneur. Le son des cloches de la paroisse de Saint-Vincent venait, argentin et joyeux, jusqu'au manoir^ et il lui était interdit de répondre à ce pieux appel.

— Toussaint, dit-elle, lorsque le soir fut venu, je voudrais aller prier Dieu au pied de la croix du marais.

— Ma noble maltresse, répondît le T)on serviteur.

90 LES DEUnÈRES FÉES.

la hme brille au ciel : sortir serait imprudent à cette heure.

— Qui pourrait donc me voirî s'écria Marguerite avec quelque impatience. Qui pourrait me reconnaître sous mes habits de vassale ?.... Toussaint, c'est aujourd'hui Noël; le pauvre enfant qui portait ce nom est mort peut-être, mort pour moi ! Je veux m'agenouiller dans la poussière du chemin, et prier pour lui.... Je le veux!

^ Toussaint ne répliqua pas. Peut-être le respect n'eût -il point suffi à lui fermer la bouche! mais le nom de Noël, qu'il aimait, plus qu'un père n'aime son fils, lui amollit le cœur. Il secoua tristement la tête et garda le silence.

— Merci, ma noble dame, merci ! murmura la vieille Marthe, dont les ♦yeux s'étaient remplis de larmes ; — merci d'avoir pensé à Noël, notre bien-

aimé Allez! Dieu exaucera votre prière ; et Noël,

s'il n'est plus

Elle ne put achever.

— Non ! oh non ! reprit-elle, Noël n'est pas mort. Mes pauvres yeux le reverront avant de se fermer pour jamais!

Marguerite de Guer cacha sa fine taille sous les plLs

PAUVRE TfOBL. 91

d'une mante de bure^ et sortit appuyée sur le bras de Toussaint.

Comme ils passaient le seuil^ le veneur crut voir une ombre se glisser derrière la haie du chemin. Il rentra et prit une arbalète de chasse.

Tout le long du chemin^ la dame de Halestroit se réjouissait etaspbait avec délices Tairpur de la campagne. Le vent était froid et piquant ; lui semblait inquiet. Il s'arrêtait parfois, et son œil interrogeait les hautes palissades de pierre qui bordent presque tous les champs dans cette partie de la Bretagne. A deux ou trois reprises, il crut voir encore une forme humaine marcher avec précaution derrière les palis, '

Arrivée" au pied de la croix des marais, la dame de Malestroit s'agenouilla et fit une courte prière. Puis elle se releva, et Toussaint, joyeux à son tour, pressa le pas sur la route du manoir.

— Mon reliquaire ! dit tout à coup Marguerite, j'ai perdu mon reliquaire.

lls.étaient à deux cents pas de la croix. Toussaint en se retournant, put voir, sur les marches, un objet répercuter les rayons de la lune et briller dans l'ombre. Il prit sa course aussitôt.

Mais, avant qu'il eût fait la moitié du chemin

9t LES DBRNIÈftBS FÂBS.

un homme franchit les palis du champ voisin, courut à la croix et se saisit du reliquaire.

— Je m'en méfiais ! grommela le voleur, en fuyant de toute la vitesse de ses jambes.

Toussaint avait reconnu d'un coup d'œil Renot, réterpeur de landes. H épaula vivement son arbalète et le carreau partit en sifflant.

Renot poussa un cri aigu et plaintif; mais il n'était que blessé sans doute, car il atteignit la haute lande avant que Toussaint pût le viser de nouveau, et disparut dans les ajoncs.

— Madame, dit Toussaint d'un ton grave en rejoignant Marguerite, l'écusson de Malestroit est-il gravé sur votre reliquaire ?

— C'était un don d'Amaury, mon époux, répondit Marguerite ; l'émail du couvercle porte les sept ma-' clés d'or de Guer, écartelées de la Rose rouge de Malestroit.

— Alors, murmura Toussaint avec accablement, que Dieu nous soit en aide ! Notre secret est aux mains d'un traître, qui, demain, le vendra peut-ôtre pour un*peu d'or !

DEDX SlGNAtJX AU LIEU D'UN. 9 S

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